CHAPITRE XXTX
Procès intentés par V Inquisition contre des pr-élats et des docteurs espagnols du Concile de Trente*
Prêtais^
I. Le zèle des inquisiteurs généraux Yaldés, Espînosa et de leurs successeurs 5 ne se borna pas, sous 1« règne de Philippe II , à poursuivre les luthériens qui s'annonçaient comme tels dans leurs conversations^ dans leurs écrits et sur leurs chaires. Fiers du pouvoir extraordinaire que Paul IV leur avait accordé 9 ils voulurent s'immortaliser en entreprenant de renverser les cèdres du Liban , jugeant sans doute les roseaux y de la vallée indignes de leurs coups. Les grands hommes qui par leurs vertus éminentes et leurs profondes connaissances en théologie , avaient acquis rhonneur d'être appelés les pères de la foi et les docteurs de la loi dans le Concile de Trente 9 contre les opinions des luthériens 5 se virent censurés et pour- ^ suivis comme suspects de professer et de soutenir dans leurame ces mêmes opinions qu'ils combattaient avec
tant de vigueur dans leurs écrits et par leurs discours.
Les auteurs de cette persécution, où l'on ne retnarque pas moins d'orgueil que d'adresse , furent des hommes qui pour n'avoir pas tant étudié l'Ëcriture-Sainte qu* les vénérables défenseurs * de la vérité , ni assez d* talent pour les combattre, blasphémaient ce qu'ils
ignoraient 9 suivant Texpression de S. Paul. L'iiistoîrd du seizième siècle a conservé les noms du grand nombre d'tHêques et de docteurs théologiens du royaume iI*E^ap::ie qui assistèrent au Concile de Trente, et qui tirent tant d'honneur à leur pays par leur zèle pour la foi et par Tétendae de leur doctrine^ Mais leurs vertus et leurs lumières n'imposèrent pas au Salnt-Onice) qui osa entreprendre secrètement dans les ténèbres de ses arcliîves le procès de ces hérosde la n^ii^ion et de leur patrie, pour les faire soufFrif dans leurs personnes et détriûre^ s'il était possible ^ leur ém inente réputation.
II. Huijt prélats vénérables et neuf docteurs en théologie de ceux que l'Espagne avait envoyés à Trente, furent mis en jugement par Tlnquisition de leur pays. Par un concours de circonstances particulières, bien plus- quo par la volonté expresse des inquisiteurs, quelques-unes de ces affaires furent ar-^ rétées -avant qu'il eût été fait aucune entreprise violente et scandaleuse contre la liberté de ces théologiens ; mais cette circonstance ne doit nullement affaiblir le jugement sévère qu'il faut porter d'un tribunal dans lequel fermentent, à l'abri du secret, tous les germes de l'envie, de la hardiesse et de la persécution, et qui n'eût rien osé entreprendre si les procès eussent été communiqués pour l'intérêt des accusés , ainsi nue Dieu et la raison naturelle en font une loi aux hommes. Je vais présenter quelques détails sur ces victimes de l'Inquisition^ et sur leurs procès.
lïl. Je devrais placer ici l'affaire de Carranza de Mîranda, archevt^que de Tolède et primat des Espagnes; mais l'importance et Tinlérét q'jo présealé
•on procès 9 m^oblige d'en faire Irois chapitres particuliers. Je vais -parler des autres.
IV.D. Pierre Gnerrero,né àLeza-de-rio-Leza dans la Rioxa, archevêque de Grenade, l'un des prélats qui eurent le plus de crédit et d'influence dans le Concile de Trente > par leur savoir, leur vertu , leur zèle et leur probité, fut mis en jugement par l'Inquisition di Yalladolid, pour l'opinion qu'il avait exprimée en i558, en faveur du catéchisme do D. Barlhélemi Carranzà, et pour les lettres qu'il lui avait écrites, notamment celles du i"- février €t diu i" août iSoq. On savait aussi qu'il avait voté pour lui dans la commission du Concile de Trente, chargée de l'examen de son livre; ainsi que dans la congrégation partîculièie de la même assemblée qui approuva sa conduite ie a juin i565. Guerrcro conjura l'orage en rétractant le jugement qu'il avait porté de .Carranza , lorsqu'il eut connu les dispositions de Philrppe à cet égard. Sa rétractation eut lieu le 5o mars lôyZj* Il la lit en élablfssant un nouveau jugement opposé au premier, persuadé qu'on l'enverrait à Rome, comme cela arriva en cflc.% afm d'envenimer l'affaire de Carranza, ce qui est constaté par une lettre du Conseil de. l'Inquisition à Philippe II , dans laquelle il annonce à ce prince que les censures que Sa Majesté à ordonné de demander à l'archevêque de Grenade ont été préparées, et qu'il est urgent de les envoyer à Rome, parce qu'il est à craindre que V affaire né soit hientot jugée ; que le procès marcJie vite (i) , à cause de {'activité
(i) La procédure commença en i558 ; îl s'était déjà écoulé plus de quinze ans, et le Conseil de Tlnquisitijon disait que le procès marchait vite. Que Ton juge d'aprcs cela, combien les dispositions du Conseil étaieiil pures et impartiales.
