‹ Histoire critique de l'école d'AlexandrieChapitre 19 sur 29 · II. Tl · texte numérisé non relu

II. Tl

836 ANALYSE. LIVRE ttl.

mouvement du ciel , la diversité de» natures particulières et des influences qui pèsent sur ces natures ^. Il y a des idées des parties , si on les considère séparément ou comme totaux ; si on les prend comme pafties d'un tout, il n'y en a pas '. Le contingent a aussi son idée , mais seulement lorsqu'il est iè produit de l'action d'une essence , par exemple , la beauté , la similitude, la santé , la vertu. Quand il n'est qu'un simple accident, il n'a pas d'idée ^. Si le contiflgent a quelquefois son idée , l'essentiel , le commun , le permanent, le nécessaire a toujours la sienne. Les œuvres de l'art ont-elles leur idée ^? Socrate, dans la République , parle de l'idée d'un lit, d'une table. Maiï» l'art n'est pas, comme la nature, une vie qui se développe et se perfectionne ; Il ne peut donc avoir de paradigme. Quant au mal , quelle qu'en soit la forme , il est sans idée. Il n'y a que l'essence qui puisse avoir une idée. Or, le mal n'est que ia négation de toute essence ^.

Il reste à expliquer comment les choses participent des idées. Il n'est rien dans le monde sensible qui

» Corn. Parm., 53, 54.

> Ibid., 55.

« Ibid., 56.

* Com, Parm,^ v, 57. Kat yàp tq yûatç Çwri rtç Içt xac alrta twv ^covTwv ' àXX >3tO'jvaTcv 2^Çv, xGct aûçavc(96a( rriv xXtvyjv r^ ^Xo xi rwv Tt;^vr/T«v. Oyx apa l^tav ^tt 7rpcu7rap;^ouçav, ovft xt vofpov Tro^a- ^iy\ux. xà xf^rixà t^ç 6Troçdtaea>; «vtwv.

* De malOy 59. 60, 61 . Ou^e^ta apa i^ioL irapdr^c(y|xa xaxelrv \çi^ irpoç olç xoci ô ^yjjtitouf-ybç 5 h içœjxa lautô) TrapaTrXvSvea ytviàBai (Sou- Xo]uiti/o{, xaè h Travra fv tw ai^^xtô PouXéfAC/Oç ytvioBat xoi'e %^a Iv Toi vov}Tb), To xoxbv obiafxtùç iTvae j3ouXcrai xotra luvajucv, wç frtCt ronÏTot iravTa ô TijMccoç.

PBOCLUS. PHYSIOLOGIE. U9

pttiMe nous donner une idée parfaitement exacte de la participation ; car ià it n'y a jamais communication qu*entre substances de même nature. Mais la participation implique un rapport entre substances de nature diflSérente , entre l'incorporel et le corporel * , entre rintelligible et le sensible. De là la difficulté de comprendre comment l'objet participe à l'idée. On devine, dès à présent, que nulle image ne peut fidèlement exprimer ce rapport , et pourtant ce n'est que par une image que nous pouvons le concevoir. Peut-être arriverait^ on à le bien comprendre en écartant des diverses images qui nous serviront de comparaisons tout ce qui est étranger ou contraire à la nature , soit du participant, soit du participé. Qu'on se représente un miroir qui reçoit l'image des objets, sans que les objets s'altèrent ou qu'il arrive le moindre changement dans la nature même du miroir *. L'idée serait alors une image émanée du foyer intelligible, à laquelle la matière présenterait une face comme fait un miroir. Qu'on se représente encore, avec les Stoïciens, une cire qui reçoit 1 empreinte du cachet *. La cire ici est la matière ; le cachet est l'idée ; l'anneau qui renferme le cachet, c'est la nature qui contient l'idée et par-

« Corn. Parm., iv, 60.

