CHAPITRE XXXI
Cause célèbre de D. Carlos d^ Autriche ,
prince des Asturies.
Article premier.
Vie et qualités de ce prince.
I. Toute l'Europe est duns la croyance que Philippe II fit agir rinquisîtion d*£spagne contre D. • Carlos d'Autriche, son fils unique ^ prince des Asturies, rhéritier présomptif de sa couroune, reconnu comme tel avec serment par les représentans de la nation dans les Cor lès généraux , assenibiés à Tolèd% en i56o: que ces inquisiteurs condamnèrent d'abord ce malheureux princeàla peine de mort, et qu'on dilTéra seulement d'opinion sm* le genre de supplice qui mit fin à ses jours. Quelques écrivains se sont avancés jusqu'à rapporter les conversations qui eurent lieu à ce sujet entre Philippe II et l'inquisiteur général; entre D. Carlos d'Autriche et d'autres personnages, avec autant d'assurance que s'ils avaient été présens à ces entretiens, et ont même cité une partie du jugement , 4^omme s'ils l'avaient lu. Je ne suis plus surpris qujO. l'abbé de Saint - Real , Mercier, Langle et d'autres qui aiment tant à donner à des romans l'air et le titre d'histoires véritables, ayent traité ce sujet de cette manière : celui qui m'a le plus étonné , c^est Gregorio Leti ; comment cet écrivain ( après avoir dit qu'on ne doit point ajouter foi légèrement aux récits ^'on f^^it des affaires d'une au«si grande impor^-
Uncc ) a-t-îl fini par adopter sérieasement tons leè contes rnvraisemblahlea qu'il avait lus? Il a rapporté cet événement dans le plus grand détail , comme s'il avait été témoin des ])liis petites circonstances qui l'ont accompaj»né Quanta moi, la vérité est le seul but que je me suis proposé 9 et je puis assurer que j'ai fait pour la découvrir toutes les recherches possibles dans les archives du conseil de l'Inquisition et ailleurs ; je crois Tavoir trouvée , et je déclare avec confiance à mes lecteurs , qu'il n'a jamais existé de procédure de l'Inquisition ni de jus;emeiit rendu contre la personne de D. Carlos d'Autriche; il n'y eut qu'une opinion émise contre ce prince ; elle le £ut par des conseillers d'état que présidait le cardinal D. Diégue Espî- -nosa, alors favori du roi; et comme ce personnage était aussi inquisiteur général, cette circonstance a dû don- ' ner lieu à ce bruit : les affaires religieuses des Flamands y entrèrent d'abord pour quelque chose dans l'opinion publique , ainsi que le projet d'établir l'Inquisition dansée pays ;et ensuite la mort du comte d'Egmont , du marquis de Home , du baron de Montigny , son frère, et du marquis de Berg , qui furent décapités: tous ces hommes étaient de grands seigneurs des Pays- Bas; les deux premiers chevaliers de: l'ordre de la Toison-d'Or, et parens de princes souverains de l'Europe ; l'un était lui-même prince souverain de troisième classe en Allemagne.
II. D. Carlos d'Autriche perdit la vie en vertu d'un jugement verbal approuvé par Philippe II , son père; niais le Saint-Office n'y eut aucune part. Ce point de fait pourrait me dispenser d'aller plus avant : car je n'écris pas l'histoire des événemens politiques qui se sont passés en Espagne , mais seulement ce qui regarde
Vliiquisitioh : néanmoins comme presque tous le» écrivains de l'Europe se sont accordés à dire que les inquisiteurs condamnèrent D. Carlos , je crois que la meilleure manière de persuader le contraire dans une pareille circonstance , c'est de faire connaître la \érité des faits.
III. Si jamais père a eu droit d'être inexorable ^ c'est Philippe II : je ne puis cependant approuver sa rigueur qui me parait offenser la nature. De quelques crimes qu'un fils se soit rendu coupable , une réclusion perpétuelle ne peut-elle pas l'empêcher ô^en commettre de nouveaux ? Mais je suis fermement convaincu que la mort de ce monstre a été un bonheur pour l'Espagne : je ne m'en rapporte pas à ce que disent quelques écrivains inOdèles, quand ils le représentent comme un jeune prince d'un caractère plein d'amabilité ; lorsqu'ils lui prétent:des qualités qu'il n'a jamais eues , et lui refusent celles qu'il possédait ; lorsqu'ils lui'supposent avec sa belle-mère une intrigue d'amour , laquelle n'a jamais existé que sous la plume du Français qui a élevé des doutes sur la vertu d'une reine , dont l'honneur n'a pu être souillé par la moindre tache , et dont la mort n'a été due qu'à la nature et nullement au poison. Philippe II était méchant, hypocrite, inhumain ^ cruel de sang-froid et capable de tuer son épouse s'il l'avait jugé convenable à ses intérêts, ou bien s'il avait eu quelque motif pour cela ; mais ces qualités de Philippe ne sont pas une preuve qu'il ait commis un pareil crime sans un motif réel ou supposé : or ce motif n'a pas existé : la reine Isabelle n'y a jamais donné le moindre sujet ; elle n'a pas écrit de billets à D. Carlos; elle ne lui a point envoyé de lettres par un a(fidé> ni parlé
en particulier. Les auteurs français connais p«r anf critique sage et circonspecte , tels que 1« président d^ TI10U9 ont évité avec soin de souiller leurs histoires par des plaisanteries déplacées ; mais les romancier^ et les poêles n'ont pas craint d'employer contre Philippe des doutes qu'ils ont été obligés de faire naître sur la vertu d'une princesse française digne de tout leur respect. Je vais faire le portrait de D. Carlos ^ d'après des données originales et authentiques ; on verra ensuite si ce que j'ai avancé, n'est pas plus cqu« formfe à la vérité.
lY. D.Carlos naquit à Yalladolid le 8 juillet i545. Il perdit sa mère Marie de Portugal ^ princesse des Asturies 9 quatre jours après sa naissance. Charles V
son grand père ne le vit presque jamais jusqu'à l'année 1 557 , époque à laquelle il abdiqua la couronne et s<; retira au monastère de S. Juste ou de Yuste dansl'Estremadure; ce monarque vit alors à son passage par Yalladolid son petit-fils qui avait douze ans accomplis. Il est faux que Charles Y eût élevé ce prince et formé son cœur; comment l'auroit il pu, puisqu'à peine celui-ci fut-il né que l'empereur fut toujours en Allemagne, en Flandre, en Italie et en France? Il est vrai que le monarque chercha pendant ses voyages à mettre de bons précepteurs auprès de son petitrflls ; ces deux choses n'étaient point incompatibles : le jeune prince avait alors neuf ans , et son père était à la Corogne sur le point de s'embarquer pour l'Angleterre , lorsque Charles Y écrivit d'Allemagne une lettre, en date du 5 juillet i5549 dans laquelle (entre autres maîtres qu'il désigne pour son petit-fils) il parle d'un certain D. Honoré de Juan , gentilhomme de Yalence, et de la chambre de l'empereur^ l'un Âes plus grands
humaûtstes de àûd aiicle , et depuis évèttue d*Osma ( i)» D. Carlos n'aimait pas Tétude; on en voit la preuve dans une lettre de sou père datée de Bruxelles le 3i mars i558, dans laquelle ce prince 9 remercie le maître des soins qu'il se donne pour inspirer à çon élève du goût pour la lecture ^ et lui inculquer en même temps des principes de morale ; il lui prescrit de continuer sur le même plan et ajoute : c cela doit se faire « ainsi: quoique D. Carlos n'en profite pas ^ comme il « le faudrait ^ ce ne sera pas inutile ; j'écris aussi à « D. Garcia de faire bien attention au choix de ceux « qui voyent et fréquentent le prince ; il vaudrait mieux * « qu^on lui mît dans la tête le goût de Tétude {ue « plusieurs autres choses n (12). Philippe avait conçu depuis long- temps une bien mauvaise idée du carac* tère de son fiLs; il avait été instruit que ce prince s'aihu-* soit à égorger lui-même les petits lapins qu'on luiapportait de la chasse ; et qu'il paraissait jouir en les voyant palpiter et mourir : Fabian Ëstrada a écrit que la même chose avait été remarquée par un ambassadeur de Venise (3).
V. La guerre était allumée entre la France et l'Espagne, et l'on était sur le point de se livrer bataille au mois d'août i558; cependant, on s'occupa de la paix dans la conférence particulière et secrète qui se tint à l'abbaye de Corpans. Les plénipotentiaires con-
(1) Le père Kiroher a copié cette lettre dans soa ouvrage intitulé : Principis c/uistiani arc/ietipon poli» tien m»
(s) Kîrchcra copié toute la lettre dans l'ouvrage dont )'ai déjà parlé:
(3) Estrada : Décades des guerres de Flandre , décacle 1, 1. 7«
vinfMit des préliminaires : un des articles portait que D. Carlos épouserait lorsqu'ilen aurait l'âge, Isabelle fille d'Henri II roi de France : le prince avait treize ans, et la princesse douze, étant née le a avril i546r Celte circonstance, jointe à l'usage observé dan» ces temps- là de ne publier les préliminaires delà paix qu'au moment de sa conclusion, dément tout ce qu'on a dit de l'amour d'une jeune princesse âgée de douze ans pour un prince qui n'en avait que treize :cefaît parait d*autant plus impossible qu'elle n'avait pas même vu fon portrait et qu'il était arrivé des rapports très-défavorables sur son éducation. Charles V étant dans sa retraite, on lui entendit dire qu'il lui avait paru que son petit-fiis montrait des dispositions trës-vicieus<:s. On peut les attribuer à l'éducation que lui laissèrent recevoir son oncle et sa tante : le premier était Maximilieu roi de Bohème , depuis empereur, marié avec Marie, sœur de Philippe II ; l'autre, Jeanne d'Autriche douairière de Portugal. Ces deux pareus avaient été chargés par Philippe de prendre soin de son fils pendant ses voyages; et il les avait aussi nommés gouver* iieurs du royaume : ils s'étaient beaucoup occupés de lasantéelde la constitution physique de D. Carlos; mais avaient négligé de réprimer ses inclinations violentes, l'I s't^laient entièrement reposés du soin de lui former le caractère sur D. Garcia de Tolède frère du duc d'Albe, son gouverneur; sur D. Honoré de Juan son maître, et sur le docteur S uarez de Tole^o son premier aumônier.
YI. Les préliminaires secrets de la paix ne firent qu'acheminer le traité définitif qui fut conclu à Camibrai le 8 avril 1659: il arriva dans cet intervalle un évéucmeut très-important. Marie reine d'Anglelerrs
femme de Philippe II mourut le 17 iiovf»mbre i558. Ce Monarque se trouvant libre, dgé seulement de. trente -doux ans pendant que son iils D. Carlos en avait à peine quatorze 9 Henri II roi de France crut améliorer le sort de sa fille en la mariant avec un roi; et la suite fit voir combien il avait eu raison, puisque Philippe vécut encore quarante-huit ans après l'époque dont je parle , ce qui aurait fait attendre bien long-temps la couronne à la princesse. On convint djonc dans le vingt-septième article du traité, du mariage d'Isabelle ;ivec Philippe II , et l'on ne parla point de l'article secret qui avait été stipulé dans les préliminaires. Non-seulement tout ce qu'on a 4jt de la répugnance de la jeune Isabelle pour Philippe n'e st qu'une pure supposition , il est encore impossible de trouver de la vraisemblance à celte idée, parce que le roi d'Espagne n'était pas vieux , quoiqu'on ait dit le contraire; et d'ailleurs il est à croire que la jeune princesse ignorait qu'on eût formé je projet de la marier avec un Prince qui ne pouvait être encore son époux à cause de son âge si peu avancé.
