CHAPITRE XIV
L’École Américaine.
Carey, Bastiat.
La première école italienne et la deuxième école française, avaient préconisé de généreuses réformes, l’école germano-italique contemporaine réclame l’intervenlion de l’état en faveur des travailleurs; l’école anglaise a répété sur tous les tons que la société actuelle est éternelle, qu'elle peut-être mauvaise, mais qu’elle est immodifiable; 1 ’école américaine ou harmoniste , c’est à dire Carey, Bastiat et leur disciples ont voulu nous prouver que la société actuelle était bonne et avait en elle d’inépuisables forces de perfectionnement.
H. C. Carey, célèbre économiste américain, d’origine irlandaise, en ce moment libraire-éditeur a Philadelphie, doit être considéré comme le chef de la donnée harmoniste.
Dans ses nombreux et importants ouvrages, Carey appelle 1*économie politique la science sociale, ou science des lois qui régissent V homme dans ses efforts , pour s’assurer à lui même le plus haut degré d’individualité et le plus grand pouvoir d’association avec ses semblables.
Notre auteur a résumé lui-méme la série de ses démonstrations:
J’ai démontré que : ,
1) La valeur des terres est dûe aux travaux de l'homme, appliqués au développement des pouvoirs du sol et à la création des marchés, routes et canaux, fabriques, églises, écoles, etc.
2) Plus cette application est grande, plus il y a tendance à l’augmentation des produits du travail et de la valeur du sol accompagnés toujours d’une augmentation semblable, dans la quantité des produits qu’on peut demander comme rente.
3) Plus s’accroît ainsi le produit total de la terre, plus il y a tendance à une diminution de la portion du propriétaire, à une augmentation de celle du travailleur; à une égalité de conditions dans la vie sociale.
4) Les mêmes lois régissent la répartition des produits du travail industriel.
5; Il y a, entre les capitalistes de toute espèce et les travailleurs, une harmonie parfaite, à l'égard de leur intérêts véritables et permanents.
Carey dit ailleurs:
L’ utilité est la mesure du pouvoir de la nature sur 1’ homme; la valeur est la mesure du pouvoir du l'homme sur la nature.
La valeur seule esl échangeable, les utilités doivent être gratuites (i).
Avant de discuter cette doctrine, disons quelques mots des hommes qui Pont formulée ou propagée.
Le premier en date est Rae économiste canadien.
Il démontra, avant Carey, et bien avant Bastiat, que la valeur ne représente sur le marché que ses frais de reproduction et que 1’ utilité renfermée dans la valeur doit être gratuite. Mais là s’ arrête la conformité. John Rae reproche vivement et justement, à Smith d’avoir affirmé que Y intérêt général resuite de la libre lutte des intérêts individuels et antagonistes. Cette critique tombe en plein sur Yhar monisme.
Peshine-Smith prit pour épigraphe de son Manuel d ’ économie politique ces paroles d’Auguste Comte:
L’étude de la nature doit être conçue comme destinée à fournir la véritable base rationnelle de l’action de l’homme sur la nature, puisque la connaissance des lois et phénomènes, dont P invariable résultat est de nous faire prévoir, peut seule évidemment nous conduire, dans la vie active, à les modifier à notre avantage les uns par les auires.
(i) Pour que les utilités soient gratuites, ne faut-il pai qu’elles soient le patrimoine commun de tous les hommes? Mais alors l’idéal formulé par les harmonistes ne peut être réalisé que par le collectivisme?.... Ce u’est pourtant pas ce que pensent, et tant s’en faut, Carey et Bastiat.
En nn mot, de la science , la précision; de la prèvi - «ion , l’action.
Tel est, dit l’économiste américain, la très-simple formule qui exprime d’une manière exacte les relations générales de la science cl de l’art.
En conséquence, rechercher les lois qui expliquent comment l’homme acquiert parl’association un ample pouvoir sur la matière, dans toutes ses formes , et développe, en vertu de ce pouvoir, ses facultés intellectuelles, physiques et morales, tel est 1* objet de l’éconornie politique.
Peshine-Smith conclut en disant que la connaissance des lois physiques de la nature et un travail social, intelligent, conduisent à l'harmonie des intétêts et à la plus grande expansion de l’être humain.
Hae, Carey et Péshine-Smilh sont les principaux représentants de ce qu’on a appelé Vécole américaine.
En général, tous les économistes américains sont protectionnistes, ce qui a fait que les anglo-français, presque tous libre échangistes, les ont tenu un peu à l’écart.
Le plus célèbre des harmonistes devait être non pas Carey qui formula la doctrine, mais Frédéric Bastiat, né à Bayonne, en 1801, l’un des plus remuants pubblicistos de l’économie politique.
