CHAPITRE II
Proelna. . Théologie.
Méthode. Théorie de l'Un. Théorie des Dieux ou unités divines. Déaonsiration de la Providence.
Proclus, au témoignage de Marinus, son disciple et son biographe, étudia d'abord en Lycie, chez un grammairien , puis à Alexandrie , chez le rhéteur Léonas. Bientôt il abandonna la rhétorique pour la philosophie et la science , et prit pour maîtres le péripatéticien Olympiodore et le mathématicien Héron. Bientôt ses maîtres d'Alexandrie n'eurent plus rien à lui appren-
PROCLU& THÉOLOGIE. Ui
dre. Les commentaires ne lui suffisant plus, il rechercha avidement les livres originaux du péripatétiigne , dont Olympiodore lui avait inspiré le goût, et dévora les écrits d'Aristote. Mais Tesprit du temps et les instincts profondément mystiques de Proclus devaient Tempor^ ter dans une région plus haute. L'éclectisme affaibli des écoles d'Alexandrie ne répondait ni aux élans de sa pensée, ni aux ardeurs de son àme. Épris du Platonisme, c'est à récole d'Athènes qu'il voulut connaître Platon ; il y trouva Plutarque et Syrien. Mari* nus raconte que le vieux Phitarque , frappé du génie de Proclus, reprit pour cet adepte de si grande es* pérance un enseignement que l'âge avait interrompu , commenta avec Proclus plusieurs dialogues, et lui fit rédiger ces conmientaires en disant : « La postérité les connaîtra sous ton nom. » 11 devint bientôt l'idole et l'espoir de l'école d'Athènes. Telle était son ardeur pour le travail et la vie ascétique ^ que ses maîtres lui recommandaient sans cesse la modération. Mais Proclus leur répondait : a Que mon corps me mène jusqu'oii je veux aller, et puis qu'il meure*.» Après la mort de Plutarque, il passe sous la direction de Syrien, qui le reçoit dans sa maison et le traite comme un fils. Sous ce maître habile, Proclus reprend les études péripatéticiennes et apprend à considérer la doctrine d'Aristote comme une introduction à la philosophie de Platon ; puis il entre dans le sanctuaire , s'inspire et se nourrit de la parole du Dieu lui-même. La doctrine d'Aristote n'est pour lui qu'une méthode et un instrument ; la philosophie de Platon seule est la vérité, A la mort
» Maxim. , Fit. Procl.
24 2 ANALYSE. LIVRE IIL
de Syrien, Proclus devient le chef de l'école d'Athènes, Proclus avait écrit un très grand nombre de traités : parmi ceux qui nous ont été conservés, les plus importants sont la 2Toty£ia)(nç Sgo^oyixvi , la Théologie selon Platon, les commentaires sur le Timée, sur le Parmenide , et sur TAlcîbiade. Les livres de Proclus ne rappellent en rien l'exposition des idées et le style des Ennéades. La manière de Plotin se ressent de la nature même de son esprit ; elle est brusque , rapide , ferme et incisive. Le philosophe alexandrin n'expose jamais ses théories avec ordre et gradation. Sa pensée, toujours forte , mais confuse , s'échappe tout entière à la fois, impétueuse et désordonnée; elle éclate en images, ou se concentre en formules. Quand elle insiste sur un point, c'est pour l'affirmer avec une nouvelle force plutôt que pour le développer. La manière de Proclus , au contraire , est lente, régulière , facile et parfaitement claire, expansive jusqu'à la diffu^on. L'intuition première se développe et se disperse dans ses traités au point de perdre en partie sa force et son éclat. Mais, d'un autre côté, la lumière est partout, égale et uniforme, éclairant les détails comme l'ensemble. Si Plotin fait sentir plus vivement et plus fortement la vérité , Proclus la fait mieux comprendre. D'ailleurs il est le premier parmi les Néoplatoniciens qui ait essayé de recueillir toute la science dans une série de propositions , s'enchaînant et se déduisant rigoureusement les unes des autres. Porphyre, dans ses sentences , avait présenté un résumé substantiel de la doctrine de son maître ; mais il n'avait pas entrepris la tâche difficile de démontrer successivement ses propositions les unes par les autres. La 2Tot/6M«><yt; (koko-
PKOCLLS. THEOLOGIE. 213
yach est une application rigoureuse et i)crsévéranle de la méthode géométrique à l'exposition des idées philosophiques.
