II
des types, le Démiurge est la meilleure des causes, ce qui fait que Tunivers est la plus belle des images. Le Démiurge, en tant que Dieu, possède la bonté, la volonté et la providence ; comme intelligible , il possède Tassence, la puissance et l'acte; comme intelligence, la vie et la pensée (la pensée des universels) ^. Par sa bonté, le Démiurge produit comme un père; par sa volonté, il gouverne sa puissance productrice, et la dirige vers le bien, tandis que par sa providence, il perfectionne et continue tout ce qu'il a produit La fonction du Démiurge est quadruple ; il ordonne successivement le tout et la partie ; le tout universellement et particulièrement, la partie aussi universellement et particulièrement. Il ordonne cet univers en mettant l'intelligence dans l'âme et l'âme dans le corps; mais comme il est intelligence , c'est intelligiblement qu'il ordonne le monde 2. Voilà ce qui fait qu'on lui rap-» porte plutôt l'ordre que la vie et la forme des choses sensibles. Mais du reste tout est produit par lui dans l'univers , soit directement , soit indirectement. Il est itaTvîp xai 7coiifjT/fç, il est pour le Tout prin-» cipe de beauté , de symétrie et d'ordre ; il est aussi la cause de l'âme , de la vie et du mouvement. Intelligent , il ordonne le monde ; vivant , il le fait vivre ; parfait, il le forme et le parachève. Il fait passer dans le monde tout ce qu'il renferme en lui-même. C'est ainsi qu'il se montre successivement cause de
* Com. Tim.^ M 3. ÉTCcr^tî rotvuv xat o ^v»|i(»vpyèç 5'c6f cç-i, toi dtpiôcxroç vouf , coç (ui^v 3c6ç, àyaeoxnTa l^ce %a\ |39uXii}9tv xai irpovococv, eôç ^ vovirèv, ouatov x<x( ^uvexfAtv xat cvepyctav. ûç ^ voûf Ici, x«} Çwviv r;(cc, xat yvwortv xw oXci>v.
2 Plat, théoL, y, 15, 20.
tout bien^ principe de toute beauté, père de Tàmey du temps, du soleil , des Dieux et des démons cosmiques, des âmes particulières et des corps qui leur servent de véhicules : et tout cela fait , il rentre dans son repos. Ses fils alors le prennent pour mocfèle , et le monde va sous leur direction ^«
Mais quelle est la part dans Tœuvre démiurgique que le grand Démiurge laisse & ses fils? Le grand Démiurge, soit quil produise, soit qu'il ordonne, ne produit et n*ordonne que le générai ^ l'immuable , TimmorteL Ainsi il produit par lui-même toutes les &mes , les &mes particulières comme T Ame du mondey les âœies intellectuelles comme les âmes divines^» Quant aux êtres mortels, aux animaux et aux corps ^ il en produit les geures et s'arrête là, laissant k ses fils, aux démiurges inférieurs, le soin de créer les in^ divich]& En outre, il impose la loi aux âmes, queto que soient leur rang et leur nature, tant qu'il ne s'a^ git que de leur essence immus^le et éternelie. Mais s'il s'agit de la génération elle-même, et des âmes, en tant qu'elles tombent dans la génération, le Démiurge^ abandonne tout cela à l'inflexible et à l'aveugle fatalité. Le Démiurge, issu du Bien en soi, est bon; parce qu'il est bon , il produit et produit bien ; pwrce qu'il est toujours bon, il produit toujours et toujours l»en ' ; il ne cessera jamais de produire, et ne détruirai jamais ce qu'il aura {nroduit; car la destruction est l'œuvre du mal ^. De même que la création du Dé-
> Plat. théoL, V, 20.
^ Cem. Tim., 309.
^ Corn. Tlm,, 44 4, 499.
^ Conu Tim., 305.
