CHAPITRE XIII
Les éclecôSqwcâ.
SECTION Iere
Henry Store h.
Henri Slorcb, né à Riga, est le plus connu des économistes russes.
Il écrivit son Cours d'économie 'politique en français, dans les premières années de ce siècle et pour la plus grande instruction de ses deux puissants élèves : les grands ducs Nicolas et Michel.
Le livre de l’économiste russe eut d’abord un grand succès et Mac Culoch déclara que c’ était l’ouvrage le plus important qu’eut fourni le continent. J. B. Say,
piqué, releva ce jugement partial avec une grande amertume. Il fit plus, il consentit à orner de notes hostiles une édition de l’œuvre de Storch qui se publiait à Paris, à l’insu de l’auteur.
Storch se plaignit vivement de ce procédé ; mais sans autre résultat que de s’attirer une réplique virulente.
il est certain qu’en donnant ce livre, qui n’était qu’une compilation des œuvres de Smith, de Bentham, de Dumont, de Stewart, de Turgot, deHumeetc, comme supérieur au Traité de J. 13. Say, Mac Culoch avait cédé à sa haine contre la France; mais Say devait-il s’en venger de telle façon? et s’en venger contre Storch, qui n’était pour rien dans l’affaire?
L’auteur russe a une teinte de philanthropie; il débute ainsi :
Jusqu’ ici, Téconomie politique a éié regardée comme la science des richesses; j’ai voulu montrer qu’elle embrasse la prospérité générale, et que la théorie de la civilisation en forme une partie également importante, également liée à la partie essentielle de la science de la notions des valeurs.
Ceci est un peu obscur, mais l’on voit que c’est un retour vers les physiocrates , pour qui l’économie politique est la science du Gouvernement.
L’état, dit plus loin Storch, a pour but le bonheur des sujets,
Nomenclatnrfi des doctrines pi composent la science de l’État
Sciences de P État,
Politique
Sciences soc.
Sc. positives
Se divise en trois
Source de
Droit public
objets; la consti¬
laquelle la
positif.
tution de l’Étal,
politique tire
sa sécurité exté¬
ses principes.
Droit des gens
rieure, sa sécurité intérieure (y com¬
Droit public universel.
positif. '
pris h prospérité)
Droit des gens
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universel.
positif.
Statis¬
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Droit pri\é
Politique exté¬
universel.
Législation
tique
rieure.
Économie
économique
Politique inté¬
politique.
rieure (2j.
et financière.,
(1) Science de la législation civ
ile et pénale.
(2) Science de la législation économique et financière.
Nous venons à la vie susceptibles de peines et de plaisirs; nous évitons les unes et recherchons les autres; de là, dérivent nos besoins , qui sont physiques ei moraux. Les besoins , poussent au travail cl rendent nécessaires P étal de société.
Notre jugement prononce snr l'utilité des choses, en constitue la valeur, en forme des biens.
Ils y a les biens extérieurs: richesses, et les biens intérieurs: civilisation ou valeur morale. (1)
Le travail n'est f as la* source de la valeur des richesses (comme l’a cru Smulp), il en est seulement la mesure; car la nature aussi coopère à la production des valeurs.
La production est matérielle ou immatérielle, selon que les causes de production s’appliquent à la matière ou à l'homme.
La d*vision du travail , malgré ses avantages, ne peut pas aller à 1’ infini ; elle est limitée par l'extension du marché. (2)
Les producteurs se divisent en 4 classes : Travailleurs industriels , Capitalistes , Propriétaires el Salariés.
Les trois premières se partagent les produits annuels; mais comme chacune a besoin d’autres produits, elles échangent les leurs contre d’autres, ou contre des services.
(t’est en échange de services que les salariés reçoivent l’argent nécessaire à leur subsistance....
Le travail de l’homme libre est plus avantageux que le travail de 1’ esclave. (3)
(!) Les biens intérieurs, équivalent de ce que Say a nommé les produits immatériels.
(2) Slorch. pas plus qu’aucun économiste, ne peut se figurer que l'accroissement de la force productive du travail devrait; les besoins de la consommation étant satisfaits, procurer des loisirs aux travailleurs.
(3) Ceci était une invite à Nicolas, pour qu’il abolit le. servage en Iiusde. L'auguste élève uc cessa de faire la sourde oreille 1 2 3 , à ce sujet.
Mélange de physiocratie, de mercantilisme et d'économie politique orthodoxe, teintée d’un peu de philanthropie, la donnée de Slorch fut appelée écclectique à juste litre. (1)
A cet ordre d’idées, appartiennent, en général, tous les économistes de l’école allemande, qui ne se distinguent des orthodoxes anglo-français, que par des vues moins libre-échangistes; par leur croyance en l’efficacité de 1’ ingérence gouvernementale et par un plus grand souci pour l’agriculture.
