‹ Histoire critique de l'école d'AlexandrieChapitre 3 sur 29 · II · texte numérisé non relu

II

»o ANALYSE. LIVRE IL

vertus politiques sont rornement de la vie mortelle ; elles ne la dépassent point, illes préparent seulement rhonime à la vie pure de l'âme, sans l'y faire participer* Mais nul ne peut s'y soustraire sans manquer aux conditions mêmes de la nature humaine et sans se fermer absolument la voie de la vraie perfection *. Les vertus purificatives sont en même nombre et portent le même nom que les vertus politiques, mais elles ont un caractère déjà plus élevé. La prudence, dans la purification, consiste à négliger le corps et à n'agir que par les facultés propres à l'âme. Résister aux influences du corps, c'est la tempérance. Ne pas craindre , en se séparant du corps, de mourir pour vivre véritablement, c'est le courage. La vraie mort, c'est le vide et le non-être, terme inévitable de la via sensible. Le règne absolu de la raison et de l'intelligence, c'est la justice. Au fond toutes les vertus purificatives n'ont qu'un objet, la purification; qu'une fin , la vie pure et parfaite de l'âme n'obéissant plus qu'aux lois de sa propre nature ^^ Le but des vertus politiques est de modérer les passions , afin de rendre l'homme propre à la société ; le but des vertus purificatives est d'arracher de l'âme les passion», afin de préparer l'homme à la vie divine *.

Cette distinction établie , Porphyre examine à quel degré et dans quelle mesure la purification peut être pratiquée. Se purifier pour l'âme , c'est se séparer du corps , c'est-à-dire se soustraire à l'action, et à l'in-

' Ibid., XXXI Y.

^ Ibid., XXXIV.

' Jbid., xxxiv. H fièv ouv xaroc tàç «roX«T(xàç ofcràç ^laôe^t; h pcTp/oTraOctoc Btfaptir<xt ' tAoç «j^oucra to Çîv «ç «v6pci>:c9v xarà yûfffv. H ^t xxToc Totç 5c&)pr/T(xàç cv ànotQtîa ' rfÇ ti'Xoç, irpoç 3'fov ôftocwçf;.

floeiiGe de tous les penchants, de tom les appétits, de toutes lesposuonsqui s'y rapportent 11 faut que rhomme commence par se reconnaître lui même comme une âme enchaînée à un être étranger et d'essence différente. Il faut qu'il considère cette vie sensible comme un exil passager qu'il subit» en attendant le retour dans sa vraie patrie. N étions-nous pas autrefois des essences pures et libres qu'une inclination funeste a fait tomber dans des corps et que le contact de la matière a corrompues? Or, si le mal pour l'âme vient de son union avec le sensible, d'où peut venir le bien, sinon de la séparation^? Mais comment Tâme s*y prendra -t-elle pour s'affranchir de ce joug ? Où fuira*t-elle pour échapper à cette influence T En elle-même. C'est en se recueillant et en se concentrant dans les profondeurs de son essence qu*elle pourra s'isoler et se rendre invulnérable. Celui qui se sert trop souvent de ses sens , bien qu'il le fasse sans attachement et sans plaisir , se distrait cependant de sa véritable fin , en s'enchatnant au corps par la sensibilité. On Ta dit avec raison , les sens sont autant de clous qui attachent l'âme au corps ; moins l'âme en fait usage, plus elle devient libre ^. Mais enfin , puisqu'il est im« possible de se priver entièrement des plaisirs sensibles, il ne faut les prendre que comme des remèdes nécessaires à la fatigue et à la faiblesse auxquelles la nature nous condamne ^ La douleur aussi fait obstacle a la liberté de l'âme, en ce qu'elle la trouble et l'abat; il convient, sinon de la faire taire, au moins de ia diminuer, en exaltant l'énergie intérieure de l'âme. Quant

< Ibid., miv.

^ De Absttn» carn.

^ Ibid., oc^opfiai, XXXIV.