La philosophie de Proclus ne contient ni une doc- Irine nouvelle ni même une véritable transformation de la pensée alexandrine ; mais il ne faut point y voir non plus un simple commentaire du système de Plotin. Le Néoplatonisme doit àProclus trois grands résultats: V il a fondé sur des démonstrations ingénieuses et profondes les vérités que Plotin avait conçues par une puissante intuition , substituant partout la méthode à l'inspiration et la science h l'enthousiasme; 2" il a développé sur certains points essentiels , modifié sur d'autres , la doctrine des Alexandrins , élargissant et approfondissant encore l'éclectisme déjà si vaste et si profond des Plotin , des Porphyre , des Jamblique ; 3* il s'est particulièrement appliqué à faire rentrer dans le vaste cadre de la philosophie alexandrine toute la science soit philosophique, soit religieuse du passé, interprétant et commentant le plus souvent avec imagination , mais aussi épurant par la critique les traditions qu'il veut accorder soit entre elles, soit avec son propre système. Proclus fut , plus qu'aucun autre philosophe de cette époque, pénétré de l'esprit alexandrin, de cet esprit qui aspire à tout comprendre , tout expliquer , tout concilier ; il n'est pas une tradition du sens commun, quelles qu'en soient la nature et l'importance, dont il n'ait tenu compte. Toute la philosophie alexandrine d'abord, et en outre toute la science du passé, vient se résumer dans ce système , qu'on pourrait définir avec raison la synthèse universelle des nombreux éléments de la sagesse antique élaborée sous l'influence
ili ANALYSE. LIVRE IIL
du Platonisme. Proclus exprimait énergiquement le caractère de sa mission quand il s'appelait le pontife de toutes les religions ; il aurait pu ajouter ; et le philosophe de toutes les écoles *•
Quand nous avons présenté une analyse du système de Plotin, nous avons dû insister sur tous les points, parce que tout y est le développement d'une pensée neuve, originale et profonde. Mais Procius, venant clore l'école d'Alexandrie, ne fait souvent que résumer et reproduire des doctrines connues. Nous n'exposerons donc avec détail que les parties de sa philosophie qui lui sont propres, soit par les principes, soit par les démonstrations neuves et les développements féconds dont il appuie les principes déjà connus.
I. Méthode. La doctrine de Proclus sur la nature et la portée de la philosophie , et sur la méthode qu'il convient d'appliquer à l'étude de cette science, ne diffère pas essentiellement de celle de Plotin. Toutefois elle s'en distingue assez pour qu'il soit bon de la faire connaître. La vie humaine , dans^le système de Proclus, se résume en trois points : le but, le point de départ et le moyen. Le but, c'est le souverain bien ; le point de départ, c'est la vie sensible ; le moyen , c'est la philosophie qui nous retire de l'abîme de la sensation et nous élève graduellement jusqu'au souverain bien , mais sans nous y faire participer. La sensation est comme le monde dont elle atteste Texistence, variable, fugitive, trompeuse 2. Non seulement elle n'est pas la
t Maxime , Fie de Proclus,
a Corn. Aie, édit. Cousin, m, 103 ; ii, «35, 236. — Corn. Par,, V, 373.