* Com. Parnt., v, 72. AcycaOw pK oîiv xa\ ore roiiç ce; to xaToirrpov ififactTiv toiyuxitv ai twv vocpoiv ti6w fAcOcçerç (cSo'itfp yàp cv

'Kph; tbxarorrTpoV, oStw èh xat ri ryjç SXt;; ImtYièttévnç oTov divarc«vofjifv»î trpôç r^ ^p«oupyfxbv xat tov èv a6rw w6pav» àvaTrXïjpttwtae itap' otvtoû tw cl^ôiv.

* Ibidf, V, 72. AtyiaBtù ^ xal otc trp07C0txev 'h f*c9tÇt; roTç rwy ff^fayt^wv tOwojç icpbç tovç x>îpoùç.

340 ANALYSE. LIVRE IIL

court la matière ; la main qui a mis en mouvement Tanneau , c'est Tâme qui dirige la nature ; enfin , la cause qui dirige le mouvement de la main , c'est Tintelligence, qui, par Tintermédiaire de Tâme et de la nature , fait pénétrer les idées dans la matière ^. Mais chacune de ces deux images ne peut donner de la pai*ticipation qu'une idée incomplète. Le miroir contient des propriétés physiques qui ne se rencontrent pas dans la matière proprement dite. L'image de l'empreinte du cachet sur la cire convient parfaitement aux Stoïciens, qui considèrent l'idée comme une image, et la participation comme une impression purement extérieure; mais elle ne représente pas réellement l'action de Tidée travaillant et formant intérieurement son sujet '\ Car la nature ne procède point comme l'art ; ejle ne va point de l'extérieur à l'intérieur, s'essayant longtemps et recommençant ses essais ; elle s'établit tout d'abord au centre même du sujet, le travaille et le perfectionne dans tous les sens jusqu'à ce qu'elle arrive à la surface ^. Et quand n^aus disons que la nature travaille et agit, il ne faut rien entendre par là de semblable aux opérations de l'art. Agir et être sont pour la nature une seule et même chose.

Ainsi ni l'exemple du miroir, ni l'empreinte, ni toute autre image, comme l'émanation, n'expliquent sufii-

> Com. Parm., v, 72.

* Com. Parm.y v, 74. To « icapa&cyfia xai fo irocoOv.

3 Com. Parm,^ v, 73, 74. Ëirtira c$»9cv xa^ Trotct" fb irotouv xac ira^x*' "^^ tfOL^y^w (cv t^««ç), tô ^ «Woç ^t ' oXow x^^ '^^ uiroxeijtiiyou, xat cv^oOcv elç avro ^p^ * xa^ yocp "h f^'itç îviStv fiop^o? rh ffcôpoe xoà oux î^tùBtv ùantp ri ri/yn^ xo(( liit ir3(9iv «urd r^ /«rrc)^o*«

PROCLLiS. PHYSIOIXJGIE. 341

samment la participation ^. Seulement , il y a dans toutes ces images quelque chose qui ressemble à Tac-tion de l'idée sur la matière; c*est ce qu'il faut en conserver, en écartant ce qui pourrait assimiler la participation à une action corporelle ^. Du reste , les diverses formes de la participation peuvent se ramener à trois types principaux, l'empreinte, l'émanation, l'image (Tuirotffiç, ?(a^9iç, opioiaxiiç). Chacune de ces formes correspond à un ordre particulier d'êtres : ainsi les physiques participent par empreinte (TuTrcddei) ; les psychiques par émanation (ejjLçaffei); les intellectuels par image (6piw<7ei)*. L'essence participée, l'idée, est immuable, quelle que soit la nature du participant; mais il n'en est pas tout-à-fait de même de la participation; bien qu'elle soit incorporelle, elle se ressent un peu de la nature du participant. Ce qui fait qu'elle varie, c'est qu'elle ne consiste pas tout entière dans l'expansion créatrice et spontanée des idées; il faut encore , pour qu'elle s'accomplisse , le concours de l'être qui participe ^. Elle procède de l'essence participée, mais c'est dans le sujet participant qu'elle subsiste en réalité. Toute nature sujette à la participation est primitivement douée de telles ou telles propriétés; elle est plus ou moins imparfaite, suivant le

« Ibid., V, 81.

