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CHAPITRE IV

Adam Smith.

Quelques mots sur Smith.

Pendant que les physiocrales florissaient en France, que Genovesi et Filangieri à Naples, et Beccaria à Milan, professaient les premiers éléments de l’ec. pol., le célèbre moraliste Hutcheson, à Dublin d’abord, à Glascow ensuite, mêlait aux exposés de sa philosophie morale, de brillants aperçus sur Féco-nomie des nations, peu abordée encore. C’est à cette école du célèbre professeur irlandais, dont il allait être le successeur, que se forma Adam Smith. (1)

(1) A. Smith doit également beaucoup à Ferguson, autre professeur de grand mérite.

La source de la vertu est dans la bienveillance, la sympathie et le désintéressement. Le bien est différent de rutile; il y a un sens du beau, et un sens moral, qui jugent de la beauté et de la.bonté, comme le goût physique juge* des saveurs.

Telle est en substance la philosophie morale, dite écossaise, qu’on opposa à la philosophie matérialiste des penseurs français du 18 m e siècle; telle fut la philosophie morale que développa le futur économiste, dans sa Théorie des sentiments moraux (1759).

Quatre années plus tard, quittant le professorat de Glascow, il accompagna le duc Buccleugh dans ses voyages sur le continent, et il se lia à Paris avec Dupont de Nemours, qui l’introduisit chez Quesnay et dans le cercle économiste, où Smith eut, comme on sait, l’attitude d’un disciple de Quesnay.

Pendant dix années, Smith accumula les matériaux pour son livre capital, et ce n’est qu’après des années de réflexions qu’il se décida à y mettre la dernière main.

Enfin, parurent ces fameuses Recherches sur la nature et les causes des la richesse des nations . (1)

L’auteur s’attendait à des critiques ; ce furent des éloges enthousiastes qui lui vinrent.

(t) An Inquiry iato the nature and causes of the WeaUb

of Nations.

Sa notoriété, tous les jours grandissante, lui attira la faveur gouvernementale. (1) Il fut nommé directeur des douanes en Ecosse, position très-lucrative, qu’il garda jusqu' à la fin de sa vie. Seulement, on pourra trouver assez étrange que l’homme qui appelait sa théorie le système de la liberté naturelle , et qui reste le plus célèbre apôtre de la liberté commerciale, ait accepté une semblable fonction. Que dirait-on d'un partisan delà peine de mort qui accepterait les fonctions de bourreau ?

A. Smith est le premier qui ait compris d’une façon précise, et décrit, la puissance créatrice du travail, source principale de la richesse, source unique des valeurs.

Le travail annuel d’une nation, écrit-il, est la source primitive d’où elle lire ses richesses, c’est à dire les produits nécessaires à sa consommation. On subvient à celle consommation par le fruit immédiat du travail national, ou par des achats faits aux autres nations, avec Je produit de ce môme travail.

Ceci posé, Smith cherche quels sont les moyens d’accélérer le travail et, s’arrêtant au premier qu’il découvre: la division du travail ; ( 2) il en décrit en détail et en déduit puissamment les avantages. C’est là

(1) Michel Chevalier.

(2) Dont bien d’autres, de Xénophon h Beccaria, avaient parlé avant lui.

) e point capital de son œuvre; son nom est attaché à la division du travail , et, par une extensioo non justifiée, à l’économie politique, autant que le nom de Galilée est attaché au mouvement de la terre, celui de Colomb à la découverte de l’Amérique, de Newton, aux lois de la gravitation universelle, le nom de Descartes à la géométrie analytique, celui de Lavoisier â la chimie, de Bichat à la biologie, d’Auguste Comte à la sociologie, et de Darwin au Transformisme.

Smith a parlé des crises qui pourraient résulter de la concurrence , et il a même parlé de limiter l’emploi des machines, à peine commencé de soa temps.

On doit aussi lui savoir gré d’avoir réclamé pour les travailleurs un salaire abondant, et d’avoir su observer que l’ouvrier aisé et éclairé, travaille mieux et plus que l’ouvrier misérable, ignorant et maltraité.

