‹ Histoire critique de l'école d'Alexandrie (volume 4)Chapitre 5 sur 34 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Pl««OB.

Toute philosophie a des antécédents. Le Néo-Platonisroe en a eu de très nombreux et de très importants. Profondément convaincue que la vérité est partout et principalement dans les plus anciennes doctrines, cette école la recherche avec ardeur dans les monuments et les traditions du passé. Elle interroge tour à tour Orphée, Homère, Hésiode, Pythagore, Platon, Arislote , Zenon , et parvient toujours par ses interprétations ingénieuses et subtiles à y découvrir le germe et le fond même de sa propre pensée. Ce serait une erreur grave sans doute de ne voir dans cette grande école qu'un écho de la tradition. C'est le propre des Alexandrins d'unir la spéculation la plus puissante et la plus I. i

hardie à la plus vaste érudition qui se seit jamais rencontrée. Mais enfin s'ils ne se bornent pas, comme ils en ont la prétention, à reproduire le passé, s'ils sont vraiment orijginaux et créateurs ; ils s'inspirent saiis «esse de la tradition ; ils ne créent qu^avec des éléments déjà préparés; ils n'aspirent qu'à reconstituer la philosophie sur la base des deux plus grands systèmes qu'ait engendrés l'antiquité. Qu'ils aient fait tout autre chose que de réaliser eet harmonieux accord de Platon et d'Aristote, c'est ce qu'on ne saurait contester ; mais comme ils en font le point de départ de toutes leurs théories, il est nécessaire de reprendre à son origine cette philosophie socratique dont Platon , Aristote et Zenon sont les principaux interprètes, et dont le Néo-Platonisme peut être considéré, malgré son esprit oriental, comme le profond et légitime développement. Seulement , pour le but qu'on se propose, il suffira de rappeler les principes de ces immortels systèmes, en insistant sur les incertitudes, les obscurités, les lacunes et les difficultés qui , signalées avec force par les écoles postérieures , provoquèrent , avec le concours de certaines circonstances historiques et sur un théâtre étranger, un nouvel et dernier effortdelaphîlosophiegrecque. Dans ses recherches sur le monde et sur le principe du nK)nde , la philosophie antésocratique avait abouti à deux graves erreurs. Toutes les écoles de cette époque, sauf le pythagorisme, qui s'était conservé pur et intact dans l'indépendance et le mystère de ses associations, s'étaient peu à peu fondues en deux doctrines absolument opposées dans leurs méthodes, leurs principes et leur?* rés^iltats. L'idéalisme éléatique, procla-

maat TuDité et i'tmmobilité de Vétre, supprimait le mouvement , le pfaéfiomène , le multiple , le devenir. L'empirisme i(»ien 9 profesBant Tinstabilité incessatite des eboses , su|^rimait ie fend et la substance même du devenir, et substituait partout dans le monde i'ap^ parence à l*être» L'éeole de Mégare ^, issue de l'école d'Élée , s'en écartait en ce point qu'elle reconnaissait les idée9, c*est-à-Klire un certain nombre de principes immobiles ; mais elle restait fidèle à son origine , en réduisant le phénomène et le devenir à une illusion des sens» Cette double erreur ne faussait pas seulement la science ; elle la rendait impossible. Car, si d'un côté la science a pour objet constant et unique V^e, de l'autre elle a pour condition nécessaire la sensation ^ et partant le devenir. La philosophie en était donc venue à un état de crise, d'où elle ne pouvait sortir qu'à la condition de se délivrer également de ces deux systèmes exclusifs : aussi voit^)n Platon débuter tout d'abord par une double réfutation. Dans le Théétète, il démontre contre Protagm'as et les Ioniens qu'il n'y a pas de science de ce qui passe, et que réduire la connaissance à la sensation , c'est l'anéantir K Dans le Sophiste, il prouve contre les Éléates que la vraie science admet les contraires en les ralliant à une idée supérieure , et que le mouvement et le repos , tout en s'excluant mutuellement, peuvent coexister dans Vidée de l'être*.

« Platon, SophixL, p. 460, édit. Ficin. 4 590.

2 Ibid., Thééi., paieim.

^ Ibid., Sophist.f p. 463. K«i fnov ru yi ^) ^po^ «rjtoTv St/xUrtù icpoç à}}inku0 Tb ii yt ov, fAixrbv àp^oîv* Éttov yàp âtfi^ irvv (^rafffç jcai xfwiaeç)*

i INTRODUCTION. LIVRE I.

Il montre par cet exemple et par d'autres combien est faux le principe sur lequel repose toute Targumentation desÉléate8,à savoir, que l'être et le non-être s excluent absolument et nécessairement, en sorte que partout où il y a de Têtre, il ne peut y avoir de non-être, et réciproquement ; ce qui les conduisait h nier la réalité du devenir et du contingent, et à tout ramener à l'être immobile , absolu et nécessaire de la logique. Il explique clairement comment toute chose participe à la fois de l'être et du non-être, n'étant en soi ni l'être ni le non-être absolu *. Mais quelle sera cette vraie science ou plutôt cette vraie méthode , qui concilie le devenir et l'être, la variété mobile et infinie des Ioniens, avec l'unité immobile et absolue des Éléates? C'est la dialectique. La dialectique ?eule peut résoudre le problème proposé par Socrate comme le point fondamental de la science, le problème de l'essence des choses. En considérant les individus dans ce qu'ils ont de commun et d'invariable ^ , elle maintient l'esprit dans la voie de la science, à travers les mille détours de la sensation; elle le ramène sans cesse de la variété à l'unité, c'està-dire à la vraie essence des choses *. Le général , le

* Ibid. , Sophist., p. 164. Eçcv ofa c5 âvayxijç to p, ov cire tI xtvificcci>ç flvac , xac xatoi iravra rot yrvyj. Koerà icdtvT« yoLft i 5aTCf>ov ^9{?t fripov ôtWfpyaÇoucv» ttj Îvtoç, fxaçov o(»x ^v Troccr* x«c O'Sf*irovra ih xara Tonira , oCrwç ovx ovta ooGw; tpcrjitté ' kol\ iraXiv, ott f;CT(yC( Toû SvtOç, tt-joLt TC Ta Svra.

' Ibid., Rêpub. , p. 511. BoûXct ouv cvOcv^c &^wfu6a citc^o* iroyvTfç ix t^ç C(Ci>9ufa; pcOo^ou; cT<îoç yap ^aw ti \i Txa^ov ccûSotfACV TÎOcaOac 'Kt^\ cxâtça toc irsXXà, oTç toutIv SvofAs c ncf cf»«|MAr.

^ Ibid. , Phèdre, p. 352. TowTtin» ft fy«yc »ut^ vc c|5oçr,ç twv itarJouê-jf xa\ ^Tvjocyctyùyjf rv or^ç xt Z Xiyttv rc xac ^p|iovf7v.

permanent, runité : tel est Tobjet constant et unique de la dialectique. Soit qu'elle monte ou qu'elle descende, soit qu'elle généralise ou qu'elle divise, elle néglige toujours l'individu *.

Maintenant la dialectique se réduit-elle à ce procédé de l'esprit qui, partant des individus, s'élève aux espèces et aux genres , et parcourt successivement tous les degrés intermédiaires de l'échelle des notions générales, depuis l'espèce la plus voisine des individus jusqu'au genre suprême? Ce serait une grave erreur de le croire. La dialectique cherche et atteint l'essence même des choses ; elle prend les espèces et les genres pour ce qu'ils sont en réalité , c'est-à-dire pour des abstractions , et elle se garde bien d'en faire l'essence et le principe même de la réalité ; elle se garde surtout de les convertir en entités véritables, comme on le lui a souvent reproché. La pensée de Platon a plus de profondeur et de portée. Étant donné par la sensation un certain nombrederéalitésindividuelles,ladialectiqueles compare et les considère dans ce qu'elles ont de commun et de permanent ; puis elle les rapporte à une cause indépendante et séparée ^ , à une cause qui existe en soi, et où il faut chercher la raison de cette unité et de cette permanence : c'est cette cause qu'elle appelle idée. Dans la pensée de Platon , l'idée n'est pas sim-

• Und., Répub., p. 488. To ^cyovv ou^ei;^if»v otf*Y>«^tY>€i, >iyoT>9cy «ç auTou yt exot:;"ov Trrpc ocçfv îxoçov, oux oXXyj tcç l-Kf/it^tX fAcOo^ç ô^'^ Trffr'i YrœvTOç XocpÇovecv.

