II
^8C ANALYSE. LIVRE IIL
substance la doctrine contenue dans le llepl apj^wv. Nous ne pensons rien que sous la loi de la division et la distinction. Donc la nature de 1 Un , en tant qu'absolument simple , ne peut être l'objet de la pensée *. L'Un est supérieur h toute détermination, soit affirmative, soit négative K Aucune des choses qui ont leurs contraires ne peut ^ui être attribuée. Il n'est ni âme , ni intelligence, ni vie, ni être ^ ; car tout cela implique «ne relation de Dieu avec le monde : or l'Un n'a besoin de rien ; il est parfait et complet par lui-même. Damascius démontre ainsi l'insuffisance de l'Être comme principe suprême. « Autre chose est l'Un, autre chose l'Être dans notre pensée. Si l'Être était avant l'Un , il ne pourrait en participer , il serait donc multiple et multiple à l'infini. Si l'Un est avec l'Être , et l'Être avec rUn, ou bien ils seront confondus dans un même ordre d'essences ; ou bien ils resteront à une certaine distance l'un de l'autre et formeront deux principes , ce dont nous avons déjà montré l'absurdité ; ou enfin ils participeront l'un de l'autre et seront deux éléments d'un composé. Mais alors qui réunira ces éléments? Si c'est l'Un, il sera principe d'union en tant qu'Un, et agira avant l'Être ^, afin de se transformer lui-même en Être. Donc l'Un existe par soi avant l'Être. » D'ailleurs rien n'est avant TUn, parce qu'il est impossible de concevoir un principe plus simple \ L'Un est en-
* DaiHascii qiiœst. , 28, •-i Ibid., 8.
3 Ibid., \\, 12.
* Ibid., 21. Kat oAw; aTTAOuç/pry.v OLÇtyycj toO évoç oOx ïçi-^ lizi-
SUCCES8EUKS DE PBOGLUS. 3*7
eore moiss- Tlntelligence que TÉtre ; car o» ne peut, admettre qu'il se connaisse. Autrement il y aurait le connaissant, le connu et la lumière qui éclaire l'un et l'aqtre. Mais l'Un ne reçoit point la lumière; il la donne ^. D'une autre part, les noms de Gauae, de Principe » de Premier ne lui conviennent pas davantage, par cela même qu^ils impliquent un rapport de rUn avec le monde "K
S'il en est ainsi, la connaissance de l'Un n'estai le pas impossible ? La vérité est que nous ne pouvons en parler que par comparaison avec les choses qui nous sont le mieux connues. Cette méthode nous découvre ce que Dieu n'est pas et non ce qu'il est. Nous ignorons donc Dieu : seulement, cette ignorance ne tient pas au sujet , mais à l'objet de la connaissance. L'impossibilité de penser l'Un vient de sa nature même et de ce qu'il a de plus excellent ^. Mais si nous ne pouvons attendre l'Un par l'intelligence, nous pouvons en approcher, en concentrant toutes nos pensées vers un seul point. Car les pensées aboutissent à l'unité , comme les rayons de la circonférence au centre \ Alors, par cet effort de concentration, la aupréme
• Daniascii quœst., 26.
a Ibid., 2.
3 Ibid., 6. ûç yàp Tft Tivo; yvc«>ce«t>ç ctvtWeva xpcxT^^v iqi ^kxt v»' auT^ç aipooacvou, outw xat to izoltoç ÛTTovotot; èrrcxtevoc êet tivatt atfi"
VOTOtTOK.
^ Ibid., 29. At >àp {itf»tçai cwciw OMMCi'^içfijJtMft xck. itpoç 6i).Xr,\a: yt»fjtvaCô/itvoc( xarà Tyjv ttç to fxovov.^tç xat dcTrXoOv «rvwcOoiX/av xo^^wyyiv, TcXwTwaiv {(oantp tlç riva ffu^Trrojctv, oiov rr/v narà xh xivrpo-j h xuxXfe» xoe içif^axoc xwv (Jtpo xriç T:.-pf<pr««'j»ç iwcyoprvov ùç to xc'v- Tpov iroXXwv fuOitwv).