Libéral à outrance, et doué, en même temps, de quelques instincts démocratiques gâtés par la tournure baroque et sophistique de son esprit, Bastiat
ne se contenta pas de glorifier la liberté politique et industrielle pour elle mémo comme J. B. Say, Ch. Comte, Ch. Dunoyer, H. Passy, J. Garnier etc. il affirma que la liberté, dans Tétât actuel, était harmonique et conduisait, par sa propre vertu, l'humanité à une égalité croissante. En un mot, que les intérêts étaient harmoniques et qu’il n’y avait qu'à les laisser agir pour que la paix sociale en résultât.
En conséquence, il s’éleva de toute sa force contre les interventionnistes d’où qu’ ils vinsent, protectionnistes ou socialistes , et il épuisa contre eux tout ce que son esprit, bizarre plutôt qu’ original, mais servi par un style brillant, put lui fournir d’arguments, fondés ou non.
On sait que tous les économistes ont usé, avec plus ou moins d’à propos; de l’historiette et delà robinsonade; Basliat éleva l’apologue à la hauteur d’un procédé de discussion.
Ayant à justifier l’intérêt du capital, il suppose Pierre ou Jacques qui vient de faire une scie ou un rabot et qui loue cet instrument pour en recevoir une juste rémunération.
Outre que comparaison n'est pas raison , n'est-il pas absurde de supposer, d’abord que Pierre' a pu faire une scie tout seul, et que Jacques est capable de faire tout seul un rabot? Pour les 19 ving-
tièmes la scis et 16 rabot sont le produit do l évolution scientifique et industrielle, cest à dire, du travail collectif des générations passées. Et enfin quel outillage devrait posséder un seul homme pour faire une scie ou un rabot? En tout état de cause, il ne pourrait à lui tout seul tirer le minéral de la terre, le fondre, le puddler, le laminer, le polir, etc. Pierre ou Jacques ont pu aider à faire une scie ou un rabot ; ils ont le droit d’échanger le travail qu’ils ont mis là contre une valeur équivalente. Mais cet échange ne saurait constituer uue rente, par la simple raison que par l’échange, daDS une société bien ordonnée, on donne autant que Ton reçoit et vice versa , parce que le travail étant la source de toute valeur, chacun ne peut échanger, contre des valeurs équivalentes que les valeurs qu’il a produites et ne peut pas faire de profits.
Pour prouver aux déshérités qu’ils n’ont rien à réclamer, Dasliat leur dit :
Ah 1 vous vous plaignez de la société et de F infâme capital, eh 1 bien, sortez de la société, allez vous-en dans quelque forêt vierge, ou dans quelques désert; le capital ne vous opprimera plus, et nous verrons comment vous vous en tirerez ;
Pardon, ô économiste, que diriez-vous d’un frère qui ayant pris pour sa part les neuf dixièmes de l’héritage paternel, et réduit ses frères au rôle de
domestiques maltraités, leur dirait, en réponse à leurs réclamations :
— Ah! vous n’ôtes pas contents, ingrats! je vous nourris et vous réclamez! eh bien! sortez d’ici! allez parmi les étrangers! et nous venons comment vous vous en tirerez.
Pourtant, Eu 1848, ces apologues faisaient pâmer d’aise les conservateurs.
Ecoutons encore l’auteur des Sophismes économiques :
M. de Monlalemberl, s’appropriant la pensée d'une proclamation de M. Carlier, disait : — Il faut faire au socialisme la guerre qui est compatible avec la loi, l’honneur et la justice.
Vous voulez imposer au socialisme la loi ? Mais le socialisme invoque la loi; il n'aspire pas à U spoliation extra-légale, mais â la spoliation légale. Une fuis qu’il aura pu faire des lois pour lui, comment pourrez vous les tourner contre lui?
Il faut absolument que celte question de spoliation se vide.
Que le petit nombre spolie le grand nombre.
Que tout le monde spolie tout le monde (?)
Que personne ne spolie personne.
Spoliation partielle , c’est le système qui a prévalu, quand l’électorat était partiel.
Spoliation universelle c’est le système dont nous avons été menacés, quand l’électorat est devenu universel; la masse ayant conçu 1’ idée de légiférer sur les principes des législateurs qui l’ont précédée.
Absence de spoliation c’est le principe de paix , de Habilité, de conciliation et de bon sens.
La loi c’est la force commune organisée pour faire obstacle à P injustice ; elle doit s’en tenir à celle attribution; et, pour abréger, la loi c’est la justice (1). -O