î Arist., Mctaph,^ 1. xiii , c. 4. mX* o [Ht» Scdxpatvjç rà ««9oXov ow yta^c^ù, lirouc ov^ Tovç ôpi9f«t^ • ol 3' c^^wpi^otv , xa« toc ToiaOrv

6 INTKODICTION. LIVHK \.

pteinent le genre ou Tespèce ; elle est la cause suprasensible de Tun et de l'autre. La dialectique ne réalise pas le genre et l'espèce , et n'en fait pas des êtres k part ; elle se contente de les distinguer des individus , sans les en séparer. Mais au-delà des genres et des espèces, elle conçoit des principes indépendants et supérieurs qui habitent un monde à part» un monde séparé du monde sensible par un abimô : telles sont les idées ^« La dialectique est une méthode beaucoup plus complexe qu'on ne pense ; elle comprend trois procédés bien distincts. : la sensation, Tabstraction et la raison. Par la sensation , elle s'assure un point de départ et une base pour ses opérations ultérieures ; par l'abstraction , elle se fraye un passage à travers les choses sensibles ; par la raison seule , elle atteint les idées, véritable objet de la science. Platon distingue si bien les deux procédés de l'esprit , la simple généralisation et l'intuition rationnelle, qu'il repré-

ï Plat. , Phèdre f p. 346. H yàp ^^jAtfvxtiç xt tmi ècfsyniMttrt'i; xai âyatfv)ç oÙ9(<x ovrof ouaa >|t>^^ xu&pwiTip, t*^^^ J^carri vu Xl^w ' irtpc vv To TÎç oXrjGoû; iir(çrifjLY}9 ycvoç tovtov (^tt Tov TOirov. \v* oZi Btoiyj ^(ovoca v&) re xai CTTcçrlfiv; canopaTo» çpe^ojxrvr/, xac ànâoYtÇ >^jx^ç^ toriv àv jmXXyj rh itpootjxov icÇcoGocr, tioxtaa ^là ^povov t« ov, ôyaic^l TC xai 3iwf0vja taXy^Wf rpix^xat xoi\ tJivotBtiy cwç ov xuxXo» tq iccpt- ^popà tU Tocirbv itntifiyx^ Ev A r^ ircpfo^ xotOopSé fàv aûrrjV ^* xc(C9avvY}V , xocOopâ Si aw^poovvvjv , xaBopa èï iittçrtfAtiv , oux ^ yrvcfftç TVjbOJfçtv, M* ^ içc irott fTf'pa W ktiptù oStfoc, mv ii/Mr| ^ ov'Twv xa- AstîfAiv * oXXot tY)v iv T^ 0 cçcv '^ ovTMÇ cir(çr!p}v o$9on», xoA to^)M (k>7auT«»ç rot ovTwç ovra Bta^ofU-^in, Mtf cçcoeOtrda, ^oa iraXn» c}$ t^ «tdw Toû oupocyoOf obutit rîkBtv»

Ihid.f Phèdre f p. 346. At7 yoip cw6^«rrrov &jyirvai xdtr' tl^^ç Xcy*»-

fUVSV, ex iroXXciîV {ov ol^Ovi^CCAV et; Iv XoyMyw ^VMCtfOVjMVOV*

seule celle-ci comme uii souvenir que l'âme a rapporté de sa contemplation des idées , pendant son séjour dans le monde intelligible. La théorie des essences intermédiaires (rà (xeraV^ rk pia6yi(iLaTtxà) exprime avec une clarté parfaite la pensée de Platon sur les genres et les espèces, et montre toute la portéede la dialectique. Ces essences sont , au témoignage d^Aristote *, « distinctes des objets sensibles, en ce qu'elles sont éternelles et immobiles , et des idées . en ce qu'elles sont plusieurs semblables , tandis que chaque idée est seule de son espèce. » Par exemple, Platon distingue, outre le triangle sensible et le triangle idéal , le triangle mathématique. Or, ce triangle qui est distinct du triangle sensible sans en être séparé , cette forme abstraite da triangle qui se retrouve identiquement dans un certain nombre de figures sensibles , qu'est-ce autre chose que Teipèce et le genre , c'est-à-dire l'élément commun et général que la comparaison découvre entre les divers individus?

Maintenant, quelle est la nature propre et le rôle de ce principe supra-sensible? Qu'est-ce que l'idée prise en soi ? Qu'est-ce , par rapport au monde sensible? Comment l'idée est-elle un principe d'onité pour les êtres sensibles? Est-ce seulement comme type d'un genre ou d'une espèce, ou bien encore comme centre d'unité et comme principe d'identité pour chaque individu en particulier? En un mot, l'idée platonicienne

I Met , 1. I, c. 6. Et( Si Tcocpà Tot ahO-nroL xat rot tîSri Ta vcSr,parcxoe tw» irpayyLOLZtùv ctvat y*îai jmto^u, ^lot^cpovra twv |Wv alaOïo^ Twv tû èitèta xat àxtvKjTa cTvai , t«v S* cî^wv tco xà /liv no)X* airof

8 IM'ttODlCTlON. LIVUL I.

comprend-elle loutprincîpe incorporel etsupra-scnbible, Tâme qui fait l'unité et la vie des êtres , aussi bien que la raison ou la loi qui en fait Tordre et la mesure ^ ? Enfin, où existent les idées? Si c'est en Dieu, comment y existent-elles? Pour résoudre ces difficiles (|uestîons, il ne suffit point d'invoquer les textes souvent vagues et quelquefois contradictoires ; il faut en outre embrasser la pensée générale et pénétrer profondément dans l'esprit même de la philosophie de

Et d'abord, qu'est-ce que l'idée par rapport au monde sensible? C'est, on l'a vu , un principe d'unité, d'identité, de mesure, et, par suite, de beauté et (le perfection ; car l'unité fait la mesure en toutes choses, et c'est dans la mesure que réside toute beauté et Xoiitc perfection. L'idée est, en outre, pour les choses un principe d'essence , en ce sens que c'est à leur participation aux idées que les choses doivent d'avoir une certaine nature qui leur est propre, et qui exclut, jusqu'à un certain point, les contraires. Ainsi, c'est par son rapport à l'idée que la réalité est belle , ou bonne, ou grande, ou vraie. En soi elle n'a ni qualité ni essence, et admet tous les contraires. L'idée est donc pour tout cire sensible principe de forme et d'essence à la fois; elle fait qu'il est, et en même temps elle fait qu'il est plus ou moins beau et plus ou moins parfait ; elle est la loi et le principe d'existence de toute réalité."

Mais qu'est-ce donc que l'idée, pour être ainsi le principe de tout être aussi bien que de toute perfection

* Voyez H i lier, Ejjwsc (k Ui doctrine de PltUon.

PLATON. î>

dans les choses sensibles? C'est ici qu'il inipurte de bien saisir toute la pensée de Platon. L'idée n'est pas simplement un principe abstrait, une loi du monde physique ou du monde moral qui , tout en étant supérieure aux phénomènes qu'elle explique, n'aurait d'existence qu'en eux : c'est une essence, et, à parler rigoureusement, le seul être véritable. Les choses individuelles participent de l'être sans le posséder essentiellement : elles en ont plutôt l'apparence que la réalité ; l'être n'appartient ^en propre qu'aux idées. Pourquoi? C'est ce que IJ^ton explique de la manière la plus nette. Les choses prises en elles-mêmes, et indépendamment de leur participation aux idées, n'ont pas d'essence propre. La preuve en est qu'elles admettent toujours plus ou moins les contraires : ainsi toute réalité sensible est grande et petite, belle et laide, une et multiple, bonne et mauvaise par comparaison. 11 n'en serait point ainsi si elle avait une essence quelconque qui lui fût propre , soit la grandeur ou la petitesse, soit la beauté ou la laideur. L'idée seule exclut absolument tout ce qui lui est contraire : le grand en soi, le beau en soi, le bon en soi , le juste en soi , repoussent tout mélange de petitesse, de laideur, de méchanceté et d'injustice. Voilà pourquoi elle est la vraie, la seule essence, dans le sens absolu et rigoureux du moL Les choses n'ont pas d'essence par elles-mêmes ; elles n'en ont qu'en vertu de leur rapport aux idées *.