PKOCLUS. THÉOLOGIE. «15
philosophie, mais elle n'est aucune science. L'imagination n'est que la reproduction de la sensation. L'opinion n'est qu'une notion vague ^, une connaissance sans cause, produit de la sensation et de l'imagination. Mais l'âme se dégage bientôt des pures impressions des sens pour arriver au raisonnement \ Raisonner, c'est entrevoir déjà, mais confusément, l'immuable dans le changement, l'être dans le phénomène, l'unité dans la variété : c^est donc franchir les limites de rs4>parence pour entrer dans la vraie réalité. L'ftme va plus loin. Négligeant les choses sensibles ellesmômes ^ , elle s'élève aux genres et aux espèces , et de oe point domine tout le monde de l'apparence. Les genres et les espèces sont les vrais éléments de la science qui se forme, tantôt par leur distinction, tantôt par leur réunion. Mais ce n'est encore là qu^un degré inférieur de la vie intellectuelle. Il y a un autre mode de connaissance plus simple que le raisonnement, et qui n'exige pas, comme la science proprmient dite, l'emploi de l'analyse et de la synthèse. L'âme, par une pure intuition, atteint la vérité, la voit de ses propres yeux pour ainsi dire. C'est ce qu'entend Aristote lorsqu'il définit l'intelligence, la faculté de définition. L'acte intellectuel ou pensée n'est pas une simple notion de l'accident ou de l'apparent * ; il atteint l'être et l'essence ; il est la conception persistante et uniforme de l'universel. C'est cette fa-
> Com. j4Lc., ni, 404. — Corn. Tim., 21 .
2 Provid. ctdest,,T%i, xxii. — Corn, Tim., 121 , 79 , 76, 75. 9 Com, Tint., 236.
* Provid. et dest.^ xxiii. — Com. Parm.^ v, 150. Kote oôrc voriffcç ici ^îkvi yvû>ai(, oeXX'Svroç rtvoç. —Plat., Théol., iv, 16.
216 ANALYSE. LIVUK 111.
culte qui constitue le suprême degré de la science , la philosophie , par rapport A laquelle les autres opérations intellectuelles, raisonnement, analyse, synthèse, division , classification , ne sont que des instruments. Mais si toute science finit à la philosophie , là ne s'arrête point l'essor de l'âme *. Au-delà de l'intuition de l'universel est la contemplation pure et silencieuse de rintelligible , l'enthousiasme qui ravit l'âme en Dieu. La philosophie est donc l'intermédiaire ^ placé à égale distance de la sensation et de la contemplation, par lequel l'âme arrive au souverain bien. Quant à la valeur et à la portée de la science philosophique , Proclus ne se fait aucune illusion à ce sujet. La science et la vérité peuvent être notre partage ici-bas * : notre âme apporte avec elle, en descendant de son premier séjour, une science qui tient à la partie la plus intime de son être ; mais nous ne saurions voir la vérité dans tout son éclat , ni la posséder dans toute sa plénitude, La vérité première , la vérité pure est en Dieu seul ; notre science n'est qu'un pâle reflet de la sagesse divine. Telle est, selon Proclus, la nature et la portée de la philosophie. La science suprême n'est appelée philo-; Sophie qu'autant qu'on la considère par rapport au but vers lequel elle conduit l'âme ; considérée en ellemême et dans les procédés qu'elle emploie, elle se nomme la dialectique. Les procédés de la dialectique sont au nombre de quatre ^ : la définition , la division ,
i De provid. et fat., %k.^ 5c 5tà vAoaoytaç (xaOapcrtç).
2 Com, Àlc, III, 4 0. — C(ym, Tim., 68.
3 Corn, Aie, in, 4 0. — Corn. Tim., 68. Ov yàp f v r^f«7v ayrwv xiTrat Tô TcXoç.
< Corn. Parm., v, 284, 255, 256, 257.
PROCLIS. THÉOLOlilE. 217
la démonstration , l'analyse. L'analyse et la démonstration reposent sur la définition ; la définition suppose la division, laquelle a nécessairement pour principe l'intuition de l'universel. Proclus trouve ces quatre procédés réunis dans la méthode que Platon a empruntée aux Éléates^ et qu'il appelle méthode dialectique. Voici en quoi consiste cette méthode. La question une fois énoncée, on en pose la solution affirmativement, puis négativement. L'hypothèse ^ de l'affirmative donne lieu à quatre problèmes : si la chose existe, 1* qu'en résulte-t-il pour elle-même? 2* qu'en résulte -t- il pour les autres? 3" qu'arrive-t-il aux autres dans leurs rapports réciproques? 4° qu'arrive-t-il aux autres relativement à la chose en question ? Chacun de ces quatre problèmes comprend encore trois recherches bien distinctes : 1* conséquences positives de l'hypothèse donnée ; 2* conséquences négatives ; 3* conséquences positives et négatives à la fois, selon le sens qu'on y attache. Dans l'hypothèse de la négative , le problème se divise et se subdivise de la même manière : seulement, parmi toutes ces questions, il en est une qui peut paraître étrange : comment peut-on demander ce qui résulte d'une chose qu'on suppose ne point exister? On le peut, parce que, quand nous supposons qu'une chose n'existe pas, nous n'entendons pas la nier d'une manière absolue ; nous voulons dire seulement qu'elle n'existe pas sous tel rapport qu'on a supposé d'avance. Nous pouvons donc chercher ce qui en résulte, car nous n'avons pas fait l'hypothèse du néant.