Mais c’est tout; il ne veut rien réformer; il parle seulement d’instruire le peuple, ce que certains de ses disciples lui ont beaucoup reproché.

Son traducteur, Germain Garnier, a même voulu prouver que la chose était impossible.

Je cite :

Plas la société fait de progrès dans les arts, plus elle veut d’abondance et de recherche pour les objets destinés à nourrir, vêtir et loger, et plus, par conséquent, il y aura de travail employé à le produire, à le

préparer, à le rapprocher des consommateurs, dans le même temps, fl).

Cependant, et par suite des mômes progrès, la classe des gens délivrés de ces travaux manuels augmente dans sa proportion avec 1* autre classe. Celle-ci a donc à la fois et plus de gens à pourvoir et une provision plus abondante et plus fine à fournir à chacun d* eux. Aussi, à mesure que la société prospère, l’homme voué à une occupation mécanique a moins de temps â épargner.... Aussi, plus la société avancera vers un état de splendeur et de puissance, moins la classe ouvrière aura de temps à donner à P étude et aux travaux spéculatifs ou intellectuels.

Comme toutes les autres divisions du travail, celle entre le travail mécanique et le travail intellectuel se prononcera d’une manière plus forte et plus tranchante à mesure que la société avancera vers un état opulent (2).

Un gouvernement qui attirera les citoyens vers l’étude

des sciences, en offrant un enseignement gratuit.

qui détourne une partie de la classe ouvrière des métiers qu’elle serait naturellement (!) portée à suivre, ne laisse pas les choses à leur place.

(1) L’économiste-sénateur ne sait, non plus que tant d’autres économistes, que les moyens de production de l’humanité augmentent avec plus de rapidité encore que ses besoins ; que ce sont maintenant ceux-ci qui naissent de ceux-là. Pourtant, quand écrivait ce démophage, la mécanique industrielle avait commencé la série de ses merveilles, ce 'qui aurait dû l’empêcher d’écrire de telles énormités. II ne fallait pas beaucoup de réflexion, même alors, pour voir que 1’ emploi de la mécanique et des forces économiques pourraient, étant bien employés, diminuer la lâche des travailleurs, tout eu

Voilà les premiers champignons vénéneux qui poussèrent sur l’œuvre de Smith. Ce n'est déjà plus de la réaction, c'est de la rage, et, ce qu’il y a de plus affligeant, c’est que ces abominables élucubrations sont prises au sérieux par la féodalité capitaliste, qui ne réussit que trop à les réaliser, pendant un demi siècle; et biëntot, les longues heures de travail, l'exténuation des femmes et des enfants, le rabougrissement et la corruption de générations entières, devinrent des lois providentielles, et les malfaiteurs furent ceux qui les attaquèrent au nom de la justice sociale.

Il est probable que si Smith eut pu prévoir qu’on donnerait une signification si réactionnaire à son livre, et qu'en se parant de son nom on partirait en guerre contre les travailleurs, il aurait hésité à le publier; car il veut jusqu’à un certain point le bien-être des travailleurs;

satisfaisant à des besoins centuples. Mais cela était trop simple et trop juste pour être vu par un économiste de l’école anglaise.

(2) La grande industrie tend à jeter de plus en plus la petite bourgeoisie, et même la bourgeoisie moyenne, dans le prolétariat. Mais en même temps, dans sa forme actuelle, elle appesantit le joug sur le cou du travailleur et rend les'affranchissements individuels de plus en plus impossibles. G* est ainsi qu’elle impose aux faibles le devoir et la nécessité de 1 association, s’ ils veulent devenir socialement libres.

Une récompense libérale du travail, en même temps qu’elle favorise la propagation des classes laborieuses, auamente leur industrie, qui, semblable à toutes les qualités humaines, s’accroît par la valeur des encouragements qu’elle reçoit.