' Ibid., P/u'doftj p. 396, Tore plv yoep, S w7c, ntpi twv c^^ovtwv Ta cvavrtoe t^cyopr;, iirovo|UKXsOvrc^ a\ixk rÇ cxc'vt^ Inté'jrjmA ' v3v 5c ntft cxcty«0v ocvrâv, wv cv^vr«a» tytt rrav iYCwvvfA'ocv Tot ôvo|t«Ç'î|jicv'3t. Aura «5 txccva ovx «v îtotc wyTfjutrj c6*).rf^«( yr/wcv à)^.ii).«v ^'Ç-x^dac

«0 INTUODLCTION. LIVRE I.

Ainsi (os idées sont des êtres, et les seuls véritables êtres, selon la dialectique. Maintenant, à quel titre sont-elles principes d'unité pour les choses sensibles? A en juger par un passage du Théétète , où l'âme est appelée une idéej il semble que l'idée soit tout principe d'unité^. Mais alors, comme l'âme est une essence individuelle , il s'ensuivrait que l'idée peut être un individu. Or, rien n'est plus contraire à l'esprit même de la dialectique : l'idée qu'elle conçoit est tout l'opposé de l'invididuel ; c'est, sinon le genre ou l'espèce, du moins letypedeTun et de l'autre dan? les individus. C'est pour expliquer le général au sein de l'individuel que la dialectique suppose l'idée; si elle la conçoit comme un principe d'unité, c'est de l'unité du genre et de l'espèce qu'il s'agit, et nullement de l'unité de vie et de substance. Sans doute l'idée platonicienne n'est pas seulement la loi et ta mesure des choses sensibles : elle en fait aussi l'être ; mais c'est parce que, selon la dialectique, l'être a pour type l'immuable et l'immobile. Non seulenœnt l'idée exclut l'individuel, mais elle l'exclut comme contraire. Soutenir , ainsi qu'on l'a fait, sur une simple expression du Théétète (que d'ailleurs il ne serait pas très difficile d'expliquer autrement), que

• Ibid., Théeth,y p. 4 32. Attvl>v yap irow, w m^, t\ noXkai( Ttviç

fxtov riva (<$f«v, cfri y^v/rr^, lîrc o itt xctltïvf iroévra raOta ÇuvTctvci. Platon a pu se servir en ceUe circonstance du mot IdcV pour exprimer simplement un principe d*uni(é. Sous ce rapport , il n'est pas étonnant qu'il ait employé comme synonymes W* et ^^r^ . ridée et Tâme ayant cela de commHU, qu'elles sont, chacune à sa iMoière , un principe d'unité.

PLATON. If

Platon a fait de i'ànie ur>e idée ^ en raison de son unité et de son identité , c'est méconnaître toutes les tendances de la dialectique platonicienne.

Reste à savoir comment et où existent les idées. H peut y avoir pour nous une certaine difficulté à concevoir te nfM)de d^existence des idées. Si elles n'existent ni comme individus ni comme genres, quel peut être leur mode d'existence? Pour Platon la chose est fort simple : le type de l'être n'étant ni dans l'individu ni dans le genre, mais dans l'idée, il s'ensuit que l'i* dée seule exîôtfe véritablement. Ce n'est pas l'existence de l'idée qu'il est difficile de concevoir, c'est celle de rindîvidu*. L'idée étant l'être pur et parfait, la raison conçoit facilement qu'elle existe et comment elle existe ; mais il en est tout autrement de la réalité sen- ^We. Gamsne elle est un mélange d'être et de non-être, elle n'est intelligible qu'à moitié, c>st*à-dire par le «ôté de l'être. 11 est dans la réalité sensible certaines conditions d'existence qui répugnent à son essence, et que la raison ne peut s'expliquer : aussi ne comprendelle jamais clairement comment existent les individus. Elle comprend mieux comment existent les genres et les espèces, lesquels ont déjà un caractère plus intelligible ; mais les seuls êtres dont elle conçoive parfaitement l'existence et le mode d'existence , ce sont les idées. L'idée, dans la pensée de Platon, existe donc d'une manière qui lui est propre, et qu'aucune éxis-

I Voyez te Phèdre, te Phédon , la République, I. vii (comparaison de la caverne). Partout en parlant des idées, Platon les nomme tes seais êtres véntabtes , dont les choses sensibtes ne sont que de tn>mrpeiise8 apparences.

li INTKODLCTION. UVUE I.

teiice, ni individuelle ni générale, ne peut faire comprendre. Pour trouver une existence analogue, il faut penser au suprême intelligible, à l'Idée des idées, à Dieu.

Maintenant où existe Tidée? Il est bien clair que ce n'est pas dans le monde sensible ; il n'est pas de point plus fréquemment ni plus fortement démontré dans la philosophie platonicienne que l'existence indépendante et sépai'ée des idées , par rapport aux réalités indivi* duelles. Mais faut-il en conclure TindépendaDce absolue de l'idée? Pour résoudre cette difficulté , il est nécessaire de s'élever jusqu'au sommet de la théorie. L'essence de la dialectique étant de remontei* toujours au général , elle va tout d'abord des individus à l'idée qui les comprend immédiatement. Puis , au-dessus de cette idée , elle atteint une autre idée plus générale et supérieure en vertu de sa généralité , et ainsi de suite , jusqu'à ce qu'elle arrive à l'idée la plus générale , k l'Idée universelle du bien*. En sorte que le système des idées, tel que l'a construit la dialectique, forme une échelle hiérarchique dont la base est l'individu, et le sommet l'Idée du bien, et dans laquelle chaque idée dépend de celle qui la précède immédiatement dans l'ordre du généraP. Et elle n'en relève pas

• Ibid., Rêpttb.y I. vu, p. 487. Ourc^xiioTov rc; rw ^lotXiycaOai ïnv/tt^'ti^ aviw iraTuiv t«v ouoO/iatwv* icà roû Xoyou tir' opjto o cçcv exaçiv ôofMc * xa5 tàv \irt dciroç^ irpcv otv oturb o içcv âyotOVv awrÇ voy!- 0CI XeÉÇri, tÔti fe iit' ovrô* ytyvcrat tw to*j votjTou xi\u ^ &Tictp «xcr/oç TOTC èirc rf» rov cparoO.

'* Ibid., PhMon^ p. 395. Ein\ ^ carvii; (t^ç ÛicoWtiw;) owWjç

seulement comme d'une cause sui)érieure dont elle subirait la dépendance , elle en tient la perfection , Pessence et l'existence même. Prise en soi , elle n'est point absolument parfaite ; bien plus, elle ne se suffît pas à elle-même : elle n'e«t , comme le dit Platon , qu'une hypothèse *. L'idée plus générale est , à la fois, supérieure en extension, et en compréhension. L'idée du genre, en tant qu'elle comprend toutes les espèces, contient virtuellement toutes les différences propres à chaque espèce. Bien plus , de même que les individus dont se compose une espèce n'en épuisent pas l'idée, de même toutes les espèces n'épuisent pas l'idée du genre qui leur reste supérieure. On voit dès lors pourquoi Platon fait du général le principe de l'essence et de la perfection dans la comparaison des idées entre elles : c'est que plus une idée est générale, plus elle est un type parfait des réalités individuelles qu'elle contient implicitement. Ainsi l'idée d'animal comprend à un degré supérieur tout ce qui était déjà contenu dans l'idée d'homme. L'idée d'être comprend

fil.oç, ^Tfç Twv â,iû6tv (îcXrcçii yoicvoïTO. ?a>; lire ti txiKvov IXOoeç Or, ' c'est le bien que Platon entend par Tixavov. Te ^; uovov r^yyocOovf Itwç yàp ov; xïi icavTow yc ci; toûto ita-fi^tt twv ovtcjv. Philèb.^ p. 76.