« Ibid., V, 73, 75Ji3.

* Corn, Parm., v, 81 . Ë(6i>9orc«v & ^puXXiTv rpoirowç rivàc ftiro-

ùptofÂtTHOv kfijfOLatiç cT^Xa, Toé^e JoxoOvra ficv c7vou, ovra <% ou^ot/utâç ' xai TpiTOv ifiocoOroit râ Sejxparcc irXaTTÔjutcvoç ô xvjpoç.

* Corn, Alcib,^ 11, Î71, 277. — Èlém. tàéoi.y prop. 23.

342 ANALYSE. LIVRE IIL

degré d*étre qu'elle contient. Il y a la matièrt en aoi propre i^ recevoir toutes les formes, puis tftUe ou telle matière, c'est-à-dire la matière ayant déjà subi une préparation, et par conséquent ayant reçu l'empreinte d'une idée. Or l'idée ne se modifie point suivant le dep:ré d'infériorité ou de supériorité des sujets çur lesquels elle tombe ; elle reste immuable et indépenr dante. La division des idées en corporelles^ physiques, psychiques et irUellectuelles , ne contredit point cette vérité ^ ; car ce n'est pas la diversité des sujets phy^ siques, psychiqiLes^ intellectuels ^ qui constitue cette distinction dans les idées : elle existe primitivement dans le sein de l'unité démiurgique, et loin d'être l'^et de l'inégalité du sujet participant , elle en est la première cause. Le premier ordre d'idées seul est purement intelligible (voyitov) ; le second n'est plus que rationnel (Xoywiàv) ; le troisième a pour caractère propre l 'activité vivante (Spaçiopiov) ; le quatrième se compose des idées qui disposent la matière à recevoir une forme (ei* Wotta at(7Ôv)TYf). Les idées intellectuelles sont immobiles quant à l'essence et à l'acte ; les idées psychiques sont mobiles quant à l'acte ; les idées physiques (mobiles sous ce double rapport) sont insensibles, bien qu'étant inséparables des choses sensibles ; enfin les idées corporelles sont à la fois mobiles , inséparables ,

* Com, Parm., v, 4 7, 4 8. Ta àpa dexcvQror aSrta Ttiv fî3à»y toûf w èv vâ> Tr;.wT«A; ici * ittiripta^ yèip cv ^up^^i xoiV rpirmç iv ^9((, %ai coyarwç cv rot; aufiavc '... aximira ûZv txc7v« xupcMÇ» « naltiax «v- 9i«9 iç**v àfaraSkrtra xat xar ' cvcpyc(«v, otx t« votp« * jcvrcpa ik xk ôxxirvjTa fùv %ar* oO^tocy, utvriToi ^ xar èvcp^fiotv, oea xèt ^^w^tnk ' rpîra ^ toc à^av^ ]u«v, à^^ropsça Sk rwv cfA^vftîy, oïa T« fn9t%0L ' tc- XcuraTa Sk rèt è/uiyavrl, xai cv roTç oùSnToTt Sittoi, %a\ ficpiçou