5i ANALYSE. LIVRE JL

à Ua colère, il ne faut pas se laisser entraîner à ses moa^ vements aveugles ; si on ne peut s'en garder tout-à-fait, qu'elle ne soit du moins qu'un trouble étranger et involontaire ; que l'âme ne s'y mêle point, et qu'elle assiste, indifférente et immobile, aux emportements de la chair ^. Il faut de môme que l'âme ne se livre point à la crainte et que cette passion ne soit qu'un mouvement involontaire K L'homme , en tant qu'homme , ne prendra aucune part aux jouissances du tact, du goût et de l'odorat : il les abandonne à la bête. Quant aux plaisirs de l'amour, il ne doit pas en jouir même involontairement ; il ne doit connaître ce genre de plaisirs que par l'effet de cette imagination fugitive qui se joue dans les songes. Et encore tout cela doit rester absolument étranger à l'âme elle-même ^.

Porphyre ne se borne point à cette doctrine générale de la purification ; on le voit partout attentif à retrancher soit du régime alimentaire, soit de toute autre partie de la vie sensible , tout ce qui peut irriter ou exalter la sensibilité. Le traité de l'abstinence des viandes est semé d'observations profondes ou délicates sur les dangers de toute nature auxquels une vie sensuelle expose l'âme , et toute cette partie physiologique de la morale de Porphyre est fort remarquable. Porphyre y fait très bien sentir l'influence profonde des impressions sensibles sur l'état moral de l'homme. Deux sources enivrent l'àme de leurs poisons mortels , au point de lui faire oublier sa vraie nature : c'est le plaisir et la douleur que la sensation fait naître , et que

^ Ibid., XXXIV.

*^ Ibid., XXXIV.

^ Ibid., XXXIV.

SLCCESSEIHS DK PLOTIN. l^^

l'iinagiDation et la mémoire développent et fortifient. De ià viennent les passions. Lorsque Tàme en est une fois agitée , elle sort de son état naturel et cesse de poursuivre «a véritable fin. Ce sont les sens qui produisent tous les désordres de l'âme ; la preuve en est dans les efiets que cause la vue du spectacle, des danses et des femmes. J^es sens sont comme des filets qui enveloppent l'âme et l'entraînent vers le mal. Quand elle a été ainsi émue par les impressions du dehors , l'âme s'agite avec fureur ; le trouble extérieur se communique à l'intérieur et enflamme les passions. C'est ainsi qu'une sensation de l'ouïe tantôt nous amollît et provoque des mouvements voluptueux , tantôt exalte la colère de l'âme et la porte à la violence. On sait combien l'usage des parfums favorise la passion des amants. Le contact d'un corps rend l'âme en que^que sorte corporelle. La mémoire et l'imagination , échauffées par les sens, mettent en mouvement une multitude de passions, la crainte, le désir, la colère, l'amour, le chagrin, la jalousie, l'inquiétude, etc. * Rien n'est donc plus manifeste que l'influence des impressions sensibles sur les passions d'abord et sur l'âme ensuite ; il faut bien se garder de la nier , tout en reconnaissant que l'âme est distincte du corps et même peut s'en séparer. Dans notre condition présente, l'âme tient étroitement à la sensibilité, laquelle, comme on sait, subit les impressions du dehors. De ces deux ennemis de l'âme, le plaisir et la douleur , le plus redoutable n'est pas la douleur; Porphyre le démontre d'une manière éloquente dans sa lettre à Marcella. Il serait impossible aux âmes destinées k préparer leur retour vers le ciol

^ Dr ."thstifient.

de quitter cette terre de passage, si elle était u» lieu de délices et de volupté ; rien n'est plus contraire au retour vers les Dieux que la mollesse. On ne gravit pas au sonomet d'une montagne sans effort et sans fatigue; c'est par le supplice continuel et la mort du corps qçie l'âme arrive à la vie. La douleur est une chaîne de fer ; elle pèse trop lourdement sur l'âme pour ne pas lui faire désirer l'affranchissement* Le plaisir est une chaîne d'or dont l'éclat empêche de sentir le poids**