388 ANALYSE. !1V" y
science se convertit en • yylm ^. Ici la contra-
nous fait comrau'^* j'^^j/û'ent à ce que les mots
Maintenant, r ;'^r6nablement de telles vé-
tiple ? L'Un n' " : y^^'se diviser. Ce qui serait im-
le monde 2. .'. ;> ;^oBdaires, devient nécessaire
qu'il en vi : 'J]^oit *out, le système des êtres > le
lement r ^.>;;^.^;J/extrémité , rintelligence , l'âme ,
séparé *' ,1, ^^i^ elle-m&ne 2, sans sortir des pro-
com /!^' rf/2/i^ui^ indivisible et immobile»
ci' ^J^jtt^^^^^ ^^"^ '* nature de l'Un et sur le
^^ /'j/n avec le Tout est la seule partie origi-
,tpP^ 0s^i «px^v» quant à la partie philosophique.
^ .preste de la doctrine, Damascius semble n'a-
^fgitqfie reproduire, en la résumant, la pensée de
^ do^ C'est la même théorie de l'Être et du ter-
^^ ja ïoèm^ doctrine des nombres, le mémie^ystème
l\ est encore an autre point sur lequel le livre d^ />ainascius nous a paru mériter une attention partie culière : c'est sa doctrine mythologique. Proclus n'a^ vait compris que le Polythéisme grec dans son explication des mythes ; il n'avait point parlé de^ T(eligions de l'Orient ; il est même fort douteux qu'il en ait eu une connaissance un peu étendue et précise.
Ibid., 36. Auto apaorÎTC /jitTCj^ôfjiJvov «ç«v, oOtc â/jié9cxTOV. AXXà rpoirov âXXov tov irpô ifjxfoh zçt rt xae rà SXka 9co^(t xol\ TcXetot xat ^OLpôyti ojuoO Tcavra xarà to cv cauToO iravToirotov ïvtpyfifia^ oîttp t)UTe Ar«f«fcTty«v xÀi^îTtov, ouTt TcXttoVrtxbv, oots oXXt) -ToîV xotoxtrtav tîv^v * h ètopt<rftSi ^3^ xflrt *rotOTa ' ti St le^ irapyopov pèv, xflrrà }thct -^k
â Ibid., 36. H ^piixttfjÂYfi «un? àp^ft? toxi tvjv iïr^fdrriîV tSXtjv otîrop-
TUTOÇ.
imascius a pu, grâce à son séjour en Perse, étendre
cercle de ses études mythologiques. Il est le premier philosophe de cette école qui ait parlé avec quelque précision des doctrines religieuses des grands peuples de l'Orient. Du reste, s'il les fait connaître, c'est pour les invoquer à l'appui de sa propre théologie* Il démontre pour l'Orient, comme l'avait fait Proclus pour la Grèce , que toutes les religions ont admis l'unité d'un principe suprême, au-dessous duquel vient se ranger une série de principes secondaires.
Ainsi , les Babyloniens reconnaissent une cause unique de l'univers, cause mystérieuse à laquelle on ne peut assigner un nom. Cette cause produit deux principes, l'un mâle , l'autre femelle , qu'ils appellent Tauthé et Apason. De leur réunion naît d'abord un fils, du nom de Moûmin, qui n'est autre que le monde intelligible K Après ce Dieu , les mêmes principes engendrent un premier couple , Daché et Dachos ; puis un second , Kissaré et Assoros , d'où sort une trinité, Anos, Illinos et Aos. D'Aos et de Daucé naît Bélos, que ces peuples représentent comme un Démiurge.
