‹ Histoire critique de l'économie politiqueChapitre 17 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

Théorie de la Population.

L’homme e s t à la fois producteur et générateur; mais comme il ne peut produire qu’avec effort et fatigue , tandis qu’il engendre avec plaisir , il est plus porté à augmenter sa population que ses produits. Il faut réagir contre les dangers de cette situation; car, si les hommes ont une tendance naturelle à se multiplier rapidement, ils ne peuvent vivre que s’ils ont des moyens de subsistance.

Ces moyens de subsistance s’ accroissent, il est vrai; mais seulement en raison arithmétique , tandis que la population tend à s’accroître, en raison géométrique.

Ainsr^É’on peut tenir pour certain que , lorsque la population n’ est arrê ée par aucun obstacle, elle va doublant tous les 23 ans et croît, de période en période, selon une progression géométrique.

Nous sommes en état de prononcer, en partant de Létal actuel de la terre habitée , que les moyens de subsistance , dans les circonstances les plus favorables à l’iu Justrie , ne peuvent jamais augmenter que selon une progression arithmétique.

La race humaine croîtrait comme les nombres :

tandis que les subsistances croîtraient comme ceux-ci: 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9.

Au bout de deux siècles, la population serait aux moyens de subsistance comme 256 est à 9. Toutes les souffrances de la classe ouvrière viennent donc de sa fécondité bestiale (1).

Si donc la population et les subsistances sont en éqüilibre à un moment donné, la population ne tardera pas, en vertu de la loi citée [dus haut, à dépasser son chiffre normal, relativement aux subsistances.

Or, comme il est indispensable que l’équilibre entre les deux termes se fasse, il faut :

Ou qu’on mette un frein aux naissances (obstacles préventifs).

Ou que la mort fauche plus vile ( obstacles deslmtifs).

D’autre part, comme, dans le passé, rien n'a limité la population et qu’elle a, au contraire, été excitée, il sera bien difficile de la limiter dans l’avenir. C’est, pourquoi le passé n’a offert, et l’avenir n’offrira probablement, que l’action continue des obstacles deslrtulifs èlaguant les vies excédantes et conservant ainsi l’équilibre entre la population elles vivres.

C’est pourquoi encore le dénuement, et avec le dénuement les crimes, les révolutions, les guerres, tous les maux physiques et moraux de la société , sont noire naturel héritage.

Réformez les codes, changez les institutions, inventez

(U Par quelle grâce d’état ta fécoudité de ce digne prêtre protestant: Thomas Robert Mallhus, qui eut li filles, do fut-elle pas bestiale ?

des systèmes, vous n' obtiendrez jamais ce que la nature vous a dénié inexorablement t ( T aisance générale).

Vous ne pourrez ;

Ni détruire notre faculté prolifique ;

Ni rendre égale à celle-ci la puissance industrielle de l’homme.

Le genre humain sera toujours affamé et malheureux.

On a tort d’attribuer à des causes extérieures les misères humaines; elles sont l’effet élernel du manque d’équilibre entre la population et les subsistances.

Vous avez bâti de somptueux hospices ; vous avez ramassé dans les rues les tils du vice; vous les avez réchauffés pour les rappeler à l’existence, pour en faire des hommes.

Vous avez été punis de vos desseins insensés; la mort a fauché vos protégés dans vos hospices.

Qu’est il résulté de votre phiiantrophie ?

Vous avez ajouté les fils du vice aux fils de la pauvreté, et il ne vous reste que le remords d’avoir accru la corruption domestique.

Finissons-en donc une fois pour toutes avec la charité légale 1

Mais, direz vous, faul-il laisser ces pauvres enfants abandonnés devenir la proie des chiens ?

Je vous répète: Au banquet de la vie il n’y a pas de place pour eux.

Celui qui naît dans un monde déjà occupé, s’il ne peut obtenir de ses parents de quoi subsister, et si la société n’a pas besoin de son travail, n’a pas le moindre droit à prétendre à la plus petite portion de nourriture; dans le fait, il est de trop en ce monde; au grand banquet de la nature, il n’y a pas de couvert mis pour lui. La nature lui signifie de s’en aller, et elle ne tardera pas à exécuter son propre commandement, s’il ne parvient à intéresser en sa faveur la pitié des convives. S’ils se lèvera el lui font place, bientôt, d’autres intrus se pré-

senleront pour demander la même faveur. Dès que la nouvelle se répandra qu’on accorde des secours à tout venant, la salle sera bientôt remplie d’une multitude qui en sollicitera. L’ordre et l’harmonie de la fêle seront troublés; l’abondance qui régnait auparavant se changera en disette, et le bonheur des convives sera détruit '"par le spectacle de la misère et de l’humiliation qui s’offrent de toutes parts dans la salle, et par les clameurs de ceux qui enragent, avec raison, de ne pas trouver les secours qu’on leur avait fait espérer. Les convives reconnaissent trop tard leur erreur de s’être opposés à l’exécution des ordres stricts de la grande maîtresse Ide la fête contre l’admission de tout intrus..,.