VIL Les fiancés furent mariés à Tolède le 2 février i56o; D. François de Meudoza et Bobadilia cardinal archevêque de Burgos leur donna la bénédiction nuptiale; D. Carlos fils du roi leur servit de parrain ; la princesse douairière de Portugal sœur du monarque fut la marraine. On tint alors les Cortès généraux du royaume; les membres prêtèrent serment de fidélité à D. Carlos le 22 du même mois, et le reconnurent pour successeur à la couronne de son père. La reine Isabelle ne put assister à cette cérémonie parce qu'elle fut attaquée de la petite vérole peu de jours après ses noces; D. Carlos était aussi tombé
malade de la fièvre quarte quelque temps avant Tarrivée de la rrîne en Espagne. Quoique cette maladie ne l'eût pas empêché de ae promener à cheval et d'assister à rassen>blée des Cortè» le jour delà prestation du serment , il résulte cependant des mémoires laissés par des auteurs contemporains qfu'il était maigre 9 faible et pâle : cette circonstance ôte de ses couleurs , au portrait supposé de sa bonne mine , et rend douteux le prélendu voyage que Saint-Réal et Mercier lui font faire pour aller au-devant de la reine jusqu'à Alcala de Hénarés. Philippe II était très-bien à Tâge de trente-trois ans , et la reine ne pouvait renoncer à la splendeuK d'un trône pour une inclination faible ou nulle 9 en faveur d'un prince dont la figure portait l'empreinte de la pâleur et de la maladie. Elle avait d'ailleurs assez de quoi s'occuper de sa propre situation qui l'exposait à pçrdre entièrement sa beauté.
VIII Devenue convalescente , elle connut sans dov.te l'éducation négligée du prince, ses qualités morales et son orgueil insupportable. Elle n'ignora pas qu'il traitait indignement ses gens 9 soit par ses propos soit par ses actions; que quand il était en colère, il brisait tout ce qu'il pouvait saisir; etelle avait probablement été informée de la manière dont ce prince s^élait comporté , le jour du serment , avec le respectable duc d'Albe. Celui-ci était chargé de tt)ut ce qui était relatif au cérémonial pour la tenue des Cortès , et le grand nombre d'occupations que cette charge lui donna dans ce jour solennel, fut cause qu'il oublia de se rendre auprès de D. Carlos au moment où il devait prêter son serment; on le hercha , et on parvint à le trouver; mais le jeune prince furieux l'insulta au point de Texposer à perdre
le respect qu'il lui devait. Son père Tobligea à lut faire des excuses ; mais il n'était plus temps, ils se haïrent mortellement toute leur vie.
IX. Je n'ai rien lu dans aucun des mémoires ma* nuscrits que j'ai pu me procurer, qui m'ait o[^^Tt là" moindre probabilité sur l'existence d'une tendre inclination de D. Carlos pour la reine j on n'y trouvé absolument rien qui puisse faire naître celte opinion iihàgînée par des auteurs de contes et de romans : le temps où l'on aurait pu les accuser de mensonge étant passé, ils ont abusé d'un article des préliminaires convenus en i558, qu'il est à croire que le ]^ rince a toujours ignoré : tout ce qu'ils ont dit des portraits étant incertain , D. Carlo > ne put devenir amoureux âe la reine avant de la voir; et il n'est pas* non plus vraisemblable que ce sentiment fût né dans son cœur petidant les paroxismes de la (ièvré quarte.
X. A peine' fut-il rétabli, la reine étant encore convalescente , que le roi l'envoya à Alcala de Héna-
rés. ïl le fit accompagner par D. Jean d'Autriche son oncle, et par Alexandre Farnèse prince héritier de Parme «on cousin; il avait aussi avec lui le gouverneur, le maître et l'aumônier dont j'ai déjà parlé , ainsi qr.e les gentilshommes «t les domestiques nécessaires. L'intention du roi était de fortifier la santé de son fils dans un voyage où il respirerait un air plus pur et Vivrait au milieu de la campagne,*entièrement dégagé des embarras et de l'étiquette de la Courr ce monarque désirait aussi que son fils s'appliquât un peu à Tétude ; car il était si peu avancé qu'il ne savait pas encore le latin, et I>. Honoré de Juan lui voyant tant de dégoût pour l'étude d'une autre langue que la sienne
ne lui avait donné jusqu'alors des leçons qu'en espa« gnol.
XI. Le 9 mai 1662 D. Carlos, dgé de 19 ans, fit une chute dans Tescalier de son palais ; il roula plusieurs marches et se fit des blessures dans quelques parties du corps , principalement à l'épine du dos et à la tète; quelques-unes semblaient devoir être mortelles : aussitôt que le roi fût instruit de cet accident^ il partit en poste pour se rendre auprès du prince et lui faire administrer tous les secours nécessaires : U ordonna en ovitre à tous les archevêques , évêques et autres supérieurs ecclésiastiques, ainsiqu'àtous les chapitres^ d'adresser des prières à Dieu pour le rétablissement de son fils. Le monarque le croyant déjà à l'article de la mort, fit apporter le corps du bienheureux Diego religieux lai franciscain , par l'intercession duquel on disait que. Dieu avait opéré de grands miracles. Ce corps fut placé sur celui de D. Carlos, et ce prince ayant commencé à se sentir mieux dès ce moment, on attribua ce bien à la protection de saint Diego , qui fut cano* nisé peu de temps après à la sollicitation de Philippe; Je dois faire observer que lé prince reçut les soins du docteur André Basilio médecin du roi, très-fameux, natif de Bruxelles : s'étant aperçu que les blessures et les contusions que D. Carlos avait reçues à la tête, y avait accumulé une quantité considérable d'humeur, il crut que si l'on ne faisait pas une opération pour en- débarrasser le cerveau , la mort était
inévitable : il lui ouvrit donc le crâne, en lit sortir toutes ces eaux et sauva le malade : le prince ne se rétablit cependant pis entièrement; il resta sujet à des douleurs et à des faiblesses dans la tête, qui non-seulement l'empêchaient de se livrer à l'étude avec quel-
que applicalîon; mai» hiî causaient quelquefois un certain désordre dans les idées qui rendait son caractère encore plus insupportable : élaient-ce là d'excellentes dispositions pour exciter de tendres sentimens dans le cœur d'une princesse vertueuse ?
XÏI. D. Carlos revînt à la Cour en i5G4 débarrassé de ses maîtres : Philippe récompensa D. Honoré de Juan, en le nommant évéque d'Osma. La solide piété et la douceur de caractère de ce prélat avaient tellenient captivé le cœur de D. Carlos que la séparation du maître et de l'élève n'interrompit pas l'amitié ni la confiance que le prince avait pour l'évéque; on en voit une preuve dans ses lettres qui nous donnent aussi une idée fort peu avantageuse de ses talens et de son instruction. On s'aperçoit qu'il laissait souvent ses phrases incomplètes, et donnait à entendre une idée différente de celle qu'on savait qu'il voulait exprimer. Il termine une de ses lettres au prélat par les mots suivans. Je finis : le o!^ janvier i565y votre très-grand qui fera tout ce que vous me demande- , rez : le prince.,,. Voici le texte entier d'une autre de ses lettres : « A mon maître l'évéque : Mon maître : c J'ai reçu votre lettre dans le bois. Je me porte bien. * J
f Dieu sait combien je serais charmé d'aller vous voir "
« avec la' reine (i) : faites-moi savoir comment vous *:?
€ vous êtes porté en cela ; et s'il y a eu beaucoup de t frais. Je suis allé d'Alameda à Buitrago, et cela m'a « paru très-bien. J'allais au bois en deux joiTrs ; je € -suis revenu à présent ici en deux jours, où je suis € depuis mercredi jusqu'à aujourd'hui. Je me porte
(i) Ceci fait alkision nu voyage que la reine fit i\ Bayonne pour s'entretenir avec sa mère des a flaires politiques de la Ligue : il eut lieu eu Tanuée i5b5.
c bien; je finis. De la campagne le 2 juin. Mon meil- « leur ami que j'ai dans ce monde ; je ferai tout ce « que vous me demanderez :. moi le prince. » Il termine par 1rs mêmes mots une autre lettre datée du jour de la Saint- Jean : la fin de celle-ci ne ressemblé pas mal à un jargon barbare (1).
XIII. Ce prince avait tant d'attachement pour Tévèque, qu'il sollicita du pape un bref cpii lui permit de r(^sider à Madrid pendant six mois de Tannée pour lui tenir compagnie : les infirmités de D. Honoré l'empêchèrent de faire usage de cette permission; elles de vinrent même si habituelles qu'elles le conduisirent au tombeau. Cet évêque profitait de l'ascendant qu'il avait ^ur l'esprit du prince pour lui donner de bons conseils. C'est ce qui parait par les lettres qu'il lui écrivait: celui-ci ne s'offensa jamais de celte liberté et paraissait recevoir ses avis comme il le devait; mai» sa conduite n'y répondait pas. Il se livrait sans la moindre retenue à toute l'impétuosité de ses passions. On peut citer un nombre infini de petites anecdotes qui en sont une preuve : il est à propos d'en faire connaître quelques-unes afin de détromper ceux qui approuvent les éloges pompeux prodigués aux talons et à la générosité de D. Carlos par Saint-Kéal Mercier et autres.
XIY. Ce prince étant un jour à la chasse dans le bois d'y/ ceca il se mil dans xme telle colère Qpnlre D. Garcia de Tolédo son gouverneur, qu'il courut à lui pour le battre. Ce seigneur craignant de manquer au respect qu'il devait à soa prince , prit la fuite et ne ^'arrêta qu'à Madrid, où Philippe II lui accorda quel-
(ly Kirchcr dans rouvrcige déjà cité, liv. 2, chap. 11*
qiies grâces pour lui faire oublier l'ofTense qu'il avait reçue. D. Garcia craignant de nouveaux accidens, supplia le roi de vouloir bien accepter sa démission ; le monarque y consentit et nomma à sa place Ruy Gomez de Sylva , prince d'Evoli , duc de Francavilla et de Pastrana j comte de Melito. Ge seigneur fut aussi exposé aux scènes les plus désagréables , à la suite des accès violens de colère auxquel» D Garlos se lierait (i).
XV. D. DIégue Espinosa (depuis cardinal et évoque de Siguenza , inquisiteur général et conseiller d^état ) , était président du Gonseil de Gastille ; il ' bannit de Madrid le comédien Cisneros^ dans le moment où celui-ci allait représenter une comédie dans Tappartement de D. Garlos. Le prince , instruit de ce qui se passait, demanda au président de suspendre le départ de Gisneros , jusqu'après la représentation ; lA^ayant pas reçu de réponse favorable , il courut après tdi dans le palais même avec un poignard à la main ; transpoi-té de colère, il Tinsulta publiquement , en hài disant : « Qu'est-ce que c'est qu'un prestolet € comme celui-là , .qui ose me résister en empêchant < Gisneros de venir faire ce que je désire? Par la vie « de mon père, je veux vous tutr :» il l'aurait fait si quelques Grands d'Espagne qui étaient présens, ne se fussent mis entre les deux, et si le président n'avait pris le parti de se retirer (2).