Les mages, au témoignage d'Eudème , reconnaissaient un premier principe , soit le lieu , soit le Temps,
^ Ibid., 125. Tc5v (îè (3ap6apwv €otxa<fe BaêoXwveoe jucv riiv^iav twv oXc«>v ôp^fiîv <7ty'ç izoLpiv^oti^ Sùo ^f itotttv TœjQt xae Airaawv, xbv fih ATToecwv àvîpa tÎjç Tau0^ irotoCivTEç, TcroTfiv ^ pyjvépa Bewf hvofxot" ÇovTCç, tÇ wv fxovoyevri naî^ot yrvvrjGicfvae tov Mcov^aT^, aùrbv qT/jig(( tov voYyxov xoajtiov £x Twv '5uo7v àpj^wy TrapayôfAevov. Ex ^€ r&iv otvrwv o(XX>îv ycveàv TcpoeXÔsîv, Aaj^Yjv xat Aaj^ov. ETra au rptr/jv èx twv «Ùtwv, KfSGUçyn xol\ Aajwpov, c$' wv •ysvcaOjct rptïç, Avbv xat iXXtvov xaî Aov ■ Tou <Sè AoO xoLi AofUXYj^ ur>v yevc'jOai rbv BvïXov, ôv (Sïjptovpyov cTvat yotaiv.
392 ANALYSE. LIVRE IIL
qui comprend le inonde intelligible tout entier. De la division de ce principe sort un premier couple, le Dieu bon et le mauvais démon , ou la lumière et les ténèbres. Ce couple engendre une double série de Dieux supérieurs , en tête de laquelle sont Oromase et Arimane *.
Selon le même historien, les Sidoniens posent avant toutes choses, d'abord Gronos, puis Pothos et Omichlès. Du mélange de ces deux derniers principes naissent A7)p, type pur et parfait de l'intelligible, et Aupa, type inférieur , type vivant de l'intelligible. Dans la mythologie un peu différente des Phéniciens, l'Éther et l'Air sont les deux premiers principes ^ ; de leur union naît Ulomos, l'Intelligence parfaite, qui occupe le sommet du monde intelligible. Ce principe mâle et femelle produit par lui-même , en vertu de ce double caractère , Chusoros , la puissance intelligible secondaire qui divise l'Intelligence première ^.
^ Ibid., 1:^5. Mayot oc xae iràv tb âpetov ycvoç, «ç xac touto y^téiftt h "ErjètifAoç^ ol fjsv tôicov, ot St Xpôvov xoeXou9( to votitôv ccirav xaît t6 -livco^rvou * èî; ou ^(ax(}(9^va{ r; ^eôv àyaôèv voîi âatpovoe xotxôv, ri a?wç xoct axÔTOç TCfio toÛtwv, wç cvtou; Xcycev. OuToe oc ouv xat auToî fitTOL ttjv a<$iaxp(Tov yy^tv ^taxpevopEvYiV izoïoxjai rriv otTTYiv (T>jçQtyriv T«v xpctTTovwv . TYiç pcv Yiytl^at TÔv Opo|jia7^y}, ty}ç $t tôv Apctpovtov.
2 Ibid., 125. £(^v(oc êtt irpo icavrwv j^oôvov ûiroTiOcvrat xat 116- 6ov xal OfAiyXfj'if ' IIoOou Sk xotc Ofii^vjç jtAiyrvTCiyv â>ç ^uon» dcp^wv Acjpa ytvioQai xott Aupav, otepa pcv oxparov toû voiqtoO irapa^XouvTr;, Aupotv St Tô cÇ avToû xtvoupicvov Tou voiQToù C(*>T(xov irpoTuirwfxa.
Ibid., 4 25. Ae0Yjp r/v tô irpnliTOv xat Avjp at ^ûo awrat opX*'» *$ «ov ycvvStrat OùXw/i/ô;, ô vo»?t6; 5coç, aùrb oTpiat tô âxpov roO voijtoO* f5 ou courâ ovvcXQovTOç yevv^0>)vat (^i^i Xoujwpbv, avotyta Trpwrov, cTra wôv.