PROGLUS. PUY810L0GIE. 343

sensibles et divisibles. Mais la participation varie sui* vant le sujet participant, et en dépend. L'agent immé diat de la participation, la nature, n'opérerait pas, si elle ne rencontrait certaines propriétés dans la noatière. Enfin, comme la nature et l'idée elle-même oe sont pas les causes suprêmes, et qu'au-dessus des causes immédiates planent toujours les causes premières et aniverselles, toute participation suppose, entre le sujet (|ui reçoit et l'idée qui donne , une cause supérieure qui intervient danô le rapport pour unir et relier les deux termes entre eux K Ce lien est la Bonté, principe de toute union et de tout accord dans les êtres : quand nous disons la Bonté, nous n'entendons par là ni le Ken en soi, dont la nature répugne à toute intervention directe , ni même la Bonté , première émanation du Bien , laquelle , en vertu de la loi de gradation qui régit tout, ne peut directement communiquer qu'avec l'Essence qui lui est immédiatement inférieure, avec l'Intelligible pur. C'est donc une bonté du troisième ordre , divine sans doute par son origine , maia intellectuelle^ par son essence ; c'est la bonté du Démiurge, qui unit l'idée et la matière ^, L'idée est déjà un principe démiurgique comme la bonté ; mais la bonté est un attribut de la nature même du Démiurge , tandis que l'idée n'est qu'un attribut de sa puissance créa-

^ Com. Parni.^ v, 74. Kai ovt»ç ô nap^tviA^Ç lU t^fy^w itt^tayci TÔv Xoyov, xoà cuvoyce ÀotiràY) iliç où $tà ro ofxotêv rà vç$$ luxt^^tt iravTCDV Twv etiwv, àXXà ^t aXXvjv x»jpea>Tepav a«T(«v ' càriBiçtpov cîffwv * i yoOv TÛv oAci>v (veirococ acrta rr/v te (Spaçi^piov vuvo^tv t«5v ctfôv, xai tÎîv tKiTn^ttàxYiTa t»v t^c ouvftyci Wfioç rnv fdqcv tîJç ^>îfAtoupyiaç àiroirXripci>9(v .

*^ Élém, théol., prop. 56.

34 i ANALYSE. LIVKE III.

trice. Ainsi force productive et expausive des idées , capacité des êtres à recevoir les émanations de cette force , bonté du Démiurge qui unit les deux termes , tels sont les trois éléments de la participation *.

V. La Nature. Les idées ne s'appliquent point immédiatement à la matière ; elles illuminent une certaine puissance incorporelle qui en transmet la veilu aux choses matérielles. Cette puissance est la Nature, qui ne pénètre les corps qu'en se mêlant à eux et en participant de leurs qualités essentielles, bien diSérente en cela des idées qui restent pures de tout contact avec la matière ^. De là le double caractère de la Nature qui tient à la fois de Tintelligence et de la nécessité, intelligente en tant qu'elle communique avec les idées, aveugle et fatale en tant qu'elle entre en contact avec la matière \

La fonction de la Nature dans l'ensemble des principes qui concourent à former l'univers est de mouvoir la matière ^, et d'y réaliser, par le mouvement, l'unité et la forme qu'elle a reçues du monde intelligible. Elle est immuable , individuelle, universelle par rapport aux corps. En soi et par rapport aux intelligibles, elle est mobile, divisible , et tombe dans le devenir ^

VI. La Matière. Il e§t impossible d'expliquer clairement ce que c'est que la matière. La nature de

1 Corn, Parm., v, 79, 80.

2 ïbid., IV, 204; v, 424. -^ De Provid, et Fato ^ 7. — Corn. Pnrm.^ v, 125.

3 Plat., tfwoL, V, 31. — Corn, Pitrm,, v, *S, i6. Kac oXw; «i a).oyo; V/ tpvctç^ $i\ait tou ayovToç awTvjv.

* Corn. Tim., 73.