Mais la vertu purificative^ supérieure à la vertu jwittique^ n'est pas encore la fm de la vie humaine : la vraie destinée de l'âme est l'union avec son principe ; la purification ne fait qu'y préparer. Alors pour l'âme purifiée et convertie à son auteur, la vertu consiste dans la connaissance de l'être véritable 2. Cette vertu se divise encore, comme la vertu purificative ou la vertu politique, en prudence , courage , tempérance et justice. Mais toutes ces vertus n'ont pour objet que l'intelligence , et pour fin que la contemplation *. Ici finit la série des vertus propres à l'âme : reste encore une quatrième espèce de vertus, supérieure aux vertus de l'âme de toute la supériorité du modèle sur la copie. L ame. ne la possède qu'autant qu'elle est devenue intelligence pure ; les quatre vertus cardinales s'y retrouvent encore, mais avec le caractère de l'absolue perfection^. 11 y a donc quatre espèces de vertus : 1* les vertus de l'intelligence pure, modèles de toutes les autre»; 2* les vertus de l'âme pure unie à l'intelligence; S* les ver-

ï j4d MnrceUom .

^ Ibîd., XXXIV.

* Ibid., XXXIV.

tu8 de l'àoie se purifiant et se séparant du corps ; k^ les vertus de Tàme modérant les passions qu'elle tient du ses relations avec le corps. Les vertus supérieures supposent les vertus inférieures ; mais il n'y a pas réciprocité. Les vertus politiques font Tbomnie de bien ; les vertus purificatives, l'homme divin. Les vertus de l'âme pure font le Dieu ; les vertus de l'intelligence pure font le Père des Dieux ^ Tout ce qui produit un bien est vertu : or le bien de l'âme est toujours d'être unie à son principe, de même que le mal pour elle est toujours d'en être séparée : tel est le caractère et le lien conunun de toutes les vertus qui viennent d'être énumérées; toutes tendent plus ou moins à réunir l'homme à son auteur.

Voilà à peu près tout ce qui nous reste de la doc* trine de Porphyre ; cela nous suffit pour juger que Porphyre n'a guère fait que reproduire l'enseignement de Plotin. C'est la même théologie, sauf la doctrine des triades ; c'est la même morale, avec un caractère peut-être plus prononcé d'ascétisme. Porphyre ne pouvait pousser plus loin que Plotin l'indifférence pour les affections et les besoins de la vie sensible ; mais il porta dans son spiritualisme toute l'exaltation d'une âme sombre et mélancolique. On sait qu'il prit cette vie en dégoût, et qu'il fallut l'intervention de Plotin pour le détourner du suicide.

Porphyre eut un grand nombre de disciples , dont le plus célèbre, Jamblique, fit oublier tous les autres. Avant de passer à ce philosophe, il faut dire un mot de Théodore d'x\sinc, autre disciple de Porphyre , dont Proclus nous a conservé quelques opi-

^ Ibid.,xniv.

V^ ANALYSE. LIVKE lï.

nions *. Théodore admettait , indépendamment et audessous de rUn , trois triades, dont la première a pour essence le to ov ; la seconde, le voiïç; la troisième, le To aùTo^wov 2. Cette dernière est évidemment , dans la pensée de Théodore , la triade démiurgique. Cette théorie des trois triades formant l'ennéade est-elle propre à Théodore, ou i'a-t-il empruntée soit à Amélius , soit à Porphyre , c'est ce qu'il est impossible de savoir, dans l'ignorance où l'on est de la vraie doctrine de ces deux philosophes à cet égard. Théodore est le seul auquel Proclus attribue positivement et clairement la théorie de l'ennéade; il n'attribue positivement à Amélius que la triade démiurgique , et à Porphyre que la triade intelligible. Quoi qu'il en soit, la pensée de Théodore , sur ce point obscur des triades, est plus explicite que celle des deux disciples de Plolin. Théodore indique avec précision la nature des principes de chaque triade, et l'ordre des diverses triades. Chacun des principes de la Trinité divine, l'Être, r Intelligence, l'Ame en soi (aùTo!^wov) renferme tî»ois termes, un premier, un milieu et un dernier, et, considéré sous un triple point de vue, devient une triade. La triade de l'essence (où<itwÀv);) brille au premier rang, puis la triade de Tintelligencc (voepà), puis enfin la triade de l'âme (^j^uyixT;) ^ C'est sans doute à cette dernière qu'il faut rapporter la distinction des trois âmes, attribuée par Proclus à Théodore, à savoir, l'Ame en soi, principe de toute vie

^ Eunapc nous appivnd que Théodore avait eu aussi pour iuMîin^ Jamblique.