SUCGE88ELHS DE PHOCLUS. 393
Dans la mythologie égyptienne, le principe unique de toutes choses est la Nuit, c'est-à-dire l'inconnu et l'impénétrable ; puis viennent deux principes , l'un qui féconde et l'autre qui est fécondé , et que les Égyptiens représentent symboliquement par l'eau et le sable. Ces deux principes engendrent un premier Dieu , puis un second , puis un troisième , et, par cette trinité, le monde intelligible tout entier *.
Damascius interprète la mythologie grecque dans le même esprit , et y trouve une théologie analogue. Le Chaos peut être considéré comme le premier principe. Du Chaos sortent l'Érèbe et la Nuit, c'est-à-dire la monade et la dyade , le fini et l'infini. L'Érèbe et la Nuit engendrent par leur union l'Éther, l'Amour et Métis, c'est-à-dire la triade intelligible dont les termes sont rSirap^iç , la ^'jvajjitç , l'cTriçpo^pi!) ^. Il est à remarquer que, dans ces explications mythologiques, Damascius s'écarte de la doctrine de Proclus pour suivre les traditions de l'Orient. Il s'attache à montrer le parfait accord des diverses religions , et retrouve au fond de toutes les mêmes principes fondamentaux , à savoir , la conception de l'unité et la doctrine des couples. Proclus, sous l'empire d'autres idées, avait reconnu toutes ses triades dans les mythes du Polythéisme grec.
Après Damascius, l'école d'Athènes quitte tout-à-fait les hauteurs de la théologie et s'engage dans les dé-
> Ibid., 425. Oç «>? xotr' ayroù; -ri fait fiia twv oXwv «fX^ (T^-otoç ayvuçov u/uivou/uievif} ' Totç Sk 9vo otpyàç u^o xat ^j/afifiov.-. cç wv xa« ^e8' otç yivvy/6^var tov Trpwrov xaftvj^iv ' eTrot to/ ^cvtijsov «irb toutou TÔv TptT&v, cuç çy|nr)Tîp9uv TÔv oXov vor|T« ^«oéxo-y^ttov .
tails de l'érudition. Les commentaires d'Olympiodore contiennent peu de philosophie pure. Le seul point sur lequel il semble avoir développé la pensée alexandrine , c'e^t la théorie du mythe. Olympiodore n'a sans aucun doute fait que suivre la voie tracée par ses prédécesseurs, et notamment par Salluste et Proclus ; mais il a pénétré plus avant qu'aucun d'eux dans la nature même du mythe, et en a donné une théorie complète, divisant les mythes en plusieurs classes, et définissant avec précision le caractère et le but de chaque classe. Seloiî Olympiodore» tout mythe n'est qu'un symbole , c'est-à-dire la représentation visible de choses invisibles. Ainsi la nature est un grand mythe , en ce qu'elle manifeste extérieurement et sensiblement les principes et les puissances du monde intelligible ^. La philosophie ne reconnaît qu'une cause suprême de toutes choses , qui a donné naissance à toute la nature , et à laquelle elle n'a pu imposer un nom. Mais cette cause unique ne dirige pas immédiatement les choses de ce monde. Il serait contre l'ordre que nous fussions gouvernés directement par la cause première elle-même ; car autant la cause est supérieure à l'effet , autant l'effet est inférieur à la cause K II faut donc que la cause
t Olympiod., ms. Biblioth. roy., irpaÇtç pZ\ fol. 72, verso. Ac? ci^rvac orc xà o^av^ ex rwv tpaviptâv içtçoZraty xae ta UiùfÈùiToi tx râv
2 Ibid , TTpaÇc; fj,^\ 74-76, verso. Acî Sk il^ivat on ot yt^ow^or fAcav xSnv TTOVTwv àp'Xrtv o^ovtocc cTvai, xa'c ev to irpcore^ov acriov ûicepxo/rjtAiov, èç ou iravTa Trcyuxev, o où^£ ovo'fiore èxoXeaav..* tiah ouv fut- Çouç àXXo(i juvofACcÇ) a'è xat ^^puo^v astpàv ot irocqrai cpavi ^là tïjv tu-