XVI. D. Alphonse de Gordova , frère du marquis de la l'Java, et chambellan du prince, couehait dans son appartement; il lui arriva une fois de ne pas
(i) CsnhrcrR\ Histçire de P/tilippe II, chap. 28. (2) Wander-Hamer : lîisioire de Philippe IL page 1x5. — Cabrera : Frudence de Philippe II, liv. 7, ch. 2i.
»*éveiller assez tôl pour accourir an bruit de la sonfietle de D. Carlos; celui-ci quitta son Ut en fureur et voulut le jeter par la fenêtre : D. Alphonse craignant de s'exposer à manquer de respect au prince en îuî résistant, se mita crier; les domestiques accoururent; le chambellan se rendit alors à l'appartement du roiqiii, ayant été informé de ce qui s'était passé, l'attacha à son service particulier (i).
XVlï. 11 m'anqua souvent ati respect qu'il devait à l'âge et à la dignité' du prince d'Evoli. Il donna dans diverses occasions des soufïlets à des domestiques : son bottier lui ayant apporté un jour des bottes trop étroites, il voulut qu'on les coupât- en morceaux, et qu'on les fît cuire; les bottes cuites, il força ce malheureux à les manger, etcflui-cienful si incommodé , qu'il en pensa perdre la vie. 11 sortait du palais pendant la nuit, malgré les conseils qu'on lui donnait de ne pas le faire. Sa conduîle devînt en peu de temps si déréglée et si scandaleuse, qu'elle offrit de forteç raisons de douter qu'il fûtencore propre au mariage , et que sa tête conservât le jugement nécessaire pour gouverner l'état après la mort de son père (ô). Qui pourrait croire que la reine ignorât deg «cènes aussi multipliées et si publiques? et si Ton avoue qu'elle en était instruite, comme cela ne pouvait manquer d'arriver, il n'est pas possible de lui supposer avec raison aucune inclination pour D* Carlos.
(î) Cabrera: ouvrage ci-dessus ri (é , chap. 28.
(2) Wander-Uamer : /7c de D. Juan d'Jv triche , liv. 1 , paragraphe rococtespues. — Cabrera et Campaua, aux eudroits déjà cités.
Article II.
Crimes de D. Carlos*\
I. En i565, ce prince entreprit de faire le voyag'# de Flandre en secret et malgré la volonté de son père ; il fut servi dans son projet par le comte de Gelbes et le marqi\is de Tabara, ses chambellans. Il avait le projet d'emmener avec lui le prince" d'Evoli j son gouverneur, sans considérer que celui-ci était le confident intime du roi ; il désirait sa compagnie pour faire croire qu'il voyageait avec le consentement de son père. Ses flatteurs lui procurèreiit une somme de cinquante mille écus et quatre déguisemens complets pour sortir de Madrid : ils étaient persuadés que le prince d'Evoli ayant une fois commencé le voyage , il serait obligé de le continuer ou bien qu'on se déferait de lui ; mais cet habile politique déjoua ce proji^t par les moyens adroits dont parle Cabrera dans la vie de Philippe II.
II. L'évêque d'Osma , son précepteur, instruit de sa mauvaise conduite et de ses déréglemens, et qui avait en outre reçu des ordres secrets du monarque , voulut employer l'ascendant qu'il avait sur le cœur du prince pour le ramener ; il lui adressa , le lo mai '^ 1 566 , une longue lettre qui a été imprimée par le flamand Kîrcher ( i ) ; il lui donnait dei instructions sûr la manière dont il devait se comporter avec les ministres du roi , son père , et lui faisait pressentir les maux incalculables qui résulteraient d'une
(i) Kircher, dani l'ouvrage cité auparavant, liv. 4, •bap. II.
conduite difTërente : mais il se garda bien de faire connaître 5 niènie indirectement y que le prince eût^ été dans le cas de rendre ces avis nécessaires. ' Celui-ci reçut la lettre avec tous les égards qu'il avait pour ce qui lui venait du respectable prélat ; n^ais il ne suivit aucun de ses conseils.
III. D. Carlos profita si peu des leçons de son ancien maître , qu'il se livra aux . derniers excès de Temportement , lorsqu'il apprit en 1 56^ , que son père venait de nommer le duc d'Albe gouverneur de la Flandre. Ce seigneur étant allé prendre congé du prince 9 celui - ci lui dit que son père avait eu tort de le nommer à ce gouvernement qui convenait beaucoup mieux à l'héritier du trône. Le duc répondit que sans doute le roi n'avait pas voulu le charger de ce soin 5 pour le mettre à l'abri des dangers qu'il aurait courus dans les Pays-Bas, au milieu des diffé* rens qui s'étaient élevés entre les principaux seigneurs. Cette réponse qui aurait dû calmer D. Carlos , ne fit que l'irriter davantage; il tira son poignard 9 et cherchant à en frapper le duc : Je vous cmpêQh^ rai ifierty dit-il, d'aller en Flandre ^ car je vous "percerai le cœur avant que vous ne partiez. Celuici évite le premier coup en faisant quelques pas en arrière ; le prince toujours plus furieux continse son attaque, et le duc ne trouve d'autre moyen d'échapper au danger qu'en saisissant D. Carlos par le corpji et en le serrant dans ses bras; il y réussit au point que malgré la disproportion des forces , il parvient à arrêter tous les coups de ce furieux qu'il tient presque immobile : cependant , comme D. Carlos voulait encore agir, le duc fait du bruit 'dans la chambre • et les chambellans accourent; le prince s'ichitppe dei
mains de ce seigneur, et va s^enfermer dans son «abinet pour attendre Tissue de cette scène/ qui- ne pouvait qu'être désagréable si son père venait à êtr« instruit de ce qui s'était passé (i). , ^
IV. iJSbs vices de D. Carlos ne purent éteindre dans l'ame de Mafimilien II, empereur d'Allemagne , son oncle 5 ni dans celle de l'impératrice Marie sa tante ^ les sentimens d'affection qu'ils lui avaient toujours témoignés depuis sa tendre çnfauce , temps auquel ils l'avaient connu incapable de faire du mal. Ces souverains pensèrent à le marier avec Anne d'Autriche leur fille : cette princesse était connue de D. Carlos depuis ses premières années , parce qu'elle était venue au monde à Cigales 9 en Espagne, le premier novembre i549* Philippe II consentit à ce mariage , et en informa l'impératrice sa sœur. Craignant sans doute de faire le malheur de sa nièce , si le temps ne clian- ' geait pas le caractère et les mœurs de D. Carlos, le monarque espagnol mit toute sa lenteur ordinaîrç dans l'exécution de ce projet; on peut croire aussi qu'il partageait les craintes qu'on avait conçues sur l'impuissance de son fils au mariage. l\ n'en était pas de même du jeune prince ; aussitôt qu'il fut instruit de ce qui se passait, il conçut un désir violent d'épou- 1er aîu plutôt sa cousine; pour y réussir, il forma d«* nouveau le projet criminel de se rendre en Allemagne •ans le consentement de son père ; espérant que s» présence à Vienne engagerait l'empereur à applanir toutes les difidcultés : plein de cette idée , il s'occupa de l'exécution de son dessein , et fut aidé par le princ* d'Orange, le marquis de Berg, les comtes de Hon^
(1) Ëstrada: Guerres de Flandre , décade 1, lir. 7.
et d'Egmonty et par le baron de MoDlîgny, chefs de la conspiration de Flandre : je suis obligé de comprendre aussi D. Carlos dans le nombre des victimes de cette conspiration (i).
V. Cette conduite de D. Carlos et les autres traits que j^ën ai racontés , donnèrent lieu à rarchevèque de Rosano x Nonce du pape , d'écrire au cardinal Alexandrib que « le prince des Asturies était d'une arrogance « insupportable^ et eflï:éné dans ses mœurs; que son es* « prit étaitfaible; qu'il était capricieux et obstiné; qu'on c pouvait dire avec raison qu'il ne possédait pas enlièc rement l'usage de ses facultés morales 9 et qu'il avait « des accès de folle (2). » Il faut ignorer tous ces faits pour admettre les récits de Saint-Réal et des autres écrivains sur les prétendues amours de la reine et de ce prince.
VI. Le marquis de Berg et le baron de Moutigny se rendirent à Madrid en qualité de députés des provinces de la Flandre ; ils étaient envoyés pour régler les points relatifs à l'établissement de l'Inquisi^ tion dans ce pays 5 et à d'autres objets qui avaient causé des troubles parmi les habitans. Marguerite d'Autriche 9 princesse de Parme , sœur naturelle du roi, était alors gouvernante des Pays-Bas, et avait consenti à ce voyage. Ces députés s'aperçurent que D. Carlos était tout occupé du projet dont je viens de parler, et ils travaillèrent à fortifier dans son esprit la résolution de le faire réussir. Ils lui offrirent de l'aider d<ins le plan qu'il méditait de se rendre en Allemagne : pour fiiire toutes ces offres on
(1) Cabrera : Histoiœ de Philippe IT, liv. 7, ch. 28, (a) Extrada: Guerres de Flandre, décade 1, liv. 7.
eût besoin d\in intermédiaire ; ce fut à M. de Ven« di^me, chambellan du roi, qu'ils s'adressèrent ijfoiit cela ; il promit au prince de le déclarer chef souverain des Pays-Bas après avoir dépouillé du gouvernement civil la princesse Marguerite , et le duc d'AÎbe du gou* vemement militaire, s'il promettait la liberté des opî* nions religieuses. Grégorîo Leti parle d'une lettre de D. Carlos au comte d'Egmont , qui fut trouvée dans les papiers du duc d'AIbe , et qui fut cause que ce gouverneur fit décapiter le comte, ainsi que celui de Horn : il ne put faire subir le même sort au princa d'Orange , parce qu'il avait déjà pris la fuite ; sur ces entrefaites on travaillait à punir en Espagne ( quoique par des moyens indirects ) j le marquis de Berg et le baron de Montîgny qu'on avait enfermés dans deu^c châteaux séparés.