5 Com, Parm.j vi,2.

PROCLIS. PHYSIOLOGIE. 345

Dieu échappe à toute définition , parce qu'elle est audessus de Tessence * ; la nature de la matière y échappe également, mais par une raison contraire, parce qu'elle est au-dessous de toute essence. On ne peut ni la connaître en elle-même, ni la saisir dans ses produits; car elle est sans propriétés et sans puissances 2. Elle n'est ni être ou phénomène ^, ni unité ou variété, ni essence ou puissance , ni nécessité ou contingence, ni bien ou mal^ ; elle n'est aucun des contraires ^ ; elle est en** core moins le principe qui les comprend dans son sein. Et pourtant elle n'est pas un pur mot, simple expression du néant. Sans Tintervention de la matière, l'existence et la nature des êtres sensibles resteraient inexplicables, et la science ne pourrait sortir du cercle des essences intelligibles. Il faut donc l'admettre, et, tout en méconnaissant l'impossibilité de la définir, la distinguer et la déterminer par rapport à la fonction qu'elle exerce dans l'ensemble de la création ^ Or la matière est la base nécessaire de tout phénomène, le réceptacle de toute forme, le sujet universel de toute génération ^ Elle n'est pas le mal en soi ; elle n'est même pas essentiellement mauvaise ^ Car, si elle l'était, comment pourrait-elle recevoir même les plus faibles impressions du Bien ? Dernière émanation du Bien dont tout pro-

> Com. Jlcfb,, III, 32. O; yào y, u).iq àtvtièto^^ xal h ^lô;-

2 Com. Tim.^'ï^.

a Com. Tim., 69.

^ De mal., 3.

^ De mai., 3. Materia autem oppugnare quidem non est nata.

• Com. Tim., 44.

' Com. Tim., 142. --De mal., 3.

• De mal., 3.

348 ANALYSE. LIVRE lit.

est, parmi les éléments, le principe actif et créateur, il pénètre et dissout tout ; Tair est plus léger, plus prompt à se répandre et à se disséminer que Teau ; Teau est plus mobile que la terre ^. D'après la ténuité des parties, la puissance de pénétrer les objets, et la mobilité de chacun d'eux , on pourrait former le tableau suivant des rapports qui existent entre les éléments :

Le feu serait : XcTrrojjLepeç , 6$o, sùxivyitov.

L'air — : >e7CT0(i£pcç , â[j.êXu, eùxivyiTov.

L'eau — : Tuay uj^epeç , a|i.€Xu, sùxÎvtitov.

La terre — : icaj^upiepcç , «(^éW , ^u^vtitov ^.

Chaque élément existe plus particulièrement en soi ; mais toas sont dans tout ^ Ils existent déjà dans le Démiurge à l'état de cause unique ; ils se développent dans le monde , ils manifestent leur distinctioact leur diversité ; ce qui prouve qu'ils sortent tous d'une même cause, c'est leur tendance ici-bas à l'union et à l'organisation, c'est l'amour qui règne entre toutes les parties de l'univers K Aussi Phérécyde a-t-il dit que Jupiter, pour produire , s'est changé en l'Amour ^.

L'Ame et le corps du monde sont inséparables dans la réalité, et forment un seul et même animal, parfait, immuable, immortel, indestructible, dans lequel vivent, meurent et passent sans cesse les animaux et les êtres individuels , imparfaits , changeants et périssables. Il ne s'agit point toutefois de la perfection ni de l'immutabilité du monde intelligible dont l'univers n'est qu'une

1 Com, Tfm,, 33.

* Corn. Tint., 33.

3 Corn, Tim., \6\.

* Corn. Tim., 152, 155.

* Corn. Tim., 156.

PROGLUS. PHYSIOLOGIE. 349

image ^. L*univers est un , sans doute , et identique à lui-même; il n*a qu'une vie, qu'une harmonie, qu'une fm. Mais cette vie, cette harmonie, cette fin unique, supposent un immense concours de puissances , un vaste concert de parties, une multitude infinie de fins particulières. Le monde est partout un et multiple, immuable et changeant , immortel et périssable ^ ; et ce qui fait qu'il ressemble au monde intelligible et qu'il en diffère en même temps , c'est cette unité dans la variété, cette immutabilité dans le changement, cette immortalité dans la mort. Ainsi ce mouvement impétueux et en apparence désordonné, qui fait apparaître et disparaître avec tant de rapidité les êtres, en même temps qu'il entraîne les individus dans son irrésistible courant , respecte les genres et les espèces , et les laisse debout, immobiles et éternels, sur la scène mouvante du monde ; et, chose admirable, jusque dans ce flux perpétuel, dans cette transformation incessante, l'univers est l'image de l'essence immortelle et éternelle qui Ta créé ^. Le mouvement , la variété , l'imperfection, le désordre, y aboutissent à la mesure, à l'unité, à la perfection, à l'ordre.