< Corn. Pwn/., V, 284, 255, 256, 257. 2 lbid.,iv, 10, 12; V, 279, 284.
118 ANALYSE. LIVRE lU.
Présentons pour exrâiple ^ de cette importante mé* tbode la question de la nature de Tâjne.
Première hypothèse, Uâme existe.
4® Qu*en résulte-t-il pour elle-même? elle est cause de ses propres actions , principe de sa propre vie ; elle est . un être véritable, un être en soi.
.2 1 t^ Que n*en ré8ulte<«t^il pas? qu*elle est mortelle, ® / incapable de connaître.
S j .3° Qu'est-ce qui tout ensemble en résulte et n'en résulte pas? quQ l'âme est indivisible et éternelle; car, étant principe intermédiaire entre l'ordre intelligible et Tordre sensible , si elle est indivisible et éternelle en essence , elle est eu action divisible et soumise au temps.
4° Que s!ensuit-il peur les corps? ils deviennent, par U présence de l'âme, des êtres animés; car ils ea re<- ^ V çoivent la forme , le mouvement et la fin.
2** Que n'en résulte-t-il pas? que le mouvement vient au corps de l'extérieur.
3* Qu'est-ce qui tout ensemble en résulte et n'en ré- '^ f suite pas? que l'âme est présente au corps; car si elle est présente par son action , elle ne l'est point par son essence.
^ 4<* Que s'ensuit-il pour les corps relativement à euxmêmes? qu'ils éprouvent une sympathie réciproque.
2' Que n'en résulte-t-il pas? qu'ils sont insensibles; car un corps babité par une âme a de la sensibilité. 3* Qu'est-ce qui tout ensemble en résulte et n'en ré- ^ [ suite pas? que les corps habités par une âme se meuveat eux-mêmes.
Com. Parm., v, 254, 329.
TROCLLS. THÉOLOGIE. 24 9
/ I " Que s'ensuit'il pour les corps relativement à l'âme? que les corps soot mus , organisés , copservés par TAme. 2o Que n'en résulte-t-il pas? que les corps sont privés de vie , désorganisés , détruits par TAme, J ] • 3*» Qu'est-ce qui tout ensemble en résulte et n'en résulte pas? qu'ils participent à l'âme; car ils en participent dans un sens , et dans un autre n'en participent
Deuxième uypothèsk. L'âme n'existe pas.
^ f 4(» Que s'ensuit-i( pour elle-môme? qu'elle n'a ni
^ l reeaence, ni la vie, ni l'intelligence.
SI %* Que ne s'ensuit-il pa»? qu'elle existe en soi , qu'elle
9 < se meut et se conserve d'elle-même.
3® Qu'est-ce qui tout ensemble en résulte et n'en résulte pas? qu'elle est privée de raison et de toute connaissance de soi-môme.
S, I 1« Que s'ensuit-il pour elle relativement av (porps?
1 [ qu'elle ne le produit pas , ni ne s'unit à lui.
g j 2° Que n'en résuUe-t-il pas? qu'elle communique au
2 1 corps le mouvement, la forme et la vie.
J f 3° Quest-ce qui tout ensemble en résulte et n'en ré-
Zl \ suite pas? qu'elle n'a pas de rapport avec le corp».
f 4® Que- s*ensuit-il pour les corps relativement à eiix«
^ I mêmes? qu'ils n'ont pasjle mouvement, iê vie et de
^ i forme qui les disting^6 9Ptre eux i^i de sympathie réci-
- 1 proque qui les unisse.