SUCCESSEUKS DE PROCLUS. 39S
première agisse d'abord sur des puissances supérieures à l'humanité , et qu'à leur tour celles--ci agissent suf l'humanité , dernier degré de l'univers ; et il devait en être ainsi , afin que le monde ne fût pas impar^ ùdt II y a donc d'autres puissances supérieures, que les poètes appellent chaîne é^or, à cause dé leur continuité. La puissance première est l'Intelligence ; après die vient la puissance qui donne et entretient la vie, et ^isuite toutes celles qu'on désigne par des noms symboliques. Il ne faut pas se troubler de ces noms de Cronos et de Jupiter, mais rechercher quel en est le sens. Au lieu de faire de ces puissances des essences propres et distinctes les unes des autres , il faut les replacer dans la cause première, et les considérer comme ses diverses manifestations , comme ses puissances intelligentes et vitales K Cronos est l'essence pure : aussi les poètes disent qu'il dévdre ses enfants et les vomit ensuite. En effet, l'intelligence se replie sur elle-même ; elle cherche, et elle est elle-même ce qu'elle cherche, Cronos est représenté dévorant et vomissant ses enfants tout à la fois , parce que non seulement l'Intelligence conçoit et enfante, mais produit et forme 2.
' Ibid., TcpaÇtç ftjC, 74-76, verso, dxt yàp aXX' ortouv (rnixaivo^uv Tôtyta Xéyovrcç, €( (3ou).et, /aïj vifu^t rauTûtç Tàç ^yvot/ACcç e^ccv tSiaç oùfftaç, xa'i StTLXtuçiTaBoii dcir ' àXXr/Xwv, àXXà àizoviBttro ocuràç èv tw •jrpwTo) acTtw, xat Xcyc ore tWiv èv «yrw xat voepac %a\ Çwt^xac ^uvtxfittç» Orav oîJv Kpovov XeywfACv , fxi} TopaTTOu icpoç to ovo|i*a , àX).à Çy/Tcc Tc Xiy».
2 Ibid. Kpovoç yàp èçiv b xopoç vouç, S cçtv xaôopôç... Aià yàp ToOro «al «t ffoiioTat ©acW aùr^v {riïv uwpàv 5ùvaf3iiv) KotTOtirtwcv xà "îèttx tix^Bt, Kat iraXtv ipttîv, kjcuin b vt)5ç irfèç Iowtov -èirecpg^pn, xai aÛToç Ç',T£?xa': ai/Toç ^yjTeTTat.
396 ANALYSE. LIVRE IIL
De la théorie» Olympiodore passe aux applications. L'univers se compose de trois règnes, le ciel, la terre et le règne intermédiaire , comprenant le feu , l'air et Teau. Jupiter préside aux êtres célestes ; Pluton aux êtres terrestres ; Neptune aux êtres marins ^. Ces noms désignent les puissances diverses de la nature. Jupiter tient un sceptre, signe de ses fonctions de juge. Neptune est armé d'un trident, comme présidant aux trois élé-* ments intermédiaires. Pluton porte un casque, à cause des ténèbres de son empire ; comme le casque cache la tête, ainsi Pluton est la puissance qui préside aux choses obscures ^. « Qu'on ne croie pas que les philosophes adorent des idoles , des pierres comme des divinités ; mais comme nous sommes soumis aux conditions de la sensibilité , et que nous ne pouvons atteindre aisément à la puissance incorporelle et immatérielle , les images ont été inventées pour en éveiller ou en rappeler le souvenir ^ : en regardant ces images naturelles , en leur rendant hommage, nous pensons aux puissances qui échappent à nos sens. » Proclus lui-même n'avait jamais déterminé d'une manière aussi nette les rapports et les différences du mythe et de la science.
Les ouvrages de Simplicius, sans avoir beaucoup plus de portée philosophique que ceux d' Olympiodore, contiennent une érudition plus riche et plus variée.
