II. Lorsque le prélat fut entré dans la maison qui
■ devait lui servir de |)rison , on lui demanda combien
* (le domestiques il désirait avoir pour son service ; il en nomma six, et on ne lui en laissa que deux, P. Antoine d'Utrilla ^ recommandable par sa constante fidélité envers son maître^ et Georges G ornez Mugnoz
- do Carrascosa : il pria les conseillers Valtodano et Simancas de mellre en réserve et de ne laisser voir
•à'personne, certains papiers et des lettres du p^pe^
de F. Ferdinand die Saint-Âmbi^oîse et du licencié Cespedes, parce quUls intéressaient le procès de \!k seigneurie du district de Cazotla ; il sollicita la nnèmc mesure pour une liasse de lettres du Roi sur des affaires particulières dont la publicité pouvait avoir des inconf éuiens. Il demanda qu'ion lui remît les orîgi* iiaiiK des consultations faites par lui et de quelques i^oMes favôfrables à son catéchisme, parce qu'il vo\i lait les présenter au pape, seul juge compétent de son procès; et enfin, d'autres pièces relatives à des confé^rences qui avaient eu lîeu au concile de Trente, en Angleterre et en Flandre et qui étaient autant de preuves de ses efforts pour la défense et le maintien de la religion catholique.
III. Le premier jour de septembre les conseillers ' Valtodano et Simancas sommèrent Tarchevéque de pfréter serment de dire la vérité ; ce prélat répondit' qu'il le ferait quand il en recevrait Tordre du pape ou ' du Roi ; qu'il protestait contre tout ce qui avait été' fait jusqu'alors , comme nul par défaut de compé-^ tence ; qu'il ne reconnaissait en aucune manière le' grand inquisiteur pour juge jusqu'à ce qu'il eût étépourvu de pouvoirs spéciaux pour cela ; qu'en le supposant même suffisamment autorisé, il ne croyait^ pas qu'il le fût pour déléguer; qu'il prouvera îï bien mieux ce qu'il avançait si on loi cpmm\mi-< qùait le bref du pape dont il demandait' 'à 'voir ulis . copie. Le 2 de ce mois on lui accorda sa demande ; le' lendemain , le grand inquisiteur se déclara , après unédélibération du Conseil, juge compétent avec la facultS* de confier ses pouvoirs;- il annonça cependant qu'il assisterait en personne avec le Conseil aux' séances du' liïbunal : il j vint en effet le 4'9ûivfiht, et re^ulfrar' nr. 17
chevèquede prêter serment de dire la vérité sditcbn*^ tre lui-même solt^ontre toute autre pérsoiiue, en le prévenant que s'il déclarait tout ce qu'il savait, on userait de miséricorde envers lui ; mais que dans le cas contraire , il serait traité 9 suivant toute la rigueur de la justice; il lui dit aussi que s'il avait de la nipu^ gnauce à répondre- en présence de tout le Conseil y on lui permettrait de le faire seulement devant un ou 4eux conseillers 9 ou bien devant les inquisiteur» de Yalladolid. Carranza fit la même réponse que le premier jour , et ajouta qu'il n'était pas sûr qu'on eût dit la vérité en sollicitant le bref auprès du pape , parce qu'à celte époque 9 il n'existait en Espagne ni soupçon ni diffamation contre aucun prélat ; que si l'on avait eu sa personne en vue 9 il n'était pas alors en Espagne , mais bien en Flandre » occupé' à travailler pour la défense et la gloire de la religion catholique 9 et à convaincre et convertir les héréti-. ques; qu'il s'efforçait d'éteindre les hérésies; qu6 pour mieux y 'réussir il avait exposé au Roi que les livres hérétiques se vendaient jusqu'aux portes mêmes de son palais ; que ce monarque avait donné 9 à sa sollicitation 9 tous les ordres nécessaires pour empêcher le mal 9 et qu'on y avait réussi en grande partie; ainsi qu'il pouvait le prouver par le témoignage du Roi lui-même et des principaux seigneurs de sa Cour.