Lorsque la nature se charge de gouverner et de punir, ce serait une ambition bien méprisable de prétendre lui arracher des mains le sceptre. Que cet homme soit donc livré au châtiment que la nature lui inflige pour le punir de son indigence, il faut lui apprendre que les lois de la nature, qui sont égalemcnl les lois de Dieu, le condamnent , lui el sa famille , aux souffrances; qu'il n'a aucune esj>èce de droit à la moindre portion de nourriture , el que si lui et sa famille sont préservés de mourir de faim, il ne le doivent qu’à quelque bienfaiteur compatissant qui, en les secourant, désobéit aux lois de la nature.

L’homme qui s’est marié sans avoir l’espérance (on en a toujours l’espérance) de nourrir sa famille, doit être laissé à lui même; son action est immorale; la misère en est la peine naturelle et juste. Livrons donc cet homme coupable à la peine prononcée par la nature. (Et. les enfants sont-ils coupables?)

Les institutions humaines, bien qu’elles puissent causer de grands maux, ne sont réellement que des causes très légères el superficielles, semblables à des plumes qui flottent sur 1’ eau, en comparaison des sources bien plus profondes du mal qui découle des lois de la nature et des passions des hommes.

Avant d’entreprendre de faire aucun changement considérable dans le système actuel, lu justice el l'honneur (!) nous imposent le devoir de désavouer formellement le prétendu droit des pauvres à être assistés

Dans toutes les époques du progrès de la culture , depuis le moment actuel, jusqu’à ce que toute la terre devienne comme un jarJin , la oélresse causée par le manque de nourriture ne cessera d’affliger les hommes à un degré plus ou moins grand.

Il parait (loue qu’ une société, constituée sur le plan le plus beau que l'imagination puisse concevoir, ayant la bienveillance, et non l’intérêt personnel , pour mobile .... par suite des lois inévitables de la nature et non par quelques vices des sociétés humaines, dans le court espace de 50 ans, celle société serait aussi divisée, aussi misérable, que la société actuelle.

Après notre avertissement clair el précis, personne ne peut avoir le droit de se plaindre de son sort. (Voir Mallhus, Essai sur la population . 3 volumes).

Voilà la théorie de Mallhus, adoptée, pendant 80 ans, par la presque totalité des économistes.

Succès de Malthus.

Il est peu d’exemples de succès aussi éclatant, que celui du jeune pasteur protestant ( il venait d'êlre ordonné ), quand parut sa brochure sur la

population — qui pourtant n'était qu’un placage. (I) Les tories en masse le fêlèrent comme un grand homme; les riches se pâmèrent de joie et portèrent aux nues une théorie si commode pour eux (2) La Compagnie des Indes s'empressa de récompenser un si habile défenseur des privilégiés, et Malthus, que les nombreuses éditions de sa brochure, et la générosité de Pulteney , avaient déjà mis dans 1 aisance, et que quelques pages avaient rendu célèbre, fut nommé professeur d’histoire et d’économie politique au collège de la Compagnie , à Ai-

(1) Malthus, à travers ses déclamalioüs, n’a guère fait que copier J. Stewart, Townsend et Wallace ( Marx ). Ces écrivais, de même que Franklin, et la plupart des physiocrates, avaient dit que la population se subordonnait aux produits. Dans un interet de réaction, Malthus faussa 1’ idée qu’il leur avait prise.

(2) Un fait entre autres: au temps de Malthus, vivait en Angleterre un avare, auprès duquel Harpagon aurait rougi do sa ptodigalilé et de sa géuerosilé. Cet avare, fabuleusement riche, spéculait et gagnait souvent d’énormes sommes. Fox disait de lui: Pulteney vient de gagner un million du plus; ou espère qu il pourra s’acheter un mouchoir de poche. Eh bien ! cet avare à la dixiéme puissance fut si charmé des idées de Malthus, qu il vint le voir, se jeta à son cou, en pleurant d attendrissement, et, miracle qui émerveilla toute 1’ Angleterre, lui donna, pour sa vie durant, V usufruit d’un fertile et charmant petit domaine, que Mallhus accepta et dont il jouit jusqu’à sa mort.

lesbury, cumulant ainsi les gras appointements du prêtre anglais, avec les riches honoraires du professeur admiré. (1)

Où trouver la cause de ce succès, sans précédents?