Pour les économistes allemands, comme pour les physiocrates, comme pour Slorch, l’économie politique est une science de gouvernement.
Peut-être est-ce à cause de ces divergences que les orthodoxes, dispensateurs de la publicité économique, ont ourdi contre les économistes allemands une sorte de conspiration du silence.
Eu effet, ces économistes ont été trés-peu traduits, et les comptes-rendus qui mentionnent leurs travaux sont raies, en dehors de l’Allemagne. (2)
(1) La Russie a compté plusieurs économistes depuis Slorch, el notamment Boutowski, Wolkoff, Golovine, tous ont suivit le couraDl éclectique.
(2) Depuis 1871, ii r/cu est plus de même; on ne parle que des économistes prermaniques : les Allemands sont viclorieuxe et l'jpinion publique se livre toujours aux loris.
Leur nombre est grand pourtant : Rau, Zachariæ, Woss, Rækh, Weber, Prelitz, Jakob, Cancrin, WalIgralT, List, Heeren, Schérer, Buebkolz, Malchus, Jung (ancien ouvrier devenu professeur d'économie politique à Heidelberg). Cari, Asher, Pritwilz, Weinhold, (ce malthusien convaincu, qui proposa la castration d’une partie des enfants du peuple, pour éviter V excès de population). Hudlerj Prince-Smith, Herman, Soden, Roscher, Jules Faacber, Joulïroy, Lipke etc. elc.
Les plus connus sont Rau, List et Roscher. Rau définit l’économie politique : la science qui a pour but de nous procurer les biens matériels' c’est plus large que science des richesses ou science des ruleurs.
Th. Fix, économiste suisse, analyse ainsi l’œuvre capitale de Rau:
Le premier volume de cet important ouvrage confient l’économie politique proprement dite, ou la théorie des richesses; le second, la science administrative; le troisième la science financière.
Les doctrines de Smith cl de Sny forment la base du livre. L’auleur a néanmoins éclairé plusieurs points que les deux célèbres économistes n'avaient pas suffiraient approfondis.
On remarque surtout, dans le troisième volume, qui renferme la science financière, une foule dénotions neuves sur P impôt cl des vues pratiques, qu'on ne renconire pas ordinairement dans les ouvrages de ce genre. (Th Fix )
Herman et Roscher, dit Richelot, sont, comme Rossi fl Macleod, pour une protection intelligente et modérée. C’est Frédéric List (auteur du Système national.) (Qui a jété sur ce point le plus d’éclat. Nul n’a retracé 3vec plus d’éloquence les avantages de la liberté du commerce; mais nul n’a plus et mieux fait ressortir l’utilité d’une protection appliquée avec discernement, en \ne de l’éducation industrielle d’un pays convenablement préparé. Il a appuyé sur cet argument irréfragable que si par elle ou perd les valeurs d'échange, on gaync des forces productives , et que l'accroissement des forces •productives importe plus que la masse des valeurs.
A cet argument, d'une portée réelle, les libre-échangistes purs, qui ont pour spécialité de sacrifier les producteurs aux produits, tout en se disant démocrates, n’ont guère répondu que par des diatribes, ou des dithyrambes fort-beaux, au point de vue de la forme.
Rossi, de Tracy,
H Passy, Michel Chevalier.
Peîegrino Rossi naquit près de Bologne. Il quitta sa patrie pour la Suisse, où il devint député, chef d’un groupe parlementaire et homme d’État influent; mais son ambition était plus vaste, et bientôt nous
le trouvons à Paris, dans la chaire de J. B. Say, au Collège de France, et, de plus, grand officier de la légion d’honneur et membre de la Chambre des pairs. 11 ne s’arrête pas en si beau chemin. En 1844, il est ministre plénipotentiaire du gouvernement français, auprès du pape Grégoire XVI qui massacrait ses sujets avec un sans gêne un peu trop papal. Pendant que Rossi s’efforcait de faire entendre quelques conseils de modération., Grégoire mourut et fut remplacé par Pie IX dont 1’ économiste devint le premier ministre,
L)aus celte nouvelle dignité, Rossi se montra libérai, il fit décréter l’amnistie et promettre quelques réformes.
C’était trop ou trop peu , dans l’état des esprits; le ministre du juste milieu avait mécontenté tout le monde, à Rome; un jour, en descendant de voiture, il est assassiné.
Ce fut dans toute l’Europe libérale un cri de réprobation unanime contre l’assassin, de glorification pour la victime, et d’adulation pour le pape (1) En attendant, les réformes promises par Rossi furent ajournées.