lY. X> 'archevêque ne s'en tint pas à ces raisons; il récusa le grand inquisiteur pour des motifs qu'il exposa dans cette séance même9 en présence du récusé; le 5 et les jours sui vans il continua de développer par écrit sa récusation ; les points sur lesquels il l'appuya, furent en très-grand nombre et très-graves. D. Pierre Sala«ar de Mendoza cite en particulier les liaisons d«
Tàldès av!éc le marquis de Camarasa ; niai${ ce Q*était là qu'uue des moindres considérations : Taccusé mit en avant plusieurs faits particuliers > fit mention des personiles, des temps, des sujets et des raisons qui Tautorisaient à représenter Valdés comme un homme envieux ^ vindicalif et perfide ; à soutenir qu'il abusait continuellement de son autorité pour satisfaire sa vengeance, conime il pouvait en donner la preuve par une des pièces enre^strées t il rappela la conduite infuste que Yaldés avait tenue avec lui au moîÀd\ioût de Tannée précédente; cita plusieurs faits qui le regardaient personnellement^ et s'attacha à prouver tjue lé grand inquisiteur couvrait sa haine contre lui du masque d^un zèle hypocrite pour la religion ; que cette inimitié lui était inspirée par l'envie et le dépit depuis que lui Carranza avait été nommé archevêque de Tolède , et qu'il avait publié soil ouvrage sur la résidence des évèques : enfin > il remplit 8 feuilles in-folio d^une écriture en minute de tous les motîfl de récusation qu'il avait contre "V aidés, et il ^ ajouta Ceux qui regardaient les conseillers Petei et Cobos , en promettant d'en établir la preuve.
V. L'archevêque choisit pour ses avocats les hommes qu'il )ugealeplus en éliat de le défendre. Mais on par-i vînt à force d'intrigues à leur faire refuser leur ministère au prélat , et on réussit également auprès de ceux qu'il pouvait appeler à leur défaut ; en sorte qu'il^f'ut •obligé de s'adresSer aux avocats qui défendaient à là Chahcellerie les droits de Son siège sur là seigneurie de quelques villages , quoiqu'ils n'eussent aucune connaissancé des matières du Saint-Ofïice. Des arbitres fu* rent nommés pour juger de la validité de sa récusaT tlou. Ce furent, du côté de rarchevéquè,D;Jean Sar-
tnlcnlo de Mcndoza, conseiller des Ipdes]; et pour le fiscal, le lîceucié Isiinza , |uge à la Cour civile de YaU ladolid. Ils déclarèrent le a5 février 1.5605 que les motifs allégués étaient justes, raisonnables et biea prouvés. Le fiscal Garni no, mécontent de ce résultat, iugea à propos d'en appeler à Rome ; mais il renonça ];>ientôt à cette mesure : en effet, comment le grand inquisiteur pouvait-il penser à envoyer à Rome un procès dont la publlcatîon eût couvert d'une honte éternelle le chef du Saint- Olïice lui-même et d'autres personnages qui parvinrent . dans la suite aux plus hautes dignités de TEglise? II est vrai cependant que cet appel eût lieu plus tard après mille efforts et beaucoup d'intrigues ; mais alors Valdés n'était plus inquisiteur général.
V I. Le logerueint qu'on avait assigné à l'archevêqijpi^ n'était ni commode ni agréable ni aéré, parce que quoique la maison fût vaste , on ne lui avait donné que les pièces les plgs éloignées de toute communication; on n'aura pas de peine à le croire quand on saura que le 21 septembre i56i il y eut à Yalladolid un incendie si violent qu'il dura un jour et demi , et consuma plus de quatre cents maisons du quartier le plus voisin ^ et cependant le prélat n'entendit ni les cris ni le bruit qui durent accompagner un événement aussi désastreux; il n'en fut instruit qu'à Rome loAig'Iemps après son arrivée dans cette ville. Aussitôt (ju'il eut donné les premiers soins à ce qui regardait sa récusation , il se plaignit, comme il en avait le dii'oit, de la manière dont il avait été logé, mais il n'obtînt pas plus de satisfaction qu'il ne fallait en attendre d'un tribunal accoutumé à commettre les injustices les plus criantes sous U voile de ses procédés impé^
liétrables. Le i5 du mois d'octobre, le fiscal présenta un procès-yerbal constatant que la maison élfait grande y commode et saine ; son assertion était vraie , parce qu*il n'avait pas nommé la partie occupée par l'archevêque , et qu'il s'était contenté de parler de lik inaisjtmen général. Martin de Santacara, médecin, et Diègue Gomez, apothicaire, firent un rapport tel qu'il pouvait convenir au Saint-Offîce; ils parlèrent de cette maison comme étant une des meilleures de Vallado3id, et comme ayant même servi àloger le cardinal de Loàisa , grand inquisiteur et archevêque de Tolède ; comme si ces détails eussent prouvé que Carranzk se plaignait sans raison , et qu'il ne fût pas constant qû'ôû ne lui avait laissé que deux pièces sans fenêtres sur la me ni sur la camp agne pour se loger avec le religieux qui l'accompagnait et son page. Cette privation d'air et d'exercice causa à l'archevêque une fièvre tierce qui l'alTalblit considérctblcment , mais sans inspirer iaux inquisiteurs l'humanité de le faire transpoi'ter dans un lieu plus convenable. Ils crai« ignalent vivement qu'il ne fît savoir la vérité ait roi et au pape : il est vrai que cette démarche ïl'eût lien produit auprès du souvcra'n , parce que Valdés uvait réussi à lui faire croii-e -dans des entretieni patticuliers , et en lui montrant les extraits des procès de l'Inquisition du 8 octobre , que Carraaza était véritablement hérétique, et que tout ce qu'il avait fait contre les sectaires d'Angleterre et de Flan* dre, n'avait été qu'un moyen de cacher ses véritables se'ntimens.