324 ANALYSE. LIVRE IIF.
miurge ne peut finir, elle n'a pu commencer; car en lui l'acte et l'essence étant identiques, être , c'est produire, et comme il est éternel, c'est produire éternellement. Gomment, d'ailleurs, supposer que le Démiurge reste volontairement dans l'inaction pour en sortir ensuite un certain jour? Avant d'agir, il connaîtra son œuvre ^ . à moins d'admettre qu'en lui la pensée ne soit comme l'action, un pur accident; s'il connaît son œuvre d'avance, qu'attend-il pour l'exécuter?
Mais si le Démiurge produit parce qu'il est, il n'agit ni par choix ni par raisonnement ^ : c'est là ce qu'atteste le caractère même de l'œuvre; car si la cause qui a créé le monde l'a créée par choix, la création sera contingente, variable, douteuse, et l'univers périssable ^. L'œuvre du Démiurge ne peut être éternelle (et qui peut douter qu'elle le soit?) qu'autant que la cause produit en vertu de son être* Mais , pourraiton dire, ce qui agit par choix agit aussi en vertu de son être : ainsi notre âme , qui agit par choix , agit aussi en vertu de son être ; c'est ainsi qu'elle produit la vie du corps K Cet exemple ne saurait être contesté; mais il n'en fait que mieux ressortir la distinction et l'opposition des deux modes de production. Ce n'est pas en tant que l'âme délibère et choisit qu'elle produit la vie du corps , et réciproquement. La création naturelle ne demande point d'elTort , et ne laisse aucune fatigue. Elle est directe» uniforme, sûre, et ne
» Com. Tim,, 88.
2 Ibid,,4 06.
^ Com, Parm.y v, 6 , 7. AtQTc ji xa? avrb tout.q to «roctiv jia? rd
» Ibid.
PKOCLUS. PHYSIOLOGIE. 320
tâtonne jaooais ; au contraire, la création par choix et raisonnement est incertaine, laborieuse, sujette auxvicissitudes, aux embarras, aux interruptions ^. L'âme humaine sent profondément cette différence, lorsqu'elle s'est élevée par l'effort et l'exercice de la vertu à cette vie pure et parfaite dans laquelle être et agir sont une seule et même chose. Le Démiurge fait donc tout ce qu'il fait par la nécessité de sa nature et non par choix * : c'est en cela qu'il est une vraie puissance. Sans doute, il veut faire ce qu'il fait, en ce sens qu'il n'agit pas mécaniquement comme une force motrice ; il le veut, le conçoit, l'exprime ^, toutes opérations propres à une cause intellectuelle, et étrangères h une puissance purement motrice. Mais en lui, vouloir, con* cevoir, exprimer, c'est tout un ; le verbe est pensée, la pensée est volonté. Tout acte de création et toute œuvre créée portent ce triple caractère K
Voilà ce que produit le Démiurge, et comment il le produit. Il reste à voir pourquoi les produits du Démiurge sont entre eux si différents et si inégaux. La raison en est fort simple, et déjà Proclus l'a indiquée, lorsqu'il lui a fallu expliquer comment d'un Paradigme unique et immuable ont pu sortir des images si diverses ^ Il est des êtres que le Démiurge produit
> Coni, Parm , 6, 7. El ^cv è^ xaxà irpootipcocv, ôcçaroç TcotiQaiç îçat xac âfAf (69X0Ç xat âXXoTC oXXttiç cp^ovarœ^ xot^ ô x^fX9ç ovv fçai
2 Corn, Tim., 97.
3 Corn. Tim,, 238, 239.
* Com. Tim.f 302, 307. Et âfi 01 \6yot oZxot (A»Miou,oyw) voïÎ- 9C(Ç clfftv, a( êlk vOY}9C(ç itotriotiç-
* Com. Tint., 170.