(I) » Le slylel d*: Jergo (l’assassin de Rossi ) a atteint le cœur de Pie IX ce Messie inespéré de la civilisation moderne * Joseph Garnier doit bicu regretter celle phrase élogieuse , maintenant que l->s événements l’ont éclairé sur le caractère de P infaillible auteur du Syllabus.
Mais quelle-est l’œuvre de celte homme, dont la dislinée fut si étrange?
Il n’a pas écrit de traité; il n'a fait que profesfesser, et c’est sur son Cours au Collège de France, soigneusement recueilli par Porée, son disciple, que nous pouvons l'apprécier.
Il faut le dire de suite, Rossi n'a apporté à l’économie politique que son talent de parole, et ses admirateurs même, Mignet et Ferrara par exemple, reconnaissent qu’ il n’a rien ajouté A la science économique.
Il traita, disent-ils, la théorie de la valeur comme Smith , la renie comme Rirardo , les débouchés comme Say, la population comme Mallhus, et le capital comme tous ces grands maîtres.
Où Rossi pèche contre l'orthodoxie, c’est quand il dit :
Il y a une économie politique rationnelle qui est la source de la science, qui cherche le caractère, les causes les mouvements de la richesse, en se fondant sur les faits généraux et constants de la nature humaine et du monde extérieur.
Il y a une économie politique appliquée , par laquelle la science e<l prise comme moyen et dont les principes mi modifiables , selon les variations de temps, d'espace ou de nationalité.
Cette petite concession au progrès, indigna Louis Reybaud, indigna Ferrara ; et Coquelin, non moiDS indigné, s'écria à celte occasion :
Tout est absola dans les vérités de la science: elles «ont vraies ou fausses ; il n’v a pas de terme moyen.
A l’encontre de M. Coquelin, la science et la philosophie modernes disent: Il n’y a rien d’absolu; la vérité elle même est relative et progressive.
Cependant Rossi n’avait pas mérité tant de haine; car il n’allait pas bien loin:
L’économie politique est la science de la richesse et rien autre.... L’économiste accepte les faits comme ils
sont. Ouvriers, qu’ êtes-vous à côté d’une machine?
ce qu’ est le piéton le plus vigoureux piéton, à côté d’une locomotive.
Le travailleur doit être libre; rien de plus, rien de moins.
Les uns l’irritent, en lui otanl l’espérance d’un meilleur avenir, les autres l’excitent au désordre par de séduisantes théories.
Enfin, il y a des hommes plus humain et plus sages, qui ne parlent au travailleur, ni de droits chimériques, ni d’une nécessité fatale, qui, heureusement n’existe pas; mais ils n’osent pas lui dire toute la vérité.
Oui, les salaires peuvent dépasser le strict nécessairel
Oui, les épargnes sont possibles aux travailleurs ! Et la plus grande partie de leur misère vient de leur inconduite 1.
Ces pensionnaires de l’état qui ont trente ou 40,000 fr. de traitements ne doutent jamais de rien.
Si les crises industrielles jettent sur le pavé des centaines de milliers d’hommes, qui vont dépérir de faim, selon l’expression de Say et de Ricardo; si;
par la loi de Yoffre et de la demande , le capital, armé de pied en cap de ses machines et de ses produits accumulés, impose ses conditions à l’ouvrier affamé, et si, par conséquent, les prolétaires traînent une vie d’exténuation et de misère, la faute en est à leur inconduite !
Destult de Tracy, plus métaphysicien qu’ économiste, c’est borné à chercher les bases métaphysiques de l’économie politique. C’est un système d’affirmations successives, réliées entre elles par une logique sèche et dépourvue de bases positives,
De la volonté ou faculté de vouloir, naissent les idées de personnalité, et de propriété, tous nos besoins et tons nos moyens. De cette faculté naissent encore les idées de richesse et de pauvreté, enfin les idées de droits et de devoirs.
La fréquente opposition d’intérêts parmi nous, et l’inégalité des moyens sont des conséquences de notre nature, comme la souffrance et la mort.
Je ne comprends pas qu’il y ait des personnes assez barbares pour dire que c’est là un bien; mais je ne comprends pas non pins qu’il y en ait d’autres assez aveugles pour dire que c’est là un mal évitable. Je pense que ce mal est nécessaire el qiïil faut s'y soumettre.
Touchante résignation! il est vrai que Deslutt do Tracy avait dîné. Il ajoute pourtant :
Les lois devraient tendre à protéger le faible, tandis que, trop souvent, elles inclinent à favoriser le
fort.
Mais plus loin :
Le commerce esl tou le la société, el le travail toute la richesse.
