‹ Histoire critique de l'inquisition d'EspagneChapitre 24 sur 34 · III · texte numérisé non relu

III

faite de lire son catéchisme en langue espagnole , fui maintenue.

lY. Les propositions luthériennes que GarranEa abjura , et qu*on le déclara violemment suspect àt croire, furent les suivantes :

« i"". Les œuvres faites sans l'esprit de charité 9 de « quelque nature qu'elles soient , sont des péchés et « offensent Dieu ; .

« 2". La foi est le premier et le principal moyen tt d'assurer sa justification;.

« 3**; L'homme est formellement j ustifié par la « justice même de Jesus-Christ : c'est par elle ^ue « Jesus-Christ a mérité pour nous; !

« 4*'< Personne n'obtient la justice de Jesus-Christ > M si ce n'est en croyant fermement et d'une foi posic tive qu'il l'a obtenue ;

tt 5°. Ceux qui sont en état de péché mortel 9 ne « peuvent comprendre l'Ecrilure-Sainle , ni discertt ner les choses qui -appartiennent à la foi ;

u 6°. La raison naturelle est contraire à la foi dans « ce qui a rapport à la religion ;

« 7°. Le germe du péché subsiste dans les baptisés cf avec la qualité même de péché ;

« 8°- La foi véritable n'existe plus dans le pé- M cheur quand il a perdu la grâce par le péché ;

tf 9^*. La pénitence est égale au baptême , et n'est « autre chose qu'une vie nouvelle ; .

» le**. Notre Seigneur Jesus-Christ a satisfait » pour nos péchés d'une manière si efficace et si « entière , qu'il n'est pas exigé de nous d'autre saie tisfaction ; .

« ll^ L^ foi sans les œuvres suffit pour être « sauvé j

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<r i2^ Jesus-Christ n'a paâ été législateur, et il « n'entrait pas dans son plan de donner des lois ;

é i3". Les actions et les œuvres des Saints nous «f servent seulement d'exemple ; mais les Saints ne « peuvent nous aider en aucune autre manière ;

« i4". L'usage des saintes images et la vénératîoii ce pour les reliques des Saints sont des coutunies pua rement humaines ;

« i5**. L'Eglise d'aujourd'hui n'a pas les mémei «r lumières ni une autorité pareille à celle de l'Eglise «r primitive ;

•c 16°. La condition des Apôtres et l'état religieux «t ne différent pas de l'état commun des chrétiens. »

Vi On ne peut conclure des déclarations des quatrevingt-seize témoins que l'arclievèque de Tolède ait jamais énoncé de vive voix aucune de ces seize propositions; cependant tous ces témoins furent interrogés judiciairement , sans l'intervention et même à l'însu du prévenu « et cela par des hommes accoutumés à faire dire aux déclàrans plus que ceux-ci ne voulaient. Je n'ai pas lu les ouvrages qui furent la matière du procès , mais j'en connais les censures 5 on n y voit pas que Carranza ait avancé textuelle ment aucune des seize propositions ; mais seulement quelques-unes dont le texte portait les censeurs à croire qu'il professait celles - ci et beaucoup d'autres, puisqu'oa ne l'obligea pointa abjurer plusieurs centaines de propositions qu'on avait jugé à propos de censurer, ni les soixau!e-douze qui furent qualifiées d'hérétiques : et comme d'ailleurs on ne pouvait pas dire qu'il eût soutenu de vive voix ni exprimé par écrit aucune des seize propositions qui furent regardées comme luthériennes , je n'hé-

»ite pas à prononcer que ce jugement ne peut mért-^ 1er l'approbation des hommed de> bonne foi.

^I. L^archevèque écouta sa sentence avec humaué, et fut absous ad cauteiami il dit la messe les quatre premiers jours de la semaine Sainte ^ et le lundi de Pâques ^5 avril il fit la visite des églises à laquelle il avait 'été soumis. Il refusa la litière que le pape lui fi% offrir comme un témoignage public de son estime et 4e rintérét qu*it prenait à son sort : il célébra un autre jour la messe dans Péglise de Saint-Jean de Latran ^ et ce fut pour la dernière fois de sa vie ; car ayant voulu retenir son urine, il lui fut ensuite impossible de révacuer, et il mourut le a mai à trois beures dit matin , à l'âge de 7a ans y après en avoir passé 18 dans une réclusion complète.