'g i ^^ ^^® ^^^ résulte-t-il pas? qu'ils se meuvent mu-
S j tuellement.
*2 / 3^ Qu'est-ce qui tout ensemble en résulte et n'en ré-
co I suite pas? qu'ils, font impression les uns sur les autres. Il
\ y aura biei) impression oorporelle , mais mn sensation
S '^ ^° Que s'ensuit-il pour les corps relativement à rame?
3 i qu'ils ne reçoivent d'elle ni le mouvement ni la fin.
"g ] ^* 0^® '^*®" résulte-t-il pas? qu'ils sont organisés et
c i maintenus par elle.
S f 3" Qu'est-ce qui tout ensemble en résulte et n'en ré-
::: \ suite pas? qu'ils sont assimilés à elle.
Celte méthode, inventée par les Éléates, n'a été rigoureusement pratiquée que par Platon *. Aristote , en réduisant toutes ces questions à deux , savoir : si telle chose est, qu'en résulte-t-il et que n'en résulte-t-il pas, dénature la méthode qu'il veut simplifier. Il faut la conserver tout entière ; car la science ne saurait imaginer assez de procédés pour se garantir de Terreur.
Voilà pour la forme extérieure et le mécanisme même de la méthode dialectique. Il reste à dire le principe interne qui en est comme Tàme. Proclus considère la conscience comme le point de départ de la philosophie tout entière. A ceux qui pénétraient dans l'enceinte sacrée d'Eleusis, on montrait d'abord l'ordre de ne point entrer dans le sanctuaire s'ils n'étaient initiés et purifiés. De même le yvwôi (jeauTov, inscrit sur le front du temple de Delphes , indiquait la manière de s'élever vers les Dieux et proclamait pour ainsi dire que la connaissance de soi-même est la vraie voie pour arriver à Dieu ^. Mais comment la conscience peut-elle
* Cow, /*..., v, 289.
' Corn. .4tcib., ii, 12 , 13. O? yàp roTç etç tô twv EXetxrtvtwv
àa\jititotç ovfff xaV àreXtço'Ç^ outm ft yat irpV Td»i vew roîl AcÀ^(X9u to
PROCLIS. THÉOLOGIE. 284
initier TâiTieà la science des êtres et à la contemplation de Dieu?L'&me, se repliant sur elle-même, contemple sa propre substance ^, ses attributs , le système harmonieux des puissances invisibles qu'elle contient, et s'aperçoit qu'elle forme déjà un monde intelligible , reflet d'un monde supérieur dont elle est sortie, type d'un monde inférieur qu'elle domine. Le semblable est connu par le semblable. Le sens* saisit le sensible, la perception le perceptible, l'intelligence l'intelligible, l'unité rUn. Socrate a raison de dire, dans l'Alcibiade, que l'âme rentrant en elle-même, contemple tout en Dieu. Car alors elle se replie jusqu'à son centre, se dégage de tout commerce avec le multiple , et s'élève jusqu'à la contemplation des êtres. Ainsi l'initié entre d'abord en communication avec un grand nombre de Dieux ; puis admis au sanctuaire même de l'initiation , il se sent possédé par un seul. De même l'âme , par sa réflexion sur elle-même, se connaît d'abord; puis son regard, affermi pai^ cette contemplation, plonge
yvîùQi ûtotoxàv œ/oeytypotiiixt-yO'j i^yIXou rov t/soit&v, oîjixai > x^ç lire to
* De proi'ifi, et fat. , 1 2. Post banc autem video alteram et meliorem ed quœ in nobis rationali anima motum , quiescentibus jam inferioribus, et nullum tumultum , veluti consuevit, exbibentibus, secundum quam conversa est ad seipsum , et videt mii ipsivs sûbstantiam et virtutes qu» in ipsfi , et harmonicas rationet ex quibus consistit, et mnltas vitaaqvarum est complementam , et reinvenit seipsam entem mundum rationalem, imaginem fidem eorum quœ ante ipsam, a quibus egressa est.