' Ibid., Rêpub., \. iv, p. 479. To tocW^ cTtpov pzvdovc rpr^fiot toû v^Tou XcyovTa va towto, o5 owtcç h Xoyo; airccrat Tti tou ^taXi* ys^Oai o«>va;u(, ràç viroOiVccç irocoupcvoç vj% otçr/açy a) Ai rtâ ovre ùrco6c9C(ç, o7ov iKt^aatt; xt xdi o^ftiiy îva fûypt tou àvuYroÔcrou liti rnv Toû iror/T'-ç <ypX^#v Itiv , opj/dlucvGÇ œj\yi;, iroXcv ov fj^Ofxwoî *wv l'tt'/rt^ t^ojuicvciiiv, oOtwç itc tcÀcutyiv xara^acvvii aîcGïîtw iravrâna-nv cù^ïvc ir|>oa3^woifvoç. à).X ' êt^caiv ovx'h; ^t' avTwv lê; «'jto?, rot'» t«-

à un degré supérieur tout ce qui était contenu dans ridée d'animal. EnGn Tidée du Bien comprend au suprême degré tout ce que renferme le système entier des idées. Cest en ce sens que Platon a pu soutenir avec une certaine vérité que l'essence est en raison directe du genre » et en raison inverse de la difiC^ence. Entendue ainsi , la dialectique ne mérite plus le reproche d'aboutir à de vaine» abstractions.

Quoi qu'il en soit, il résulte de tout ceci que les idées sont des hypothèses » sauf l'idée vraiment universelle et suprême du Bien. J^s autres idées» mises en regard de ridée qui les comprend, manifestent un certain caractère de différence et de variété ; elles sont donc, sous ce rapport , k l'Idée suprême ce que les choses sensibles sont aux idées elles-mêmes. Or, comme la dialectique reconnaît la trace de la matière partout où elle rencontre la variété et la différence, c'est une conséquence rigoureuse de la méthode platonicienne qu'aucune idée, prise en soi, sauf l'Idée suprême, n'est absolument pure de matière. Platon avoue explicitement cette conséquence : « En chaque idée , dit-il quelque part, il y a beaucoup d'être et infiniment de non-être *. » S'il y a du non-être dans les idées, il y a de la matière; car qu'est-ce que le non -être, sinon la matière elle-même? Celte doctrine est confirmée par le témoignage d'Aristote : « Les idées , dit-il , étant les causes des autres êtres, Platon regarda leurs éléments comme les élénaents de

' Ibid., Soph.f p. 4 64. Uif\ Tx^çcv ac<x twv tt^wv Ww pK tçc To ov, Sl^ku^vj & trXriOcc to f»? ov.

tous les êtres» Sous le point de vue de la matière, les principes des idées sont le grand et le petit ; sous le point de vue de Tessence, cest l'unité *. » Selon Aristote, Platon attribuait donc une matière non seulement aux choses sensibles , mais encore aux idées. En résumé , Tidée du Bien , la seule idée absolument immatérielie , est le siège et le centre du système universel des idées ; toutes ont dans cette idée suprême le principe de leur perfection , de leur essence , de leur existence * . Platon exprime formellement cette doc-^ Irine quand il dit , dans sa réfutation du scepticisme de Protagoras, que c'est Dieu et non l'homme qui est la mesure de toute vérité. Dès lors la pensée de Platon sur le mode et le lieu d'existence des idées devient parfaitement claire. Les idées ne flottent point dans le vide entre Dieu et le monde; elles résident dans ridée suprême du Bien : considérées dans leur sujet, elles sont des pensées de Dieu, et le système entier des idées forme l'entendement divin (>.oyo<; OcToç, voiïç

Beste une dernière difficulté. Si les idées sont en Dieu, comment y sont-elles? Y sont-elles distinctes ou confondues entre elles et avec leur principe? Y sontelles réellement ou seulement en germe? Platon ne pouvait hésiter sur ce point capital sans rouvrir cet abime de l'unité éléatique que la dialectique avait pré-

« Arist., Meta,, I. i, c. 6. itirit ^' aXxia rot iX^ to7ç oXXot;, tixti'vwv çoijfcToc otTcavTwv wfiri T'7>v ovrwv cT^at (s^oiytia ' or; /jiiv oZ'^ 5)y,v To yxya xai to ptxpov it-jat «fX^?» *^î ^' ou^tov tb îv.

Ibid, , I. I , c. 6. T<x yorp ti^ toO Jçev dtcTtot rnT^ Sk}.oiç, To?? i tihct TO Iv.

Uî INTR0DIT.TION. LIVRE I.

tendu fermer. Le Dieu de la dialectique n'est point une unité vide et ténébreuse dans laquelle l'esprit ne distingue ni forme ni essence : c'est le centre des êtres inteIKgibles , la raison suprême de toutes les raisons des choses. L'unité éléatique excluait non seulement toute réalité sensible , mais encore toute forme , toute essence même idéale ; elle supprimait le monde intelligible aussi bien que le monde sensible. Lunité, telle que la conçoit la dialectique exclut, peut-être le monde sensible (du moins c'est un point à éclaircir) ; mais elle contient nécessairement et explicitement le monde intelligible. 11 ne faudrait pas se laisser tromper par les analogies plus apparentes que réelles qui rapprochent les deux doctrines de Parménide et de Platon , et jnéconnaître la différence profonde des méthodes et des résuit ats« L'école d'Élée ne part point des choses sensibles; elle débute au contraire par les nier au nom de la raison. Tout ce dont l'expérience atteste la réalité , à savoir : la variété, le mouvement, l'espace, le devenir enfin avec toutes ses conditions, les Éléales en démontrent l'impossibilité, et arrivent par une suite de négations et de contradictions à transformer le monde en cet être immuable, immobile, infini, absolu, que la raison conçoit comme le principe de l'univers. La dialectique ne nie point le monde sensible ; elle veut seulement l'expliquer. 11 est vrai qu'elle ne s'y arrête pas , et même qu'elle en sort par un procédé abstrait qui lui en ferme le retour ; mais enfin elle y a pris pied d'abord, et s'y est appuyée pour s'élever vers un monde supérieur. Ce n'est point par la négation du devenir qu'elle parvient à l'être , comme la méthode

éléalique ; tout au contraire , c'est du monde sensible qu'elle part pour s'élever aux idées et des idées à Dieu. En sorte que, si par son sommet elle touche à Tunité immobile et absolue , elle tient par sa base à la réalité . multiple et phénoménale. Voilà pour le point de départ. Si on prend les deux théories à leur sommet, on ne trouve pas une moindre différence. L'unité de Parménîde n'est que l'être abstrait conçu par opposition au devenir ; au fond elle se résout dans la négation de toutes les conditions du devenir ; il ne contient aucune détermination positive. Ce n'est pas qu'elle soit le pur néant, ainsi qu'on Ta dit; mais, par son indétermination absolue, elle y ressemble beaucoup. L'unité de Platon est le type des idées, le principe des formes et des essences intelligibles. C'est même à ce titre que Platon la nomme, non l'être, mais le bien. Si elle ne contient pas le monde sensible , elle en comprend du moins les lois, les causes, les raisons finales, en un mot le plan. L'unité de Platon est donc tout autrement intelligible que l'unité de Parménide : l'une n'exprime que la nature abstraite, inaccessible , de Dieu; l'autre exprime en outre la raison et le principe du monde. Entre le Dieu de Parménide et le monde , aucun rapport, aucun lien possible ; c'est à tel point, que, pour rester conséquente à ses conceptions logiques, l'école d'Élée est condamnée à supprimer le monde. Entre le Dieu de Platon et le monde sensible subsiste un rap^ port; c'est le monde intelligible, le système des idées. La dialectique comble l'abîme creusé par la logique des Éléates. C'est à tort, selon nous , qu'on invoque , pour soutenir Tidentité des deux doctrines , la théorie I. 2

de Platon sur la nature indéfinissable et incompréhensible de Dieu. Il est bien vrai que Platon reconnaît que ridée suprême est au-dessus de Tintelligence et de Tessence ^, et qu'elle échappe à toute connaissance et à toute définition ^ ; qu'étant absolument inintelligible et inaccessible en soi , elle ne se laisse apercevoir qu'à travers ses trois grands symboles ^, l'idée du vrai, l'idée du beau et l'idée de la proportion. Mais cette théorie n'a rien de commun avec la doctrine éléatique, et loin d'être en contradiction avec la dialectique, elle en est le couronnement. En eflet, si Dieu est la première des idées , l'idée qui comprend , constitue , explique, définit toutes les autres, par quel principe pourrait-elle être elle-même comprise, définie, expliquée ? Si donc le Dieu de Platon est indéfinissable et incompréhensible , ce n'est pas parce qu'il se réduit k une unité vide et abstraite, comme l'unité de Parmémide ; c'est parce qu'il est Vidée des idées et le principe du monde intelligible. Platon ne retombe donc point ici dans les conceptions de l'école d'Élée ; il ne fait que pousser sa pensée jusqu'aux dernières limites de la dialectique. Enfin on pourrait demander

« Plat., Répub,i ï ▼« t p. 479. Tb t1»«i rc wx\ riv owvcov Ow'

cMc'vou ocÙtoTç ir^09cTvai * oùx oiivta; Svtoç tcv dcyoOov , «XA frc iircxccva T^; ovatoiç irfcoCcc'^t xat ôvv<x«jici ûnrcpt;^ovToç*

' Ibid., Hrptth,, 1, 6 , p. 479. AfArî^avov xa>.>o; Xryiiç, ci cîci-».pr^f pK xaà ocXriGctor/ Tcorp^ic. auto j * vnïp Tovra xaXXcc tçi'v.

