CHAPITRE II
Lies Physioerates.
Promière école française.
François Quesnay.
François Qnesnay naquit, en 1694, à Mérye, près de Montfort. — L’Amaury, et fut élevé dans une ferme des environs. C'est dans cette vie rustique qu’il se prit d’amour pour les paysans et pour l’agriculture, si négligés l’un et l’autre.
Après avoir été chirurgien à Mantes, il vint à Paris, en 1727, et devint, coup sur coup, grâce â une protection efficace, secrétaire perpétuel de Y académie de chirurgie, chirurgien ordinaire du roi, et professeur aux écoles de chirurgie.
Il étudia encore, et, eu 1744, à l'âge de 50 ans, il fut reçu médeciQ et devint médecin consultant du roi.
Dans cette position, il prit une part active à la querelle entre la Faculté de Medecine et le Collège de Chirurgie , et il écrivit une victorieuse réfutation du Traité des différentes saignées , par Silva. Sa réputation fut faite, et il devint bien en cour.
Ce médecin philosophe habitait au dessus de l'appartement de la Pompadour. Autour de lui, s'agitaient les intrigants, les débauchés, les traitants, les prostituées, les pourvoyeurs du lupanar royal, et toute la bande des affameurs et des tortureurs de peuple. Mais, s'isolant du tourbillon, il vivait sobre, studieux et retiré, méditant, dit E. Daire, sur les droits et les devoirs des gouvernements et des peuples.
Quelquefois, dans sa retraite silencieuse, on entendait des voix graves; c’étaient Diderot, d’ Alembert, Helvétius, ou d’Holbach, qui visitaient le philosophe. D'autres fois, c'était Hume, l’éminent historien anglais. Un jour, Quesnay reçut la visite d’un Anglais aux manières embarrassées, parlant très-mal le français, et qui venait, disait-il, s'instruire auprès du plus illustre représentant* de la science économique. Cet humble visiteur n’était autre qu'Adam Smith, qui n’avait encore publié que la Théorie des
sentiments moraux , et qui était loin de s’attendre à la célébrité universelle qui, le siècle suivant, allait s’attacher à son nom.
La Pompadour venait aussi chez Quesnay. Elle lui dit un jour:
— Pourquoi ôtes vous toujours si embarrassé devant le roi? On dirait que vous avez peur de lui.
— Madame, répondit le paysan dégrossi, quand je suis devant le .roi, je ne pense qu’à une chose: c’est que je suis devant un homme qui pourrait me faire couper le cou ; ça me gêne.
Il jouissait cependant à la cour d’une faveur inaltérable, ne gênant personne et ne demandant rien, (1) Le roi l’appellait son penseur et les courtisans se bornaient à le railler.
Ce petit vieux, à figure de singe, dit, dans ses Mémoires , M. m e d’Hausset, femme de chambre de la Pompadour, vous dit de si drôles do choses, dans un langage qu’on ne comprend pas, qu’il est très-amusant.
(I) Sa famille le tourmentait pour faire donner à son propre fils la place de fermier général.
— Je ne veux pas répondit-il, laisser pénétrer chez moi la tentation de prendre uu intérêt aux gens d’impôt, qni arrêtent les progrès de l’agriculture et dépouillent le peuple. Le bonheur de mes enfants doit être lié à la prospérité publique.
Le langage que ne comprenoit pas cette dame c’ étaient les tâtonnements méthodiques de la science économique.
Quesnay exposa, chose nouvelle dans le monde, une théorie des droits et des devoirs. Puis, il s'attacha à démontrer que la richesse d’une nation n'était pas dans son numéraire; mais dans le sol et le travail agricole. Dominé par son idée exclusive, il alla plus loin et dit que le travail agricole fournissait seul un excédant , un produit net, et que l’industrie n’était que la salariée de V agriculture, ne créant qu’une somme de produits égale à la consommation de ses agents; d’où il lui applique le qualificatif de stérile , par opposition au travail agricole, qu'il appelle productif.
Avant d’aller plus loin, une brève appréciation de la théorie physiocratique sera utile pour Y intelligence de ce qui suivra.
Quesnay, voyant que le travail agricole est aidé, pour ainsi dire, par quelque chose de spécial, la fertilité de la terre, en conclut que cette force productive, don gratuit de la nature, engendre ua excédant , qui revient de droit au propriétaire du sol. D’autre part, comme il croit que le travail, proprement dit, ne fait que suffire à l’entretien de ses agents, il se dit logiquement : l’impôt ûe devant
pas être pris sur le nécessaire d’une nation, sera payé par les propriétaires de la terre, sur l’excédant , ou produit net. Quant à l’industrie, qui ne s’exerce que sur la matière morte et dénuée de force productive, elle ne peut que modifier, ne crée rien, est par conséquent une activité stérile, qui fournit à grand-peine, en services équivalents, la substance que l’agriculture fournit aux travailleurs industriels.