VII. Quoique ces deux derniers seigneurs eussent offert au jeune prince des secours en argent pour son voyage , il ne les accepta pas, tant il croyait pouvoir se les pfocurerpar lui-même, et les démarches qu'il fit pour cela, firent découvrir la conspiration. Il écrivît à presque tous les Grands d'Espaj,*je pour demander leur appui dans une entreprise qu'il avait projetée : il reçut des réponses favorables ; le plus grand nombre renfermait cependant pour condition, que cetU entrep7*ise ne serait pas dirigée contre ie rai son père. L'amiral de Castîlle ( descendant de la famille royale en ligne directe masculine) ne se contenta pas de cette précaution. Le silence mystérieux dont cette prétendue entreprise était enveloppée, et la connaissance qu'il avait du peu de bon sens du prince , lui firent soupçonner qu'elle pourrait être criminelle. Pour écarter le danger , il remit au monarque U m. !•
lettre de ton 111$^, Iprsque déjà D. Carlos aTait toui révélé à D. Jean d'Autriche son oncle , qiii*le communiqua aussitôt à Philippe II. Qudques personne* soupçonnèrent qu'il entrait dans le plan de la conspiration de faire perdre la vie au roi; mais les lettres ne prouvent d'autre objet que des démarches faites pour avoir des secours en argent : D. Carlos avait accordé toute sa confiance pour cette affaire à Garcie Alvarez Osorio • son valet de chambre , qui était complice de son crime ; il l'avait chargé de suppléer de vive voix à toutes les explications qui n'étaient pas contenues dans lés lettres dont il était porteur. Ce confident fit plusieurs voyages pour remplir les vues de son maître, àValladolid, à Burgos et dans d'aulrei villes de la Caslille : le prince n'ayant pas ol>tenu tout l'argent qu'il désirait , écrivit de Madrid , le i*' décembre 1567) une lettre à Osorio , ;qui fut contresignée par Martin de Gaztelu son secrétaire ; il y disait qu'il n'avait reçu que^six mille ducats sur toutes les pro* messes et les lettres de change qu'on avait négociées en Castille , et qu'il en avait besoin de six cent mille pour l'entreprise en question ; qu^'afui de se les procurer il lui envoyait douze lettres en blanc signées de lui , et sous la même date » pour qu'il les remplit des nomf et surnoms des personnes à qui elles seraient remises ; il lui ordonnait en même temps de se rendre à Sévilld où il pourrait continuer les démarches commencées , et faire usage de ces lettres (i).
VIII. A mesure que D. Carlos concevait de nouvelles espérances de recevoir de l'argent et d'exécuter
(i) Wander-Haraen : T^ie de D, Jean d* Autriche, liv. ii où on lit uno copie des lettres.
ri47 )
jgon voyage.) il livrait son ame à des projets encoro pjus criminels. I^e jour de Noël de la même année 1567 n'était pas encore arrivé , qu'il avait fonn^ r horrible dessein d'ôter*Ta vie à son père : il allait agir sans prévoyance , sans aucun plan et sans discernement , et il fit vf>ir que son entreprise était plutôt celle d'un fou que d'un scélérat et d'un conspirateur ; car il ne fut pas maître de son secret , et ce prit aucune précaution contre le danger auquel il s'exposait lui - niêm« dans cette tentative. Philippe II était à l'Ëscurial et toute la famille royale à Madrid. Elle devait s'y confesser et communier le dimanche 28 décembre, jour des Saints- Innocens : c'était un usage établi à la Cour pour gagner un jubilé accordé aux rois d'Espagne par les papes. D. Carlos se confessa le samedi 27 du mois à son confesseur ordinaire F. Diégue de Chaves^ dominicain ( qui fut ensuite confesseur du roi ) : le prince dit bientôt à quelques personnes 9 qu'ayant déclaré à son confesseur son intention de faire périr un homme revêtu 4'une qualité trës-éminente , il lui avait refusé l'absolution , parce qu'il n'avait pas voulu promettre de renoncer à son projet. D. Carlos envoya chercher d'autres religieux et il éprouva le même refus. Il prit alors le parti d'exiger que F. Jean de Tobar, prieur du couvent d<^s dominicains d'J tacha, lui promît de lui donner Je lendemain une hostie non consacrée; il voulait faire croire à ceux qui assisteraient à la cérémonie qu'il s'approchait de la sainte table comme D. Jean d'Autriche, Alexandre Farnèse et Je reste de la famille royale. Le prieur reconnut aisément qu'il avait affaire à un insensé ; et , dans celte persuasion , il lui demanda quelle était la personne qu'il voulait
faire pt^rîr, ajoutant que s'il connaissait à quel rang
elle appartenait , cela sufiiiail peut-être pour l'engager
à ne plus exiger qu'il renouçât à son dessein. Cette
proposition était bien hardie tle la part du prieur ;
mais il n'en \inllà, qu'afin de mettre une fois le
prince dans le Cas de nonnner la personne à qui il en
voulait ; ^e résultat fut tel qu'il l'avait désiré. Le
malheureux D. Carlos n'hésita pas à désigner celui
qui lui avait donné l'existeîice , comme l'objet de sa
liainC) et il fit ensuite la même déclaration à D. Jean
d'Autriche son oncle : l'un des huissiers de la cham-
lire de ce prince , qui fut témoin oculaire , et acteur dans tout ce qui se passa en a donné une relation fidèle : comme c'est une pièce de la dernière importance et qu'elle n'a pas été imprimée, j'en donnerai la copie lorsque je parlerai de l'arrestation du prince, à laquelle cet huissier fut aussi présent.
IX. Les démarches de Gareîe Alvarez Osorîo à Sévîllc furent faites avec une telle activité, qu'il se procura beaucoup d'argent en peu de temps. D. -Carlos, \ nsU'uit de ce succès , se disposa à se mettre en voyage vers le milieu du mois de Janvier i568, et il proposa à D. Jean , son oncle , del'accomoagner, d'après ce qu'il lui avait promis dès le commencement. D. Carlos lui avait communiqué son projet aussitôt qu'il fut formé, «ans réfléchir, faute de jugement, que son oncle pourrait ne pas lui garder le se-.Tet , et qu'il s'exposait à un grand danger en lui faisant cette confidence. Ce qu'it aurait dû craindre, arriva effectivement; car D.Jean ne manquait pas de rendre compte au roi de ses en- < retiens avec son fds, aussitôt qu'ils avaient fini. D. Carlos fit de grandes promesses à son oncle , qui , de son côté , lui répondit qu'il était prêt à tout faire , mais
ffa^îl craignait que le voyage ne pût s'exécuter, à cause des dangers qu'il présentait. D. Jean informa le roi de cette dernière circonstance. Le nrjonarque éta^t encore à TEscurial ; il consulta plusieurs théologi(*n s et des jurisconsultes pour savoir s'il pouvait en coiis* cience continuer à dissimuler et faire semblant de tout ignorer , afin de donner lieu par ce moyen à IVxécution du voyage de son fils. Martin d'Alpîzcueta ( si célèbre sous le nom du docteur Navarro, parce qu'il était né dans le royaume de Navarre ) fut du nombre de ceux que le roi consulta : son avis fut contraire au dessein de laisser partir D. Carlos : il représenta qu'il était du devoir de tout souverain d'éviter les guerres civiles ; qu'on devait les craindre à la suite d'un voyage semblable , où l'on verrait peut-être les sujets fidèles de la Flandre en venir aux mains avec les rebelles ; que rbistoire en fournissait plusieurs exemples , et en dernier lieu, celui de Louis XI, roi d e France, lorsque étant dauphin, héritier de Charles VU son père, il eut quitté la Cour pour se rendre dans les états et auprès du duc de Bourgogne. Cabrera dit encore que Melchior Cano , ex-évéque des Canaries , fut consulté dans celte atlaire : mais cet historien s'est trompé , car F. Melchior était mort en i56o (i). . X. Le prince communiqua aussi sa résolution à F. Diègue de Chavès, son confesseur; celui-ci chercha à l'en détourner , mais il ne put y réussir. D. Carlos fît une visite à la femme de D. Louis de Cor-
dova , grand écuyer du roi ; celle dame connut par ^quelques expressions qui lui échappèrent , qu'il se disposait à partir; elle s'empressa d'en faire part à
(i) Cabrera : Histoire de Philippe II, liv. 7, ch?p. ai.
•on mari, qnî se trouvait à JTEsciirîal avec le roi > et ' qui remit à Sa Majesté la lettre de sa femme. Enfiù 1« samedi 17 janvier i568, D. Carlos envoya l'ordre à D. Ramon de Tasis y directeur géni'ral des postes f de lui tenir prêts huit chevaux pour la nuit suivante. Tasis craignit que cet ordre ne couvrît quelque mystère nuisible aii service du roi; il connaissait le ca-^ raclère du prince , et il était instruit des bruits' qui couraient à Madrid ; ces motifs rengagèrent à ré-^ • pondre à D. Carlos que tous les chevdux de posté étaient pris , et il eut le temps de faire savoir ail roi ce qui se passait. Le prince envoya un nouvel ordre plus pressant que le premier. Tasis 9 qui re-^ doutait sa violence , fit partir de suite tous les chevaux de poste qui étaient à Madrid et se rendit à VEscuriaL Le roi vint au Par do (château éloigné àé deux lieues de Madrid ) ; D. Jean d'Autriche , informé de son arrivée , s'y rendit aussi. D. Carlos , qui ignorait le voyage de son père, voulut avoir une conférence avec son oncle, et poussa jusqu'au Retaniar\\)^ d'où il lui fit dire de venir le trouver. Le pritice lui fit part de toute» les dispositions de son voyage ; il lui dit que Garcie Alvarez Osorio était arrivé de Sévillé avec cent cinquante mille écus à compte des six cent mille qu'il votila^t avoir, et qu'il avait laissé les ordres nécessaires pour recevoir le reste en lettres de change pendant son voyage. D. Jean lui répondit qu'il était prêt à partir avec lui; mais aussitôt qu'il Teût quitté, il revint auprès du roi pour lui rendre compte de tout ce qu'il venait d'entendre. Le monarque partit alorà
(1) Le Reiamar était, un lieu situé à peu près a moitié cbt:iiiiu de Madrid au Fardo.
ponr Madrid, où il arriva peu de momens après D. Carlos {i).
Article III.
Arrestation de D. Carlos,
I. L'arrivée du roi dérangea un peu les mesures de D. Carlos et Tempècha d*însîster pour avoir des chevaux cette nuit: il renvoya la chose au lendemain afin de mieuiç voir ce qu'il auroit à faire. Ce jour-là ( qui était le dimanche 18 janvier) le roi se rendit à la messe et y assista publiquement avec D. Carlos et D. Jean; ce dernier se rendit auprès du prince 9 qui lui fit des questions très-empressées au sujet de l'arrivée de son père. Les réponses de D. Jean ne furent pas sans doute bien satisfaisantes, puisqu'il fut obligé de tirer l'épée pour se défendre contre son neveu et de crier au secours ; il vint du monde qui mit fin à une scène qui pouvait devenir tragique. Le roi vit alors qu'il ne pouvait plus différer de prendre de^ mesures de rigueur; il consulta quelques personnes de son Conseil privé, et il fut résolu qu'on ferait arÉ^éter le prince cette nuit même: la chose eut lieu effectivement; on saisit aussi ses papiers, ses armes et soh argent. Louis Cabrera a bien donné quelques détails sur cet événement; mais j'aime mieux m'en rapporter au récit qui en fut fait par écrit quelques jours après par l'huissier de la chambre.
«IL II y avait, dit-il, plusieurs jours que le princo « mon maître ne pouvait goûter un moment de repos:
(t) Cabrera , livre 7, chap. 23. — Wander Hamcn : F^ie de J). Jean d'Julric/ie, livre 1.
