L’ECONOMIE POLITIQUE
CAPITRE L ER
Préliminaires
Entrée en matière. — Balance du Commerce.
L économie politique, ou science des richesses , s’est constituée à l’état de branche spéciale du savoir humain, le jour où la production industrielle, débarrassée des servitudes féodales, et aidée par les découvertes et les inventions physiques, chimiques et mécaniques, en est arrivée à dominer l’activité de la société occidentale.
Qu avait-on besoiû de science économique dans l’antiquité? Acheter le plus d’esclaves, et le meilleur marché possible, les faire travailler sous le fouet
et sous la faim jusqu’à extinction de force, dût la mort s’ensuivre; voilà pour le pacifique citoyen.
Organiser des guerres de pillage pour en retirer le plus d’esclaves et le plus de butin possible; voilà pour les aristocraties, et notamment pour 1’ État romain.
Ce n’était pas plus difficile que cela.
Au moyen-âge, à part quelques variétés de noms et quelques différences de détails, on ne procédait pas avec moins de simplicité. Spolier le pauvre serf, comme autrefois l’esclave, jusqu’ à la torture, jusqu’à la mort, ne nécessitait pas beaucoup d’étude préalable, et nulle capacité administrative.
Néanmoins, comme l’humanité n’ a jamais manqué de ces solennels égoïstes, qui croient que l’esprit hamain n’ a autre chose à faire qu’ à glorifier les faits accomplis et les iniquités régnantes, l’esclavage, comme le servage, eurent leurs savants apologistes.
11 suffira, pour enseigner la modestie aux modernes glorificateurs des privilèges encore existants, de rappeler que leur maître à tous par le génie et par l’antériorité, en proclamant la légitimité et l’éternité de l’esclavage, s’est grossièrement et obstinément trompé, comme se tromperont toujours les négateurs du progrès social. (1)
( l ) Àrislole que certaiüs littérateurs révolutionnaires, de concert ayec les résolus couservateurs, ont entrepris en ce mo-
Cependant, grâce aux efforts d’hommes moins savants, mais plus généreux, moins dialecticiens, mais plus conséquents, l’esclavage et le servage, vaincus tour à tour, firent place (en Europe du moins) au « salariat, dernière transformation de la servitude ». (1)
Le nouvel état de chose a, lui aussi, ses théoriciens apologétiques, comme nous le verrons dans la suite de cet ouvrage.
Mais il est temps de quitter les généralités pour entrer dans le cœur de la question :
La division et la socialité du travail, (2) l’échange, qui fonctionnent tant bien que mal, depuis que les hommes vivent en société, n’ont été analysés que de nos jours.
meut de déifier, ne fui pas seulement rétrograde sur la question de l’esclavage, mais sur toutes les questions de morale humaine. Il met la rapine au nombre des moyens légitimes d’acquérir la propriété, et il définit la guerre : une légitime chasse aux hommes nés pour obéir et qui refusent de le faire, contre lesquels par conséquent le vainqueur a tous les droits. Il oublia, il est vrai, de faire la classification des peuples nés pour obéir et de ceux qui étaient nés pour exploiter et torturer les autres.
(1) Chateaubriand.
(2) Le mot socialité, que j’etnprunte à SchafTle et 5 Lampertico, est en frençais un néologisme: jo l’emploie néanmoins de préférence aux mots force collective (G. Garnier) concours de forces (Destutt de Tracy) coopération (Marx); il dit mieux et plus brièvement.
Deux philosophes d’Athènes, Platon dans sa République , Xénophon dans ses Économiques, avaient, il est vrai, observe les phénomènes de la division du travail; mais c’avait été tout jusqu’ à Harris, W. Petty, Beccaria et Adam Smith.
Personne, avant Carli, Germain Garnier, et Destult de ïracy, ne s’était occupé de la socialité du travail; Smith n’a pas su la voir; quant à l'échange et à la monnaie, le seul Aristote en avait parlé avec quelque bon sens, avant les économistes modernes.