Si le travail est toute la richesse, comment se fait-il que ce soient justement les oisifs qui possèdent les biens de ce monde?
Notre unique devoir, reprend l'économiste métaphysicien, esl d’accroilre la puissance de nos moyens^ et «J'en bien user; c’est-à-dire d’en user de manière à ne la gêner, ni la restreindre.
En d’autre termes, l’homme n’a de devoir qu’envers lui même. C’est l’égoïsme économiste dans toute sa beauté.
Ilyppolile Pctssy , lieutenant de cavalerie, ministre du commerce en 1836, ministre des finances en 1839, pair de France en 1844, membre de la Constituante en 1848, de la Législative en 1849, de nouveau ministre des Finances du second Bonaparte en 1848*49-
Un homme si obstinément officiel, ne pourait qu’être conservateur. Il a écrit uu livre intitulé: De l'aristocratie dans ses rapports avec les progrès de la civilisation. Ou devine la conclusion de fauteur.
Parmi les faits dont la constance et l'universalité attestent le caractère providentiel, nul n’est plus distinct que les inégalités des richesses. Jamais en aucun lieu, à aucune époque, les hommes n’ont eu le même partage des biens de ce motidc »...
D’où découle naturellement la légitimité et l’inéxitabilité des grosses fortunes et des grandes misères. Au commencement de ce siècle, en aucun lieu , en aucun temps , ou n’avait vu de chemin de fer, ni de métiers mûs par la vapeur, ni de télégraphe électrique; ces inventions n’en fonctionnent pourtant pas plus mal aujourd’hui.
La propriété territoriale n’est que l’une de3 formes sous lesquelles se réalise Pinéjalilc des conditions, qui née avec les sociétés elles mêmes, durera assurémeut autant qu’elles.
On ne sait pas.... M. Passy, ne dit-il pas luimême :
Plus la science multipliera ses conquêtes, plus croîtra le nombre des hommes appelés aux jouissances des richesses; plus s’amoindriront les souffrances de ceux qui ne parviendront pas à les obtenir.
Nous marcherions donc à l’égalité?
Léonce de Lavergne :
Je ne crois pas que l’extinction progressive de la misère soit un problème insoluble; mais ce qu’on appelle aujourdhui, par un singulier abus de roots, socialisme, et en général tous les systèmes qui ne tiennent pas suffisamment compte des nécessités de la production (l) sont les principaux obstacles à la solution. Elle est toute entière dans la combinaison de ces deux moyens, qui au fond n’eu faut qu’un : accélérer l’esprit dç production, développer l’esprit de prévoyance; elle n est pas ailleurs.
(I) Dire que le socialisme ne tient pas compté des nécessités de la production, qu’il veut décupler, c est raide.
Encore un fois, il ne s'agit pas seulement de beaucoup produire , souvent la production excessive, par les engorgements et les crises qu'elle engendre est fautrice de misère ; il s'agit surtout de bien répartir.
Un philanthrope fantasque fit un jour une distribution de vêtements à une bande d’enfants nus; il distribua au hasard, en donnant trois à quelques uns, deux à-d’autres, un à la moitié de ceux qui restaient ; un grand nombre d’enfants n’eurent rien.
Ils en plaignirent.
— Mes enfants, répondit le philanthrope, soyez toujours convenablement habillés et soyez prévoyants.
— Mais Mr. nous n'avons rien, si ceux qui ont trois habits, sans les avoir plus mérités que nous nous en donnaienl-un , alors...
— Taisez-vous ! vous êtes des perturbateurs.
Michel Chevalier est un enfant gâté de la nature et de la fortune; il ne lui a manqué que du cœur et du caractère pour faire de bonnes et grandes choses ; il a préfère les gros honoraires et les hautes dignités. #
Ne à Limoges, en 1806, Michel Chevalier; que son esprit aventureux poussait aux idées nouvelles, s enrôla dans la phalange St. Simonienne, fît partie de la famille de Ménilmontant et fut condanné à un
an de prison, en 1832, pour avoir, disent les juges, signé des articles où les bases de l'ordre et des mœurs étaient sapées.
Il fut gracié et publiason système méditerrannêen, programme de paix et de travail, où il poussait à à la construction d’un vaste réseau de chemins de fer, quand les premiers essais étaient à peine tentés en Angleterre. Mais sa célébrité date des Lettres , qu’ il écrivit d’Amérique au Journal des Débats et qui eurent un succès prodigieux.
Humboldt, peu prodigue d’éloges, appela ces Lettres: Un traité sur la civilisation des peuples occidentaux.
Comme moyen de progrès, Michel Chevalier demandait :