îldisiiît continuellement qu'il désirait tuer un homme qu'il haïssait. Il fit part de ce dessein à D. Jean d'Autriche à qui il cacha le nom de la personne à qui il en voulait. ^Le roi alla à TEscurial d'où il envoya chercher D.Jean. On ignora quel fui l'objet de leur entretien; on croit seulement qu'il roula sur les sinistres projets du prince. D. Jean découvrit saoi doute ce qu'il savait. Aussitôt le roi envoya cher* cher en poste le docteur Velasco; il causa avec lui de ses projets et des ouvrages de l'Escurial^ donna des ordres et ajouta qu'il n'y reviendrait pas de sitôt. Sur ces entrefaites , arriva le jour du jubilé que toute la Cour était dans l'usage de gagner aux fêtes de Noël; le prince alla le soir du samedi au couvent de S. Je* rôme (i); j'étais de garde auprès de sa personne. Son altesse royale s'étant confessée dans ce couvent, elle ne put obtenir l'absolution , à cause des mauvais desseinsqu'elle avait.£lle s'adressa à un autre confesseur, qui la lui refusa aussi: le prince lui dit: Décidez-vous pius vite ; le moine répondit : Que votre altessei fasse C07îsuiter ce cas par des savans : Il était huit heures du soir: le prince envoya chercher dans sa voiture les théologiens du couvent d'Atocha (2). Il en vint quatorze , deux à deux ; il nous envoya à Madrid chercher les deux moines Albarado, Vunaugiistin et l'autre matàurin; il disputa avec tous 9 et s'obstina à vouloir être absous 9 en
(1) Saint Jérôme est un inouastcre de l'ordre des Liérouiinites, fondé par Henri IV. Tout près de co luonaiitcre , est Je vieux palais du roi, appelé , Buen Hetiro,
(2) Jtocha est un couvent de dominicains , près du palais du Buen-RetitVy du côté de Toricut.
répétant toujours qu'il en voudrait à iin liomfne jusqu'à ©e qu'il l'eût tué. Tous ces religieux ayant dit que ce que le prince demandait, était impossible, il imagina un autre moyen et voulut qu'on lui donnât une hpstie non consacrée , afin que la Cour crût qu'il dvait rempli les mêmes devoirs que le« autres membres de la famille royale. Catle propo* sition jeta tous les religieux dans la plus grande consternation ; il se traita dans cette conférence beaucoup d'autres points d'une extrême délicatesse qu'il ne m'est pas permis de répéter. Tout allait très-mal : le prieur du couvent à^Atocha prit le prince à part et chercha adroitement à lui faire dire quel était le rang de l'individu qu'il voulait tuer; il répondait que c'était un homme d'une trèshaute qualité, et il s'en tenait là. Enfin , le prieur le trompa en lui disant : Seigneur, dites quel homme c'est ; ii .sera peut-être possiMe de vous donner Vaésoiution suivant ie genre de satisfaction que votre altesse se propose de tirer. Le prince dit alors que c'était au roi, son père, qu'il en voulait , et qu'il entendait avoir sa vie. Le prieur lui dit alors avec calme ; Votre altesse veut-etle tuer seule le roi son père , ou hien se servir de quel" qu*un? Le prince tint si fortement à son projet, qu'il n'obtint pas l'absolution et ne put gagner le jubilé. Cette scène finit à deux heures après minuit ; tous les religieux se retirèrent accablés de tristesse, et son confesseur plus que les autres. Le lendemain j'accompagnai le prince à son retour au palais , et l'on envoya à l'Escurial' informer le roi de tout ce qui venait d'arriver. » t IIL Le monarque se transporta à Madrid le sa^
« inedi (i). Le lendemain il alla , accompagné de « aon frère et des princes (a) entendre la messe en « public. D. Jean , malade de chagrin , fut voir D. « Carlos ce jour-là : celui-ci fit fermer les portes et € lui demanda quel avait été le sujet de sa conver- «f sation avec le roi son père ? D. Jean lui répondit « qu'il avait été question des galères (3). Le pdnce « le questionna beaucoup pour savoir quelque chose c de plus : lorsqu'il vit que son oncle ne lui en dite sait pas davantage ^ il tiraTépée; D. Jean recula c jusqu'à la porte , et la trouvant fermée , il se mit c en garde , en disant : Que votre altesse s* arrête. « Ceux qui étaient dehors l'ayant entendu , ouvri-* « rent les portes : D. Jean se retira dans son hôtel. « Le prince se sentant indisposé , se coucha jusqu'à € six heures du soir ; alors il se leva et mit une robe
C de chambre. Comme il était encore à jeun à huit « heures ^ il se fit porter un chapon boifilli ; à neuf c heures et demie il se remit au lit : j'étais encore do c service ce jour-là , et je soupai au palais. »
«« IV. A onze heures du soir je vis le roi qui desc cendait l'escalier; il était accompagné du duc de c Feria^du grand prieur (4)? du lieutenant général
(i) Ce ne fut pas le samedi suivant qui répondait au 3 janvier i568, ni celui d'après , qui était le lo; mais le troisième, c'est-à-dire, le 17, veille du* jour où D. Carlos fut arrêté.
(2) Les princes de Hongrie et de Bohême qui se trouvaient alors à Madrid, ainsi que D. Jean d'Autriche , et Alexandre Farnèse.
• (3) On faisait équiper alors quelques galères, dont le commandement fut confié à D. Jean cV Autriche.
(4) Grand prieur de Tordre de Saiut-Jean-de-Jcru-
Cx55)
des gardés et de douze de ces depiiers : cetHhotiar* que était armé par-dessus ses habits et avait la tête couverte dHin casque ; il s^achemina vers la porte où j*étais; il me fut ordonné de la fermer et de ne l'ouvrir à qui que ce fût. Tous les personnages étaient déjà entrés dans la chambre, du prince^ quand il cria, qui est-tà? Les officiers s'étaient approchés du chevet de son lit et s'étaient emparés de son épée et de sa dague ; le duo- de Féria avait pris aussi une arquebuse chargée de deux balles (i). Le prince ayant jeté des cris et s'étant répandu en menaces 9 on lui répondit : Le Conseil d'état est ici. Il voulut se saisir de ses armes et en faire usage 9 et il sautait déjà de son lit , lorsque le roi entra : son fils lui dit alors ; Qu'est-ce que Votre Majesté veut de moi? Vous allez le savoir (lui répondit le monarque ). On condamna bientôt les portes et les fenêtres: le roi dit à D. Carlos de rester tranquilte dans cette chambre jusqu'à ce qu'il kii envoyât^ des ordres ultérieurs; il appela ensuite le duc de Feria et lui dit : Je vous charge de la personne du prince afin que vous en preniez soin et le gardiez : s'adressant ensuite à Louis Quijada, au comte de Lerma, et à D. Rodrigo de Mendoza (a) ^ il leur dit : Je vous cftarge de servir
salem ; c'était D. Antoine de Toléclo , frère du dujc d'Albe et conseiller d'état.
(1) Le duc de Féria , était capitaine général des gardes du roi, et conseiller d'état.
(û) Louis de Quijado, était seigneur de Villagarcia, fiU de celui qui avait été majordome de Cbaries-Quiut , daus sa retraite. Le comte de Lerma fut dans la suite
et de contenter le prince ; ne faites rien de te qu'il vous commandera sans que f eut sois aupa-- Tarant averti* J'ordon^ie que tout te monde le garde fïdètcment , sou^ peine d'être déclaré traître* A ces mots 9 le prince commença à jeter les hauts cris, en disant : Votre MxijesLé ferait mieux 'de me tuer que de me tenir prisonnier; c'est un grand scandale pour le royaume : si elle iie le fait , je saurai hien me tuer moi-méme : le roi répondit , qu'il se gardât lien de ie faire; parce que de telles actions n^ appartenaient qu'à deè fous : le prince répliqua: Votre Majesté me traite si mal, qu'elle me forcera d'en venir à cette extrémité , non comme fou , 7nais comme désespéré : il y eut encore d'autres choses dites de part et d'autre , et rien de terminé, parce que ni le lieu ni le temps ne le permettaient, b
« V. Le roi se retira ; le duc prit toutes les clefs des portes; il renvoya tous les valets de chambre et les autres domestiques du prince; il mit des garder au cabinet; quatre Monleros d'Espinosa , quatre hallebardiers espagnols, et. quatre allemands avec leur lieutenant. 11 alla ensuite à la porte où j'étais; y plaça quatre autres Monteros et quatre gardes , et me dit de me retirer. On s'empara ensuite des clefs des secrétaires et des coffres du prince ; le roi se les fit apporter dans son appartement; on lit enlever les lils des valets : le duc de Feria , le comte de Lerma et D. Rodrigo , veillèrent cette nuit-là auprès de son altesse ; pendant les autres nuits , il fut veillé par deux chambellans, qui se relevaient de six
premier duc et favori de Philippe III; D.Rodrigo de Alciidoza, £ls aîuc du priiicc d'Evolî.
c en six heures ; il y en avait sept que le roi avait
€ chargés de faire ce service : c'étaient le duc de
« .Feria, Rui Gomez (i); le prieur D. Antoine do
c -Tolédo, Luis Quijada, le comte de Lerma, D.. Fa-
« drique (2) et D. Juan de Velasco (3); ils ne portaient
« point d'armes pour ce service. Les gardes ne noui
€ laissent approcher ni de jour ni de nuit. Deux
« chambellans mettent le couvert; les majordomes
t yifennent chercher le dîner dans la cour. On ne
c permet l'entrée d'aucun couteau ; on apporte tou-
« tes les viandes coupées. On ne dit pas la messe
« dans l'appartement du prince, et il ne l'a pas enten-
« due depuis qu'il est en prison (4)* »
a VI. Le lundi (5) le roi convoqua dans son appartet ment tous les conseillers avec leurs présideiis ; il fît à * .chaque Conseil en particulier un rapport sur l'ar^ « restation de son fils; il dit qu'elle avait lieu pour « des choses qui intéressaient le service de Dieu et c le royaume ; des témoins oculaires m'ont assuré « que le monarque versait des larmes en faisant ce « récit. Le mardi, Sa Majesté convoqua aussi dans € son appartement les membres du Conseil d'état ; « ils restèrent assemblés depuis une heure jusqu'à
(1) Rui Gomez de Silva, prince d*Evoli.
(2) D. Fadrique Enriquez, frère de l'amiral.
(5) D. Juau de Velasco, fils de D. Gabriel, comte de Sirueia.
(4) Ou dit dans la vS^jite la messe daus les appartexnens du prince; cela prouve- que le rapport en ques« tîon fut écrit av^int le 2 mars, époque à laquelle Tordre en fut donné.
(5j Lundi 19 janvier i568.
c neuf du soir. Oo ignore de quoi on s'y est occupé, c Le roi fait une enquête ; Hoyos eu est le sécrétai-* « re (i). Le monarque est présent aux déclarations de « chaque témoin ; elles sont écrites ei forment un ca- « hier de six pouces de hauteur. Il a remis au Conseil^ c les privilèges des majorats (2) ainsi que ceux du « roi et du prince de Castille, alin qu'ils eu prissent c connaissance. »
« YII. La reine et la princesse étaient dans les c larmes (5). D. Jean allait au palais tous les soirs : « il y alla une fois vêtu tout simplement et en habit c de deuil ; le roi lui en fit des reproches , lui dit de c quitter ce costume , et de se mettre comme il fai? « 3ait auparavant. Ledit jour lundi Sa Majesié donna « ordre de prévenir tous les valets de chambre du « prince de se retirer dans leurs domiciles respectifs ^ «< en leur promettant qu'il aurait soin d'eux : il fit « passer au service de la reine D. Jean de Velasco e| c D. Fadrique , frère de l'amiral y aufjaravant major- « dômes de D. Carlos. » loi finie i* histoire de i'huis^ ' sier.