i/u^on y met, tt quHi est très-important (Vy faite parvenir cette pièce, à cause du grand cas qu* ôtk fait à Rome de l'opinion de V archevêque de Gré* nade*
y < Il serait difficile de se faire une juste idée de la nature des intrigues et du nombre de ressorts qu^il fallut employer pour obtenir de Guerréro un jugement si contraire à celui qu*il avait porté. Le cardinal Quiroga, inquisîteiA' général 9 envoya des commis-^ saires et des conseillers de Tlnquisition avec des lettres du -roi, en même temps qu'il demandait à Rome la suspension du procès 9 jusqu'à ce que le Conseil de la Suprême j devenu partie plaignante contre Carranza> fût en état de présenter de nouvelles censures contraires aux premières y et qui étaient données par des personnes si savantes et si respectai les qu'on ne doutait point qti'eiies ne fussent approuvées par Sa Sainteté, surtout celles des homtnes qui avaient sigiié un jugement favorable dans un autre temps^ pour n'avoir pas examiné V ouvrage avec a^ssez de soin , à causse de (a haute opinion qu'on avait de Vauteur. Le pape ordonna, par un bref particulier , que les premiers censeurs qui avaient été favorables au catéchisme, Texaminerak^nt de nouveau, qu'ils en feraient la censure, et exposeraient ensuite leur opinion sur quelques autres ouvrages inédits qu'on avait présentés comme étant de Carranza. L'arrivée du bref de Rome fit naîtï-e une nouvelle intrigue de Cour* Le cardinal Quiroga qui s'entendait avec le roi , dépécha en toute hdte des gens de confiance à l'archevêque de Grenade, pour l'engager à renouveler sa censure, satis annoncer qu'il {'avait déjà fait, pour se conformer aux intentio^u du roi; m,aii
reniement gu^il exécutait dans cette circonstance i'ordi'c de Sa Sainteté, Cette intrigue est prouvée par riiistructîon secrète que Quirogd remit à ses com- Xnissàires. Il faut avouer que la conduite de l'archevêque de Grenade fait peu d'honneur à sa niéuioire; mais on ne doit pas oublier combien la politique de Philippe II rendait ce prince redoutable ; on doit aussi considérer l'âge avancé de Guerrero et ce qui arriva • au vénérable évèque de Cordoue > Osiusy avec Tempereur Constance.
VI. D. François Blaoco , né à Capillas dans rêvê- . ché de Léon , avait été. évêque d'Orense et de Malaga, lorsqu'il fut mis en Jugement comme suspect de luthéranisme^ pour les mêmes motifs que Guerrero. Son procès commença à Valladolid : la pièce qui servit à le faire accuser , fut la décision qu'il avait portée en i558 en faveur de l'ouvrage composé et publié par Carranzà , sons le titre de : Commentaires sur le Catéchisme de la doctrine chrétienne ; d'autres pièces de ce procès consistaient en deux lettres écrites par Blanco à l'archevêque, le 5 avril et le ^ juillet i558, dans lesquelles il confirmait la censure qu'il avait faite de l'ouvrage; et enfin dans les déclarations de quelques prisonniers de • l'Inquisition de Valladolid, arrêtés comme luthériens, et qui citaient -Blanco comme un des apologistes de la doctrine du catéchisme., L'arres^ tation de Çarranza inspira tant de crainte à Blanco , qu'il écrivit sans perdre de temps à l'inquisiteur-général , et lui envoya quelques autres ouv^ges inédits composés par rarchevêq;ue de Tolède. Il reçut l'ordre de se rendre à Valladolid , où il entra dans 1« couvent des auguslins: il fit ses déclarations le i4 septembie et le i3 octobre i559, reconnut deux de ses
approbations, mais protesta quUl ne consentirait paf. à les ratifier sans un nouvel examen, parce qu*il les avait données sans v avoir bien réfléchi , et seulement parce que la réputation de Carranza lai avait' imposé. On ne peut lire ses déclarations et les lettre qu'il écrivit à Tinquisiteur- général , sans découvrir l'extrême frayeur dont il était pénétré; il eut recour» pour se tirer d'embarras aux moyens employés par rai'chevéque de Grenade, dont l'exemple et l'ordre du roi , appuyés par le brei du pape , le délei-minèrent à signer des censures contre le catéchisme et les autres ouvrages de Carranza, le 23 avril 1674, à Malaga, où il était évêque , et le 29 octobre de la même année 5 presqu'au moment où il venait d'être nommé à l'archevêché^ de Santiago. Ce prélat mourut le 20 avril i58i , après avuir composé diflTérens ouvrages dont Nicolas Antonio fait mention dans sa bibliothèque.