VII. Quoique l'inquisiteur général eût toujours persisté à soutenir qu'il avait le droit de déléguer des pouvoirs pour poursuivre l'archevêque, plusietérs
eonseillers et en particulier Baca de Castro, opioi«rent en sens contraire , ce qui obligea Yaldés à s^adresser au pape. Paul IV était mort , et Pie IV lui avait succédé le a5 décembre 1559. Il signa le 25 février un bref par lequel il confirmait à Yaldé» le$ pouvoirs que lui avait accordés son prédécesseur lo 7 janvier de l'année précédente , et celui de déléguer des hommes de confiance quMl aurait choisi^ parmi des sujets élevés aux dignités, de rEglise, pour faire le procès à l'archevêque de Tolède*. Ce bref ne put avoir son effet , parce que les arbitres avaient déclaré le même jour que les motifs de récusation mis en avant par Taccusé étaient justes et valables; c'est ce qui fut cause que Sa Sainteté expédia le 5 mai i56o -un autre bref spécial qui confirmait tout ce qu'on avait fait jusqu'alors, pourvu que l'on eût procédé conformément au droit, et qui autorisait Philippe II à choisir en son propre nom les juges qu'il voudrait, auxquels il donnait dès à présent le pouvoir de continuer le procès jusqu'à ce qu'il fût en état d'être jugé , pendant l'espace de deux ans, à commencer du 7 janvier 1 56 1 , qui était le terme des deux années que Paul IV avait accordëes pour le même objet en iSSg. Telles furent la manière dont on interpréta le bref du . pape k Madrid, et l'extension qui lui fut donnée , qu'on imagina pouvoir y juger définitivement le procès de Carranza ; le pape qui en fut informé adressa le 5 juillet un quatrième bref par lequel il désapprouvait cette interprétation de son bref précédent , et ordonnait qu'on lui expédiât le procès instruit mais non jugé, et cola dans un délai déterminé.
VIII. Philippe fit usage du bref du pape en nom- -waot pour juge avec la faculté d« déléguer ses pou-
Toirs, D. Gaspard de ZugDÎgà et AyeUaneda archevêque de Santiago. Ce choix fit plaisir à Carraiiza parce que ce prélat était un des sujets qu'il avait proposés en i557 9 pour TarchevécUé de Tolède; il éprouva en effet , quelque adoucissement dans sa situation par le changement de ses gardes et par Teflet de quelquen autres mesures. Mais Zugniga nomma pour juges» les conseillers Yaitodano et Simancas qui avaient çqn^mepcé la procédure. Garranza pensait déjà à les récàiser comme ayant voté son arrestation ; mais ayant i^uque le roi avait dit que si cette circonstance était un motif de récusation , quiconque aurait ordonné Temprisonnement d'un prévenu ne pourrait plus être ion juge , il abandonna son premier dessein.
IX. Le droit dont ce prélat avait voulu faire usage est aujourd'hui reconnu en principe par toutes les nations civilisées; c'est à lui qu'est due l'institution des jurés ; en effet l'expérience prouve que le juge qui a dressé Vinslruction préparatoire et fait arrêter le prévenu 9 le regarde déjà comme coupable ; il devient comme partie intéressée dans le procès qu'il a commencé et n'aperçoit pas aisément les erreurs , ni peut-être les nullités que lui ou ses délégués peuvent avoir commises. Il est vrai que les deux fondés de pouvoirs de Zugniga ne pouvaient juger définitivement ; mais ils devaient préparer toutes les charges pour ce dernier acte 9 et c'est en cela qu'était le danger, parce que (comme le disait le vénérable D. Jean de Palafox ) : ^ pour faire un procès , tout « autre que Tévénementqui l'an^otivé , quelque bonne n que soit l'intention de ceux qui en sont chargés, c il ne faut qu'un peu d*humeur dans celui qui inc terroge , un peu d'envie de trouver des preuves^
M de la part de celui qui écrit, et un peu de craiitfe « dans le témoin qui dépose ; la réunion de ces troig r petiu clcniens donne le four à une afiaiie mons- « ti'ueiifte et à la plus horrible calonsnie >• (i).