Pourtant, Véchange a été de toutes les forces économiques la plus anciennement et la plus universellement appliquée, sans pour cela qu’elle fût mieux comprise.
C’est ici que nous trouvons une preuve de la désolante lenteur avec laquelle s’accomplissent les grands progrès, sous le régne des castes et classes dirigeantes.
L’Angleterre, au 18me siècle, la Hollande, la Suède, la France, au l’Espagne et le Portugal,
au 16me a n’étaient pas plus avancés, commercialement parlant, que la Ligue Hanséatique des 14me e t 15m e siècle, que les Républiques italiennes, les Communes flamandes et les Villes libres du moyen-âge, que les Arabes des l mQ et siècle, et même que les Carthaginois, les Grecs, les Phéniciens et les Egyptiens des siècles antiques. C’est-à-dire qu’à ces époques
si différentes, le commerce se traîna dans la même ornière et se livra à tous les errements du sysiémc mercantile , à toutes les iniquités du système colonial. (1)
La richesse d’une nation se mesure à la quantité de numéraire qu’elle possède. En conséquence, pour conserver et pour augmenter celte quantité, une nation doit rendre le plus possible aux. nations étrangères et leur acheter le moins possible.
Tel est, dans toute sa simplicité, le système mercantile, aussi appelé, depuis Colbert qui lui donna une impulsion nouvelle, Balance du Commerce et môme par quelques publicistes italiens Colbertisme.
Vouioir mettre en sa faveur la Balance du Commerce , dit J B. Say, c’est à dire vouloir.donner des marchandises et se faire payer en or; c’est ne vouloir point de commerce; car le pays avec lequel vous commercez ne peut vous donner en échange que ce qu’il a. Si vous lui demandez exclusivement des métaux précieux, il est fondé à vous en demander aussi et, du moment qu’un prétend
(t) Avec cette seule différence que le système colonial des modernes a été bien plus oppresseur, plus spoliateur, et plus exterminateur que celui des anciens. Voir, pour s’cn convaincre, outre les modernes ouvrages de Wallon et de Schœlcher, VHistoire philosoplque des deux Indes, par l’abbé Raynal.
De nos jours encore, les Américains travaillent au massacre des derniers Indiens, 1’ Angleterre exploite V Inde jusqu’ à l’exterminali-on, et l’Espagne massacre les Cubains avec une férocité digne du 46me siècle.
de part et d’autre à la môme marchandise, 1’ échange de\ient impossible. Si l’accaparement des métaux était exécutable, il ôterait toute possibilité de relations avec la plupart des étals du monde. Lorsqu’un pays vous donne en échange ce qui vous convient, que demandez vous de plus? Que peut l'or davantage? Pourquoi voudriez-vous avoir de l’or, si ce n’est pour acheter ce qui vous convient ?
Un temps viendra où l’on sera bien étonné qu’il ait fallu se donner tant de peine pour prouver la sottise d’un système aussi creux et pour lequel on a livré tant de guerres.
Il est de règle parmi les économistes de réfuter, pour la millième fois, dans tout nouveau livre sur l’économie politique, le système mercantile. Qu’il me soit permis de passer devant cette porte ouverte sans l’enfoncer et de parler de suite des premiers économistes dignes de ce nom.
Les économistes financiers.
Dès le lGme siècle, la Hollande avait donné le jour à une foule d’ouvrages sur le commerce, la navigation et les finances. Plusieurs de ses hommes d’état avaient traité avec éclat ces sujets, où Jean de Witt se distingua particulièrement.
En Angleterre, la question avait fait un pas. Pendant que Thomas Mun, William Pelty, Josiah Child, Davenant, Harrif, Towsend, Steuard, John Bellers M), Hodgskin Anderson, etc. soutenaient contre les mercantilistes de l’ancienne école que le numéraire a pour mesure, non pas la marque conventionnelle arbitraire que lui imprime un monarque, mais sa propre valeur intrinsèque, Vauderlint, Postlwaite (2), Mathew, Decker, Harris, Locke, Hume préconisaient la liberté commerciale.