YII. Le pape ayant appris le 5o avril l'état où il se trouvait^ lui envoya l'absolution générale de ses péchés et l'exemption de la pénitence qui lui avait été imposée; le Saint Père en usait ainsi par un effet de sa libre volonté pour la consolation du malade y et s'il était possible pour le rétablissement de sa santé. Cette nouvelle lut .fit éprouver une grande satisfaction , et fui cause qu'il reçut avec tranquillité et même avec dt-s démonstrations de joie , les trois sacremens de la pé-. nitence , de l'eucharistie et de l'extrème-onction.

VIII. Il fit son testament en présence d'un des secrétaires de son procès, et nomma pour ses exécuteur» testamentaires, son grand et fidèle ami, D. Antoine d« Tolède , grand-prieur de l'ordre de Saint-Jean et premier écuyer du roi; les docteurs Martin de Alpizcuetd Navarro , et Alphonse Delgado, ses défenseurs, qui nm rabandoniièrcnt jamais; D. Jean de Navarra et Alendoza, chantre dignitaire et chanoine de la cathédr^lt

de Tolède , ( il était (Ils du comte de Lodosa , et de»*ceiidait en ligne masculine naturelle dèê rois de Natarre ) ; F. Ferdinand de San Ambroslo , son procureur , fidèle à sa cause depuis qu'il avait obtenu se» bulles d'archevêque , et F. Antoine d'Utrillâ , vrai mo* dèle de fidélité et d'affection pour avoir partagé volontairement sa captivité pendant dit-huit ans. Il n'avait pas obtenu la permission dont les évéques ont besoin pour faire Un testament; mats comme les pape) disposaient alors de^ Ferenus ded économats , Grégoire XIII approuva et ordonna l'exécution dés pieuses dispositions de l'archevêque.

ÏX. Le 3o avril, après que lé prélat eut reçu l'abso*lution , et au moment de faire son acte de foi avant de recevoir le viatique , il prononça en latin , en présencfe de trois secrétaires de son procès , de plusieurs Espa->gnols et de quelques Italiens, la déclaration suivante, qu'il eut soin de faire lentement et d'une voix diiHinct^ afin qu'elle fût entendue de tout le monde.

X. c Considérant que j'ai -été soupçonné d'être « tombé dans les erreurs qui m'ont été imputées ; \t « crois qu'il est dé mon devoir de faire connaître mes c 4)entimens à cet égard , dans la Mtuation où je md « trouve : c'est dans cette intention que j'ai fait ap- « peler les quatre secrétaires qui ont- été employés « dans mon procès. Je prends donc à témoin la Coitr « céleste, et pour juge ce souverain Seigneur qui vient « dans le sacrement que je vais recevoir, les anges c qui l'accompagnent et que j'ai toujours choisis pour « être mes intercesseurs auprès de lui; je jure par ce « même Dieu tout-puissant, par le moment où je me « trouve , par le compte que je vais bientôt rendre à t Dieu, que pendant que j'ai professé la théolagie