Une nourriture abondante fortifie le corps de l’homme qui travaille; la possibilité d’étendre son bien-être et de se ménager un sort pour l’avenir, en éveille le désir, et ce désir l’excite à de plus vigoureux efforts. Partout où le salaire est plus élevé , nous voyons les ouvriers plus intelligents el plus expéditifs.

Dans le môme esprit, il loue la petite propriété et préconise l’égalité des partages. Parlant des impôts, il dit qu’il est bon que le riche paye pour sa fortune, et même pour quelque chose déplus.

Ce qui est ouvrir toute grande la porte â l’impôt progressif sur le revenu.

Il n’y a aucun pays dont tout le produit-soit employé à entretenir les travailleurs ; partout, les oisifs en consomment une grande partie. (I).

Seulement, ce ne sont là que de vagues aspirations, qu’il abandonne aussitôt qu’il précise. Alors, il glorifie le statu quo , trouve que le genre humain n’est qu’une société de commerce, régie sans appel, et légitimement, par la loi de V offre et de la demande. Heureux les riches! Malheur aux pauvres!

M) a Voilà le mal nettement indiqué et notre génération eherehe déjà le remède » (Adolphe Blaoqui). — Le remède est Tuniversalisaliou du travail,

La Théorie de Smith.

Cette théorie repose sur le principe juste que le travail est la source de toute richesse; elle peut être ainsi résumée:

La puissance avec laquelle une nation produit toutes scs richesses, est le travail.

Les produits de cette puissance sont d’autant plus grands qu' elle reçoit plus d’accroissements.

Elle peut s'accroître de deux manières: en énergie et en étendue.

Le travail gagne en énergie par la division du travail et par les machines (1).

Le travail gagne en étendue quand le nombre des travailleurs augmente, comparé â celui des consoummatenrs. (2).

Son accroissement résulte de P accroissement des capitaux et du genre d’emploi qu’ils reçoivent.

Du fait que les hommes se distribuent le travail, naît T échange, et de celle-ci la valeur, qui est la mesure des choses échangées.

(t) Smilh n’a pas su voir la plus importante des forces économiques, la socialité du travail.

(2) Genovesi, Filangieri, Bentham, pensaient de même. Maltbus n’était pas encore venu bouleverser les saines natioos économiques.

La valeur se divise en valeur d’ usage, (utilité) qui est en raison de P avantage qu’ elle procure à P acheteur, et en valeur échangeable , dont le travail est la mesure.

Le prix , ou valeur exprimée en monnaie , résulte des rapports entre P offre el la demande , et se compose de trois éléments, qui sont les trois éléments de la distribution des richesses :

1) La rente de la terre.

2) Les profils du capital.

3) Le salaire des ouvriers (I).

Que le Gouvernement apporte tous ses soins à agrandir le marché par des routes sûres et commodes, par un bon système de monnaies, et par la garantie de l’éxéculion fidèle des contrats.

L’accumulation graduelle des capitaux est un effet nécessaire de l’amélioration des facultés productives de travail, et elle contribue encore comme cause à une amélioration intérieure dans ces facultés. Mais à mesure qu’elle grossit, elle fait encore augmenter le travail dans une autre dimension, l’étendue,- en multipliant le nombre des travailleurs, ou la quantité du travail national.

Celte multiplication dans le nombre des bras employés parmi les nationaux, sera en raison de la nature de l’emploi à laquelle les capitaux seront destinés.

Sous ce rapport, le gouvernement n’a qu’a protéger la liberté naturelle de l’industrie, en renonçant à ses prohibitions et encouragements. Qu’il laisse à la plas libre concurrence et l’exercice et l’emploi des capitaux (2)

(!) Voir sur ce sujet la théorie de la rente, Chapitre 9. (I) Idée de Gournay et des physiocrates.

qu’il n’intervienne que pour écarter les obstacles qae la cupidité et l’ignorance pourraient susciter à la liberté illimitée de l’industrie et du commerce *. fl)

Adam Smith, od le voit, n’a rien inventé.(2)Ni philosophie sociale, ni but d’ensemble; il déchaine purement et simplement, dans une société bourrée de privilèges, de monopoles et de préjugés, de spoliateurs et de spoliés, de gras possesseurs et d’affamés, la lutte des intérêts, antagonistes, mais inégalement armés; s’inquiétant peu de ce que la victoire devra nécessairement rester aux plus forts, aux plus cupides et aux plus injustes.