VII. D. François Delgado > né à Villa do Pun , dans la Rioxa , fondateur du majorât des comtes de Berberana , d'abord évêque de Lugo , et ensuite de Jaen, l'un d* pères du concile de Trente, commeles trois dont je viens de parler, éprouva le même sort pour avoir partagé leur sentiment sur le catéchisme de Carranza, et écrit des. lettres d'approbation. Il évita le jugement dont il était menacé en se rétractant et en signant, le 8 juin 1674 ?. de nouvelles censures contraires aux premières. (]e prélat , et lesdeux archevêques de Grenade et de Santiago, poussèrent le* choses si loin , qu'ils qualifièrent de formellement hérétiques soixante - douze -propositions; et de^ix cent cinquante-huit autres , voisiiiea de l'hérésie,, «u sentant l'hérésie : elles étaient tirées de di- . vers ouvrages de Carranza qu'on leur avait donnés k
censurer. Ilâ notèrent en môme temps rarclievèqtie de Tolède comme fortement suspect d'hérésie j et alléguèrent, pour se justifier /l'avoir approuvé son catéchisme en 1 558 , qu'ils n'avaient pas encore lu les autres ouvrages inédits de ce prélat, et qu'ils avaient attaché un sens catholique à toutes les expressions qui ' le permettaient, sur la bonne opinion qu'il avait donnée de sa vertu et de son zèle pour la religion catholique. J'ai vu dahs le procès original de Carranza les intrigues de la Cour de Madrid, dont tous les fils étaient ' entre les mains du Conseil de la Suprême et de quelques autres personnes qui agissaient à Rome au nom de Philippe II et de l'inquisiteur généra!. J'excuse la faiblesse des trois prélats qui craignirent d'avoir le sort du malheureux archevêque de Tolède; mais par respect pour l'histoire à qui ces faits appartiennent , je ne puis me dispenser de les publier comme partie importante de mon sujet.
VIII. D. André Cuesta, évêque de Léon, etTundc^s pères du concile de Trente , fut mis en jugement pour la même cause. L'archevêque de Séville ( qui était in-i quisiteur général ) lui avait écrit avant l'arrestation de Carrajpza pour savoir s'il était vrai qu'il eût porté un jugement favorable de^on catéchisme. La réponse de l'évêque fut affirmative , et il lui çuvoya Copie de son opinion motivée. J). Ferdinand Valdés garda ce papier et n'en fit aucun usage, parce qu'il ne le trouva point tel qu'il l'aurait voulu. Comme l'archevêque de- Tolède avait été déjà arrêté , on crut pouvoir commencer le procès de l'évêque de Léon. L'inquisiteur général et le Conseil de la Sitprém'e résolurent de le citer à Valladolid , comme l'évêque d'Orense, D. François Blanco : Valdés eu fit part au roi^ qui écrivH à
Cucsla , que tout ce qu'on allait faire , était pour Ta cause de Dieu et le service de Sa Majesté. L'évoque de . Léon se soumit sans résistance 9 et le i4 octobre i559 il fut interrogé dans le Coiiseil de l'Inquisition et eu présence de tous ses membres. -On mit sous ses yeux le ju{i;cment qu'il avait envoyé en i558 à l'archevêque de Tolède. Cuesta le- reconnut pour être de lui, mais il dit que s'il l'examinait de nouveau 9 il verrait s'il ne convenait pas de )uger autrement des sentimens de Garranza , parrc qu'il en pensait encore comme autrefois. Il retourna dans son diocèse, et il écrivit de Villalon à Tinquisiteur général , en lui envoyant un nou-. veau jugement favorable au catéchisme : il était fondé sur une multitude de considérations doctrinales et dd réflexions qu'il n'avait point faites dans celui qu'il avait envoyé à Garranza. Ses lettres ^ ses déclarations et ses jugemens , annoncent une ame forte et courageuse ; ce qui ne permet guère de croire que sa rétracl^ation ait été provoquée en l'année 1574 9 ni que son procès ait lecommencé vers le même temps, parce que Vinquisiteur général et le Gonseil de la