On n'aurait pas montré le vrai caractère du monde en se bornant à dire qu'il est un et multiple. La diversité y éclate en opposition entre les parties ; il y a guerre au sein même de l'harmonie et de l'unité^. Si tout être intelligible est ternaire , en tant qu'il est complexe, cette loi comprend à plus forte raison les

' Corn, Par m,, iv, 4 4 6.

* Corn. Tim., 130.

3 Corn. Tim., 2S, 35, 52.

* Ibid., de la page 1 4 à la page 56.

3fi0 ANALYSE. LIVRE UL

êtres smsibleB ^ Dass l'intelligible , le fini et Tinfini coe)(istent; dans l'âme, la distinction des deux principes se prononce davantage , sans aboutir à la séparation* Dans la nature, la séparation s'opère et engendre l'opposition et la lutte : le fini devient le principe supérieur et l'infini le principe in*férieur ^. Le supérieur attire l'inférieur vers la pureté et la perfection de sa propre nature ; l'inférieur tend à entraîner le supérieur dans le désordre et la corrup^ tion qui lui est propre. Partout la lutte s'établit et se développe; mais elle est domptée par l'Amour, et con-^ court à l'harmonie universelle. La guerre est, selon Jamblique , le moyen qu'emploie la nature pour détruire tout ce qui résiste à ses lois. Elle est d'ailleurs gouvernée par des causes qui la dirigent dans le sens de l'unité du monde. Dans la guerre des éléments du monde apparaît donc toujours et partout l'unité, soit comme cause , soit comme loi , soit comme effet. Le monde est comme un État bien ordonné , dont les di* vers pouvoirs conspirent à l'unité du gouvernement •. Proclus avait consacré un traité tout entier * à démontrer contre les chrétiens le dogme de l'éternité du monde. Comme les arguments qu'il met en avant sont toujours fort sérieux et souvent très solides, nous en reproduirons les principaux.

Premier argument ^. Si le monde a pris naissance

» Corn. Tim.y 41-56.

2 Ibîd., 11-56.

3 Corn. Tim,, 11-56.

* L'ouvrage a péri; mais Philopon en a reproduit pour les réfuter les divers arguments.

5 Cet argument n'est point exposé comme le« autres en tête de

à un certain moment , on peut demander pourquoi il n'est paB né plus tôt, et pourquoi Dieu ne l'a pas créé de toute éternité, étant lui-même étemel , tout-puissant et souverainement bon.

Deuxième argument. Il est deux points qu'on ne Murait contester : l"" que Texemplaire du monde est éternel ; ^ qu'il est essentiellement et non accident tellement exemplaire. Or, Texemplaire n'est vraiment tel que par l'existence de la copie , en sorte que si l'on supprime la copie , l'exemplaire disparaît. Donc , par cela même que l'exemplaire est éternel et qu'il est essentiellement exemplaire , le monde est éternel.

Troisième argument. Ou la cause qui agit est en acte , ou elle est en puissance. Si elle est en acte , elle agit éternellement, et son produit lui est co-éterneh Sd elle n'est qu'en puissance, il faut qu'elle ait été déterminée à l'acte par une autre cause. Or, on ne peut remonter de cause en cause jusqu'à l'infini ; il est donc nécessaire de s'arrêter à une cause en acte , qui est la première et la vraie cause de toute la série des pro*duits. Mais toute cause en acte produit éternellement ; donc le monde est éternel.