» Ibid., Philèbc., p. 94. OOxovv c! pi pr^ -îuvapcôa \èia to âyoi8cv 3ir,|:c'Û9af , ovv Tpccc ).at$»vTc; , xoXXcc xac 9uppcrpca x«« akfi^tla ♦ Xxyoipcv «; TOUTO 01 ov Iv opOÔTorr' «v airtoi^OMpcO' on» tôv ii> t^ Çwppi;«i.

pourqitoi le IMeu de Platon est le Bien et TUn, et non pas l'Être, et si, dans cette conception, la dialectique n'est pas en défaut. Ne semble-t-il pas , en effet, que la dialectique , aspirant toujours au plus général , doit s'arrêter au genre suprême , à l'être ? Et celte supériorité que Platon attribue au bien et à l'un sur Yêlre n'est-dle pas contraire au principe mênie de la méthode et de la doctrine de Platon ? Si on en jugeait ainsi, on ne comprendrait pas toute la portée de la dialectique. Une idée est supérieure à une autre non seulement parce qu'elle est plus générale , mais surtout parce qu'elle en est la raison , le principe d'existence et de perfection. Or, Tidée d'être n'est pas la dernière dans Tordre logique , car l'être a son principe d'essence et de perfection dans le bien. De là la supériorité de l'idée du bien sur l'idée de l'être. 11 ne faut jamais oublier que la dialectique ne généralise que dans le but de découvrir l'essence même et la raison des choses *. L*idée d'être pouvait être le terme d'une méthode de pure généralisation ; mais la dialectique ne devait s'arrêter qu'à l'idée du bien , laquelle explique toutes les autres, sans pouvoir être ellemême expliquée. Telle est la pensée de Platon , pensée qui dérive logiquement de sa méthode, bien qu'il ait dû l'emprunter à la philosophie toute morale de Socrate.

On vient de voir comment Platon s'est élevé , par la dialectique , de la réalité sensible aux idées et des idées

* Ibid., Brpiib,, I. vu, p. 488. \i x-xi «Jj«XfXT(xov xoJtrçTlv \é >v

50 IXTRODICTIOX. [JVRE I.

à Dieu. Tant que sa pensée se maintient dans ce monde tout intelligible , elle est toujours simple, nette, logique. Elle ne commence à se troubler et à s'obscurcir que lorsqu'elle redescend dans le monde sensible , et essaie de rattacher les choses aux idées. En quoi consiste ce devenir que la sensation nous atteste? Est-ce un être réel, bien qu'imparfait, ou une pure apparence ? Qu'est-ce que la matière ? Comment peutelle participer de l'idée? Si la matière et les idées sont, comme le veut la dialectique, les seuls principes des choses sensibles, comment expliquer le devenir avec toutes ses conditions, le temps, le mouvement, l'espace? Que devient la nature, que devient l'âme dans le système des idées ? Ici se montrent toutes les difficultés de la théorie des idées et se trahit l'impuissance de la dialectique. Toutefois il faut reconnaître que Platon fait effoft pour résoudre ces divers problèmes, tantôt avec le secours de la dialectique, tantôt en invoquant des principes étrangers à sa méthode. Il importe de le suivre dans ce laborieux travail de sa pensée, et de constater jusqu'à quel point il est resté fidèle à l'esprit général de sa philosophie.

Le principe qui domine toute la dialectique , c'est que le général , en tant que tel , est la raison et l'essence même des individus. Dès lors l'idée est l'être véritable , le seul être à proprement parler ; il n'y a d'être que dans l'idée et par l'idée. Or, qu'est-ce que la réalité sensible? une copie de l'idée. Donc elle n'est pas l'être, mais il y a de l'être en elle , et ce qu'elle a d'être, c'est précisément de son rapport à l'idée qu'elle le tient. Mais en quoi consiste ce rapport? I^es choses

PLATON. il

sensibles, dit Plaloii, participent des idées, et c'est h cette participation qu'elles doivent leur essence. Que faut-il entendre par là? Platon veut -il dire que les Idées se mêlent aux choses? Nullement. Il prend soin, au contraire, de séparer absolument les idées des choses sensibles. Si donc les choses participent des idées, ce ne peut être qu'à distance, et sans que les idées subissent un contact ou une impression quelconque des choses. Elles participent des idées comme une œuvre d'art participe de la pensée de l'artiste qui l'exécute : elles sont par rapport aux idées ce que la copie est au modèle , et leur participation se réduit à une pure ressemblance. Or , toute ressemblance suppose un sujet ressemblant. Quand on aura éliminé de la réalité sensible ce rapport aux idées qui en fait l'essence, il restera encore quelque chose, à savoir, ce en quoi la ressemblance se produit, le substratum^ la matière. Mais , tout être étant dans l'idée , et la matière étant le contraire de l'idée, il s'ensuit qu'elle est le contraire de Têtre, c'est-à-dire le non-étre absolu *. C'est ainsi que la dialectique définit la matière. Platon n'admet pas que la matière existe en soi ; selon lui , elle n'existe que relativement à l'idée, comme un nonêtre, par rapport à l'être. Or, qu'est-ce que le nonêtre? Platon l'explique longuement dans le Sophiste. Le non -être,, dans chaque chose, est ce en quoi elle est autre que tout ce qu'elle n'est pas. L'être est le inéme, toujours identique à soi-même; le non-être est

* Ibid., Sfjjjk.y p. \6i, Kac rb ov ap* iJfAtv, ojaTrt|i cç« rà a>.>.« f xxrà To^a^ira ovx eçtv * cxcTvflt yip ovx ov, <v piv oùto cçtv, <x7rcpûtvT« ^£ Tov oi^c6p':v rSXXa o\)x fçcv av.

i2 iMHonrcrioN. livue i.

l'autre. Or, toute chose est déterminée au ce qu'elle est, et indéterminée en ce qu'elle n'est pas; car elle n'est qu'une fois elle-même, et elle est autre qu'une infinité de choses ^ Puisque l'idée est le principe d'unité, d'identité et de mesure des choses sensibles, l^ matière en est le principe de multiplicité , de diversité et de confusion. L'idée étant le fini en soi, la matière ne peut être que l'infini {i *uà;), l'infiniment grand comme l'infiniment petit ( to (itiy« xal to p.ucpov ), Mais pourquoi le non-être à côté de l'être? Pourquoi la mar tière en regard de l'idée? Pourquoi l'infini en face du fini ? Platon n'en a nulle part , dans ses dialogues , exposé la raison logique. Partout il affirme le non -être, l'infini , la matière comme une hypothèse nécessaire, sans l'expliquer rationnellement. La réalité sensible étant le point de départ forcé de la dialectique, il faut bien admettre le principe, sans lequel toute réalité serait inexplicable. Voilà pourquoi Platon déploie tant d'efforts et tant de subtilité dans le Sophiste pour prouver que le non-être n'est pas absolument le contraire de l'être ; car si cette opposition absolue était admise, on ne pourrait expliquer le devenir, lequel n'est que la transition du non-être à l'être. Donc, pour que le devenir soit possible, il faut supposer un non-être qui ne soit pas le contraire de l'être, mais qui en diffère seulement ^, une sortQ de milieu entre l'être proprement

< Tb p} Iv est le terme dont Platon se sert habitoellement pour exprimer la matière.