Suprême y voyant en i56o que l'affaire de l'archevêque de Tolède leur causait beaucoup de peine et d'embarras , résolurent de suspe^idre celle des autres évêques et des personnes illustres , qu'ils s'étaient proposé de poursuivre , jusqu'à ce qu'on eût vu le résultat de celle qu'on venait de commencer. Qui pourrait ne pas ad- ^ mirer la fermeté de l'évêque Guesta , comparée à la \ faiblesse des trois autres prélats qui étaient sans doute des hommes respectables dans tout le reste de leur conduite? Je crois que. Nicolas Antonio a voulu pari r d'un autre personnage que celui-ci, quand il a cité dans sa Bibliothèque' espagnole 9 un André do U
Cuesla > natif d'Olmedo, professeur de grec à SaIa-> manque , et auteur d'un ouvrage intitulé : Allégation, sur un acte d* irrévérence , commis par un prêtre , à i' égard de quelques com^mis de D, Alvaro d'Oea. Cet ouvrage fut prohibé aussitôt qu'il parut, comme injurieux à l'état ecclésiastique y et contraire à ses immunités.
IX. D. Antoine Gorrionero , évêque d'Almeria , avait porté en i558 un jugement favorable sur le catéchisme de Carranza. Cet acte et quelques lettre» quHl avait écrites sur ce sujet , une entr'autres du 29 janvier iSSg, furent cause qu'on le mît en jugement devant^ l'Inquisition de Va<ladolid. On ne lu^ défendit pasnéanmoinsd'assister à la troisième convocation du concile| de Trente , qui eut lieu en 1 56o et pendant les années suivantes. Le système de suspension lui fut avantageux.
X. D. F. Melchior Cano , né dans' le bourg, de - Tarancon , dans la province de Cuença 9 évéfpio
démissionnaire des Canaries , avait assisté à la seconde session du concile en i552. Il avait été de l'ordre de Saint- Dominique, comme D. BarlTiélemi .Carranza j et son rival pour le gouvernement et radm.inîslration des atfaitesde son Ordre, surtout depuis jqu'ay a nt été l'un "et l'autre candidats pour l'emploi de provincial de Castille, Carranza l'avait emporté. Le catéchisme de D. Barthélemi ayant été dénoncé à l'Inquisition, Valdés chargea F. Melchior Caiio de l'examiner , en affectant de favoriser son auteur par le choix qu'il fit des qualificateurs parqii les moines de son ordre, mais ne doutant pas , au fend, que l'opinion de Cano ne lui fût contraire , puisqu'il s'en était assuré dans plusieurs entretiens particuliers. F. Mel-
cliioi* appliquai la noie théologique à plusieurs proposi lions du catéchisme et de quelques autres ouvragées inédits de Tarchevêque , qui étaient tombés entre les mains des inquisiteurs , à Foccasîon du procès que Ton avait fait aux luthériens dont ou sYlait saisi. Il paraît que F. Melchior ne fut pas (idèle au fi( * rei que les inquisiteurs lui avaient recommandé , juisque Carranza parvint à savoir ce qui Ke passait pendant qu'il était en Flandre. Celui-ci profita de celle révélation , en écrivant à F. Melchior qui lui i>épondit de Valladolid , le 28 janvier iSSg. Ce fut vers ce temps - là que F. Dominique Roxas ^ religieux dominicain (• alors détenu dans les prisons secrèles ), et d'autres luthériens de la rhéme époque ( dont j'ai parlé dans celte histoire ), déposèrent de ' certains faits qui Hrent naître des soupçons sur le • compte de Cano. Le fiscal demanda quv' Roxas ratifiât toutes ses premières déclarations , le 3 octobre iSSg, parce qu'il le présentait comme témoin contre dif- . férentes personnes qu'il nomma ^ et de ce nombre était l'évoque F. Melchior Cano. On fit entrer comme charge dans son procès l'avis qu'il avait adressé au roi \ en 1^55 , sur les démêlés que ce prince avait eus / avec le pape Paul IV; ainsi que certaines propositions qu'il avait avancées dans des conversations particulières, et dont on trouve quelques-unes dans son Traité (le Locis theoiogicis. Néanmoins , le procès n'eut aucune suite , paixîe qu'au moment où Cano. allait êire repris par l'inquisiteur général, il eut l'adresse de lui offrir la dédic;?ce de son Traité de Locis^ theoiogicis, qui fut acceptée; et comme il n'eut pas Je temps de le publier, il prit le parti de lui léguer l'ouvrage, quelque temps avant sa mort arrivée à