X» Le procès ayant commencé plus de deuK ans •près Tarrestation du prévenu , on lui permit endu, (i'après Tordre exprès du roi, ^'avoir quatre défeii'<' ^urs de sou choix ; il nomma D. Martin d'Alpiccueta, plus connu sous le nom du docteur Navarre; le docteur D. Antoine DelgadoTunde mes prédécesseurs dans la dignité de chanoine et écoIAtre de T^ède, qui fut depuis év^^que dM.slorga; le doctettr Santander , archidiacre de Valladolid , ex-auditeur de la chancellerie de cette ville, et le docteur Morales, avo* cat, à la même cour. Les deux premiers de ces iurisconsultes étaient autorisés à voir ^'archevêque, mais ni eux ni les autres n'eupent communicatiou des pièces^ il leur fut par conséquent impossible de démontrer rinsuilîsvince des preuves des déclarations à charge faites par Its témoins ; il est vrai que les réponses de raixhev^que étaient décisives et concluantes.
XI . On conii«^ les ouvrages non qualifiés de Cav^ ran^a , et même une partie de ceux qui Tavaient été , à F. Diègue de Cbabes, religieux dominicain, d^ai> bord confesseiur du prince D. Çaiios, et ensuite du roi ; à F. Jean d'Ybana , francisK^ain , à F. Rodrigue de Vadillo, bénédictin, et depuis évèque de Céphalonie, et à F. Jean de Azoloros, hiéronimite, qui fut cn^» suite évêque des Canaiies. Les théologiens qualifie-!* rent d'hérétiques quelques propositions contenues dans
(i) Notes sur la dix-septième lettre de SaiutcTUcrese, iu5crce dans les (Euvrcs de celte saiutc.
des ouvrages qui n'étaient pas de l'archevêque , nudt .qu'on trouva paiml ses papiers , ainsi que fe l'ai dit plus haut : d'autres furent qualifiées comme voisines de l'hérésie et propres à la faii*e naître 9 et l'auteur fut déclaré violemment suspect d'être hérétique. On avait délii publié les édits qui condamnaient -le CaiU^ ehUme et V explication de Vépiirc caiioniqit& (U .S. Jean.
Article IV.
Conduite des pères du Candie de Trente relative^ ment à i' archevêque et à son procès.
1. Le Concile de Trente ayant été convoqué pour la troisième fois , Valdés craig^ ffu'on ne s'y occa<>pàX 4e l'afTaire de Carranza , et il persuada au roi qu'il était très - important pour les droits de sa couronne de ne pas permetti« que oette assetabiée iprït xsonnaissance de ce procès. PfaHipipe qui avait nommé ^ur ambassadeur auprès du Geoncile, D. Claude Ferpandez de Quignones , comte de'Luna , lui remit le 5d octobre i56a , des instructions dans lesijuelles il avait £àït insérer un chapitre portant qu'il était informé ^u'on avait eu l'inteiUion de former un Idsèdeœ Qéàé*' rai des livres qu'on devait approuver ou défendre» parmi ceux qui étaient compris dans V Index de Paul IY5 lequel avait donné lieu à beaucoup de rédtoLmations ; et que tout cela était projeté afin que le décret du Concile eût force de loi, et que toutes les attitrés résolutions fussent annullées. Le roi ajoutait qu'il ne pouvait permettre que cette mesure s'étendît jusqu^i l'Espagne qui avait ua Index et des réglemens particuliers ; et que cette exception pouvait aussi s'applitiaer
aux autres royaumes de la chrétienté 9 attendu qu^il y a de certains livres qui peuvent ne pas être dangereux dans un pays et qui souvent le deviennent pour d^autres dans des circonstances particulières. D'après ces considérations, le roi recommandait expressément à son ambassadeur de ne pas perdre de vue ce qui allait
^ se faire dans le Concile., et de s'opposer de toutes ses forces à une pareille résolution , parce qu'il ne convenait pas de recevoir en Espagne comme approuvés des livres qui étaient déjà défendus dans le royaume , et que quelques personnes soupçonnaient que cù projet cachait des vues particulières ; ce qui l'avait déjà engagé à charger son ambassadeur ordinaire à Rome , et le marquis de Pescara d'employer leurs efforts auprès du pape pour déjouer de pcureils desseins autant qu'on pourrait le faire avec prudence. IL Cet article des instructions remises à l'ambassadeur indique assez clairement qu'on craignait beaucoup à Madrid que le Concile de Trente n'approuvât le catéchisme de Carranza et YExpiication de ia lettre
' canonique de Saint-Jean, qui avaient été défendus en Espagne , sans qu'on eût voulu en entendre Tau- •teur, dont le procès ne fut pas non plus oublié dans cette assemblée , puisque les pères, mécoutens de le voir pendant si long-temps entre les mains des inquiteurs, adressèrent plusieurs fois des réclamations au pape contr'eux et même contre le roi d'Espagne , et poussèrent les choses au point de ne pas ouvrir les lettres que ce prince leur adressait, en disant que leur refus durerait jusqu'à ce qu'il eût réparé l'offense faite à la dignité épiscopale dans la personne de l'un de ses nxembres. Après plusieurs démarches faites auprès des légats, les pères du Concile décla-
rèrent qu^ils cesseraient de s'assembler, si Sa Sainteté
ne se faisait envoyer à Roîile le pf-ocès et la personne
de l'archevêque de Tolède , attendu que l'affront
qu'on lui faisait , retombait sur tous les évêques.