1 Olympiodore.
2 Ibid.
■^ Ibid. Kac pt} vofû^iort ozt oi ^(Xovo^oe X(9ouç TtixiùJt xott Tàecêtaka ùiç Jâ'cta * «XX circ(^:q xar ' atoBtiaiv Çcovrcç ov ^vafic9a eyijceoôat TV}; (xffWfAotrou nat avXou «SuvofAcuç, irpo; «iirôjuiwifftv cxttvo»v ▼« cc^Xa cwevsvOTjrat, Tva opwvrcç raOra xat irpooxuvoOvTiç eèç cvvoiav i^yrtaftSa
Ses commentaires sur la logique et la physique d'Aristote, sur le manuel d'Épictète, se distinguent, entre tous ceux de l'école d'Alexandrie, par la netteté, la précision et la fermeté des explications. Simplicius travailla avec une activité sans égale à la grande œuvre de conciliation des diverses doctrines de la philosophie grecque , et on peut dire qu'il y mit la dernière main. On a vu jusqu'à quel point l'école proprement dite d'Alexandrie avait réalisé cette alliance annoncée par Ammonius. Plotin s'était attaché aux grandes vérités du Platonisme, du Péripatétisme et du Stoïcisme, sans se soucier des détails , et les avait fondues dans une puissante synthèse. Syrien et Proclus ne s'étaient point contentés de cet éclectisme général. Ils avaient essayé, par une interprétation ingénieuse, de résoudre les contradictions nombreuses présentées par les textes, et de réaliser l'œuvre de conciliation jusque dans les moindres détails. Simplicius s'engagea plus avant encore dans cette voie , et y montra une sagacité toute particulière. L'esprit de sa critique se révèle tout entier dans cette phrase : « Il faut, sur tous les points où Aristote contredit Platon, ne pas s'en tenir à la lettre, ni croire à un dissentiment réel entre ces deux philosophes , mais en allant ^u fond de la pensée montrer sur la plupart des points comment ils s'accordent et se concilient *. » Nul Alexandrin n'excelle comme lui à expliquer Platon, Aristote, le Stoïcisme, de manière à les mettre d'accord. A l'exemple de Syrien, dont il suit partout la méthode, il s'applique à concilier la logique d'Aristote avec la dialectique de Platon. Rien ne
* SîmpUc, in catrg.y pars v.
semble plus difficile , Platon affirmant la subetantialîté des idées pures» tandis qu'Aristote ne reconnaît aucune existence substantielle en dehors des individus. Mais Simplicius d'un mot les met d'accord. La logique d*Aristote et la dialectique de Platon n'ont pas la même portée : Tune se borne à considérer les genres et les espèces, et ne pouvait y voir autre chose que des abstractions logiques; l'autre remonte aux principes mêmes des dioses K Mais de même que Platon n'a jamais songé à réaliser ces abstractions logiques qu'on nomme les genres et les espèces , de même Aristote n'a jamais ignoré les essences universelles et les causes qui préexistent aux individus, lui qui répète sans cesse qu'il n'y a pas de démonstration possible sans proposition générale K Seulement , on ne saurait trop le louer pour avoir compris que ces caractères communs et indifférents qui se retrouvent dans les individus ne subsistent point par eux^-mêmes, et que notre esprit seul les distingue et les sépare de la réalité individuelle. C'est ainsi que Simplicius concilie le nominalisme d'Aristote avec le réalisme de Platon. Autre exemple : on a voulu voir une opposition entre Platon et Aristote sur la doctrine du non-être. Mais Platon n'entend pas le non-être à la manière de Parménide. Pour lui , aussi bien que pour Aristote, ce non -être n'est pas le contraire de l'être, le néant, mais la privation. Toute la théorie du Sophiste sur la génération suppose l'être et le non-^re, la forme et la privation ^ Au fond, les
* Simplic. in physic.^w^ 13; m, 4.