3i6 ANALYSE. LIVRE III.
directement; il en est d'autres qu*il ne produit que par intermédiaire : cette différence dans les produits est une loi nécessaire de toute production qui, quelque simple qu^elle soit dans son principe, devient toujours plus ou moins un développement *. Or tout développement implique une succession , et toute succession une eertaine hiérarchie, et, par conséquent, des supérieurs et des inférieurs. Mais, d*une autre part, une même cause ne peut produire immédiatement (cela a été démontré dans les Éléments' de théologie) deux effets de nature différente et inégale ; il faut qu^elle produise Tun directement, et l'autre par intermédiaire. C'est ce qui explique comment le Démiurge produit inégalement, tout en produisant tout à la fois et éternellement. Il produit les mortels comme les immortels, mais il ne les produit et ne communique avec eux qu'au moyen d'une autre cause. Homère fait haranguer les Dieux par Jupiter, mais il les fait rassembler par l'intermédiaire de Thémis K Tous les êtres se rattachent au Démiurge comme à leur cause première; les uns par l'absorption, d'autres par le contact, d'autres çnfm par une simple participation *. Les effets sont nécessairement de nature inférieure à leurs causes. L'univers est l'image du Dieu qui l'a fait ; il est donc un et multiple comme ce Dieu. Mais, d'un autre côté, il en est une image fort inférieure ; voilà, pourquoi il est étendu et corporel, bien que sa cause soit inétendue ^ et incorporelle. De même les autres causes produisent
i Corn. Tim., 300.
2 Ibid., 300.
3 Ibid., 4 70.
* Ibid., 120.
des effets qui, tout en leur étant semblables, sont doués de propriétés différentes W même contraires*. Après le Paradigme vient le Démiurge , après le Démiurge TAme, après TAme la Nature. Le principe démiurgique peut donc tout produire, sans être en lui-noême matériel , et sans avoir besoin de la matièi'e*
IV. Les Idées* Procius n^attache point aux idées la même valeur métaphysique que Plotin ; car il n*en parle que dans sa Physiologie. Plotin confondait absolument ridée avec l'essence intelligible, Tintelligible pur. 11 réunissait les idées dans T Intelligence, et tout en les distinguant de Tunité intelligible, il n'en faisait pas un principe à part 2, Son second principe comprenait à la fois r Intelligence et les idées, éléments intégrants de rintelligence. Procius distingue et sépare les idées^ de Tessence intelligible , à tel point qu'il interpose le Dàniurge comme principe intermédiaire entre l'es*sence intelligible et l'idée. Les idées ont pour principe sans doute le Paradigme, mais elles n*ont leur siège que dans le Démiurge. Plotin ne pouvait placer les idées dans le Démiurge, qu'il considérait simplement comme TAme divine. Mais Procius idcoitifiant le Démiurge avec rintelligence, devait naturellement y faire résider les idées. Ce point éclairci , on peut aborder la théorie des idées selon Procius. La recherche des idées comprend quatre problèmes : 1* y a-til des idées , et comment Tesprit parvienWl à les reconnaître? 2* dé quelles choses y a-t-il des idées, et de quelles choses n'y en a-t-il pas? S° quelles sont les propriétés des
^ Élém. théoL, prop. 7.
* Com. Parm., v, 4.
J28 ANALYSE. LIVHE III.
idées? &• coninoent sont-elles les causes des choses de ce inonde, et quel est le mode de participation des choses aux idées?
1^ Y a-t-il des idées? Le monde qui nous apparaît n'a point en lui-même le principe de son être, car tout producteur est incorporel, et les corps euxmêmes n'agissent que par des puissances incorporelles, le feu par la chaleur, la neige par le froid K Mais si toute production et même toute action suppose un sujet incorporel , l'être qui existe par soimême ^tant à la fois producteur et produit, engendrant et engendré , sera complètement indivisible. Or l'univers ne l'est pas, puisque tout corps est divisible ; donc il n'a point en lui-même le principe de son être ^. En outre , tout être qui a en soi le principe de l'existence, a aussi en soi le principe de l'action ; car avant de se produire, il a dû agir sur lui-même, d'autant plus que produire et engendrer, c'est agir. Un corps ne peut tout à la fois se mouvoir et être mû; tout mouvement corporel n'est qu'une impression reçue , tandis qu'un acte indépendant est immatériel et indivisible. Donc l'univers, étant incorporel, n'a en soi ni son principe d'action , ni son principe d'existence *. Mais tout être qui est et agit par lui-même tient le milieu entre la cause suprême qui , supérieure à l'être et à l'action y ne peut être dite exister et agir par elle-même, et l'être qui reçoit d'un autre l'existence et l'action. Telles sont les idées.