^ Plat., Soph,^ p. 155. H t^; 5aTcpov ^opiou yy<jc«; xai x^ç Tov ovToç ir|}bç oXXi^Xa oevTcxct/trvwv àvTtOcacç oû3èv lorrov , t\ Bifitç

PLATON. r^

dit el le non^être absolu des Éléates, un principe, enfin, qui, sans être absolument positif comme l'idée, ne soit pas une pure négation. Telle est la théorie sur la matière que Platon développe en réponse à l'Éléatisme. Mais, d'un autre côté, s'il ne pouvait se refuser à méconnaître une origine matérielle des choses , il lui répugnait de réaliser une abstraction et d'attribuer à la matière une existence positive. C'est ce qui fit que, ne pouvant ni ne voulant supprimer le monde sensible , il essaya de le réduire à n'être qu'un mélange irrationnel des idées. Par cette hypothèse, il croyait sauver l'existence du monde sensible, sans être condamné à ce dualisme absurde qui pose la matière comme le principe substantiel et élémentaire des choses. Cette explication de la matière est d'ailleurs la conséquence nécessaire de la dialectique, laquelle, considérant l'idée comme le seul être véritable, ne pouvait admettre aucune existence positive en dehors des idées *.

Mais l'hypothèse dont on vient de parler, si subtile

ciinTv, aûtou rov» Svtoç où^tacçcv, oine cvotvTfov cxccv» ovifiai voti «rot , akka T090VT0V fAOvov, txtpov kxinùv*

' Ibid., Répub.f 1 vu, p. 484. àià Sk xm toutov câuprACtov , ftt'ya ofu xat afiiyfiov rt voYÎo-t; "j^vayx«o6>j \$t7v , ou ouyxtyu/icva , àXXà ^{w^tffpuva, TovvotvTtov r, cxctvTj. Ouxoiîv r;Tcy9fv iro9cv irpcurov jucv lircpj^ctac fyt^ai YifiT'j rt ouv tco?' ici to fûyot. oZ xa*c to fjKxpov. K/\ c^iTM 'èh x\>fàv^ v«4)tVv, rb 9' ôporrVi» IxaXcVafxcv. Ce passage est très significatif. Platon ne veut pas seulement dire que les sens ne nous montrent pas les choses telles qu'elles sont; mais il va jusqu'à prétendre que la réalité sensible n'existe que pour les sens, et que l'objet propre de la sensation n'est qu'une vaine apparence , à laquelle Tentendemeût doit substituer partout l'être, c'est-à-dire ridé^.

■li IMKODl CnON. LIVIŒ 1.

qu'elle soit, ne détruit point la difficulté. £n admettant que le monde sensible se réduise à un mélange confus d'idées, d'où vient celte confusion? Pourquoi les idées s'allient -elles sans loi, sans mesure, sans harmonie, elles qui sont essentiellement le principe de toute loi, de toute mesure, de toute harmonie? La difliculté revient donc tout entière, et quelques efforts que Platon ait faits pour atténuer, pour voiler l'existence d'un principe matériel, distinct des idées et absolument nécessaire à l'explication des choses sensibles , cette hypothèse reste comme un principe nécessaire de la réalité. Platon a beau réduire la matière, et la cacher, en quelque sorte, dans quelques phrases obscures et embarrassées de ses dialogues, elle plane sur le monde sensible comme l'ombre qui suit la lumière. Bien plus, elle pénètre jusque dans le monde des idées. En effet, si aucune idée, sauf ridée suprême, n'est absolument indépendante, une et parfaite en soi, si aucune ne se suffit à elle-même, d'où vient cette contingence, cette diversité, cette imperfection, cette insuffisance des idées, prises en ellesmêmes, sinon de la matière? Les idées ne sont-elles pas , dans une certaine mesure , à l'Idée du bien , ce que le monde sensible est aux idées , des copies et des images? Platon le reconnaît formellement. Ainsi, l'hypothèse de la matière suit partout la dialectique ; elle monte avec elle dans la région des idées, elle atteint les trois sommets du monde intelligible, l'idée du beau, l'idée du vrai, l'idée de l'ordre, et ne s'arrête qu'à l'Idée suprême du bien, seule absolument indépendante, simple , parfaite , et par conséquent seule absolument immatérielle. Telle est au fond la pensée de Platon, consé-

(jucnce nécessaire de la dialectique. C'est d'ailleurs ce que confirme pleinement le témoignage formel d'Âris*tote.

Il est vrai que Platon réduit »ngulièrement la difficulté en attribuant , pour ainsi dire , l'existence de la réalité sensible aune simple erreur des sens. Mais cette solution fait naître une autre difficulté bien autrement grave. Si le monde sensible n'est que le mélange violent et irrégulier des idées opposées , de la grandeur et de la petitesse, de la mollesse et de la dureté, de la légèreté et de la pesanteur, idées que la sensation confond et que la pensée distingue , il n'est plus dès lors qu'une illusion des sens qui disparait devant le regard de la raison, et fait place au monde purement intelligible. En sorte que dans la pensée de Platon il n'y aurait pas deux mondes réellement existants, mais un seul, le monde intelligible. La distinction de l'idéal et du réel, de l'être et du devenir, de l'intelligible et du sensible , répondrait à une diversité de points de vue , et non à une différence dans la nature même des choses. Le monde des idées seul existerait absolument; le sensible serait encore l'intelligible vu par les sens« Platon retomberait dans la doctrine des Éléates sur le monde : comme eux il supprimerait le devenir en le réduisant à une pure apparence , c'est-à-dire h une notion fausse et grossière de l'èti-e. Platon répugne évidemment à cette extrémité; mais la dialectique y aboutit. Dans son impuissance radicale à expliquer l'existence de la réalité sensible, elle est condamnée à la supprimer pour ramener l'unité et la conséquence dans la science.

26 INTUODICTION. LIVRE I.

Et pourtant la ruine du monde sensible ne détruit point encore la difficulté : si la réalité sensible a disparu, la sensation reste , et la dialectique qui Ta prise pour point de départ ne peut la supprimer aussi aisément. Mais alors comment expliquer la sensation sans son objet? Pourquoi et comment y a-t-il sensation, s'il n'y a au fond ni matière ni réalité?

On vient de voir que la dialectique n'explique ni la matière, ni la réalité sensible, ni la sensation. 11 est évident qu'elle explique encore moins la nature et l'âme; car puisqu'il n'y a d'être que dans les idées, essences immobiles, le mouvement, l'activité, la vie, qui sont des attributs essentiels de la nature et de rftme, tombent dans la catégorie du non -être. Ainsi , la dialectique a beau faire de la réalité le point de départ de ses abstractions, telle est l'impérieuse né* cessité de son principe, qu'une fois qu'elle a perdu terre, il lui devient impossible d*y revenir autrement que par une inconséquence.

Voilà la doctrine de Platon , telle qu'elle dérive de la dialectique. Est-ce bien I& toute sa pensée et toute sa philosophie? Qu'on ouvre le Timée, on y trouvera la doctrine suivante. Dieu est bon, et parce qu'il est bon, il a formé l'univers à son image; il en a fait un Dieu unique, immortel, parfait, bienheureux, se suffisant à lui-même , enfin semblable en tout au monde intelligible qui a servi de modèle à l'artiste suprême. L'univers est composé d'une âme ei d'un ciH-ps : Dieu a combiné ensemble, pour créer l'âme, le même et Vautre^ c'est-àdire l'idée et la matière, et en outre une essence mixt^ ; quant au corps, il l'aformé de quatre éléments combi-

PLATON. t7

nés d'après certaiiieô proportions numériques et géo^ métriques. Indépendamment de Tâme et du corps du monde, Platon distingue les âmes et les corps indivis duels. C'est Dieu lui-même qui prend soin de composer les âmes particulière» avec les restes de la substance dont il avait formé Tàme universelle. Mais il laisse aux dieux immortels qu'il a créés la formation des corps particuliers. La matière qui sert de base à la création divine est un mélange grossier et confus d'é* léments divers, un chaos puissant et fécond , où Tétre s'agite dans le désordre et l'excès , attendant du suprême organisateur la mesure et la proportion. Platon suit l'œuvre de la création dans ses plus minutieux détails , distinguant toujours denx causes auxquelles il ramène tout, à savoir, une cause première, unique, uniforme, qui est le bien, et une autre cause, ou plutôt Une série infinie de causes secondaires qu'il comprend sous le mot de nécessité, et maintenant toujours le grand et saltitaire principe des causes finales au milieu des étranges hypothèses et des bizarres imaginations dont il a semé sa philosophie de la nature.