(!) La Compagnie des Indes devait le commencement de ses fabuleuses richesses aux cruautés et aux perfidies du colonel CiifTe et aux atrocités sans nom de Warren-IIaslings, contemporain de Malllius.

Voici comment Burke parle de T administration de cct exécrable Haslings :

a Ceux des laboureurs auquels on soupçonnait de l’argent a caché étaient soumis à d'atroces tortures ; on leur serrait « les doigls avec des cordes, jusqu’à ce que les quatre doigts « de la main fussent, pour ainsi dire, soudés ensemble et ne « fissent qu’une seule masse de chair: ou les séparait ensuite avec des coins de bois .... »

(Suit l'énumération de tortures plus épouvantables encore, et qu’on n’ose reproduire par respect pour l’imagination humaine. )

Tels étaient les moyens d’extorquer de l’argent qu’ employaient les agents de la Compagnie des Indes, et quand Fox, Burke, Erskine et Sheridan pûrenl enfin faire rappeler le Vertes anglais, la Compagnie lui fit une pension de 1UI),01)Ü fr. et lui paya en sus 3,U0U,UUÜ de fr. pour le récompenser de ses bons et glorieux services. Cela pendant la Révolution française. (Voir L. Rollin. Décadence de V Angleterre ).

Lorsque nous voyons celle bande d’affameurs et de lorlureurs se faire les Mécènes des économistes anglais en général, et de Mallbus en particulier, u’avons-nous pas le droit de dire qu’il faut que l’œuvre de Mallbus ait été bien exécrable pour plaire tant à de pareils monstres ?

Est-ce dans le mérite littéraire ou philosophique d’un opuscule (ce n’est que plus tard qu’il délaya la chose en trois volumes) qui n’était même qu’un plagiat et qui ne pouvait avoir aucune prétention de forme?

C’est fort douteux.

Mais il était venu dire aux riches:

— Jouissez sans remords des biens immenses que Dieu vous a donnés et laissez les pauvres à leur faim. Dieu les a condamnés.

Voici, à ce sujet un témoignage qui ne paraîtra pas suspect:

Ceux qui disposaient de la presque totalité des terres s’empressèrent de s'enrôler sous le drapeau malthusien. Ils étaient débarrassés d’un poids énorme: ils pouvaient regarder le malheureux paysan courbé^ sur la terre sa vie durant, et ils pouvaient répondre à ses larmes de misère :

Aie moins d'enfants! Pourquoi t'es lu marié? Tons les systèmes qu'on avait imaginés pour améliorer l'économie du pays, furent de moins en moins appliqués ; tandis que fa corruption des grands , qui se croyaient justifiés par les théories de Ahililius , augmenta et fui soutenue par des arguments. (Ferrara) (1).

(I) Ferrara, professeur d’économie politique à l’Université de Turm, puis ministre du roi d’Italie, dirigea avec beaucoup de talent, la publication delta Biblioteca delV Economista, faisant précéder l’œuvre de chaque auteur d’une savante introduction, et souvent de dissertations approfondies sur les

Est-ce assez clair?

Qui dira combien de malheureux, dans la seule Angleterre, sont morts de faim sur les grabats désolés, ou sur les chemins déserts? Combien d’enfants abandonnés sont en effet devenus la proie des chiens, pour la plus grande gloire de ce pasteur protestant ?

1/aristocrale anglais, déjà si dur et si égoïste, le devint davantage, quand son égoïsme et sa cruauté furent justifiés par une théorie.

Il ne devait pas soulager les misérables, puisque la charité ne faisait qu’augmenter leur nombre, et il valait bien mieux laisser la faim les finir plus vite. Prolonger leur agonie, n’était-ce pas une cruauté?

'questions économiques. G’ est le plus célèbre des économistes italiens. Il se déclare partisan de Mallhus et il le justifie en ces termes :

Malthus, homme très-tendre (!! ) et de mœurs pures, ne faisant que commenter et plier à des lois pins pratiques la grande loi gravée dans le cœur de 1’ homme par la main meme du créateur (!!!).

Le témoignage d'un aussi fervent adorateur, n* 1 saurait donc être suspect de malveillance. Ferrara met d 'ailleurs, et avec moins d’illogisme qu’on ne pense, Malthus et Basliat sur le même piédestal. Ainsi fait également Boccardo , économiste de moindre valeur que Ferrara , et qui emprunte trop souveul aux autres économistes sans les citer : mais qui jouit eu Italie d’une réputation, due à sou (aïeul de vulgarisateur.

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