Le pape , qui venait de proroger le terme accordé
ipour l'instruction (qui sans cela serait expiré le 7
Japviep^i563) répondit qu'il allait écrire à Philippe et
lui demander l'extradition de l'accusé et l'envoi des
pièces de son procès pour le mois d'aviûl ; et afin de
prouver combien il avait à cœur de satisfaire les
pères du Concile, il envoya cette lettre parOdescal-
chî à qui il donna le litre de Nonce extraordinaire»
III. Philippe II répondit le i5 août suivant avec :ane énergie qui hii était peu ordinaire; il dit qu'il était -fort surpris que les pères du Concile s'occupassent 4es affaires particulières plutôt que de celles qui intéressaient la religion en général ; que les dispositions
- impératives du bref que le Nonce lui avait présenté, étaient contraires aux droits de sa souveraineté et à Phonneur de sa personne ; qu'il espérait d'après cela
> que' Sa Sainteté ne trouverait pas mauvais qu'il n'or-
-donnât pas la publication de cette pièce, et qu'il
continpàt de faire poursuivre la fin d'un procès qut
. méritait toute son aftentiou. Le pape craignit d'irri-
- ter Philippe déjà très-mécontent de ce que l'ambàs- »adeur de France avait obtenu la préséance sur celui
I d'Espagne, et il accorda à ce prince- le délai qu'il ' demandait ; en même temps, il chargea le cardinal ' léga^, président du Concile, de tranquilliser les pères : de cette assemblée en leur promettant , en son nom , que lorsque le procès aurait été instruit , il se ferait envoyer à Rome l'archevêque de Tolède avec toutes loi
pièces de son affaire il devait les assurei^ aussi qim s^il ne le faisait pas dans ce moment , c*était parce que rintérét de la religion , même celui du Goûcile> lui faisaient un devoir de ménager un prince aussi -puissant.
IV. Cependant , Pie IV ordonnait dans s6u bff«if de prorogation de traiter l'archevêque de Tolède ayec
;plus de douceur qu'on n'avait fait jusqu'alors : D. Gia»pai^d de Zugniga consulta Sa Sainteté sur le sens de cette {Phrase; et le pape répondit le 6 septembre qu'il fallait l'interpréter sans préjudice de la procè* dure.
V. Cette résolution du pape appaisa pour le moment les pères du Concile ; mais ils s'occupèrent bientôt d'une autre affaire qui ne fut pas moins désagréable au roi d'Espagne. Les éx'éques et le6 théologiens chargés de l'examen des liTres^ quaddiièrn^ilt le catéchisme ds Carranza, et ils en reconnurent la doctrine pour catholique : ils firent part de ce jugement à l'archevêque de Prague en Bohème , qui étSiit président de la congrégation de Vlndeùs ; celftt-ci convoqua cette assemblée le a juin ; elle était coiù-
* posée de cet archevêque et du patriarche de Vinoiise ; des >archevêques de Braga en Portugal , de Lanciano^ et de Palerme en Sicile; des évêques de Chdlolis-sur- Saône , de Colombrîe 5 de Modène 5 de Vicina en Hongrie , de Nevers et du général des augustins ; tous ces théologiens approuvèrent le catéchisme et décrétèrent qu'il serait envoyé acte à l'archevêque de leur approbation 5 afin qu'il en fit usage pour sa défense : c'est ce que prouvent leurs lettres écrites le lende-
-, main, l'unepar Mucio Calino, et l'autre par le Nonce
Vîscontî à Saiut-Cliarles Borromée, lesquelles ont été publiées par Baluze (i), outre Ce qui en est dit dan» les actes de celte respectable assemblée. En effet le secrétaire en délivra le même jour le certîQcat stuthentique , et le pape permit le 26 du même mois de iuin que le catéclitsme fût imprimé à Rome. Le décret d^app:obatio« devait être confirmé par rassemblée générale , et acquérir par cette mesure toute la ibrce d'un décret rendu par le Concile ; mais lors-^ qa^6n fut informé que la chose aurait lieu le 29 juiU let saivaûî, on eut recours à des moyens violens pour Tempécher.