* Plat., ThéoLf i, 3. Tw yàp h^oitd iravTorj^oO t^rià* r« 5/uiotot y«-
^ûiçhnt. Tij A^catvoca, rô ^ianor,xh'i, t£> ^ vw, to voiqtov. Ont xoti tS êvt. rb €Vfra»Tarov> xotc rrli «pprîrw, xh ipcyjTov.
m ANALYSE. LIVRE III.
daiiB les profondeurs de son essaice» et découvre Ffn^ telligence suprême , les essences divines et les unités^ principes de tous les êtres ^. Car tout cela se retrouve en nous sous la forme , il est vrai» que comporte l'âme; et c'est ce qui fait que , pour tout connaître » il nous suffit d'éveiller les puissances et les images qui sont en nous. Nos âmes ne recueillent pas les idées ^ dans le sensible, ni le tout et l'un dans ce qui est partiel et divisible, mais elles tirent de l'intérieur la connaissance du monde sensible, et , par la vertu de cette connaissance, corrigent l'erreur et l'imperfection du sens. Ainsi le principe même de la dialectique, c'est la conscience prise comme point de départ de toute science; et ce principe a sa raison dans l'identité du sujet et de l'objet de la pensée*
Un dernier caractère de la méthode de Proclus, c'est l'appel au sens commun dans toute recherche sicienti«fique. Il faut prendre pour guide ^ Mercure, cet instituteur du genre humain « qui , dit-on , grave dans les
^ Plat., Tfiéol.^ I, 3. EU p^v ta p.S* tauriv (3Xt7rouff«v tàv \jAij^iiv, ràç axtCfCÇ) xat rà rT(^a>Xa twv ovtwv jSXciffcCv. Etç êocurviv dk cic(çp«* yioficvvjv T^v catitriçoùfftav, xut tovç cauTÎj; Xoyouç «vcXcTTCtv* Kae to |jib irpcoTov cS(77rcp caurîiv fiévsv xadop^v. Ba9ûvoucrav ^t r^ cauT«9$ yv.bacci) xoci Tov voûv r^pi9xe(v «V oeuTÂ, xai ràç t«v ^vtcov raÇccç. Xwpowffov ^ï clçTÔ Ivrèç owtvÏç, xat to owv oJutov tîïç 4'vx'ÏÇï ««v^ yàf TO 3f6>v ycvoç, xoce rÀç Ivo^jti tcov Svtuv ^v(7a<7av ^taffaad^c* QovToi yàp sçi xai tv r^Tv «J^v^cxùç, xat (Sià toOto rà travra yivwcxccv «cfuxo^v, «vcyCipovTCC Tocc fv lijutîv juva^ccç, xae tàç «Ixovoç tmv oXa>v.
2 Corn, Alcib., in, 199, MO.
'^ X>/ar Doutes^ introd. Doaec enim placentia dicimus nobu ipsis nostra utique et hœc dicere et scribere videbimur ; alitarque et communem Mercurium ducem habentes, qui indocibiles prœac*
PROeLUS. THÉOLOGIE. tt2
âmes ces conceptioDB inapprises qu'on appelle le Bénu commun*
Il est facile de voir que, sur la nature, le principe^ le critérium et la méthode de la science, Proclus pense à peu près cwnme Plotin. Tous deux recommandent et pratiquent le yvcoOi ertcturov ; tous deux fondent ce pré^ cepte sur l'identité du sujet et de l'objet de la connais^ fiance* Seulement on pourrait dire, ce semble, que Plotin procède plus synthétiquement et Proclus plus analytiquement Plotin, ayant établi l'identité de l'ftme et du monde intelligible , s'élance brusquement dans l'intelligible et le divin, et delà plane sur l'Ame, sur la nature, sur le monde sensible tout entier. Ce n'est pas dans la nature sensible qu'il cherche les idées tout d'abord» c'est dans l'&me, au plus profond de son es« sence« La marche de Proclus est plus lente et en appa* rence au moins i^us régulière , sinon plus scientifique* « Le vrai philosophe, dit-il , remonte des choses sensi- »ble8 aux idées, et ne s'arrête pas là : il faut qu'il » atteigne les causes intelligibles et distinctes des » idées ^« » Voilà pour la méthode.