tolède en i56o. Valdés le reçut et le fît imprimera «Salamanque en i562. Cependant il fut porlé , dans la suite, sur- l'index eocpurgatoire pour la suppression de certains articles , et le changement de quelques antres. Le service qu'il avait rendu à l'inquisiteur général en ceiisuraut le catéchisme de Carranza^ et quelques propos qu'il avait tenus contre l'archevêque, et qui rendaient suspecte la foi de ce prélat, ne contribuèrent pas peu à lui assurer l'impunité. La diffamation que ses discours avaient produite contre Carranza , est prouvée dans le procès de cet archevêque , par les témoins de l'instruction secrète qui furent apnelés par le tribunal à déposer, sans l'intervention de Carranza, et sans même- qu'il fût instruit de ce qui se passait. C'est sans doute cette circonstance qui a fait croire que .Cano avait été son dénonciateur. F. Louis de la Cruz, religieux dominicain ( détenu dans les prisons secrètes de l'Inquisition de Yalladolid , comme suspect de luthéranisme , pour avoir été , disait-on , docile aux leçons de Carranza ) , ayant été oWigé de donner di^s explications sur des lettres qu'il lui avait écrites de Valladolid, le 3o mai et le 3ô juin iSSg, il dé- • clara le lo septembre, le 22 novembre, le i5 et le 20 décembre , que tout ce qu'on disait de Carranza était l'ouvrage de la calomnie du maître Cano , son rival y ennemi déclaré de , tout bien; h?mme d*un génie vaste , mais turbulent. Il ratifia sa déclaration le 22 décembre de la môme a:mée. F. Jean de Manuel, religieux du même Ordre ( et qui avait déposé comme témoin dans l'instruction sccrî'te) déclara lé 18 octobre i56o , avoir entendu dii-e ji F. Dominique Cuebas et à F. Dominique Calbete , qu»
F. Antoine de Saint- Dominique , recteur du collège de Ssiînt - Grégoire de Vailadolid , avait soutenu que i'arckevéque était innocent et aussi injustement persécîité que Jesus-Christ ; et que tuer le maître Cano serait une chose aussi agréable à Dieu , que de dire (a ^nesse. Jl- déclara qu'il avait entendu le mùme F. Antoine de Saint- Dominique parler. de Cano sur un ton menaçant 9 et avancer des propos injurieux contre te Saint- Office, parce qu'il faisait . cas d'un homme tel que lui. Le maître Gallo , professeur de Salamanque, l'un des théologiens du concile de Trente , écrivit de Bruxelles , au comte de Feria , une lettre du 24 avril iSoq, et qui fut trouvée dans les papiers de l'archevêque ; on ~y lit l'article suivant : « F. Melchior Cano est mon ami , c'est un « homme sur lequel on peut compter , pour beau- « coup de bonnes qualités que fe lui connais ; mais « je ne puis approuver toutes ses opinions , surtout « qu'il n'ait pas mis plus de modération dans « i' affaire de l'archevêque , à laquelle je prends < toute la part d'un homme entièrement dévoué à « ce prélat. Je m'intéresse à son sort avec le zèle « d'un vrai serviteur, et toutes les personnes de mon « état lui doivent tant de reconnaissance, que votre € recommandation ne peut rien ajouter à mon dé- « vouement : j'ai écrit à l'archevêque ce que j'avais « dit franchement au- roi, et j'espère qu'il verra com- « bien je désire réussir. » Le jésuite Pierre de Ribadeneîra, écrivait de Rome, le 1."' février i56o, au père Antoine Araoz , son confrère , qu'on s'occupait à discuter quelle .peine on pourrait faire subir à l'évêque Cano : cependant il est certain qu'il décéda sans avoir été jugé.