YI. L^ambassadeur d'Espagne ayant apprisce qui se passait , protesta avec force contre celte résolution ; il dit que le catéchis^me de Carranza étant défendu par rinquisilion d'Espagne, comme contenant des propor sîtions hérétiques , c'était insulter à Fautorité de son maître et à celle de son Conseil de la Suprême ^ que d*oser'en déclarer alors la doctrine bonne et orthodoxe ; il demandait eu conséquence que le décret de la congrégation fut révoqué. D. Antoine d'Augustin 9 évoque de Lérida ( depuis archevêque de Tarragone ) 9 était membre de la congrégation de V Index , et n'ayait pas été présent à rassemblée du 2 juin. Cette circonstance fut cause qu'il adhéra à la demande du comte de Luna 9 et qu'il chercha à l'appuyer de quelques raisons ; mais son inimitié contre l'archevêque dm Tolède , et le désir de plaire à son roi , lui firent combattre avec si peu de mesure la résolution , qu'il osa dire que la Congrégation approuvait des h^rôsies ,
(1) Buluze : Collection deMonumenSy toine a, p^^ «07, et touie 4, page 3i4.
( 3.70 ) puisqu^ii y en avait dans le catéchisme, t'arcliô* Véque de Prague , jaloux ^e défendre son honneur et celui de ses collègues ^ adressa aux légats du pape une plainte en forme contre Tévêque de Lérida > tant eason nom que pour les membres de la congrégation «. et demanda une réparation publique pour Tin jure qu^on leur avait faite, protestant que si eUe. leur étaii refusée ^ aucun d'eux n'assisterait plus aux assemblées^ Le cardinal Moron interposa son autorité au milieu d'un incident aussi désagréable que* dangereux > et. réussit enfin à concilier les deux partis 9 en proposant de maintenir la confirmation du décret favorable au. catéchisme , mais de défendre qu'il en fût délivré de copie littérale , et de charger le comte de Luna de retirer des mains de l'agent de l'archevêque celle. qui lui en avait été remise; et tout cela 9 à condition que l'évêque de Lérida ferait publiquement des excuses^ aux prélats de la première congrégation , et en parti* culier à l'archevêque de Prague , son président. L'évêque fit ce qu'on exigeait , et le comte parvint enfin ^ à force de prières , de spllicitations et de promesses 9 à se faire remettre, par l'agent de Carranza^ la pièce qu'il avait reçue (i) ; mais il en avait déjà envoyé une copie certifiée en Espagne.
VIL D. Pierre Gonzalez de Mendoza, évêque de Salamanque, membre du Concile , auteur d'un livre de notes sur les événemens particuliers de ce temps » rapporte l'anecdote qu'on vient de lire ; il ajoute que l'évêque de Lérida et le comte de Luna alléguèrent , pour prouver la nullité du décret, qu'il n'avait pas été
(1) Reiiialdo : Annales ecc/csiasliques àe l'année i563 , n^. 137. — Le père Paul Sarpi , Histoire du Concile dt Trente f livre 8, n°. 3a,
rendu iin jour de séance ^ et que \c% membres de là: congrégation n^avaient pas été convoqués ; que l'évêque insulta violemment le président; mais que celui-ci prouva , non-seulement que ce qu*on voulait faire passer pour une hérésie n>n était pas une, mais encore que le jugement avait été porté le mercredi 2 juin , jour fixé pour rassemblée ordinaire de chaque semaine, et à rheure accoutumée; de manière que si quelques pei*sonnes n'y avaient point assisté, on né pouvait l'imputer qu'à leur oubli ou à leur négligence, et nullement à aucun mauvais dessein (1).
Vin. Philippe II fut très- irrité, ainsi qu'on devait «'y attendre en se rappelant qu'il n'aimait plus Carranza ; au lieu d'applaudir à une censure aussi im-partiale , il rie voulut voir dans ce* jugement qu'un moyen employé pour contrarier lés mesures dii Saint-* Office de son royaume , auquel il était lui-mênie incapable' de résister.
IX. Ce prince ayant été instruit du décret du % juin ^ écrivit le a août suivant au comte de Luna^ une lettré dans laquelle il se plaignait très-vivement de tout ce qu'on avait fait , et le chargeait de représenter au pape et au Concile que cette résolution n^avait été que l'eflet d'une intrigue qui tendait & favoriser des vues particulières aussi injurieuses pour te pape s que pour lui-même , et de faire en-. iendre aux auteurs d'un pareil 'décret^ que ni leur jugement ni la publication qu'ils en avaient faite j ne
, (1)* D. Raymond de CaJ^rcra de qui j'ai parlé , m'a communiqué cet ouvrage et ui'a permis d'en prendre copie, , ainsi que des lettres du roi et de l'auibassadeur, dont les originaux sont conservés dans les archi- Tes d'Alba et d'Altauiira.