2 Procl . , rom . 7 '/m . , 130.

SICCESSEIUS DE PLOTIX 57

(aÙTol'toov, ir/iyaia), l'Ame universelle et l'Ame du monde ^. Celle-ci embrasse tout ce qui tombe sous la loi du destin. Théodore pensait, en outre, que TAme du monde et les âmes particulières ont la même essence, suivant en cela la doctrine de Plotin, adoptée par Amélius et Porphyre 2. Il admettait avec Amélius deux intelligences, Tune principe de l'universel, l'autre source du particulier *. Il est à remarquer que sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, Proclus montre l'accord de Théodore et d' Amélius, et peut-être ne serait-il pas trop téméraire d'en inférer que Théodore avait conservé à l'école de Porphyre les doctrines de Numénius et en général de l'école de Syrie.

Il ne nous est resté des nombreux ouvrages de Jamblique qu'une vie de Pythagore et une exhortation à la philosophie. Quant au livre sur les mystères égyptiens, malgré le témoignage de Proclus , il est plus sûr de l'attribuer à l'école de Jamblique qu'à ce philosophe lui • même. Malheureusement, aucun de ces ouvrages ne contient la partie importante de sa doctrine , sa théologie. On est réduit à en chercher les fragments épars dans le commentaire de Proclus sur leTimée. Dans les derniers temps de son enseignement , Porphyre avait vu son premier disciple Jamblique devenir son rival , et partager, au sein même de sa propre école, cette autorité que Porphyre devait bientôt lui abandonner tout entière. De bonne heure en effet Jamblique manifesta son opposition à la doctrine de son maître sur un certain nombre de points importants. Après Plotin , !'(>

» Ibid., 206.

^ Ibid., 31 4. ()ffoo-j7'.rj ri te tov ttoivtoç ytr/t x-A; y.y).yi;.

' îbid., 129

38 ANALYSE. LIVHE li.

Gole néoplatonicienne s'était engagée dans des discussions fort subtiles sur des difficultés que le maître avait ou négligées ou expliquées d'une manière obscure et incomplète. Déjà nous avons vu Amélius, Porphyre, Théodore , interpréter et développer chacun à sa manière la théologie de Plotin en ce qui concerne les deux derniers principes de latrinité, l'Intelligence et le Démiurge. Jamblique , suivant la voie de ses prédécesseurs, divisait également et subdivisait la trinité de Plotin, et en faisait sortir une série de triades; mais il différait d'opinion avec Porphyre dans l'interprétation des doctrines tbéologiques de Platon et de Plotin. Essayons de déterminer ces divergences. Jamblique reconnaît avec Amélius et Porphyre qu'il n'y a rien à distinguer dans le premier principe. En effet, ce principe est simple, indivisible, immobile dans son unité. Tout ce qui est, est par l'Un; }e premier être luimême en vient; les causes universelles lui doivent toute leur puissance d'action, en même temps que l'unité et l'harmonie de leurs mouvements. C'est encore l'Un qui fait que malgré la diversité de leurs formes, et malgré la variété des principes dont elles dépendent , les causes naturelles se confondent dans une intime union, et vont aboutir à une cause unique et suprême *. Le second principe sert d'intermédiaire aux deux autres, et de point d'union à la trinité entière. C'est la puissance féconde qui engendre les Dieux, le principe de la vie divine , le producteur par excellence , la Déesse Rhéa, selon la langue mythologique -. Le troisième

» Stob., 184, éd. Heereu.

' Procl., com. Tim., 297.