YIIL Philippe II vit bien qu'un événement de cette nature ne pouvait rester caché 9 et ne manquerait pas d'exciter la curiosité du public ; il se douta bien qu'il donnerait matière à beaucoup de propos tant en Espagne que dans les cours étran&^ères. Il crut donc qu'il
: (i) Hoyos ; le vrai nom était Piern: del Iloyo,
(2) Cest-à-dire, des Jils aînés , ifiii ont le droit de succéder à la couronne, .laquelle est un majorât » ou subs* titution perpétuelle par ordre de priinogéniture , ou à*afnesse.
(3) Jeanne, sœur du roi , qui avait élevé le prince avant qu'il eût d'autres maîtres.
convenait de faire part de cet événement si fâcheux à tous les archevêques , évêques et autres prélats ; aux chapitres des cathédrales, aux cours royales de justice j aux gouverneurs civils et militaires des provinces ; aux villes et à leurs corrégidors ; au pape , à Tempereur d'Allemagne , à plusieurs souverains de L'Europe , à Catherine d'Autriche , reine de Portugal ^ veuve de Jean III, sœur de Charles -Quint, tante et belle-mère de Philippe II , grand-mère du malheu*réux prisonnier, tante et grand -mère d'Anne d'Autriche qu'il devait épouser : tant de titres valurent à cette princesse une lettre écrite de la propre main de Philippe, dans laquelle il l'appelait ia mère et mai^ tresse de toute la famille : ce monarque écrivît aussi à Marie d'Autriche sa sœur , impératrice d'Allemagne , femme de Maxiihilieu II et mère d'Anne. Louis Cabrera a inséré dans l'histoire de Philippe II cette lettre qu'il dit avoir été adressée à rimpératrice ; mais il s*est trompé en cela ; la reine d3 Portugal était la yeule qu'on pouvait traiter familièrement de mère et maîtresse de toute ia fam^itle. Dans la lettre adressée au pape et datée de Madrid le 20 janvier, le roi disait que malgré la peine qui l'affligeait , il avait la consolation d'avoir fait tout son possible pour procurer une bonne éducation à son fils , et fermé les yeux sur tout ce qui pouvait provenir de son organisation physique ; maïs qu'à présent le service de Dieu et ce qu'il devait au bien de ses sujets ne lui permettaient pas de tolérer sa conduite plus longtemps ; il finissait en promettant à Sa Sainteté d$ l'instruire de cette affaire et lui demandait le secours de ses prières pour un heureux résultat. Le même }our , Philippe écrivit de sa propre main une autre
lettre à la reine Catherine sa tante ; il hiî faîsaît part de toute la douleur qui brisait son coeur paternel; il lui rappelait qu'il l'avait déjà instruite de plusieurs événemens antérieurs qui pouvaient faire craindre pour l'avenir , et lui annonçait aussi que l'arrestation du prince ne devait pas élre suivie d'autres peines , • mais qu'elle avait été résolue pour mettre Qn à ses déréglemens ; la lettre à l'impératrice , sœur du monarque , était conçue à peu près comme celle-ci.
IX. Dans celle que le prince adresse aux villes, il dit que s'il n'avait été que père , il ne se serait jamais déterminé à prendre une pareille résolulioB ; mais que sa qualité de roi ne lui avait pas permis de faire autrement ; et que c'était seulement en agissant ainsi qu'il avail pu prévenir les maux que sa clémence aurait causés à l'état. Diegue de Colmenares a inséré, dans riiistoire de Ségovie, la lettre que cette ville rtçnl de Philippe : toutes les autres en reçurent de pareilles, ainsi que les gouverneurs , les cours de justice, les évéques et les cliapitres. Elles étaient toutes renfermées dans une autre adressée aux corrégidors. J'ai devant les yeux la lettre qui fut pour celui de Madrid, et elle peut donner une idée de toutes les autres : Philippe II mandait à ce magistrat que dans le cas où la municipalité penserait à nommer des députés ou à faire des rejprésentations en faveur de son ^fils, il devait tâcher de la détourner d'un pareil dessein, attendu qu'un père n'avait pas besoin d'être supplié pour accorder une grâce ; il lui prescrivait aussi, s'il était question d'une réponse, de faire en sorte qu'on n'entrât dans aucun détail sur cette affaire , et que l'on se contentât de dire qu'on éîâit persuadé que quand un père s'était déterminé
Il faîne un si grand éclat , il y avait été porté par des taisons bien importantes et bien justes. Tous ceux qui reçurent des lettres du roi , y répondirent , quoique d^ine manière différente , ainsi qu'on peut bien l'imaginer d'après le nombre si grand et si varié des autorités et des individus qui écrivirent : le monarque les ayant lues toutes, mit de sa propre main sur celle que la ville de Murcie lui avait adressée la note suivante : Cette lettre est écrite avec prud&iiee et réserve. On voit d'après cela qu'elle lui plaisait plus que les autres : cette raison et l'envie de faire connaître une pièce qui n'a pas été publiée , m'ont engagé à en donner une copie ; on y verra quel était le goût ^e Philippe dans un cas aussi déchirant.
« X. Sacrée, catholique et royale Majesté : La muni-
c cipalité de Murcie a reçu la lettre que Votre Ma-
« jesté lui- a écrite , et y a vu ce qu'elle a déterminé
« relativement à la réclusion de notre prince. La
« municipalité baise mille fois les pieds de Votre Ma-
« jesté pour la faveur insigne qu'elle lui a faite de
c rinstruire en particulier de cet événement; elle
« est pleinement persuadée que les raisons et les
c motifs qui ont guidé Votre Majesté , ont été si im-
« portans et tellement commandés par le bien public ,
c qu^elle n'a pu faire autrement. Votre Majesté a si
c bien gouverné son royaume; elle a maintenu ses sujets
« dans un tel état de paix ; elle a donné un si grand
< accroissement à la religion , qu'il est naturel qu'on
« juge que dans une affaire qui la touche de si près ,
c elle ne s'est déterminée à cette nouvelle mesure , c que parce qu'elle a eu pour objet le service de Dieu c et le bien général de tout son peuple. Cette vill« « ne peut cependant pas s'empêcher d'éprouver une
m. zi
« douleur véritable, de voir l'importance des causer € qui ont donné ce nouveau chagrin à Votre iMajesté; c elle ne peut penser sans attendrissement qu'elle a « un roi et un souverain assez juste et assez attaché au « bien universel de son royaume, pour le mettre avant € tout et lui faire oublier le tendre attachement qu'il « a pour son propre fils. Une preuve si éclatante de c cet amour doit obliger les sujets de Votre Majesté € à lui témoigner leur reconnaissance par leur sou- * mission et leur fidélité : cette ville qui s'est touc jours distinguée par son zèle , doit dans ce moment c en donner une plus grande preuve en s'empressant c d'obéir à tout ce qu'il plaira à Votre Majesté d'or«c donner ; Dieu conserve la personne catholique et t royale de Votre Majesté. Dans le conseil municipal « de Murcie, le iC février i568.
XI. Le pape S. Pie V et toutes les autres personnes à qui Philippe II avait écrit, lui répondirent en intercédant en faveur de son fils ; elles dirent qu'il y avait lieu d'espérer qu'un événement aussi frappant serait un frein qui retiendrait le prince , et lui ferait changer de conduite. Aucun ne fit plus d'instances que Maximilien II ; il est vrai qu'il y était intéressé à cause du mariage qu'il voulait faire de sa fille avec ce prince. Il ne se contenta pas d'écrire, niais il envoya Tarchiduc Charles à Madrid pour cet objet; il motiva ce voyage sur celui que l'archiduc fut obligé d'exécuter en Flandre pour y rétablir la tranquillité , et en France pour traiter du mariage d'une autre de ses filles avec Charles IX. Philippe fut inflexible dans sa résolution; il ne se contenta pas de retenir le prince en prison , il prouva encore que sou intention était de prolonger sa captivité: il fut aisé de s'en apercevoir quand on
lui vit signer le a mars une ordonnance relative au régime de la prison de D. Carlos; il la fit homologuer par le secrétaire Pierre del Hoyo , et en confia l'exécution à Rui Gomez de Silva prince d'Evoli ; il avait nommé ce seigneur son lieutenant général |)our tout ce qui était relatif au service du prince, et il avait soumis à ses ordres tous les autres officiers subalternes; les articles de cette ordonnance portaient en subs^ .lance ce qui suit.
XII. « Le prince d'Evoli est chef général de toutes « les personnes employées au service du prince , à sa « garde 5 à sa nourriture, à sa santé et à tous les « autres besoins qu'il pourrait éprouver.' Il fera en « sorte que la porte de la chambre du prince soit fer- « mée au loquet, et non à la clef, la nuit comme le € jour, et il ne permettra pas'que son altesse en sorte. € Sa Majesté nomme pour garder, servir le prince et « lui tenir compagnie le comte de Lerma, D. Fran- « çois Manrique, D. Rodrigo de Benavides , D. Jean « de Borgia , D. Jean de Mendoza , et D. Gonzale « Chacon. Aucun autre individu que ceux ci-dessus m nommés ( si ce n'est le médecin , le barbier , et le c Montera (i) chargé du soin particulier de là per- « sonne du prince) ne pourra entrer dans son ap^ « parlement sans la permission du monarque. Le « comte de Lerma couchera dans la chambre même
(i) Moniero est un garde du corps du roi pour la nuit. Tous les individu^ de cette garde s'appellent Monteras de Esp in osa y. pat ce que tous doivent être né» dans le bourg iioiiimé Espinosa de la Monteras, C'est un privilège qui fut accordé par le comte souverain de Castilie Ferdinand Gonzalez , pour récompense d'un témoignage de fidélité très-distiugtié.