( 272 ) devait leur faîre espijrcr de réussir dans ce qr^^ilss^étaient proposé, attendu que le roi ne le permettrait {aoiais ; surtout s'ils croyaient obtenir en dernier rd^^sul ta t, que le procès et !a personne de rarchevéque fussent envoyés au Concile ; car, disait ce monarque, « c^est « Tafiaire la plus importante et la plus sérieuse que « nous puissions avoir dans cette asseniblée ; nous, c la jugeons ainsi , et c'est comme telle que. vous de- « vez la traiter. »
X. Le 26 octobre le com(e de Luna envoya à ce prince le détail de toutes ses démarches et de leurs résultats; il en parla de- manière à- se disculper de n'avoir pas eu connaissance du jugement qu'on devait porter du catéchisme de Carranza le a juin. Il assura que depuis qu'il eut reçu l'instruction du %o octobre 1 5ôa , H n'oublia rien pour faire supprimer la commission de V Index, ou au moins pour rendre nul Tef'* fet de ses décisions à l'égard des livres qui étaient défendus en Espagne ; que les cardinaux légats lui avaient répondu que ce qi.rîl demandait ^ était impossible, parce que la commission était l'ouvrage du Concile et .ùon celui du pape; que d'après cela il. devait s'adresser directement à l'assemblée générale dont ils ne croyaient pas cependant qu'il dût attendre de résultat favorable, et que la seule qu'il pouvait solliciter, comme n'étant pas une chose contraire aux décrets qui avaient été portés , c'était que la commission n'entreprît rien au-delà de ses ppuvoirs.
XT. Le comte de Luna mandait aussi à son maître que l'évèque de Lérida, membre de la congrégation de V Index y s'était chargé du même soin dans les deux séances qu'elle tenait chaque semaine ; que quoique cette commission ne dût examiner que les livres con*
^enuiiians Vïndex de Paul IV ^ elle avait cependant 'obtenu du pape Pie IV un bref particulier pour étendre son travail sur tous les livres défendus par les «lutres Index de la cbrétienté ; que raffaîre concernant le catéchisme de Carranza avait été conduite à rinsù de l'évèque de Lérida et du docteur Pierre ^tmiel, chanoine de Malaga^ chargé de pouvoirs de Tarch. véque de Séviil« et de l'évèque de Malaga au-^ pr^ du Concile, et commissaire de Tlnquisitton dans toutes les affaires qui i)ouvaient Tintéresser; que d*a-> prés toutes ces considél-ations, l'évèque de Lérida et D. Jean Thomas de San Felicés, évèque de la Caba> avaient appelé du décret de la Congrégation et demandé qu'il fût déclaré nul et non avenu > et que le comte lui • même avait écrit de suite au duc de âesa et RU licencié Guzman , tous deux résidens à Rome» safin quMls lissent valoir toutes ces raisons auprès de Sa 4§alnte(é ; qu'il pouvait encore faire ses réclamations en plein Synode , mais qu'il avait fallu y renoncer après de mûres réflexions 9 ^e crainte que cette démarche n*eût de plus grands inconvéniens : [\) qu'on avait cher* chc à faire croire que les choses s'étaient passées ainsi parla faute des évèques espagnols; mais qu'on n'avait aucun reproche à leur faire à cet égard , et que l'événement n'avait eu pour cause que l'appui qiie te cardinal de Lorraine prêtait à Carranza auprès du pape 9 secondé en cela par l 'archevêque de Braga> réyèque de Modène et plusieurs autres.
(j) Ces expressions font voir^uc le comte prévoyait ^ue la rcsolutioii du Concile serait favorable au caté' chijtmc; et que dans ce cas, le Saint-Office d'Epagut #e verrait déshonoré.
IIJ. xi
Article V.
Efforts de Phiiippe II et de Clntfuisitioîi fovyp e/mpécher i'envoi de Varchevéque et de son pra-ces à Rome,
I. Les détails qu'on vient de lire sont plu^ 'que suffisans pour faire voir que tout ce qu'on faisait en Eb^pagne dans le procès de Carranza n'était qu'un effet de l'intrigue 9 puisque des étrangers qui examinaient cette affaire avec impartialité ^ ne trouvaient dans les ouvrages de Carranza ni hérésie ni proposition capa- ^ ble de la faire naître. Mois si les pères du Concile l'emportèrent à cet égard , ils eui^ent la mortification de ne pouvoir obtenir que la personne de Carranza et son procès leur fussent envoyés ; et aussitôt que le Concile fut dissous, le grand inquisiteur voyant qu'il n*avait plus à lutter que contre le pape , espéra obtenir , par l'entremise du roi , un bref de Sa Sainteté pour terminer cette affaire en Espagne.