XI. D. Pierre del Frago, évéque de Joca, futpoitr- ; suivi par rinqiiisition, après avoii' été Tobiet de la calomnie , parce que le Conseil de la Suprême se comporta , dans cette circonstance , avec légèreté. Il était né , en i499 > dans le hourg d^Uncastillo , diocèse de Jaca : son père était Sanche del Frago , et sa mère Marie Garces , tous les deux de caste noble. Pierre fit ses études à Paris, et devint docteur de Sorbonne. îi apprit Thébreu et le grec, et fut compté parmi les meilleurs poètes latins de son temps. Nommé théologien de Charles V pour la première convocation du concile de Trente, il s'y trouva en i545 ; lorsque la seconde réunion eûjt lieu en i55i , il prêcha aux Pères de. cette assemblée un sermon latin , le jour de TAssomption ; ce discours fait partie de la collection des mouumens relatifs au concile. £n i56i Philippe Il le nomma évéque d'Alger en Sardaigne, et il assista en cette qualité à la troisième convocation du concile. Depuis quelques siècles , le diocèse de Jaca était réuni à celui de Hucsca; mais leur division était alors l'objet d'un grand^ procès ; Jaca l'ayant gagné , D. Pierre del Frago en fut le premier évéque en 1572; tous les habitans de Huesca furent très - mécontens (Jp ceux de Jaca et de leur évèque à cause de la division de leur diocèse. Un an après cette nomination , et lorsque D. Pierre était dans sa soixante-quatorzième année, le Conseil de l'Inquisition chargea les inquisiteurs de Saragossc de prendre des informations contre ce digne prélat , ^ comme suspect d'hérésie , parce qu'on l'avait dénoncé , sur ce qu'on ne savait point s'il se confessait , et qu'on ne'lui connaissait pas de confesseur ordinaire ; sur ce qu'il célébrait la messe avec trop peu de' décence, et
faisait beaucoup d'autres choses qui avaient molîvé a dénonciation. Celle-ci était composée de quatre ^ti-* clés; le dernier, celui qu'on vient de lire, était évidemment inadmissible dans sa généralité; car, s'il y avait eu des faits positifs contre l'évéque de Jaca , on les aurait exposés et bien déterminés : on n'est pas moins choqué de voir le Conseil de la Suprême s'oublier au point d'admettre comme vme circonstance grave que l'on ne sache point quel est lé confesseur ordinaire de D. Piei;re, puisqu'aucun évêque n'est tenu d'en avoir un en litre;- celui qui porte que l'on ignore s'il se confesse, indique de. la malveillance de la part du dénonciateur, parcequelesévéques ne sont pas plus obligés que les autres fidèles de se confesser ostensiblement pour que le public en soit instruit. Quant au manque de respect qu'on lui reprochait dans la célébration des saints mystères , cette observation faite sur un vieillard de soixante-quatorze ans , ne prouve* t-elle p;is qu'on n'avait aucun sujet grave de l'accuser? Comment le Conseil osa-t-il s'exposer luimême, à la honte paç une action aussi imprudente ? L'envie d'affecter une sorte de juridiction sur les évêques^ depuis la bulle de Paul IV, de l'année i559, expédiée pour l'affaire de l'arche véj[ue de Tolède , eut sans doute une grande part dans cette persécution du. Conseil contre D. Pierre de Frago ; mais sa vanité se trouva humiliée. Il résulta des infôrniations que D. ' Pieire Frago faisait alors la visite de sou diocèse , pour y organiser le ministère pastoral , et pour- niellVe en vigueur les décrets et les canons du concile de Trente dans un pays qui , à cause du procès qu'il avait soutenu avec Huesca, avait été pendant long-temps ppivé de la visite de son premier pasteur, circonstance
qui rendît rxlrômemcnt di Aï c île- pour IVvèquc l'établissement du nouvel ordre de choses. Philippe II 9 pour récompenser ses services 9 le nomma à l'évôché de Huesca en 1577, où il fonda un séminaire épiscopal. D. Pierre mourut en i584 ; son ciirps fut transpercé dans l'église de l'hôpital de sa patrie , dont il était le fondateur. 11 avait tenu à Hiiefca un synode où il fit adopter des constitutions qu'il avait préparées et qu'il fit imprimer : il avait aussi composé un Journal des choses les plus rcinarquaùles arrivées dans ie concile de Trente depuis 1642 jusqu'en 1 56o ^ et ' beaucoup de poésies latines 9 qui [irouvent «es grandes connaissances en littérature : sa mémoire est encpre en vénération , et plusieurs historiens du royaume d'Aragon* en ont parlé dans 'leurs annales (!)•
Article II. .