Mais leurs efforts, dit Mac Culoch, furent vains contre le proteclionisme, parce que leurs connaissances sur la nature des richesses étaient encore assez confuses.... Toutefois, les idées de Loke sur la prééminence du travail dans la production de la richesse sont à la fois originales et exactes.
L’Espague, qui avait été la terre classique du protectionisme, produisit un assez grand nombre d’é-
(1) John Bellers est un économiste du I6mu siècle. Robert Owen l’a souvent cité.
(2) Au I7me siècle on discutait déjà en Angleterre le sort des ouvriers, qui eurent pour défenseurs Vauderlint et Tosiiwail*. Leur principal ennemi fut Tauteur de An Essay on Tra des and Commerce (Essai sur les fabriques et le commerce) qui voulait que la maison de travail fut une maison de terreur où l’on deraii travailler 12 heures, sur 14 de présence. La grande industrie a dépassé dans toute l’Europe occidentale ce sinistre idéal. (Voir Marx, le Capital).
conomistes financiers. Parmi eux, on mentionne honorablement Alvarès Osorio, Martinez de Matta, ülloa et Ustariz, tous partisans à divers degrés du système mercantile , qu'Ustariz préconisait en ces termes en 1740:
11 est nécessaire d’employer avec rigueur tous les moyens qui peuvent nous conduire à vendre aux étranger plus de nos productions qu’ils ne nous vendront des leurs. C’est là le'secret et la seule utilité du commerce.
Puis vinrent, encouragés par Campomanès, (le ministre réformateur de Charles III,) Moncada, Zabala y Annon, Navaretlo, Ward (d’origine hollandaise) et quelques autres.
Ces estimables écrivains ont eu, comme ceux d’Italie, des pensées solides, et ont vérifié des faits importants; ils ont fourni des calculs puissamment é'aborés; mais, faute de pouvoir s’appuyer sur les principes fondamentaux de la science, qui n’étaient pas encore connus ils se sont trompés sur le but et sur les moyens, et à travers bien des inutilités, ils n’ont répandu qu’une lueur incertaine. (José Gueypo, trad. espagnol de J. 13. Say).
En Allemagne, ■ Perchez, (1672) Pfeipfer, Schelestewein avaient propagé le Système mercantile , Semer, Schmalz, Gavard, Mauvillon (1) se tournaient plutôt vers l’agriculture et allaient bientôt devenir les
(!) Mauvillon fils d’un réfugié français, fut le véritable a'ileur de ce gros livre sur la monarchie prussienne, qui fonda la réputation de Mirabeau, l’orateur, commo publicUL* fiuaucier.
disciples .des Pkysiocrates, tandis que Schloezer, Reinhard, Soden, Jakob, se rapprochaient plus de la donnée industrialiste de Gournay, que Smith allait développer avec tant de succès.
Vers la même époque, les économistes danois, Fabricius et Mandix, traitaient la question des monnaies:
Un économiste suisse, chirurgien dans le Royal- Allemand , régiment français, Herrenschwand, écrivait son Traité de Véconomie politique et morale de l'espèce humaine. 11 protestait contre le particularisme naissant et l’égoïsme de Fec. pol., en quoi il fut le précurseur de Romagnosi. Mais, encore imbu de l’idée mercantile, il croyait que les antagonismes qui se manifestaient dans la circulation des marchandises peuvent être conjurés en jetant sur le marché une plus grande masse de numéraire.
La mère des vaillantes et industrieuses républiques du moyen-àge, T Italie, ne s’était pas laissée devaucer dans l’exposé de la science financière.
Gaspare Scaruffi de Naples écrivait, en 1579, ce remarquable traité sur les monnaies, où il protesta énergiquement contre les faux monnayeurs impériaux et royaux, et se déclara partisan de la valeur intrinsèque. Il proposa l’établissement d’une monnaie européenne.