il deD. Carlos. SUl ne le peut pas, ce sera un de» « seîgneucs ses collègues ; Tun d'eux veillera la nuit ; c ils s'arrangeront pour remplir ce devoir à tour de c rôle : pendant le jour , ils tâcheront d'être tous dan» c Tappartement de manière que D. Carlos puisse être c distraitet égayé^^ar leur compagnie, et ilsne pourront « se dispenser de cette fonction à moins de quelque af- « faire. Les seigneurs parleront de choses indifférentes « avec le prince ; ils auront soin de ne jamais mêler « dans leur conversation rien de relatif à son affaire , « et aussi peu que possible de ce qui regarde le gouc vernement : ils obéiront à tous les ordres qu'il leur « donnera pour son service et sa satisfaction , mais « ils se garderont bien de se charger d'aucune comç mission de sa part pour les gens du dehors, ni c du dehors pour lui : s'il arrivait que D. Carlos fit c entrer dans la conversation quelque chose de re- « latif à sa réclusion , ils ne lui répondront pas , et f rendront compte au prince d'Ëvoli de ce qui « se sera passé à cet égard. Le roi leur recommande « expressément (s^ils ne veulent manquer à la fidélité « et à l'obéissance qu'ils lui ont jurées ) de ne rien € rapporter au dehors de ce qui se fera ou se dira c dans rîntérieur, sans avoir obtenu auparavant son « aveu : si quelqu'un d'eux vient à savoir qu'on en « parle , soit dans la ville , soit dans des maisons parc ticulières , il sera tenu d'en faire son rapport au roi. c On dira la messe dans la chapelle , et le prince u l'entendra de sa chambre en présence de deux des c seigneurs qui seront chargés de sa garde. On lui « donneja un bréviaire ^des heures spirituelles, le ro- «i saire et autres livres qu'il demandera, pourvu qu'ils « traitent d« la dévotion et non d'autres sujets ; les six
t Vonteros chargés de la garde et du service du •< prince porteront les méls destinés à couvrir sa table ju8({u'à la première salle , pour être enbuite servis à son altesse par les seigneurs nommés pour le garder : un Moiitero prendra les plats dans la seconde chambre. Les Moiiteros seront employés et serviront jour et nuit selon que Rui Gomez de Silva le réglera. On placera deux halle bardiers dans le tambour de la salle qui conduit à la cour ; ils ne laisseront entrer personne sans la permission du prince d'Ëvoli ; en son absence ils prendront celle du comte de Lerma et à défaut de celui-ci , il s'adresseront au seigneur qui fera les fonctions de chef. Rui Gomez de Silva est chargé de prévenir au nom du roi les lieutenans capitaines des gardes Espagnoles et Allemandes de placer huit ou dix hallebardiers en dehors du tambour: ces hommes devront aussi monter la garde à la porte des Infantes ; deux seront placés dans Tappartement de Rui Gomez depuis le moment où l'on ouvre la grande porte du palais jusqu'à minuit, heure à laquelle on ferme la chambre du prince , et où les Monteros commencent leur service. Il est permis à chacun des seigneurs qui font le service dans l'appartement de D. Carlos d'y avoir un domestique pour son usage particulier; il choisira parmi ses gens , celui qui méritera le plus sa confiance. Tous ces individus feront serment entro les mains du prince d'Ëvoli d'exécuter fidèlement^ chacun en ce qui le concerne, les dispositions dft cette ordonnance. Rui Gomez et à son défaut lei seigneurs qui sont à ses ordres), rendront compte au roi de toutes les négligences qu'ils apercevront à cet égard. Ledit Rui Gomez est chargé de suppléer k
c tout ce qni fierait jugé nécessaire au service, et « n'aurait pas été prévu par l'ordonnance. Comime «I c'est sur lui que pèse toute la responsabilité ,) set c ordres seront exécutés par tous les gens soumis à c son commandement. » ^ '
XIII. Le secrétaire Hoyo fit lecture de l'ordonn ance qu'on vient de voir, à tous ces employés en général, et à chacun d'eux en particulier; ils }urè^ rent de l'exécuter dans tout ce qu'elle contenait ainsi que les huit Monteras compris dans les articles de ce règlement.
Article IV.
Procès fait à D. Carlos,
I. Nous avons vu dans l'article précédent par \t récit de l'huissier de la chambre du prince D. Carlos que Philippe II donna des ordres pour faire le procès à son fils. Le roi ayant fait procéder à l'interrogatoire des témoins par le ministère du secrétaire Pierre del Hoyo, sa Majesté créa une commision spéciale pour s'occuper de celte affaire : elle fut composée de D. Diégue Espinosa, cardinal, évéquede Siguenza, conseiller d'état , inquisiteur général , et président du Conseil de Castille ; de Rui Gomez de Silva , prince d'Ëvoli, duc de Francavilla et Pastrana, comte de Melito, conseiller d'état, grand- chambellan du roi; et de D. Diègue Bribiesca dé Mugnatones, conseiller de Castille et membre de celui de la chambre du roi; ils étaient présidés par sa Majesté. Mugnatones fut chargé de l'instruction du procès: Philippe voulant/ donner
& cette afTaire l'air d'une procédure pour crime de léser majesté, fit prendre dans les archives royales de Barcelonne et apporter à Madrid les pièces du procès fait par Jean II son trisaïeul , roi d'Aragon et de Navarre, à Charles son fils aîné , prince de Biana et de Girone, que ses sujets avaient déjà reconnu pour son succèsseur. Le Monarque en ordonna la traducUoa du catalan en espagnol afin qu'oik pût la comprendre plus facilement.
II. L'ordonnance relative au régime de la prison de D. Carlos était observée avec une telle rigueur, que la reine et la princesse Dona Jeanne ayant voulu lui rendre visi te pour le consoler, le roi ne voulut pas le leur permettre. Ce monarque se méfiait tellement de tout le monde , qu'il vécut lui-môme dans une espèce de captivité , et cessa de faire ses voyages accoutu^ mes à ses maisons de plaisance d'Aranjuez , du Pardo et de l'Ëscurial ; il se tint renfermé dans son appar^ tement : il ne pouvait pas entendre le moindre bruit ^ns se mettre à la fenêtre afin d'en savoir la cause et les suites ; tant il était dans l'appréhension de quelque tumulte; il avait toujours soupçonné les Flamands , ou d'autres personnes d'être partisans du prince ou au moins d'en affecter les apparences.
III. Cependant le malheureux D. Carlos qui n'était pas accoutumé à maîtriser ses passions, ne sut jamais faire usage des moyens convenables pour adoucir sa disgrâce. 11 se livrait continuellement aux plus grandes impatiences. Il refusa de se confesser pour se mettre en état de remplir le devoir de religion dont la famille royale d'Espagne s'acquittait toujours le dimanche des Rameaux. Son ancien maître , l'évêque .d'Osma, était mort le 3o juillet i56'6 : le roi donna
ordre au docteur Suarez de T Aîède , . son premier aumônier , de lui rendre visite afin de tâcher de le persuader ; quoiqu'il eût toujours traité cet ecclésiastique avec la plus grande distinction , tous les efforts de celui-ci furent inutiles : Suarez lui écrivit enfin le jour de Pâque (qui était le 18 avril ) une lettre longue et touchante , dans laquelle il lui prouvait par des raisons et des argumens convaincans 9 que S. A. ne prenait pas les moyens qu'il fallait pour accommoder so|i affaire , et qu'au lieu de lui donner une tournure» favorable y elle la rendait encore plus mauvaise; il lui représenta que S. A. n'avait plus d'amis ni de partisans, tît lui rappela diyerses scènes scandaleuses qui avaieut au^>;menté le nombre de ses ennemis ; sa lettre finissait par les phrases suivantes. « Votre Altesse peut •( bien s'imaginer ce que fera et dira tout le monde « quand on saura qu'elle ne se confesse pas, et qu'on « découvrira d'autres choses terribles sur son compte ; - « quelques-unes le sont à un tel point , que si elles «< regardaient tout autre que Votre Altesse , le Saint^ « Ofpce serait dans ie cas de rechercher si eiie est tf chrétienne ou non» Je déclare enfin avec toute vérité « et fidélité à Votre Altesse, qu'elle s'exposerait au danu ger de perdre son état et ( ce qui est pire ) son ame ; (t je suis obligé de lui dire dans toute l'amertume et c la douleur de mon cœur qu'il n'y a plus de re- « mède, et le seul conseil que j'aie à lui donner, c'est « qu'elle revienne vers Dieu et vers son père qui le ret présente sur la terre. Si votre Altesse veut suivre mes c conseils, qu'elle s'adresse au président et à d'autres c personnes vertueuses qui ne manqueront pas de « lui dire la vérité et de la conduire dans la bonne t( voie. » Cette lettre n'eut pas plus de succès qu#
toutes les autres tentatives faites auprès du prince qui persista dans le refus de se confesser.
IV. Le désespoir, dans lequel D. Carlos tomba bientôt, fut cause qu'il n'observa plus le moindre régime dans ses repas ni ' dans son sommeil. La colère qui le dominait lui ayant allumé le sang , ses organes s'échauffèrent à un tel point que l'eau glacée ( dont il faisait un usage continuel ) ne pouvait plus les cal^ ,iner. Il fit mettre dans son lit une grande quantité . de glace afin de tempérer la sécheresse de sa peau qui lui était devenue insupportable. Il marchait nu et sans chaussure sur les carreaux, et restait les nuits entières dans cet état. Dans le mois de juin il refusa toute espèce de nourriture et ne prit pendant onze jours
que de l'eau à la glace ; il s'affaiblissait à un tel point qu'on croyait qu'il n'avait pas long- temps à vivre. Le roi instruit de son état vint lui faire une visite et lui adressa quelques paroles de consolation ; l'effet qui en résHlta, fut d'engager le prince à manger plus qu'il ne convenait à son état. Son estomac était privé de la chaleur nécessaire au travail de la digestion ; et cet excès lui causa une fièvre maligne accompagnée de redoublemens / d'évacuation de bile et d'une dissenterie dangereuse. Le prince reçut les soins du docteur Olivares , premier médecin du roi , lequel venait seul auprès du malade , et quand il était sorti de l'appartemeât , il entrait en consultation avec les autres médecins du roi , en présence de Rui Gomez de Silva.
y. L'enquête que D. Diègue Bribiesca de Mugnatones avait faite, était déjà assez avancée au mois de juillet, pour motiver un jugement sommaire ^ sans entendre le coupable; ou pour nommer un procureur du roi^ qui en qualité de fiscal ^ accusât le prince dies
crimes constatés par (^instruction préparatoire» On ne fit au prince aucune signification judiciaire ; on n^avait que des déclarations de témoins, des lel très et d'autres papiers. Il résultait des pièces qu'on ne pouvait d'après les lois du royaume , se dispenser de condamner D. Carlos à la peine de mort : il était con« vaincu du crime de lèse -majesté au premier et au second chef; d'abord pour avoir formé le projet et tenté de commettre un parricide , et ensuite pour avoir voulu usurper la souveraineté de la Flandre 9 par le moyen d'une guerre civile. Mugnatones en fit un rapport au roi, et sur les peines que les lois établissaient contre les autres sujets qui se rendaient coupables de pareils crimes ; il ajoutait cependant que des circonstances particulières, ainsi que la qualité du criminel , pouvaient engager Sa Majesté à faire usage de sonautorité souveraine , pour déclarer que les lois générales ne parlaient pas des fils aînés des rois , parce qu'ils étaient soumis à d'autres lois d'une nature * plus élevée, qui touchaient à la politique, aux raisons d'état, ou au bien public; enfin, que le monarque pouvait encore , pour le bien de ses sujets , commuer les peines que ces lois imposaient.
VI. Le cardinal Espinosa et le prince d'Evoli déclarèrent qu'ils partageaient l'avis du conseiller Mugnatones : Philippe II dit alors que son cœur lui dictait de suivre l'avis de ses conseillers, mais que sa conscience ne le lui permettait point; qu'il ne pensait pas qu'il en résultât aucun bien pour l'Espagne ; qu'il croyait au contraire que le plus grand malheur qui pût arriver à son royaume , serait d'être gouverné par un monarque privé d'instruction, de talent, de jugement^ de vertus, et rempli de vices, de passions, sur-
tout. colère, féroce et sanguinaire; que toutes cieé considérations le forçaient, malgré l'amour qui, l'attachait à son fils, et le déchirement que lui causait un sacrifice aussi terrible , de laisser continuer la procédure d'après les formes presc/Ites par les lois; néanmoins , considérant que la santé de son fils était, par une suite des écarts de son régime, dans un état si déplorable, qu'il n^y avait aucun espoir de le sauver, 0 croyait cfue ce serait adoucir ses dernières peines, de négliger un peu les soins qu'on lui donnait, pour satisfaire toutes ses envies dansle boire et le manger ; car d'après le désordre de ses idées, il ne i>ouvait manquer de commettre des excès qui le conduiraient bientôt au tombeau : que la seule chose qui l'occupait, était le besoin de persuader à son fils que sa mort était inévitable, et qu'en conséquence il était absolument nécessaire qu'il se confessât pour assurer sou salut éternel ; que c'était la plus grande preuve d'amour qu'il pût donner à son fils et à la nation espagnole.