La science a pour objet deux mondes, l'un qui nous est révélé par les sens, l'autre, principe et type du premier, qui est conçu par Tintelligence K II y aura donc deux pa;rties dans la science : l'une , étudiant la
ceptiones commuDiam conceptuum (xocvéov cwoiciw ) omni an'mœ imponere dicitur.
1 Corn. Répub.f 423. Kotl tootow Aa>p<« rovç ytXoo'dyovç, oî xac ^McSaévou^tv àtrè twv ùtlçBnriôv tU fà rff^, xal ou^ cv tovto(Ç Tçavraj fiovocç, àXX èir' «{iTOiç ;(a)po0(7( ràç voTîTaç alviaç xac y^tùptçoiç t5v
» Corn, r//n., IV, 42,16, 29.
cause première et la série des causes qui en dérivent, sera la théologie; l'autre, qui suivra dans la nature Taction des causes et des essences intelligibles , sera la. physiologie^.
IL Théorie de l'Un. Plotin avait atteint l'unité absolue, en se fondant sur l'insuffisance de l'Ame et de l'Intelligence, considérées comme principe suprême des choses ; il avait plutôt posé que démontré l'existence du premier principe. Ce n'est pas à dire que sa méthode se réduise à une construction arbitraire; Plotin s'élève à Dieu par trois voies également légitimes, par l'idée de l'unité, par l'idée du bien, par le principe de causalité. Proclus n'avait donc point à découvrir les éléments d'une démonstration, mais seulement à convertir en arguments les conceptions qui avaient servi de base et de point de départ à l'école d'Alexandrie. Tel est le caractère de la théorie suivante.
Proclus s'applique à établir : V qu'avant tout participant à l'unité est l'Unité en soi; 2° qu'avant tout participant au bien est le Bien en soi ; 3° qu'il faut remonter à une cause première, laquelle ne peut être que l'Un et le Bien en soi \
Premier point. Tout être , soit du monde sensible , soit du monde intelligible , est conçu comme plus ou moins multiple, c est-à-dire comme un nombre. Tout
1 Plat., T/iéoi., I, 3. — Corn. TVw., 4, 5.
2 Cette analyse des démonstratioDç de Proclus n'étant le plus souvent qu'une traduction , nous nous dispenserons de citer le texte, dont il serait d'ailleurs impossible de détacher des fragments. L'enchaînement des idées y est tel qu'il faut ou tout reproduire ou ne rien citer.
PROCLUS. THÉOLOGIE. î2B
nombre * participe en quelque chose de l'unité ; car , s'il n'en participe en rien , ce nombre ne sera un ni dans sa totalité , ni dans aucune de ses parties. Dès lors chaque partie sera elle-même un nombre, lequel, à son tour, ne participant en rien de l'unité, sera partout et en tout infini. En effet, quelque partie que vous en détachiez, elle sera une ou non-une : or, elle ne peut être une , ne participant point de l'unité. D'une autre part , si elle est non-une , il faudra qu'elle soit multiple ou nulle. Dans le premier cas, elle se composerait d'une infinité d'infinis; dans le second, chaque partie étant nulle, le tout serait nul aussi : deux conséquences également absurdes, puisque^ d'un côté, il ne peut y avoir d'êtres composés d'une infinité d'infinis, et que de l'autre , en ajoutant le néant au néant , on ne compose rien. Donc, en définitive, tout nombre participe, en quelque façon, de l'unité 2.
En vertu de cette, participation , tout nombre est à la fois un et non-un, mais non pas simplement un ; car pour être simplement un, il ne faudrait pas seulement qu'il participât de l'unité, mais qu'il fût l'unité ellemême. Or, tout ce qui participe de l'unité ne peut être l'unité proprement dite ; la nature propre du nombre est donc d'être en même temps un et non-un \ Mais , puisque le nombre est un, ne pourrait-il pas être considéré comme un principe qui se suffit à lui-
* Dans tout le cours de cette démonstration, le mot nombre traduit irX^Ooç, et signifie simplement le multiple. Ce n'est pas le nombre ôptO^bç, tel qu'on l'entend habituellement dans la philosophie grecque.
2 Procl., Élém. théol., prop. 1.
3 ïbid., prop. 2.