SIOCESSELUS DE PLOTIN. 59

principe est le Démiurge proprement dit, Jupiter; c'est le principe qui opère le développement des puissances intelligibles et accomplit Tœuvre de la création *•

Jusqu'ici Jamblique ne s'écarte en rien de la théologie de Plotin ; mais divers passages de Procius semblent prouver qu'il n'est pas toujours resté fidèle à la distinction des trois principes de la Trinité alexandrine, l'Un, l'Intelligence et l'Aine. Ainsi, tantôt il comprend dans te Démiurge tout le monde intelligible ^ ; tantôt il y renferme le Paradigme ^. Or, qu'est-ce que le Paradigme , sinon le modèle intelligible, le système des idées, l'intelligence pure identique avec l'intelligible pur, en un mot le second principe? N'y a-t-il pas là une vérit£d)le contradiction? Le passage suivant de Procius nous parait lever la.difTiculté. '< Jamblique considérait que la vertu démiurgique préexistait déjà dans le Paradigme ^•. » En effet, tout en distinguant les deux derniers principes de la Trinité, l'Intelligence et le Dé-

> Ibid., 397.

» Ibid., 94.

3 Ibid., 102.

* Ibid., 4 02. Qçc xatt o zoj ^fiioupyôv /.«•ywv cv otvrw rb Trof/sa-

TotTrcTac, TMLi to irapa^gîyaa ^r/|[itoupybv à7roy»acvof/tvo;, ûarrtp 6 ycvvaro; A*/mX«oç. ÏLwpa yàp ô //iv, iv tw napx^tîyfjfMirt ^/ucovpyixôv l^Kafiot 'ïCpo«>rap;^ov. Ejc«7 yoip h irposTcç-oç ici Zcv^ , xote 4<ot xtSivo ÏT^'j'.tt TÔv #«vy,a'a SriixtO'jpyé'j » «Je, sv rro (îrj^toupyrT» t6 TTotpà'îccypia. Procius cite d*abord deux opinions en apparence contradictoires : Tune, de Jamblique, qui place le paradigme dans le démiurge; lautre, d'Âmélius, qui place le démiurge dans le paradigme. Puis il résout cette contradiction par une distinction : Jamblique a eu raison de placer le paradigme dans le démiurge , en ce sens que le démiurge l'implique logiquement ; Amélius n'a pas tort de |ilacci

iiiiurge , Janiblique a pu en considérer le rapport et l'union. Or , comme le Démiurge procède de l'intelligence , il a pu dire, dans un sens différent et avec une égale vérité, tantôt que le Démiurge comprend le Paradigme , tantôt qu'il y est compris : c'est ainsi du moins que Proclus entend Jamblique.

Quant à la doctrine des triades , Jamblique semble avoir poussé encore plus loin que Porphyre et Théodore l'abus de l'abstraction. Dans le second principe , il distingue d'abord trois triades purement intelligibles ^ puis trois triades intellectuelles; ce qui formait l'ennéade vovir^jv et l'ennéade voepàv*. Outre la grande triade démiurgique, Jamblique admet une série de Démiurges inférieurs compris sous le nom de veoi ATijAioupr'ot, lesquels portent au loin l'action des premiers K Jamblique se distingue encore de Plotin et de Porphyre par un goût excessif et presque superstitieux des formules numériques. Il ramène aux nombres tous les principes de sa théologie : à la Monade, l'Unité suprême, principe à la fois de toute unité et de toute diversité; à la Dyade, l'Intelligence, première manifestation, premier développement de l'Unité; à la Triade, l'Ame ou le Démiurge, principe du retour à l'unité pour tous les êtres qui se portent en avant ; à la Tétrade, le principe d'harmonie universelle , contenant en elle toutes les raisons des choses :

le démiurge dans le paradigme, en ce sens que celui-ci contient déjà virtuellement la puissance démiurgique.

^ Ibld., 94. \ltf: O'h TTii î-j Tt^oLifù TVJ Aeoç êrifAtoMfjyia^ yioitpwv fiCTot Ta; vo^ïràç rpt/i^açcv tû>v voy^twv ^cwv Torç T'yCot'Jaç cv ri? voeoï

»'lbid., 297.