^ Co/N. Parm,, v, 4, 5.
2 Ibid.
3 Ibid., 7, 8.
PROGLIJS. PHYSIOLOGIE. 329
2* Autre argument ^. Dans ce monde , toute similitude et toutebonté sont mêlées de différence etdMmper* feclion« Les corps célestes eux-mêmes, plus réguliers que les corps terrestres, ne sont point d'une parfaite ré« gularité* Car comment le centre, les rayons, les pôles, dont la nature est inétendue et indivisible , seraient-ils exactement reproduits dans l'étendue et la division? Notre &me conçoit des figures plus exactes que les figures sensibles ; «Ile corrige le cercle sensible sur le modèle du cercle plus beau et plus parfait qu'elle a conçu. Or, si une âme particulière peut concevoir le plus pur et le plus parfait , comment l'Ame du monde , comment l'Intelligence démiurgique surtout ne s'élèverait-elle pas jusque là? Donc le Démiurge contemple l'idéal, ouplutôty comme il n'est que le Paradigme qui se prend pour objet de contemplation , en se con^ templant lui-même , il engendre et constitue en soi les idées *.
â» D'un autre côté, s'il n'existe point de cause de l'univers, et si chaque chose vient de soi, comment toutes choses sont elles coordonnées ensemble? D'où vient la perpétuité des espèces et la constance des lois de la nature? Tout cela peut-il être l'œuvre d'une cause aveugle et inintelligente *? Il faut donc remonter à une
i Corn, Par Ht. ^ v, 9, 40.
* Com. Parm.y v, 4 0. noX).6> âpa ^dKjtd xoti <ixpt6tV«pa tsà rt-^ Xceôrcpa eT^ rwv ^a:vo|icvaiv xat yfvv9cy xa\ votrv ^uvaTotc irocvrwç ô ToO xôa/uiov irotYiTyîç. Iloîi ouv aura ycvv^c xat iroû B'ccitpc?; ftjXov wç ev aurô) * ^MdpcTyàp coutov, tSçe aurbç eaurôv ^rcopôiv xat ycvvcîiv «fAot, xai TOI cf^ Tbîv ^acvojicvc^ âuXorcpa xa'e dtxpe^cVcpff èv cavT6) xai ycw^ xat uy(<p3çc.
3 Corn. Parut,, H.
cause qui se connaît elle-même et connaît tout ce qu'elle fait. Qr ce n'est point parce qu'elle devait tout faire qu'elle a tout conçu; c'est parce qu'elle a tout conçu d'avance qu'elle a tout fait Mais tout ce qu'elle connaît elle le connaît d'une manière conforme à sa nature ; toute pensée de l'intelligence démiurgique , même en ce qui concerne le matériel , le sensible , le variable^ est immatérielle, intelligible» immuable. Donc toute chose sensible et corporelle existe déjà dans le Démiurge à l'état immatériel et intelligible, c'est-àdire à l'état d'idée ^
&^ L'homme naît de l'homme et chaque diose de son semblable d'une manière constante. D'où cela vient-il? Car il faut remonter à une raison , la nature divine ne faisant jamais rien en vain. On dira peut-être , pour éviter de remonter à la vraie raison, que cela vient du germe ; que, de même que le grain de blé produit l'épi, la semence spermatique produit l'homme. Mais cette semence produit un tel homme et non l'homme ; et d'ailleurs, elle-même ne vient-elle pas de l'homme ^? Et quand on admettrait que l'homme vient du germe, tout germe contient en puissance seulement la raison de son développement; car étant corps, il ne peut la contenir indivisiblement et en acte. Qr la puissance en tout suppose l'acte comme l'imparfait suppose le parfait *. Donc il faul lomonter du germe qui ne contient la raison qu'en puissance à un principe supérieur qui la contienne en acte. Ce principe n'est-il pas la nature de la mère? Je dis la nature, parce qu'il est bien évi-
< Com.Parm.,y, 43, 4 4, 45, 16.