Qu'a de commun avec la dialectique cette doctrine sur la nature et sur le monde sensible? Ce Dieu vivant et créateur*, ce Dieu bon qui crée parce qu'il veut créer , qui crée conmie un artiste incomparable , les regards fixés sur le modèle des idées, estA^e l'Idée imnK)bile et inaccessible du bien? Selon la dialectique. Dieu ne se distingue pas des idées : il n'en est que le

ï Ibtd., TV/?/., p. 627. ArywjMv èh ^i' i/* alrtat» ytvt^cv xoti tô

Î8 LMRUDLCTIOX. LIVRE I.

type suprême , il est l'idée des idées. Dans le Tiiiiée , Dieu se distingue des idées * , comme Tartiste du modèle qu'il a sous les yeux. Aussi Plato» ne dit- il pas quMI est le bien, mais seulement qu'il est bon. Il ap* parait plutôt comme un Dieu de second ordre , une sorte de Démiurge, que comme le Dieu suprême*. Autre différence : la dialectique avait réduit le monde sensible à une simple apparence , et la matière à un non -être absolu. Dans le Timée, le monde sensible reprend sa réalité*; la matière est déjà l'être, l'être primitif s'agitant dans tous les sens, sans jamais pouvoir arriver par lui-même à la forme ni à la mesure. Enfm l'àme , qui ne pouvait trouver place dans ce système d'essences immobiles auquel avait abouti la dialec-

1 Ibid., Tim, . p. 526. El fttv en xaXôç îçcv o^t ô xo9fA9ç« o, rt 5?jfiiou^y^ç dtyaOôî, itiXyj «ç tcûoç tô ôtt^cov ItSktKtV' — Ibid., p. 527. Tfo yàp Twv vooufACvuv xM.içta xat xarà icavTOt tcXc» fwîXcç' aùrbv Bilç ofAomvai ^xàkvfiti^j Çwov Fv oporrbv, irvvG' o9oc xarà tpxt^n ot-jrou 9vyy(v^ 0^ cvrb; l^9v iocuroû, ÇuvcçiQvr.

* Ibid., 7Y/W., p. 633. Towt' o5v irotvr' tçt tûv «uvacriwv, oïç ^nç ûimf(T0V9c X?^^*' ' ^^ ^^ ôpiç^v xarà tô ^vwlxvj c^cotv otirorOJSn. ài^oZtrat Si ûiro twv «Xit^wv ou Çuvactca èàX' aircoc c?/ai Tt5v TcovTftry , JniyovTa xa( B'cp^/yovra, mwvuvTa tc xoîi ètr^iy^roip Y.ûLi Zaa TOfOtÛTa ôeircpya^ofACvot.

5 Ibid., TV///., p. 535. (Jv tc x«f j^wpxv x«\ yivwtv ecvat, T|ica Tpc;C>ï, x«( irpVi» ovpavov ytvcoOoce. Tiv A ytvrlïiwç TiOnvtjv, vyoatvo-' (Ânn^f xac irvp^vjuuwjvf «ac T^if yrf? tc xotc âcp9; popfôtç it)(Oiiiimv t xac 09a TO'jTOtç aXXa ira&i} Çuvcircrotc irao^outfav , irTVToJdtirnv |iiv c^rv yacvcodjK ' itoi Sk TO prid * hfi^itav ^«/oficiiv juiriT ' loeppôirwv cfiirc • irXfltffGzi. xaT ov^tv avroT; c7opfoircTv, oXX ôvu^o/.»; itovtiq Tot).atv" Tou;ic*Tîv, 9ccc9dai /liiv v«' cxcivo^v otûrnv xcvov/ifvif)v i' au ira)fv cxciva 9ctc(v. Voilà bien l'image du chaos. Plus bas , Platon ajoute : Kai TO ph ifi TTf 0 T0U70V, iTTvra TorvT* f/tr/ &Xoy«»; xac àfdtf^iÇ'

tique» s'explique assez naturellement dans la nouvelle doctrine dont le Timée est l'expression. Elle se compose, dît Platon, du même^ de l'autre et d'une essence mixte. Abstraction faite de cette dernière essence , qui se résout dans les deux autres, il reste comme principes élémentaires de l'âme la matière et l'idée. S'il s'agissait ici de cette matière abstraite que la dialectique conçx)it comme un pur non-être, il serait impossible de comprendre comment l'âme, principe de mouvement et de vie, peut sortir de la combinaison de la matière et de l'idée. Mais la matière du Timée , on vient de le voir, étant douée de mouvement, d'un mouvement, il est vrai, aveugle et désordonné, l'âme se trouve par là réunir les deux conditions de l'être, le principe du mouvement par la matière , et le principe de la mesure par l'idée.

Maintenant si du Timée on passe aux dialogues où Platon traite de l'âme , de la vertu et de la justice , on trouve que sa doctrine morale n'est pas plus en harmo* nie avec la dialectique que ses théories cosmologiques et physiques. Platon y prend au sérieux le monde , la vie humaine, la vertu, la société. A voir avec quel enthousiasme il célèbre la justice, avec quel soin et quel amour il trace le plan de sa république, on ne se douterait guère que la dialectique a réduit le monde sensible à une vaine apparence.

Rnfm, même dans les dialogues oii Platon se tient sur les hauteurs de la métaphysique, il n'est pas toujours fidèle à la dialectique. Ainsi, dans le Sophiste*, il

« Ibid., .SVy>//., p. 163.

soutient que le mouvement participe de l'être aussi bien que le repos * , et rejette bien loin l'être immobile et vide des Éléates. « Nous persuadera- t-on si facilement que, dans la réalité, le mouvement, la vie, Tâme, l'intelligence, ne conviennent pas à l'être absolu? que cet être ne vit ni ne pense , et qu'il demeure immobile , immuable , sans avoir part à l'auguste et sainte intelligence? »

De ces divers rapprochements on peut déjà conclure que la doctrine de Plat-on n'est ni simple, ni homogène, ni même conséquente dans toutes ses parties. Ce défaut d'unité éclate sur tous les points capitaux de la doctrine.

1"* Sur la méthode. Platon proclame dans vingt dialogues la dialectique comme l'unique voie pour arriver à la vérité ; et d'une autre part , quand il veut démon* trer l'existence de Dieu et de l'âme dans le Phédon et dans les Lois^ il a recours au principe de causalité et au principe des causes finales.

2^ Sur Dieu. Dans la République , Dieu est conçu comme l'idée du bien ; dans le Parménide, Dieu est l'unité i^>solue; dans l'un et l'autre dialogue, c'est le

« Ibid., Sopfihi.^ p. 464. Te ^c, icp^bç Aeo;; w; 4>r,95ç xtvtîTtv. xttf Cfa>ifv, xa^ y^njyynitf xoù ^pp^iQffiv, S pctiiu^ TtucBn^éiaBv tôS irovrr- ).w; Svrc fn} irocf cTvac ; f»}^ Çn-* oatxht p)A fpdvciy, oXXa otpov mc acyiov vovv ôux f^ov ôbuvigrov, fCuç cnrai* Soit que Platoo ait voulu parler de l'être en général (ce qui paraît vraisemblable dans un dialogue qui n'est qu'une continuelle réfutation des Éléates), soit qu'il ait entendu par ce mot rb irovrcXô); ^ le principe suprême des choses, ce passage du .S'o^/i/V/^ contredit manifestement la dialectique^et la théorie des idées.

Dieu imiTiobile, indéfinissable et incompréhensible de la dialectique. Le Dieu du Timée, au contraire, est sinon une âme , au moins une intelligence vivante qui ordonne et gouverne le monde sur le plan des idées : c est le Démiurge des Alexandrins.