VII. Les pièces du procès ne parlent pas de celte résolution du roi; il n'y eut aucune sentence signé« ni écrite ; et on n'y voit qu'une petite note du secrétaire Pierre del Hoyo dans laquelle il dit que cette procédure en était'ià , lorsque ie prince mourut de sa tnaiadie, ce gui fit qu'ion ne rendit aucun jiuj/e^ ment. La preuve du fait existe dans d'autres papiers, oii ont été écrits dans ce temps-là , les traits et les anecdotes rares du moment. Quoique ces documens ne soient pas authentiques, ils méritent qu'on y ajoute foi en ce qu'ils sont de certaines personnes employées dans le palais du roi et qu'ils s'accordent avec ce que quelques écrivains ont donné à entendre ; il est vrai que ceux-ci u'ont pas voulu exposer clairement une af-
feîre aussi délicate , mais ils en ont dit assez pour nous faire découvrir la vérité. Je citerai dans la suite quelques-uns de ces auteurs; je me contente à présent de suivre le fd de mon récit.
Yill. Le cardinal Espinosaet le pri n ce d'Evolî, connaissant la sentence portée de vive voix par Philippe II , imaginèrent qu'on remplirait ses véritables intentions en précipitant le moment de la mort de D. Carlos; qu'il conviendrait que le médecin se chargeât d'éclairer le prince sur son état, sans rien dire qui pût l'instruire du courroux du roi, ni de la procédure qui était cause de son arrestation ; et qu'il le préparât à entendre les exhortations qu'on devait lui faire dans l'intérêt de son salut éternel : on espérait l'amener par ce moyen à écouter avec soumission les conseils qu'on lui don nerait pour rengager à se confesser et à se disposer à la mort que Dieu allait lui envoyer pour mettre (in à ses malheurs. Le prince d'Ëvoli eut une conférence avec le docteur Olivares; il lui parla avec ce ton important et mystérieux que les gens versés dans la politique des Cours, savent si bien employer quand cela convient aux vues du souverain et à leurs propres desseins. Rui Gomez de Silva était consommé dans cet art , suivant l'opinioli d'Antoine Ferez soi» ami et premier secrétaire d'état, qui fut complètement instruit de tout ce qui se passait. Il le donna à con-* naître dans une de ses lettres où il disait {{VL^aprés ia mort du prince d'Evoli , il n'y aurait pius que lui gui fut initié dans ces mystères.
IX. Le docteur Olivares comprit fort bien qu'oa lui demandait l'exécution d'une sentence de mort prononcée par le roi ; qu'on voulait qu'elle fût exécutée de manière que l'honneur du prince restât sans
atteinte ; et quMl fallait que cela ressemblât h une mort naturelle amenée par le dernier période de la maladie. R tâcha de s'expliquer de manièreà faire entendre au prince d'Evoli quUl avait compris son intention, et qu^il la regardait comme un ordre du roi, dont rexécution lui était confiée.
Article V.
Mort de D. Carlos.
I. Le 20 juillet, le docteur Olîvares ordonna un« médecine que D. Carlos prit. Louis Cabrera employé au palais dans ce moment-là, et qui voyait souvent le prince Rui Gomez, dit dans Tbistoirede Philippe II que « cette médecine ne fut suivie d'aucun hon «( résultat , et là maladie paraissant mortelle l le c médecin annonça au malade quUl était bon qu'il « se disposât à' mourir en bon chrétien, et à recevoir c les sacremens. »
II. D. Laurent Wander-Hamen raconte, en parlant de la médecine administrée par Olivares, que le médecin le purgea sans qu'il en résultât rien de éon, mais non sans ordreni sansdéiihération, et que ia m^iladie se présenta iientât avec des symptômes mortels (i). Lorsque cet auteur parle du projet qu'avait formé D. Carlos de faire un voyage en Flandre , et qui fut communiqué à D. Jean d'Autriche son oncle, et par celui-ci à son père, il dit : < Depuis c ce moment, Philippe s'occupa des moyens d'arrêter
(i) Wandcr-Hameu : T^ida del rey D. Telipe el prv-
« les projets du prince et de sauver son royaume , c quoique ces mof/eiis n'eussent pas été poussés au « point que nous savons tous , si le roi avait pu M modérer les inclinations effrénées de D. Carlos 9 ou « si ce prince avait voulu renoncer à ses projets îma- « ginaires (1) » Que signifient ct^s paroles : Quoique ces moyens n'eussent pas été poussés au point quô fwus savons tous ? Quel était cet état auquel les choses furent poussées et que tous savaient du temps de l'auteur contemporain? S'agit -il de l'arrestation du prince et de sa captivité ? ceci n'était pas un mystère ; il pouvait donc l'écrire clairement ; mais il n'en était pas de même de la mort du malade. Qu'on rapproche de ce passage ces mots de l'autre ouvrage du même auteur : Le médecin ie purgea sans qu'il enrésuitât riendehon, mais non sans ordre nisans'^ dtiihération, et la maiadie se présenta bientôt avec des symptômes mortels. Nous trouverons bientôt le véritable sens de l'une et de l'autre phrase.
llf. Fabian Ëstrada a dit dans son histoire des guerres de Flandre : « Après six mois si malheureu- « sèment écoulés , et sans que son père inébranlable « pût être touché par les ambassades de tous les « princes de l'Europe , D. Carlos mourut d'une maw ladie qui lui fut causée en partie pour avoir refusé € de prendre de la nourriture , en partie pour en « avoir pris avec excès , et avoir mis de la neige dans a son breuvage 9 ou enfin par la douleur de l'esprit^ « s'il est vrai néanmoins qu'il n'y ait pas eu de
« violence Je sais que ces choses de la façon que
« je les ai racontées y ne plairont pas à ceux qui , sans
(1) Wandcr-Hamcu : Fidà de D. Juan de Austtia.
t se soucier de la vérité , reçoivent avec foie tout C6 € qui se dit en mauvaise part des actions des prin* « ees.... Mais comme ces choses sont cachées et qu'il « est mal-aisé d'y pénétrer , je les laisse à ces écri- « vains qui veulent acquérir la gloire de subtils 9 et « de deviner par ces interprétations d'oracles. »
IV. Celte dernière phrase fait allusion à l'oracle qu'Omero avait publié par le moyen des lettres numérales d'un vers du premier livre des Métamorphoses d'Ovide , en l'écrivant de la manière suivante :
fILIVs ante DIeM patrios InqVIrIt In annos^ dont le sens était dans l'addition des sommes désignées par les lettres numérales de ce vers : on voyait qu'elles composaient le nombre i56S, qui était repose à laquelle le prince D. Carlos avait conspiré contre la vie de son père.
V. Fabîan Estrada ajoute qu'il .ne regarde pas èorame vraisemblables quelques-uns des détails qu'il a déjà donnés sur les causes de la disgrâce de D. Carlos; mais arrêtons-nous particulièrement à ces mots : « S'ii est vrai néanmoins qu'il n'y ait pas eu de c violence 9 » et joignons les à la phrase par laquelle il tâche de répondre à l'argument que lui feraient ceux qui sa/ns se soucier de la vérité^ reçoivent avec joie tout ee qui se dit en mauvaise part des actions des princes 9 mais qu'il ne veut pas s'en mêler , parce que ce sont des choses cachées et quHi est mai-aisé d^ tes pénétrer.
VI. Louis Cabrera , historien de Philippe II , dans son récit de la maladie et de la mort de D. Carlos , après avoir dît qu'il fut purgé sans qu'il y eût de résultat avantageux, et que la maladie parut mortelle, ajoute : « On a fait des récits bien variés de cette
t affaire en Espag;ne et hors de ce royaume , ainsi « que dans les histoires des ennemis du roi Philippe II « et de ses rivaux. J'écris ce que j'ai vu et ce qtM « j'ai enteiidu alors et depuis ; jç purs le faire , « parce que depuis mon enfance j^ai toujours été « admis dans les appartemens de ces princes ; cette tt facilité est devenue plus grande avec Tàge , et par « le commerce plus particulier que j'ai eu avec eux , « à cause de la faveur avec laquelle certains ministres « étaient reçus du roi ; surtout le prince Rui Goiatt « de Silva , et D'. Christophe de Mora 9 marquis de « Castel-Rodrigo 9 dont le crédit a été avantageux à « mon père Jean Cabrera de Cordova ; ce qui joint « à la bonté que Sa Majesté a eue d'accepter mon « service 9 nous a donné un plus grand accès et des « rapports plus étroits avec les grands personnages. « La manière dont Louis Cabrera s'exprime 9 est digne d'attention ; il avoue bien qu'on a parlé diversement en Espagne de la mort de D. Carlos; mais il veut en même temps honorer la mémoire d'un roi au fils duquel il a dédié son ouvrage ; dans cette intention 9 il évite toute discussion en racontant ce qu'il a vu et entendu dans ce temps-là au palais de ce monarqueoù il entrait librement • et où il vovait de même le prince d'Evoli. Il est clair que ce confident de Philippe II se serait bien gardé de lui révéler aucun secret sans nécessité ; il ne paraît pas moins vrai que Louis Cabrera a cru que les suites fâcheuses de la médecine , et la tournure fatale de la maladie devaient provenir de certaines mesures employées directement ; car s'il n'avait pas eu celte idée , il n'aurait pas manqué de réfuter vigoureusement l'opinion contraire , comme il le devait.
VIL Les histoires publiées par Cabrera , "Wander- Hamen , Opmero et Ëstrada , sont toutes d'accord avec les mémoires secrets de ce temps - là dont j*ai pris lecture : il n'est donc pas étonnant que le prince d'Orange , dans son manifeste contre Philippe II , lui ait imputé d'avoir fait périr son fils (i) ; que Jacques- Auguste de Thou 9 historien français et contemporain , d'ailleurs très - circonspect , en ait fait autant , d'après des détails que lui avaient fournis Louis de Foix, architecte français employé à la construction de l'Ëscurial, et Pierre Justiniani , noblo Vénitien, qui avait longtemps demeuré en Espagne , quoiqu'il se soit trompé en faisant intervenir le Saint- Oûice dans cette affaire 9 en supposant que le prince mourut au bout de qu(dques heures par l'elfet du poison , et en avançant d'autres erreurs sur la foi de ses deux correspondans (li). Je ne suis pas plus surpris que les autres auteurs cités par Gregorio Leti aj^ent dit des choses si contraires le| unes aux autres , qu'elles semblent sortir de la plume de nouvellistes ou de romanciers ; parce que la fm du prince ayant été occasionnée par une médecine mystérieuse , et l'ordre donné secrètement de la faire prendre 9 personne ne d.)ula que cette mort n'eût été violente 9 et chacun se livra aux conjectures pour deviner comment elle était arrivée.
VIII. Cependant les droits de la vérité sont imprescriptibles, et tôt ou tard elle se manifeste. Après deux siècles et demi, nous découvrons tant de faits et de
(1) Watson ; Histoire du règne de Philippe II ^ en anglais et en français: appendice.
(2) De Thou , dans V Histoire de son temps, en latin, tom. a, liv. 43.