Docteurs en théologie.
I. Parmi les docteurs en théologie du concile de Trente qui ont été ou persécutés , oi> véritablement ♦ châtiés par l'Inquisition , celui qu'il faut mettre au premier rang, et dont la persécution doit le plus étonner , c'est le célèbre Benoit Aria^s Montano , l'homme peut-être le plus savant de son siècle dans les langues orientales. Plusieurs villes d'Espagne, telles que|Séville, Xerèz de los Caballeros, et le bourg de
(1) F. Raraon Hncsca : Théâtre des églises d'Ara^ gon , n**. 6. — Lîitasa : Bibliothèque moderne des écrivains d'Aragon^ tom. i.
Frexenal de la Sierra , se sont disputé Thonnear de lui avoir donné le jour , comme plusieurs villes de la Grèce à IVgard d'Homère. Montano était versé dans l'hébreu , le chaldéen , le syriaque , l'arabe , le grec et le latin; il savait le français, l'italien, l'anglais, le • hollandais et l'allemand : il fut aumônier du roi, chevalier de l'ordre de Saint-Jacques, et docteur en théologie à l'université d'Alcala. Comme il n'y avait plus dans le commerce d'exemplaires de la Bible Poly^ glotte du cardinal Ximenez de Cisneros, le célèbre Piantin , imprimeur d'Anvers , représenta à Philippe II les avantages qu'offrirait une nouvelle éditioo ' de l'ouvrage avec des corrections et des additions , et de meilleurs caractères d'impression qu'il offrait de fournir. Le roi approuva le projet de Piantin, et nomma en i568 le docteur Arias Montanodirecteur de l'entreprise. Ce savant se rendit eii Flandre pour remplir les vues du monarque , et pour composer Viiidex des livres prohibés , connu sous le nom dHndex du duc d'Atbe » et qui fut publié en 1671 ^ ainsi que je l'ai dit dans cette histoire. Pour donner au grand travail de la réimpression de la Po^y</^^«e toute la perfection dont elle était, susceptible , on se procura un trèsgrand nombre d'exemplaires inédits de la Ëible dans . toutes les langues, que l'on fit venir des différens pays de la chrétienté, ce qui était d'autant .plus aisé que la puissance de Philippe était très-étendùe , et que le pape accorda plusieurs brefs pour favoriser l'exécution de cette entreprise (i). Ce grand ouvrage
(1) Cabrera : Hht, de Philippe II , liv. 10, chap. 6*. — Uodriguez de Càntro : Bibliothèque des auteurs rab" lins espagnols, loin, 1, chup.. du rabbin Abraham Hus-
fut composé de liiiît volumes in-folio ; les quatre pfe* miers contiennent les libres de l'Ancien Testament en hébreu , avec la version latine ou la vulgate ; la* ver- 'sion grecque des septante ; Tintroduction latine de celle-ci ^ et la paraphrase chaldaïque , non-seule^ ment des cinq livres de la loi ( qui étaient depuis long-temps dans la Bible compietense ) , mais encore du reste de l'Ancien Testament qu'on n'avait pas encore imprimé. Le tome V comprend le Nouveau Testament en grec , avec la version vulgate , et en syriaque 9 avec la traduction latine qui n'était pas dans la campiut&nse» Les trois autres volumes sont connus gous le nom à^ Apparat. Le premier, qui est le sixième de tout l'ouvrage., renferme l'Ancien Testament eu hJ'breu^ avec l'interprétation latine interiitiéaire de Xantes Pagnino, dominicain très-savant, corrigée et rendue plus conforme à l'original héhreu, par Arias Moutano, et le Nouveau Testament en grec, avec la version viiter linéaire , mot à mot, par le môme. Le tome second de Y Apparat contient des grammaires et des vocabulaire* des langues hébraïque , chaldéenne , syriaque et grecque ; le troisième ( qui est le dernier de cette édition ) est composé de divers traités de Montano , qui sont très-savans et nécessaires pour bien entendre TEcriture-Sainte. Saint Pie V approuva ce travail et la manière dont il fut exécuté; Grégoire Xlli en fit autant, et ces deux papes en téilioignèrent leur satisfaction par des brefs particuliers qu'ils adressèrent à leur Nonce en Flandre» Le docteur Arias Montano , étant allé à Rome , présenta
que. — Nogiicra : Vie de Jean de Maria n a y dtuis Tédition de l'Histoire d\Es;Mj/ie, puLliée à Valence , par Mont for t.