3* Sur les idées. Tantôt il fait résider les idéesen Dieu ; tantôt il \es en sépare. Dans la République, (es idées n'existent point par elles-mêmes; ce sont de pures hypothèses qui ne subsistent qu'en Dieu et par Dieu. Dans le Timée ; les idées sont indépendantes de Dieu , comme le modèle de Tartiste. .

4* Sur le monde sensible. Ce monde, presque anéanti, ou du moins réduit à une vaine apparence par la dialectique , reparaît dans le Timée sous la forme d'un Dieu beau, parfait, immortel.

5* Sur la matière. Ce principe est tantôt un non-être, une pure hypothèse inventée pour expliquer, non une réalité , mais une simple représentation ; tantôt c'est le chaos fécond oii s'agitent tous les éléments de la création divine.

6* Sur l'âme. D'une part , le sentiment de la réalité conduit Platon à concevoir l'âme comme le principe mâne du mouvement et de la vie ; de l'autre , la préoccupation de la dialectique l'amène à la considérer comme un principe de mesure plutôt que de mouvement, et à la définir un nombre, une idée.

T Enfin sur la vie. Platon, il faut le reconnaître, n'a jamais varié dans son attachement à l'action, à la vertu, à la vie morale et politique ; et pourtant la dialectique, en ne cherchant l'être que dans l'idée, c'est^-dire dans l'immuable et dans l'immobile, ne conclut-elle pas

3* INTRODUCTfON. LH RE I.

au dégoût de la vie réelle et au dédain de la vertu pratique?

11 est facile de voir, après ce qui vient d'être dit, que ces contradictions si nombreuses et si graves ne sont point de pui*s accidents dans la philosophie platonicienne , et qu'elles ont pour cause diverses tendances du génie de Platon. A côté du dialecticien se montrent tour à tour le moraliste, le politique, l'artiste. Si la dialectique emporte le disciple de Socrate dans les plus hautes régions de l'idéalisme , le sentiment moral , le goût de la cité, le sens du beau, le retiennent dans le monde de la vertu, de la justice et des formes. Toutes ces tendances sont également sincères et profondes dans l'esprit de Platon. Les grands dialogues oii elles se produisent, le Parménide, le Sophiste^ la République, le Timée, le Phèdre et le Phédon ont droit à la même considération dans un examen impartial du platonisme ^ . Mais, si la critique doit reconnaître tous les éléments de celte vaste pensée , elle peut reprocher à Platon de n'avoir pas su réaliser dans la science l'harmonie qui était peut-être au fond de son esprit. Il est évident que chacune des tendances qu'on vient de signaler se développe dans une complète indépen-

> Dans le Timée , p. 526, Piaton semble reléguer dans le domaine de Topinion toute connaissance relative au -devenir et au monde sensible, a II n'est permis d'exiger sur un pareil sujet que des récits vraisemblables. » Mais on peut se convaincre en lisant le Timée que cette observation s'applique aux détails et non à Tensemble de la doctrine cosmologique du Timée. Platon n'élève aucun doute sur le démiurge, sur l'ftme universelle, sur la beauté et l'harmonie du monde.

(lance de la pensée générale. La philosophie de Platon est un mélange de doctrines diverses , quelquefois contraires et non un système véritable. On ne pourrait ramener cette philosophie à l'unité qu'en la mutilant , comme l'a fait Aristote. La dialectique et la théorie des idées en forment la partie la plus profonde ot la plus scientifique. Mais ne tiendra-t-on aucun compte de sa doctrine sur Pâme et sur le monde , parce que la dialectique supprime la vie et la nature? Il faut donc accepter la pensée de Platon tout entière , et telle qu'il nous la présente , c'est-à-dire avec ses incohérences et ses contradictions. 11 ne faut pas lui supposer l'harmonie qu'elle n'a point. 11 est très vrai que si Platon contient et corrige ses instincts spéculatifs, ce n'est point par un effort systématique et scientifique , mais par la réaction du sens commun et surtout du sentiment moral ; il n'échappe à l'erreur que par l'inconséquence.

Mais ce n'est pas là le seul côté par lequel la philosophie de Platon prête à la critique. Lors même qu'on la dégagerait des doctrines adventices et d'origine étrangère qui en viennent altérer l'unité , et qu'on la réduirait à ce qui en fait le principal fond . à la dialectique et à la théorie des idées , il serait impossible d'y voir autre chose qu'un idéalisme vague et indécis. Nulle part la doctrine entière de Platon n'est exposée régulièrement et complètement. On est réduit à en rechercher et à en recueillir les fragments épars dans la totalité de ses écrits ; et encore, dans chaque dialogue , présente-t-elle un caractère singulier. Poétique et gracieux dans le Phèdre, psy- I. 3

chologique et moral dans le Phédon , sublime dans la République, scientifique dans le Sophiste et dans le Parménide , l'idéalisme platonicien revêt tour h tour la forme et prend la couleur du sujet traité dans tel ou tel dialogue : aussi est-ce à grand'peine et en consultant l'esprit autant que la lettre de la doctrine qu'on peut saisir la vraie pensée de Platon,

D'ailleurs ce système est fort loin d'avoir épuisé toutes les difficultés et sondé toutes les profondeurs de l'idéalisme. En supposant éclaircis tous les doutes qui tiennent au désordre de l'exposition et au vague du langage, que de lacunes que les textes ne peuvent combler, et que de problèmes dont ils ne révèlent pas même le soupçon ! La dialectique , quand elle tente de s'élever de la réalité sensible au monde des idées, est-elle bien sûre de son point de départ et de son but? Si la réalité sensible s'évanouit devant le système des idées, comment peut-elle servir à priori de base à ce système? I^ dialectique détruit donc ses fondements de ses propres mains. D'une autre part, comment l'âme peut-elle percevoir les idées? La doctrine de la réminiscence suffit-elle à expliquer cette communication de l'âme avec le monde intelligible? Et l'âme , même en la supposant libre et pure de tout contact avec les choses sensibles , peut-elle connaître ce qui est distinct et séparé d'elle-même ? En un mot, toute vraie connaissance n'est-elle pas fondée sur l'identité du sujet et de l'objet, comme le démontreront plus tard les Alexandrins? Autre difficulté : l'hypothèse des idées admise , comment l'idée peut-elle être le principe unique de l'être , si elle n'est que le type du

PLATON. 3ô

général ? Cami^eat un principe wm abstrait , aussi exdusivemenjt logique que l'idée platonicienne , peutelle expliquer toutes les conditions et tous les principes de )a réalité , le mouvement comme la mesure , la vie comn^ Tessence, Tâme cogome l'intelligence pure? Mais c'est surtout dans l'explication des rapports des deux mondes que la pensée de Platon devient obscure et insuffisante. Sans doute il entrevoit et soulève dans le Parménide * les principales difficultés qui naissent du double rapport des idées entre elles , et des idées au monde sensible ; mais il les laisse sans solution. Même mystère sur la nature de la matière et sur son râle dans le monde des idées. £nfm , il est difficile à une science un peu sévère d'accepter la solution du grand problème de l'individualité, telle que la donne la dialectique. Gomment, en effet, la matière, qui n'est qu'un noa^êlre^ peut-elle devenir le principe des individus?

On le voit, si la théorie des idées laisse bien loin derrière elle la ttiéorie des ncmibres et les doctrines éléatiques , elle renferme trop d'incohérences , de contradictions, de mystères^ de lacunes, pour pouvoir être cwsidé^ée comme le dénier mot de l'idéaliane. Platon pénètre dans cette voie à une profondeur inconnue à ses devanciers ; mais il s'arrête devant le sanctuaire. L'esprit grec seul ne peut aller plus loin : pour entrer dans le saint lieu , il faut qu'il soit initié par l'Orient. La doctrine de Platon n'est pas, comme l'ont pensé beaucoup d'historiens de la philo-

' Voyez les vingt premières peines du Piirméjtide,

3r, INTRODUCTION. LIVRE I.

sopliie, le type même de l'idéalisme, type qui n'aurait fait que dégénérer entre les mains de ses successeurs ; c'est le germe puissant et fécond, mais le germe seulement, d'un système qui, pour atteindre à son plein développement, a besoin d'un autre théâtre et d'un autre génie.

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