Pour élever un état du dernier degré de la barbarie au plus haut degré d’opulence, dit-il expressément, il

fl) Y. G. Garnier, préface de la traduction française de Smith. .

(2) Adam Smith n’a pas établi une seule proposition nouvelle concernant la division du travail... Le rôle subordonné qu’il assigne aux machines, souleva dès les commencements de la grande industrie, la polémique de Lauderdale, et plus lard celle de Ure. Smith confond aussi la différenciation des instruments, due en grande partie aux ouvriers des manufactures avec l’invention des machines. (Marx — Le Capital).

A Smith n’ était point un homme de génie; il eut même le tort de s approprier les théories de plusieurs penseurs, sans

citer leurs noms. on lui a reproché sa mauvaise méthode...

Ce qu on doit le püus lui reprocher, c’ est une mauvaise composition, un stylo lourd et diffus. ( N. Villiaumé — Cours d'ne. pol.J

ne faut que trois choses: la paix, des taxes modérées et une administration tolérable de la justice. Tout le reste est amené par le cours naturel des choses.

— Nous avons vu, s’écrie Ad. Blanqui, le cours naturel des choses produire des effets désastreux, créer l’anarchie dans la production, la guerre pour les débouchés, la piraterie dans les affaires.

La division du travail et le perfectionnement des machines, qui auraient dû réaliser (non pas toutefois dans F entendement des économistes) pour la grande famille des travailleurs, la conquête de quelques loisirs, au profit de sa dignité, n’ a engendré, sur plusieurs points, que F abrutissement et la misère.

Quand Smith écrivait ces lignes, la liberté n’ était pas veuue avec ses embarras et ses abus. Le professeur de Glascow aurait écrit comme Sismondi, s’il eut été témoin du triste état de F Irlande et des districts manufacturiers de l’Angleterre, au moment où nous écrivons.

C’est au moins douteux. Blanqui n’est pas le seul à vouloir excuser le chef de la réaction économiste: le socialiste russe, Tchernychewsky, écrit:

A F époque où la théorie smithienne a été construite, la masse de la population n’ avait pas encore d’idées nettes sur la possibilité de changer sa position. De qui n’ exige rien, personne ne se soucie. Le Tiers-État, â qui la théorie de Smith appartient, croyant alors que la plèbe n’avait besoin de rien (et maintenant est — il plus prodigue? — de répressions implacables, oui/) il imagina que le peuple serait complètement heureux, quand lui, Tiers^Élat, serait parvenu à réaliser ses propres vœux.

La chose est toute différente aujourd’ hui ; la Plèbe réclame.... le progrès commence à être F ennemi de

l'économie politique pure, qui sera réfutée et rejetée, si elle ne s’amende.

Ce que l’on pourra toujours reprocher à Smith, c’est d’avoir, sous couleur d’expérimeotalisme, incorporé, dans des faits passagers, et mal analysés, ses conceptions immobilistes, ennemies de tout progrès, de toute réforme, et d’avoir ainsi mis un arsenal de réaction à la disposition des ennemis du peuple.

Quand on a la prétention de ne marcher qu’appuyé sur les faits, et qu’on prétend démontrer Féternelle légitimité de la misère, il faudrait savoir se débarrasser des abstractions métaphysiques, et rejeter bien loin la méthode déductive, à l’aide de laquelle, avec un peu de talent, on peut toujours prouver provisoirement la légitimité et la vérité de toutes les iniquités et de toutes les absurdités imaginables.

A. Smith n’a pas eu tant de scrupules, et son œuvre, qui aurait pu être bonne a été mauvaise; elle a pétrifié pour un siècle l’économie politique, prise dans la première moitié de son développement.

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