SUCCESSEIRS DE PLOTIN. 61

k rOgdoade, la cause du mouvement (ycipyidiç) qui entraine tous les êtres hors du principe suprême , et les disperse dans l'univers ; à TËnnéade , le principe de toute identité et de toute perfection ; enfin à la Décade, l'ensemble de toutes les émanations du to Év *. Ni Plotin, ni Porphyre, quelque estime qu'ils aient eue pour les doctrines de Pythagore , ne réduisaient à ce point leurs principes en abstractions numériques.

Porphyre avait, contrairement à la doctrine de Plotin , attribué à la matière la variété des êtres individuels, Jamblique réfute Porphyre, et explique cette variété en distinguant dans le monde intelligible des principes d'unité. et d'identité d'une part, et de l'autre des principes de diversité ^.

La psychologie de Jamblique, autant qu'on peut en juger par quelques fragments , témoigne d'un autre esprit que celle de Plotin et de Porphyre. Il y règne un spiritualisme moins sévère et moins absolu. Jamblique y reproche à Plotin d'avoir fait de l'âme un principe impassible et toujours pensant , et par conséquent de l'avoir identifiée avec l'intelligence elle-même. Dans cette hypothèse , dit Jamblique , qui faillirait en nous lorsqu'entraînés par le principe irrationnel, nous nous précipitons dans les désordres de l'imagination * ? Et d'un autre côté , si on admet que la volonté a failli , comment l'âme elle-même resterait-elle infaillible? Ce même esprit se révèle encore dans la

* Procl., com. Tim., Î06.

Ibid., 134. \iytt yoLÇ, ouv otc, xà pcv twv «î^wv xœjToxrtzt y^'xiott xai çotfftt, rèt $k xtvri^ce xyÀ trtpoTrjTi. Kœe «; rot fûv m9v««Î(xwv fçev afrca xorl âV^tw. Ta «îf, xfvovafvw^; Tf xocc ircir/nîôyffpcvwv.

3 Ibid., 341.

critique d*une pensée de Porphyre, touchant l*interprétation de Platon. « Il n*existe ni Dieux pasteurs , privés de Tiritelligence humaine et se rattachant aux êtres vivants par une certaine sympathie , ni Dieux chasseurs qui enferment Tâme dans le corps comme dans une ménagerie ; car l'âme n'est pas à ce point enchaînée au corps. Cette méthode ( il s'agit de l'opinion de Porphyre ) n'est digne ni de la philosophie ni de la science ; elle est pleine de superstitions barbares *. » Jamblique apparaît ici sous un jour tout nouveau. Ce prêtre égyptien , si appliqué à l'exercice du culte, si adonné aux pratiques de la théurgie, se montre , dans sa doctrine psychologique , plus modéré, plus platonicien que ses prédécesseurs. De même , sa morale est d'un ascétisme plus tempéré. 11 fait une part plus grande à la liberté et aux passions dans la vie humaine. 11 répète souvent que l'homme est le véritable auteur de ses actions, et qu'il est à lui-même son propre démon. U reproduit le plus souvent les idées et les tendances morales de Platon. Sans doute le disciple de Plotin et de Porphyre, le philosophe alexandrin se montre toujours. Jamblique répète avec ses maîtres que la fin de l'âme est la contemplation des choses divines, et que la vertu n'est qu'un moyen d'y parvenir ; mais il n'en est pas moins que Jamblique , beaucoup plus superstitieux que Plotin et Porphyre dans sa théologie, professe une morale plus pratique et plus humaine.

Ammonius, Plotin, Amélius, Porphyre, Théodore, Jamblique , appartiennent à la première période de la philosophie alexandrine ; tous concourent , soit

' Ibid , 47.