Antonio Serra, (1613) disciple et compagnon de révolte du grand Campanella, écrivit également sur
l’économie politique et mérita que J. B. Say dit de lui : « Serra est le premier qui ait signalé le pouvoir productif de l’industrie. »
Après Scaruffi et Serra, viennent Turbolo, Montanari, Broggia, Belloni, Paganini, Neri. En 1737, Bandini s’éleva avec force contre le Système mercantile , proclamant que la terre était l’unique source de richesse et l’agriculture le seul travail productif. C’était le premier jet de la doctrine que devait plus tard (mais avant la publication du livre de Bandini, qui n’eut lieu qu’en 1775) professer Quesnay et son école.
La France, qui venait de faire avec Law une audacieuse expérience financière, et avait déjà produit Nicole Oresme (1460) Fauteur d’un Traiclé sur l'origine , nalure> droits et mutations des monnayes; Monchrétien de Watteville, (1613) qui le premier écrivit ce nom : Économie politique; Olivier de Serres, Sully, Bodin, Colbert, Vauban, Fénélon, qui, le premier peut être, préconisa (dans le Télémaque) la liberté commerciale; Boisguilbert, disciple de Vauban, et courageux auteur du Factum. La France alors ne manquait pas non plus d’économistes financiers remarquables.
On peut citer: Les frères Duverney, Dubuat, Brun, Bergasse, Mauduit, Mirbeck, O’ Hequerty, (d’origine irlandaise) Hocquart de Courbon, Condillac, ,1e frère
de Mably, l'émule de Locke, en philosophie comme en ec. pol. Mais les plus célèbres restent : Dutot, Forbonnais et Melon.
Melon, ancien secrétaire de Law, et partisan,jusqu’à un certain point, du système mercantile ( 1 ) soutenait, avec la haute approbation de Montesquieu et de Voltaire, que la valeur des monnaies était toute conventionnelle et qu'il dépendait du souverain de la fixer.
Dutot, ancien secrétaire de Law, lui aussi, et Forbonnais réfutèrent victorieusement ce sophisme. Ils démontrèrent que les altérations des monnaies n’étaient que du faux monnayage pur et simple, lequel troublait le commerce et ruinait les particuliers.
Trop de gens étaient intéressés à choisir l’interprétation de Melon pour convenir de sa défaite. Ainsi encouragé, le financier ajouta que les dettes publiques faisaient la prospérité de la nation, que
fl) Jusqu’à ug certain point seulement, et quoi qu’on ait dit, comme le prouvent ces lignes de lui:
« Il semble d’abord que la connaissance des marchandises d’entrée et de sortie doit procurer en même temps la connaissance de l’avantage et du désavantage avec les nations. Mais cette connaissance est imparfaite. On s’est trompé, laut en France qu’ en Angleterre, lorsqu’on a regardé comme un moyen sûr de faire cet examen et de juger de la Balance par le rélevé des registres d’entrée et de sortie. &
c’ était la main gauche donnant (par l’impôt) à la main droite. Celle ci rendait (par la dépense et le luxe) et de cet échange résultait la richesse.
Voltaire mit la chose en vers. (1)
En résumé, des discussions purement monétaires, à côté de quelques aperçus généreux et vrais; (2) de rares lueurs sur la science économique, tel était l’avoir de l’économie politique, au milieu du 18 r «e siècle.
Mais la voix puissante de la réforme économique allait retentir en Europe, mélée au cri de liberté.
(1) . Le luxe enrichit
Uu grand état s’il eu ruine un petit.
Cette splendeur, cetle pompe mondaine D’un règne heureux est la marque certaine.
Le riche est ne pour beaucoup dépenser.
Le pauvre est fait pour beaucoup amasser.
(-) h argent est devenu le bourreau de toute chose. Il déclare la guerre au genre bumaiu. (Coisguilbert).