1 Corn, Parm.f v, 4 3.
^ Ibid., V, 4 3. JiTtkïç yàp ov «XXou Sutou rou rf^ci»mvT»«.
PROCLIS. PHYSIOLOGIE. S34
dent que ce n'eist pas telle propriété Moidentelle de la mère qui engendre l'enfant, mais seulement la nature qui eet en etle , puisBance immuable , inoorporelle et principe du mouvement. C'est donc la nature qui contient tous les éléments des choses sensibles et les puis* sances qui leur donnent Tétre et le mouvement. Quuid elle est en travail, les éléments se dégagent, les puissances se développent, et l'être sensible apparaît Mais comment travaiUe*t-elle? Est-ce avec ou sans raison? Tandis que Tart, qui ne fait qu'imiter la nature, agit selon des raisons, peut-on supposer que la nature elle* même agisse sans raison , sans mesure et sans but? Il faut donc reconnaître au-dessus de la nature un principe qui contienne essentiellement et en acte les causes des raisons que la nature développe et réalise dans la matière K La nature fait sur les corps ce que fait Pouvrier, sur le bois qu'il creuse, perce, arron-* dit. Toute la différence entre la nature et Touvrier, c'est que celui-ci va, dans son travail , de l'extérieur à l'intérieur, tandis que celle-là va de Tintérieur à l'extàîeur 2.
5* Tout vient d'une cause *. Ce qui vient d'une cause immobile est éternel et immuable ; ce qui vient
* Com. Pann., v, 1 5. Ilovrciyv ouv ou9oc ttvitTjp li toO iravrbç tpitatç irévT«»v ^ ircpe^of toÙç Xéywç ' ta\ yàp &Xk»ç âroirov r^v f4v W^ vnv fjttaouftivwt Toùç Xdyovç rovç f uorcxtùç, xotroi Xdyovf iroicTv, otVTYjv St aveu Xoywv xa\ aveu tc5v Mov /uitTpwv. AXXà «ttî cS fi fûtftç fyo% Toùç \6yovc9 Siï Tcva xa't trpb rouri^ç aiTcatv cTvac ircpfcxrcxnv iXXinv
' Com. Parm.f t, 15. Tocoûrov yÀp n iriir«v6ey ri fdvt^y auytèt»' ÇairriCofi^ rotç o«*|UMe9f , xcà tvotxoG#oi tok 8y)iot? oùrâv, Kcà Mov ifticvtW79 rovf Xéywç a^xoTç xai Tviv xfyi««(v.
^ Com, Parm., ?, 17, 4 S. Toute cette argumentation est une
d'une cause mobile est changeant et périssable. Or, les espèces sensibles d'homme , de cheval , d'arbre , étant immuables et éternelles, ne peuvent venir que de causes immobiles, lesquelles ne peuvent habiter ni dans les corps, ni dans la nature, et qu'il faut rattacher à l'intelligence démiurgique K
6** Toute démonstration se fonde sur un principe qui lui est antérieur et supérieiu'. Or, ce principe ne peut être que l'universel (to xaÔoXou). Quand l'astronome dit que Jes cercles du ciel se coupent mutuellement en deux, puisque tout grand cercle coupe en deux son semblable , il ne peut le démontrer qu'en partant de l'universel 2. Car ce n'est point dans les corps sensibles qu'il trouve la cause de la section en deux des cercles célestes. Le monde sensible ne peut contenir la raison de ce qui se passe dans le ciel ; il faut pour la trouver s'élever à des principes supérieurs au monde céleste et au monde sensible ^ tout à la fois.