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dans mon Ordre , et dans la suite quand j^ai écrit , enseigné, prêché et argumenté en Espagne ^ en Allemagne , eu Italie et en Angleterre 9 je me suis toujours proposé de faire triompher la foi de Notre Seigneur Jesus-Ghrist et de combattre les hérétiques* Sa divine Majesté a daigné venir à mon se-* cours dans cette entreprise ^ puisque j'ai converti en Angleterre, par TeQ'et de sa grâce, plusieurs hérétiques à la foi catholique , quand je suis allé dans ce royaume avec le roi mon maître ; j^ai fait déterrer, avec son consentement, les corps des plus grands hérétiques qu'il y eût dans ce temps-là, et ils ont été brûlés pour assurer la puissance de Tinquisition. Les catholiques ainsi que les hérétiques m'ont toujours donné le titre de premier défenseur de ia foi. Je pui^ assurer avec vérité que j'ai tou-^ jours été un des premiers qui ayent travaillé à cette œuvre sainte , en faisant beaucoup de choses par ordre du Roi notre Seigneur. Sa Majesté a f té témoin d'une partie des faits que j'avance. Je l'ai aimé et je l'aime encore véritablement, à un tel point qu'aucun fils ne peut avoir ni n'aura jamais pour lui d'affection plus véritable que la mienne. « J'assure aussi que, dans tout le cours de ma vie, il ne m'est jamais arrivé d'enseigner, de prêcher, ni de soutenir l'hérésie , ni aucune autre chose opposée à la véritable croyance de l'Eglise romaine; que je ne suis jamais tombé dans aucune des erreurs dont on m'a déclaré suspect , en donnant à mes paroles un sens tout différent de celui que je leur donnais moi-même ; je jure par tout ce que j'ai déjà dit, et par ce nlême Seigneur que j'ai pris pour juge X qu'il ne nx'est jamais vçnu dan^ l'esprit

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aucune des choses dont j'ai déjà fait mention , ni de celles qui ont été rapportées dans le procès qu'on m'a intenté; que je n'ai jamais eu 1;^ moindre doute sur aucun de ces points de doctrine ; puisqu'au contraire^ j'ai professé » écrit, enseigné et pr^hé la sainte foi avec autant de fermeté que je la crois et que je la professe à présent , à Theure de ma mort.

« Et cependant je ne laisse pas de reconnaître comme juste la sentence qui a terminé mon procès, parce qu'elle a été prononcée par le vicaire de Jesus-Christ ; je l'ai reçue et regardée comme telle, attendu qu'elle a été rendue par celui qui réunit à la qualité de vicaire de Jesus-Christ, celle de juge doué d'une prudence et d'une droiture à toute épreuve. Je pardonne à l'heure de ma mort, ainsi que je l'ai toujours fait , toutes les o<^cnses , . de quelque nature qu'elles soient , qu'on a voulu me faire ; je pardonne aussi à ceux qui se sont montrés contre moi dans ce procès, ou qui y ont pris la moindre part. Je n'^i jamais eu de ressentiment contre aucun d'eux; au contraire, je les ai recommandés à Dieu; je le fais sincèrement à présent en les aimant de tout mon cœur, et je promets que si je vais dans le lieu où j'espère arriver par la volonté et la miséricorde du Seigneur,' je ne demanderai rien contr'eux, mai^ je prierai Dieu pour tous. >»

XI. Le corps de l'archevêque fut déposé , le 3 mai , dans le chœur des religieux du couvent de la Minerve, entre deux cardinaux de la famille des Médicis, à côté desquels sont les statues en marbre des pape& Léon X et Clément VII de la même famille. Gré^

^oire XIII ( le même qui avail déclaré ftospecf dliô« résie )f ûi graver sur la pierre de sa tombe rioscrip-' tion suivante qui porte e contraire ; peut-être Tor^ donna-t^il à cause de la protestation que Carrauz^ avait faite à Pheure de sa mort.

Xn. Deû optimo maximo, Barthoiomeo Carran-^ ta , Navarre , domlnicano , archiepiseopo Taie-* taiio, Hispaniaruni primait; vira génère ^ vita, doctuina y coiïTioKE 9 atque eieemo$ini$ Haro : magnis muneriifus à Caroio V imperatore et a Philipo II regé catfhoiico sHi commises egregie functo; anima in prosperis modesto, et in ad^ ver sis œquo, Obiit anno \5y6 die secundo ma4i , J^thanassio et Àntonino sacra; (Etatis stUB yy*,

XIII. «Gloire au Dieu tout-puissant. A la mé- « moire de Barthéiemi Carranza 5 navarrois 9 reli^ € gieux de Tordre de saint Dominique y archevêque « de Tolède , primat des Espagncs , homme illustre « par sa naissance, sa vie , sa doctrine , sesprédica- « tions^et sa charité; fidèle ministre des commis» « sions importantes qui lui ont été confiées par Tempe- « reur Charles V , et par Philippe II , le roi catholique; « modeste dans la prospérité et patient dans Tadver- « site, Il mourût à Tâge de 75 ans le a mai 1576, « jour de Saint Athanase et de Saint Antonin.