2 Simplic, in cate^.^ 30.
5 Ibid., I, 69 et 74.
deux doctrines sont identiques ; ta forme est exactement pour Aristote ce que l'idée est pour Platon. Comme l'idée , la forme est un principe distinct du sujet individuel, et qui en fait toute l'essence; comme l'idée, elle est conçue par l'intelligence et non perçue par l'expérience. Tous les principes de la philosophie d'Aristote , la matière , la forme , le moteur , la fin se retrouvent dans la doctrine de Platon. Pour la cause matérielle et la cause motrice, cela est évident. Quant à la forme, on vient de voir qu'elle n'est autre chose que l'idée *. Enfin il n'est pas permis , quand on a lu le Timée , de soutenir que Platon a ignoré la. cause finale -. Simplicius ne se laisse point déconcerter, dans son œuvre de conciliation, par les clameurs des écoles. Il connaît les critiques sévères d'Aristote et les représailles des Platoniciens; mais il fait voir partout combien ces attaques réciproques ont peu de fondement. Ainsi Aristote reproche à tort à Platon d'avoir réalisé des abstractions dans sa théorie des idées. Ce n'est pas \h bien entendre la pensée de Platon. Aristote aurait raison , s'il s'agissait simplement de la forme naturelle ( el«îo<; (poGixov, 'koyoç dTrep^aaTHtoç) qui est inhérente au sujet ^. Mais par idée Platon entend le type , l'exemplaire même , en vertu duquel existe cette forme naturelle. Autre contradiction. Platon fait du mouvement un genre. Aristote, en le réfutant sur ce point, commet encore une méprise ; car chacun considère le genre dans un point de vue différent ^. En psychologie égale-
* Sitnplic, in catcg,^ i, 5.
2 Ibid., I, ô.
^ Ibid., II, 4 3.
< Ibid., !ii, 4.
ment, la contradiction entre les opinions de Platon et d'Aristote n'est qu'apparente. Platon définit Tâme ce qui se meut par soi-même, tandis qu'Aristote en fait un principe immobile qui meut le corps. Il est évident qu'ils n'attachent point aux mots le même sens. Ici Aristote considère le mouvement comme une locomotion; Platon n'y voit qu'un changement d'action ou de passion. 11 y a donc accord au fond ; car l'âme est réellement immobile dans le sens d' Aristote, et mobile dans le sens de Platon ^.
Ici s'arrête l'histoire du Néoplatonisme et de toute la philosophie grecque. L'école d'Athènes, jusqu'alors protégée par le prestige des traditions , des monuments et des lieux , est enfin fermée par un édit de Justinien en 529. Ses derniers disciples, Damascius, Isidore de Gaza, Olympiodore, Simplicius, chassés de leur chaire et de leur patrie , vont chercher un refuge en Orient , auprès de Chosroès ; mais la cour du monarque philosophe n'était pas pour la philosophie partout suspecte un asile plus sûr que l'empire. La persécution des mages ramena bientôt dans leur patrie les nobles exilés. Ils y rentrèrent furtivement, et continuèrent d'y cultiver en secret la philosophie et l'antiquité. Le Néoplatonisme finit avec eux ; il s'éteignit dans la langueur de l'épuisement autant que dans l'isolement causé par la persécution. Il eût pu, si le Christianisme l'eût toléré, végéter encore quelque temps dans la poussière des écoles ; il eût peut-être enrichi l'érudition de quelques commentaires de plus. Mais il n'avait plus rien à donner
* Simplic, in categ., ni, 10.