Quatrième argument. Toute cause essentiellement immobile est en même temps inlmuable. Si elle est immuable , elle ne passe point d'un état h un état diffé'rent. Or, pour elle, commencer à créer serait changer d'état ; donc elle crée éternellement. Mais la cause du monde est immobile , par cela même qu'elle est par^ faite et n'a ni besoin ni désir ; donc elle n'a pas com*mencé de créer, et le monde est éternel.

la réfutation ; mais la diseussion même de Philopon le fait suffisamment ressortir.

352 ANALYSE. LIVRE IIK

Cinquième argument. Le mouvement du ciel a pour mesure le temps, comme la vie universelle a pour mesure réternité. Donc le ciel coexiste au temps : or, le temps n'a ni commencement ni fin ; donc le ciel est éternel.

Sixième argument. Le monde ne pourrait finir que par la dissolution de ses parties. Or» le Dieu qui Ta créé étant bon , comment détruirait-il l'œuvre de sa bonté ? Le monde est donc indissoluble , et par conséquent impérissable. Mais ce qui ne peut périr n'a pu naître ; donc il est éternel.

Septième argument. L'Ame du monde n'est pas susceptible de génération et de corruption , à cause du mouvement éternel dont elle se meut. Mais, par cela même qu'elle se meut éternellement, elle communique au monde un mouvement éternel qui rend impossible toute génération et toute corruption.

L'éternité du monde n'est pas , comme celle des essences intelligibles, immobile et concentrée dans un acte unique et indivisible^. Le monde vit dans ie temps, et c'est parce qu'il est dans le temps^ infini qu'il est éternel. L'éternité du monde, c'est l'éternité du temps 2. Or, l'éternité du temps n'est point l'éternité en soi ; il y a entre ces deux extrémités la différence qui sépare l'être du devenir. L'éternité en soi , c'est l'être ou l'acte permanent ; l'éternité du temps, c'est la succession dans la durée , mais la succession infinie. Le temps est comme l'âme, dont il est un attribut essentiel , un intermédiaire entre l'être et le devenir,

' Com. Tim.y 3. — ÉJém. rhéol., prop, 200.

ï Com, Tim., 78, 88.

image de Tun et principe de l'autre^. Sous l'empire du temps, le monde est à la fois immobile et mû, être et devenir. Par la succession de ses mouvements, il devient; par l'éternité de cette succession, il est an* térieur et supérieur au devenir.

L'univers est heureux ; car il est plein de raisons excellentes, qui , malgré l'obstacle qu'elles rencontrent dans la matière , produisent le beau et le bon ^. D'ailleurs , ce n'est que dans les êtres individuels que se trouve l'imperfection et la misère. Le Tout est parfait et souverainement heureux. L'éclat et la splendeur du ciel, l'ordre des révolutions qui s'y succèdent, l'accord des éléments, l'harmonie des principes, l'analogie universelle qui établit partout la symétrie et la sympathie, révèlent déjà la beauté du monde. Mais ce n'en est encore là que le côté extérieur. Que sera-ce si, pénétrant dans l'intérieur, on y découvre les puissances invisibles qui produisent cette beauté visible et extérieure? Alors le monde apparaît tout entier comme une image complète du monde intelligible, recevant sans cesse de chacun des principes qui le composent un don particulier, de l'âme la vie , de l'intelligence l'harmonie et la beauté , de la Providence divine l'unité et la bonté \ Le monde , étant le plus beau des êtres engendrés , doit avoir la forme la plus parfaite ^. Or la forme la plus parfaite est la sphère , en ce qu'elle seule contient toutes les autres , sans exception. Donc le monde est sphérique. Cette

« Corn. Ti'm., 84, S5.

2 0}fn, Parnt., 17.

' Com.Parm,, 101.

* Corn, Tim., 160, 161,274.

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