à la création , soit au développement de la doctrine. Ammonius inaugure une méthode nouvelle ; il propose la reconstitution de la philosophie grecque par l'alliance de Platon et d'Aristote. Plotin réalise cette alliance dans un vaste et puissant système. L'œuvre de création s'arrête à Plotin ; son génie a comblé toutes les grandes lacunes et résolu toutes les graves difficultés. Améiius, Porphyre , Théodore , Jamblique , n'ont plus qu'à répandre , discuter, éclaircir, développer la doctrine fondée par le maître. Après eux, l'école d' A lexan* drie entre dans une phase nouvelle ; elle quitte les hauteurs de la spéculation philosophique ; elle descend dans les temples et se mêle à la foule. Si les ouvrages des successeurs de Plotin nous avaient été conservés, nous pourrions mieux juger du développement de la doctrine entre leurs mains , et des modifications et des progrès qui doivent leur être attribués. Toutefois, dans le tableau fort incomplet qui vient d'être présenté de leurs opinions , on peut déjà apercevoir une déviation de l'enseignement de Plotin et une véritable décadence du Néoplatonisme. Tout idéalisme tend à réaliser des abstractions. Cette tendance se révèle déjà dans Platon par la théorie des idées. Elle se marque plus fortement dans Plotin par la doctrine de la Trinité. Platon attribuait l'être aux idées ; mais il ne les séparait point de Dieu. Plotin , non content de distinguer les divers degrés du divin , les convertit en principes substantiels, et aboutit à la Trinité suprême de l'Un, de l'Intelligence et de l'Ame. C'était déjà abuser de Tabstraction. Mais enfin, si la séparation des principes de )a Trinité est chimérique , )a distinction est réelle. En ce point , la théologie de Plotin est vraie ; elle em-

brasse le divin dans toute son étendue et pénètre dans ses plus intimes profondeurs. Platon, Aristole, les Stoïciens n'en avaient saisi qu'un côté chacun , soit l'être , soit la pensée , soit la vie : la Trinité de Plotin en représente la totalité. C'est une pensée profondément vraie, dont une théologie sérieuse peut rejeter la forme et accepter le fond. Mais on ne saurait en dire autant de la doctrine des triades et des ennéades, imaginée par les successeurs de Plotin. Quelle est la pensée cachée sous ces subtilités ? Quelle vérité pourrait-on en extraire? Les différents termes de ces triades intelligibles , intellectuelles , démiurgiques , ne sont pas seulement des abstractions réalisées ; ce sont des abstractions qui n'expriment pasde différences essentielles et n'ont pas même de vérité logique. Que dans la sphère des principes il faille distinguer l'Un, l'Intelligence et l'Ame, la raison le conçoit parfaitement ; car, lorsqu'elle cherche le principe des choses , elle va du phénomène à la puissance , de la puissance à l'essence, et de l'essence à la fin suprême , au Bien. Mais comment distinguer l'être de l'intelligence, une triade intelligible d'une triade intellectuelle? On comprend la distinction du To vo7,Tov et du To voepov , appliquée à deux mondes essentiellement différents ; mais à quoi se réduit-elle dans le monde purement intelligible? C'est ce qu'on ne voit pas clairement. La Trinité de Plotin répond à un besoin réel de l'esprit humain et de la logique ; on comprend moins pourquoi Porphyre, Jamblique et Théodore multiplient les triades comme à plaisir. Toutefois il ne faut pas juger trop sévèrement une doctrine que nous ne connaissons que par de rares et courts fragments. Des esprits aussi profonds et aussi

élevés que Porphyre, Araélius, Jamblique, n'ont pas du imaginer de pures chimères. Le sens sérieux, la raison philosophique ou historique de ces subtiles distinctions nous apparaîtrait sans doute dans le développement de leur pensée. Ce qui le ferait croire , c'^st que la même doctrine reproduite par Proclus, qui l'expose systématiquement et la ramène à un principe supérieur, ne semble plus ni aussi stérile ni aussi arbitraire. Quoi qu'il en soit, l'activité spéculative de l'école d'Alexandrie s'arrête à Jamblique; la doctrine est constituée ; elle n'a plus qu'à se défendre et à se développer. L'œuvre de création est consommée; la polémique et le commentaire vont lui succéder.

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