à la science. Sa destinée était accomplie ; il avait parcouru le cercle entier de la philosophie grecque ; il avait atteint avec Proclus la limite extrême de la pensée antique. 11 n'avait plus rien à enseigner au monde, quand le Christianisme le condamna au silence. Ce n'est pas à dire que le mouvement imprimé à la pensée humaine par cette grande école s'arrête brusquement sous le despotisme des croyances nouvelles. Le Néoplatonisme se conserve dans les écoles d'Orient jusqu'à la chute de l'empire ; mais il n'y parle plus en son propre nom ; il y est au service de la puissance qu'il a tant combattue et dont il a fini par accepter le joug. Désormais, tous les commentateurs de la philosophie , Jean de Damas, Jean Philopon, Michel Psellus sont chrétiens. Le Néoplatonisme devait survivre par son influence à la révolution religieuse qui lui avait arraché le sceptre. Cette influence puissante et continue se poursuit à travers le Bas -Empire et tout le moyen-âge, jusqu'aux XV* et xvr siècles, où elle redevient une véritable domination. Telle est la destinée des grandes doctrines. Les hommes et les écoles passent; mais les doctrines restent. La pensée humaine les retrouve et les reprend dans les traditions et dans les monuments, pour s'en nourrir dans tous les âges. Les révolutions de la pensée ne laissent pas de ruines comme les révolutions politiques. Les institutions meurent après avoir fait leur temps. Il est vrai qu'en mourant elles lèguent à l'avenir une société nouvelle. Mais enfin elles disparaissent elles-mêmes sans retour; elles ne survivent que dans leurs résultats. Les doctrines sont immortelles dans leurs monuments comme dans leurs résultats. Après avoir transformé la pensée II. 26
402 ANALYSE. LIVBE IIL
humaine par le génie de leurs grands hommes et la tradition vivante de leurs écoles , elles continuent à rinspirer et à la diriger dans tous les temps, Platon , Aristote , Plotin , Proclus sont des sources où toute grande philosophie ne se lassera jamais de puiser. Dans le monde politique, la vie ne se conserve, ne se développe que par une perpétuelle destruction des formes qu'elle habite passagèrement. Dans le champ de la pensée , rien ne meurt. Les idées se succèdent sans se détruire ; les grandes doctrines du passé y appa^ raissenty non comme des débris, mais comme des fragments inséparables d'un poëme immense qui ne finira point. Ce sont les parties organiques de la pensée humaine ; chaque siècle ne peut la comprendre et la continuer qu'autant qu'il la possède tout entière. Telle est la destinée de la philosophie alexandrine. L'école a été vaincue et dispersée par le Christianisnae ; l'historien de la philosophie ne peut assister à ses derniers moments sans regret et sans tristesse. Mais le Christianisn^ n'a point détruit la doctrine. Tout ce qui devait subsista" de cette civilisation antique, les merveilleB de la pensée et les merveilles de l'art , se conservera dai:^ d'immortels m<)numents que les générations futures iront visiter et cultiver, La chute du Polythéisme n'emporte que les misères et les infirniités de 4'^ncienne civilisation. C'est l'ennemi et Je vainqueur de pette civilisation , c'est le Christianisme qui en ai^sort)eraeten recueillera tout ce qu'elle contient de vrai, de beau, de saint. Si l'antiquité n'eût été protégée que p(M' le Polythéisme expirant ou la philosophie impuissante , elle eût disparu infailliblement avec la société elle-même sous les flots de cette barbarie qui devait
ÉCOLE D'Al.EXANOBI]S. I^ÉSUMÉ. 4p3
cpHvrir te monde, C'iesit le Cbristianisnje qnl «myierp. du naufrage tout à la fois l'esprit et les œ^vr^s de cette ooM^ ^ntiquitép Religion de l'ayenir, il résurpe la sages^ dy passé, l'Orient et la Grèce ^ Moïse et Vlp44>n; il possède tout 1q prestige i'me tradition univers^le et toute 1^. vertij d'une doctrine vivante : pv lui, raiîjtiquité tout entière suryiyr^ à la ruine de sgs institution^ ppljitiq^es et religieuses. Ce qu'on a imiMroprement appelé la renaissapce sera wnjç simple Fecrudescence çt pon une résurrection comiplète de l'antiquité. Jamais, h, aucune époque , elle fm cessera d'iiji^irer et d'éclairer plus ou pioins la société nquLvellç. Le Chrjistiapisme deyait être à la fois le salut du qoowle et de l'antiquité.