Ces diverses démonstrations conduisent à reconnaître l'existence des idées , mais elles ne les font pas
réponse à Aristote et aux Stoïciens, qui n'admettaient pas Texistence des idées.
* Corn. Parm,, v, 17. AXX' vj t^ct; aXoyoç* Sit Sï toc xupioç aTrtoc, voepà cr^oti x«i Betnt* Ta âpa axtvr/rœ atrta Ta>v et^wv rouTtav £v voi rrpwTwç cç-i * deuTtp(i>ç yàp sv ^Jw^ij, xoti TpÎTwç cv <f\>çu^ xa\ ia-
2 Corn. Parm.f Vf 4 9.
* Corn. Partn.y v, 4 9. IIoû ^ïj ihpYiaont^ rà «Tria raura tÎç cv oupavâ> TÔiv xuxXwv to]uiy}ç xaOoXcxeorepa aifréav ; ev acofiaji fAÏv yàp oOx ï(;ai 7r«v yàp rb èv atayiart ov, juicptxôv iç\ * ètt Sk tv â^&^^ro) irovTCi»; cÙ7(a ' ocvayxv] âpa ré^v ^a(vopir)»(*>v irpouirap^^cïv rà cT^, xœi rouroî; curta ToO cTvac> xoOoXtxc^rcpa aOroîv Svroi xac juvamtcpor-
PllOCLUS. PHYSIOLOGIE. 333
connaître en elles-mêmes. Autre chose est la ressemblance que Tesprit aperçoit entre les individus, autre chose est le principe même de cette ressemblance. La ressemblance est pour l'esprit le signe qui révèle l'existence de ridée; mais elle n'est pas l'idée, et même elle n'en est pas toujours un signe certain. Car ^ on voulait fonder les idées sur la seule considération des caractères communs entre les choses ^, on arriverait à reconnaître des idées de ce qui n'est pas comme de ce qui est ^ de ce qui est contre la nature , contre l'art , contre la raison , de ce qui n'a ni essence , ni substance , des chimères , des hippocentaures ; car ces êtres imaginaires ont dans chaque espèce des caractères communs. Ce n'est donc pas par la démonstration qu'on peut connaître les idées ; c'est encore moins par la sensation et l'opinion ou l'imagination ; ce n'est pas même par la définition ; car l'idée même engagée dans la matière ne saurait tomber sous la définition. Tout défini est objet de science ; l'idée ne l'est pas : par la sensation nous percevons les corps; par l'imagination, la forme, sensible ; par le raisonnement, nous arrivons à comprendre la raison des choses sensibles; par l'intuition seule, nous nous élevons jusqu'aux principes intelligibles des. raisons séminales, c'est-à-dire aux idées 2.
' Coni. Farm., v, 4 32. Kat^ yàp tàv cU ràç xo'cvo'njTaç toutoç ovr«>; pXcirovTtç t^Ch^t^ àiro toÛtwv op^ïïôcvTCç, ràç c^caç ôvairXdtTriry, X^oofuev àiro itavT«»v ccç èxc(va$ opo/oyç dcyocTpt^onreç, ov /uiovov âv C(7iv, àXXa x(X( b>v oùx et7<v, olav twv -rraj^à ^uacv, tcÎ>v Trapà' rpyvyjv^
xac (i7iroxevT«vp*>y * «tc« yop tovtmv xôcvôty^tc;. 2 Coin. Parm.,y, 126.