II. Ce fut pour y réussir qu'il chargea le Conseil de l'Inquisition d'en faire la demande au roi, en lui représentant que Sa Majesté pouvait dire au pape combien l'exemple d'un jugement aussi extraordinaire prononcé en Espagne y serait utile aux intérêts de la religion catholique par la crainte qu'il ne manquerait pas d'inspirer à tous les Espagnols qui avaient embrassé l'hérésie ; que le roi d'Espagne méritait plus que tout autre une pareille grâce , puisqu'il était le seul prince de la chrétienté qui employât tous ses soins à l'extirpation des hérésies; qu'on se conformait aux anciens canons en donnant des commissions pour ju^er l%ê
( 27^ ) pfocès criminels dans les lieux où les délits avaient été commis : que si celui dt Carranza était porte à Rome, tes noms des témoitis seraient divulgués > ce qui aurait les plus graves conséquences ; qu'on ne pourrait comprendre le procès à Rome si qn ne le * traduisait en latin ou en italien , et que cette opération serait excessivement longue ; qu'outre cela y on ne Sentirait jamais bien la force des expressions employées par les témoins 9 parce que les espagnols en étaient seuls capables; que d'ailleurs les traductions étaient susceptibles d'inlidélité et de supercherie : que le procureur fiscal du Saint-Office d'Espagne , partie •active et plaignante^ se verrait obligé de se rendre à Rome où il aurait le désagrément de n'être pas entendu , ni même bien reçu , parce qu'il y avait des personnes irès-élevées en dignité qui avaient embrassé avec chaleur les intérêt» de l'archevêque : que les crimes dont celui-ci était accusé , avaient été commis avant son élévation à la dignité épiscopale : qu'il ne convenait pas que sd personne fdt conduite hors de TËspagne 9 quelques instances que l'on fît pour ;. cela f et que le procès envoyé seul serait très-mal jugé à Rome : que d'après ces motifs il serait bon que k souverain pontife voulût bien autoriser des personnes qui auraient sa confiance et celle du roi, déjuger le procès de Oarrania d'accord avec le Conseil de l'Inquisition d'£!spagne.
III. De son côté 9 le d jcteûr i\lartio de Alpizcueta , défenseur de l'archevêque 9 fit au roi le tableau des. mauvais traitemens qu'on lui faisait souffrir^ et de^ manda que le prévenu et les pièces de son proc^ fassent immédiatement envoyés à Rome. On remarie dans cette requête quelques pas$ages tel que
celnî-ci : « L'archevêque supplie Voire Majesté fie' c vouloir bien consi(Iérer qu'ayant été instruit avanl^ t son arrestation, par des cardinaux et plusieurs au- « très personnages de Rome et d'Espagne 9 des perse- « entions qu'on lui préparait , il aurait pu les éviter t en se réfugiant auprès du pape ; niais qu'il ne Ta « point fait, parce que Votre Majesté lui avait or^ € dominé dans itne lettre qu'elle lui écrivit desapro^ « pre main , de ne s* adresser à personne qu'à &li&^ €' même , et d'avoir confiance dans sOf protection : « que l'archevêque voyant la manière dont le procèa
< a été conduit et dont il est traité lui-^même , il croît
€ pouvoir dire ce que Notre Seigneur Jésus- Ghrisl^.
< disait à son père du haut de fa croix : Mon Dieu , « mon Dieu , pourquoi m,'aveZ'VOUS abandonné ? » Yenant ensuite aux injustices qu'on lui fait éprouver 9 Alpizcueta commence par rappeler celle de l'arrestation qui fut résolue sans qu'on tût aucune preiive con- Ire Carranza ; car, si l'on veut ^^r\^v àes propositions prononcées 3 tout homme impartial verra qu'il était
' impossible de prouver qu'il y en eût une seule d'hérétique ; que s'il s'agit du catéchisme , il lui suffit de dire que le Concile l'avait examiné et approuvé même après qu'il eût été défendu , et qu'on le lisait dans tous les pays chrétiens comme bon et utile, excepté en Espagne où vivaient î>cs ennemis.
IV. Le défenseur expose qu'on a donné à son client des juges suspects, parce qu'ils sont créatures de ^oneniremî , et ligués avec lui pour le perdre ; et que la crainte seule de déplaire à Sa Majesté , Ta empêché de le» récuser.
^ V. Qu'il a voulu plusieurs fois s'adresser au Pape et au roi pour leur faire connaître ce qui se tramait
dans le secret ; mais que ses ennemis profitant de la captivité de l'archevêque, ne le lui ont jamais permiç,
VI. Qu'on a divisé son acte d'accusation en quinze ou vingt pxirlîes, en doublant et multipliant les mêmes charges en plus de quatre cents articles , pour faire paraître le procès plus important , tandis qu'il pouvait et devait être réduit à mohis de trente points.
VII. Qu'on l'a accusé d'avoir avancé certaines propositions comme hérétiques , tandis qu'elles sont entièrement catholiques.
VIII. Qu'on' a successivement accumulé les accusationày pour voir si elles n'étourdiraient pas son client et ne l'exposeraient pas à se contredire dans ses réponses.