Tout ceci était spécieux du temps de Quesnay ; le travail industriel n’employant que des moyens rudimentaires, semblait peu productif en effet; mais depuis, l’invention des machines, l’application de la division et de la socialité du travail, ont ajouté à la main d’œuvre industrielle un tel ensemble de forces productives que, comparativement, il serait plus vrai de dire que c’est l’agriculiure qui est stérile et l’industrie qui est productive , l’agriculture donnant bien moins d’excédant au propriétaire que l’industrie n’en donne au capitaliste. — Il va sans dird que si on appliquait à l’agriculture toutes les forces productives que la science moderne peut fournir, Yexcédant de cette branche de l’activité humaine décuplerait.
Disons de suite que dans une société bien ordonnée il ne saurait y avoir d 'excédant; l’excédant, ou rente, qu’il ne faut pas confondre avec l’accroissement du capital social, n’est que l'aubaine prélevée
sur le produit du travail par quelqu’un qui n’a pas travaillé (4).
Supposons 100 ouvriers associés; ils produisaient journellement pour 600 fr. de produit. Sur ces 600 fr. ils s’en attribuaient 400, en consacraient 100 aux charges sociales et à l’entretien du capital, et 100 à l’augmentation du capital. Une invention survient qui leur permet de doubler leurs produits;
(1) Quelques économistes ont compris ceci. Sismondi écrit: « A l’encontre des économistes (soutenant que le produit net est la seule partie de la rente financière qui ajoute quelque chose à la richesse nationale) on pourrait soutenir que c’est la seule partie du travail dont la valeur soit purement nominale et n’ait rien de réel; c'est en effet le résultat de l augmentation des p:ic qu'obtient un vendeur en vertu de son privilège, sans que la chose vendue en taille réellement davantage i)
Ferrara : a L’idée du produit brut et du produit net n’ est qo’ une idée relative à une personne, à un lieu, à un temps donnés; mais si on la généralise elle devient absurde. » Romagnosi s’indigne de ce que le bénéfice uet d’un spéculateur a é'é pris eu considération par les économisas. Proudhon est bien plus précis et plus positif quand il dit : « l.e fermage d’une terre, une fois élevé-à sa plus liante puissance, le propriétaire u’en rahat jamais. La cherté des subsistances, la rareté des bras, les inconvénients des saisons, la mortalité même, no le regardent pas. »
« Pourquoi souffrirait-il des malheurs des temps, puisqu'il ne travaille pas ? »
immédiatement, ces ouvriers intelligents se disent : nous pouvons nous donner plus de loisir et nous instruire. La journée est donc diminuée du cinquième; elle produit néanmoins 950 fr., que les associés ne manqueront pas de répartir ainsi: Dépenses personnelles: 500 fr., au lieu de 400; entretien du capital et charges sociales: 150; augmentation du capital: 150; jouissances artistiques: 50.
Ainsi, l’augmentation des forces productives se traduirait par une augmentation d’instruction et de bien être, parmi tous les membresd’une société où l’on ne connaitrait pas la renie .
Supposons au contraire 100 ouvriers employés par un patron. Ils produisent également 600 fr. par jour, dont 300 pour eux, et 300 pour le patron. Une invention permet de doubler la production; les ouvriers ne recevront toujours que 300 fr. 400.au plus; leur journée ne sera pas diminuée de longueur, au contraire, et il arrivera que de l’augmentation de la force productive résultera un engorgement de marchandises et bientôt des chômages; donc, plus les travailleurs produiront, plus leur sort empirera ; mais 1’ excédant , ou rente, aura monté de 300 à 900 fr. On peut fourmuler comme loi que Vexcédant est en raison directe de la subordination et de la misère des producteurs.
Depuis Quesnay, la grande industrie nous a fait voir bien des merveilles de ce genre.
Revenons à notre auteur:
En même temps que l’impôt unique sur le revenu, il réclama la liberté commerciale et l’amélioration du sort des travailleurs.
Qualité rare pour son temps, Quesnay avait un style sobre, concis, axiomatique même; il n'écrivit comme économiste qu’à l’âge de 60 ans. Ses ouvrages, généralement courts, sont peu nombreux: deux articles dans l’Encyclopédie; (Grains et Fermiers) deux brochures: Le Tableau économique et les Maximes économiques ; trois petits volumes: Traité des droits naturels , Dialogue sur le Commerce des grains } Problème économique , et c’est tout.