334 ANALYSE. LIVRE IIL
Mais, avant de contempler leê idées pures , Teaprit passe par divers intermédiaires. Il va du corps au germe , du germe à la nature , de la nature à Tâme , et de Tâme à l'intelligence, à Tintelligible , aux idées pures ^« Entre deux termes qui se suivent immédiate** ment, il y a toiqours quelque chose de commun. Entre le corps et le germe y c'est l'imperfection ; entre le germe et la nature , c'est l'acte corporel ; entre la nature et Tâme , c'est l'action dans le temps ; mais entre l'âme et les idées pures, il n'y a plus rien de commun. Il ne faut pas confondre l'idée, ni avec les caractères communs des genres dont elle est la cause et que par conséquent elle précède *^, ni avec les différences essentielles des individus qui sont va-« riées , figurées , multiples et inséparables de la ma* tière , ni avec les notions universelles qui se forment dans notre esprit, ni avec les raisons séminales, ni surtout avec les germes que contient la matière et d'où sortent les individus , ni enfm avec les individus eux-mêmes, quoi qu'en dise Aristote. L'idée est pm^ de toute forme ^, indépendante de toute matière f. étemelleiûent fondée dans le Démiurge, source et type de toute essmce pour les individus ^ : elle est une image de Dieu» Aussi n'a*t*elle rien de coinmun
' Corn, Parm.y v, 137.
2 Com. Bép., 426.. — Corn. Parm,, v, 434 ; iv, 454, 162. ^ Cqm, JParm,, iv, 154. lioXXw âpa èét w7ç op*c«î»îV ««» t^t^ x«n*)wp»uftfvoiç ttç TOtt>T^ "kéyto^at tà ttèn t^ *o0' «ûtà tS»T« x«t h
Xm& M( itvixiXmiç xott o^f 9t»ç dtM(ircirÀn9|MWf ç * ex<7v« yàp àfHy^ xoei o^avra xai dcirXa içn cv tu ^fxcMipy» ^attarfitK cJ|p» j » t »ot. * Com. Parm.j v, 4 05, 4 07, 4 4 5, 4*6, 43S, f»?.
PROeUJB. PHYSIOLOGIE. 335
acvec le corps. Elle est sans parties, sans degrés , sans mélange; elle est indivisible jusque dans Son action sur la matière ; supérieure au temps et eu lieu ; une et multiple ; essence , vie et intelligence ; infinie en puissance , mais finie en nombre; remplissant Tuniversde ses émanations , mais sans se mêler à lui ; toujours parfaite, et ne se lassant point d'agir et de créer. Si on veut définir la propriété caractéristique des idées par le^ choses les plus faciles à connaître, il faut omr cevoir en même temps une puissance qui produit par cela même qu'elle est, et une conception qui, ohet Tartiste, précède Tœuvre et en détermine le caractère ; la réunion de ces deux propriétés constitue Tidée^. L'idée est à la fois type et cause , principe d'essence et de forme, de vie et de beauté pour les êtres* Xénocrate avait raison de la définir : ce qui est en même temps cause et paradigme des êtres immortels K Bien que chaque idée ait sa nature propre et distincte, elles se confondent toutes ensemble dans une seule et même unité. Cette unité est tantôt le Paradigme et tantôt le Démiurge. Le Paradigme est l'unité intslli^ gible des idées considérées en elles-mêmes et dans teur pureté absolue ; le Démiurge est l'unité intellect tuelle des idées considérées comme causes du monde. Chacune existe en soi séparément, et pourtant se mêle avec les autres dans une commune existence. Toutes se manifestent ensemble dans tous les ordres, mais chacune plus particulièrement dans Tordre qui lui appartient
* Com,Parm,^ v, 453.
^ Ibid.