lui-même un exemplaire de l'ouvrage au pape ; il était ace ompagné de l'ambassadeur de Philippe. Il adressa à Sa'Sainteté un discours latin fort éloquent qui fit le plus grand plaisir au pape et aux cardinaux. Le roi fit présent de cette édition à tons les princes chré-
V tiens. On la nomme la Bihic voyait , parce qu'elle fut exécvitée par ordre du roi ; Phiiippint , du nom de Philippe II ; A'' Anvers , parce qu'elle a été imprimée dans cette ville; Plantinienne , parce qu'elle est sortie dc*s presses de Plantin ; Polyglotte , parce qu'elle est en plusieurs langues ; et de Montana , parce que ce savant eut la direction de l'ouvTage, quoiqu'il fût aidé par plusieurs savans trës^habiles des uuivrrsités de Paris , Louyain et Âlcala de Henarès.
H. Arias étant retourné en Espagne, la considération qu'il venait d'acquérir lui fit des jaloux, surtout
f paifiii Us jôsuiles, parce qu'il n'avait pas consulté ni associé à son travail ûiègiie Lainez , Alphonse Salmeron ni d'autres théologiens jésuites du concije da Trente ; il se (il un antre ennemi de Léon de Castro, prêtre séculier, pioîessc-^r de langues orientales à Salamanqne , parce que celui-ci n'avait eu aucune part à cet ouvrage-, et qu'on n'avait pas consulté la première Université d'Espagne. La protection des jésuites, dont il élail sûr, ledécidaà dénoncer le docteur Arias Monlano à l'Inquisition générale de Rome : cette dénonciation était en latin; il en adressa une autre en? espagnol au Conseil de la Suprême de Madrid. Le' dénonciateur accusait Montano d'avoir donné le texte hébreu 'conforme aux manuscrits des Juifs , et d'en avoir fait la version d'api'ês les opinions des ral.bins, sans égard pour ]e$ sentimens des pCM*es de l'I^giise; ce (|ui laissait sans preuves un grand nombre de véii-
t<!*s dogmatiques de la religion chrétienne. If accusa jusqu'aux intentions de Tauteur 9 et le qualifia de suspect de judaïsme 9 comme affectant de se donner le nom de rabbin , c'est -à-diré , de maître, Cetîe incul|»ation n'était qu'une calomnie ; car il est prouvé par l'exemplaire de cette Bible que j'ai vu, qu'à la fui de chaque volume sa souscription porte le nom de thaimud qui signifie disciple. On lui fit d'autres reproches plus ou moins ofiei^sans^ et de fausses imputations dontlesauteurs étaient des jésuites; on disait qu'il avait cherché à glisser dans le texte comme partie esseiitiellCyCequi n'était qu'une interprétation de quelques hérétiques dont il vantait sans mesure la science dans ses préfaces, et dont il avait fait servir sans discernement le*s travaux à l'exécution de son ouvrage. Léon de Castro , impatient de voir le docteur Arias arrêté et conduit dans les prisons secrètes y écrivit le 9 du mois de- novembre iS^G, à D. Ferdinand de la Véga de Fonseca qui était conseiller de la Suprême ^ unelett:e digue d'être connue ^ mais que sa longueur ne ma permet pas d'insérer ici. Il y renouvelle sa dénonciittfon eontre Arias et prouve évidemment qu'il n'était dominé que par le dépit de voir son prétendu zèle si mal récompensé. Il était protégé par des hommes puissansà la Cour, surtout par Rodrigue Vasquez prési-r deùt du Conseil des finances. On ne peut guère douter qu'Arias n'eût été enfermé dans les prisons du Saint-Office, s'il n'avait eu poiir protecteur le roi luimême , et si le Pape n'eût approuvé son ouvrage par un bref spécial. De si . puissans motifs pour être tranquille ne suffirent pas , et il se crut obligé d'aller | se justifier à Rome.