Maintenant, de quelles choses y a t-il des idées, et de quelles choses n'y en a-t-il pas ^ ? Faut-il admettre un Paradigme pour les intelligences et un autre pour les âmes? Dans les deux cas, ce Paradigme, sMl existe, est-il unique ou multiple? Toute chose a-t-elle son idée, la nature , les corps, la matière, la partie comme le tout , l'individuel comme l'universel ? Les essences intellectuelles ont leur idée qu'il ne faut point appeler paradigme , mais unité divine *. Puisqu'elle est l'unité même , il n'y a pas lieu à chercher si le principe des essences intellectuelles est multiple. L'âme aussi a son idée , car elle n'est que le premier des êtres engendrés et divisibles ; elle suppose donc avant elle un principe inengendré et indivisible. Mais cette idée est-elle une ou plusieurs? Puisque toutes les âmes sont immortelles, il semble que chacune doive avoir son paradigme *. Mais , d'un autre côté , il est impossible que les causes soient en nombre égal h leurs produits ; donc la cause est une ^. Il n'y a que les âmes divines qui aient chacune leur idée. Quant aux âmes des anges et des démons, et aux âmes particulières, une seule idée comprend un ordre entier ^. Les âmes irrationnelles ont également leur Paradigme , lequel est unique et engendre des monades irrationnelles dont l'essence
» Corn. Pnrm., v, 8, 36, 40, 41, 172, 246.
2 Corn, Parm.j v^ 44.
3 Ibid.,v, 44.
* Ibid., V, 44. Movotç içtv h tw Biltù vw irorpoei^ec^^^oiTtxov tSv
^ Ibid., V, 45. E'dlçTQ yotj> ?^€i ^(axcxp(|jicvif}v t^cav ' cti Sk ouvfirojtACvac ayjxouç àyyeXïxwv vi ^oetpovc'cov y? /ncptxwy ^imy^ù-j TOtçet; t>ïç fiiOLç î^tot; ^tT£tXy;j^a<7(.
PROCLITS. PHYSIOLOGIE. 337
est à la fois une et multiple^. Si on assigne au feu, à Teau, un paradigme, on ne peut en refuser un à la nature , qui est la cause de tous ces phénomènes '. Le paradigme de la nature sera Funité compréhensive des lois éternelles qui en règlent et fixent les mouvements. Quant aux corps, il en est d'eux comme des âmes dont ils sont les véhicules ^. Enfin , la matière elle-même revêt une forme ; donc elle a aussi son idée ^. Mais il n'y a pas d'idée de l'individu, de Socrate, par exemple; car autrement, l'idée étant une cause immobile, l'individu devrait être éternel ^ D'ailleurs, s'il y avait une idée de l'individu , que deviendrait cette idée lorsque l'individu aurait cessé d'être^? Elle ne pourrait disparaître, puisque toute idée est éternelle ; elle ne pourrait subsister, puisque toute idée est un paradigme et qu'il n'y a pas de paradigme sans image. Mais parce que les individus n'ont pas d'idées, il ne s'ensuit pas qu'ils soient sans cause, ils ont pour cause de leur unité l'ordre de l'univers , et pour cause de leur variété le
' Com,Parm.yi\, 47, 48.
' Ibid., IV, 49. £( ik èyi ètT roûpov ciireTv, iv piv aûra> t&> ^pcovp-
3 Ibid., IV, 50.
^ Ibid., IV, 54. Sur ce point grave, Proclus s*écarte de la doctrine de Plotin et revient à la tradition platonicienne.
* Ibid., IV, 54. Kat irwî oix àvayxiQ t^ 3'viqtIv àGavarov cT^otc xaTOi Tov Xoyov toutov ; ce yàp irav to xar * c^cotv yiyvo^ov xar ' ac- Tcow âxtvi^Tov ytyvcTat, irStv Si -zb xar* atriav dextviQTOv uiroçàv àficrâ QiqtÔv tç'i xarà x^v oOffiav, eçoct o l^xpoiTfiÇ xai cxaçov rwTtav t^ oWca àù TOVTOv, xaA Mto^ç (^pvpcvov ' .-iXX* à^arov.
« Corn. Parm\y, 62, 63. — Co/n. Tint., 309.