XJV, Si le pape a donné à Carranza le titre d'homme iiiustre par sa doctHne et ses sermons , il ne parait pas pro,bable qu'il ait cru que ses livres et ses sermons fussent remplis d'hérésies,

XV, Le pape informa le chapitre de Tolède de la sentence ainsi que du jour où elle avait été rendue ; il lui fît part ensuite de la mort de son archevêque, et le chargea d@ prier Dieu pour le repos de son ame, On lui fit

d'abord des obsèques solennelles à Rome : quelque* temps après on en célébra de plus magnifiques encore à Tolède, dont le siège après lui lut occupé par D.Gaspard de Quîroga, inquisiteur général , évéque de Cuença, qui fut dans la suite cardinal. Ce prélat (qui avait été chanoine dans cette cathédrale) tint dans son église un synode et un concile provincial. .

XV I. Il trouva mauvais que le portrait de son prédécesseur n'eût pas été mis dans la salle des assemblées avec ceux des autres archevêques ; et il le fil placer après celui du cardinal D. Jean Marlinez Siliceo ; cette disposition prouve qu'il ne rougissait pas de penser qu'on mettrait un jour le sien à côté de celui de D. Barthélemi.

XVII. Il était aussi d'usage d'écrire l'épltaphe de tous les archevêques sur la porte du sanctuaire : le chapitre fil preuve de modération, et se contenta démettre; Frater Barthoiomem de Carranza et Miranda, or^ dinis predicatorum , archiepiscopus Toietanus obiit posfridie Caiendas maii anno M.D.LXXVI : - Fr. « Barthélemi Carranza de Miranda, de l'ordre des « frères prêcheurs , archevêque de Tolède , mourût V le lo mai 1576.» Il semble cependant que l'exemple du pape devait l'engager à parler plus honorablement de son archevêque; car cette omission choquante frappa tous les yeux au milieu des éloges des . autres archevêques. Elipand n'y était-il pas loué ? Néanmoins tout le monde sait qu'il avait été condamné comme hérétique formel et dogmatisant.

XVIII, Malgré l'injuste victoire obtenue par le Saint-Office dans le procès de Carranza, les iuquîsi-» leurs furent fichés qu'il n'eût pas été privé deladi-*

gnîté d'arehevéque de Tolède. La suspension de cinq[ ans leur parut une peine singulièrement légère; ils craignirent même que Je pape ne l'en dispensât, comme il fit en effet huit jours après avoir prouonc<i la sentence.

XIX. On voit éclater le dépit qu'ils en eurent , dans des lettres qui se trouvent parmi les pièces du procès de Madrid, et qui furent écrites de Rome le premier, le second et le troisième jour après le jugement. Parmi le grand nombre de choses qu'on y trouve et qui dés<* honoreraient aujourd'hui ceux qui les ont écrites, x>n remarque le conseil donné au roi de ne pas permettre pour quelque motif que ce soit, que Carranza revienne «n Espagne , et surtout de ne pas souffrir qu'il gouverne son archevêché , même après que les cinq ans seront écoulés ; l'envie et l'acharnement qui les dominaient leur faisaient supposer que ce serait un scandale et une honte pour une église comme celle de Tolède de voir dans son chœur et dans le diocèse un homme frappé par rinquisition , et leur faisaient dire qu'il vaudrait mieux que le roi prît des arrangemens avec le pape et l'engageât à persuader à Carranza de donner sa démission en se réservant une pension , pour placer ensuite sur ce siège un homme plus digne de l'occuper; mais Dieu dans ses jugemens impénétrables » anéantit bientôt par la mort de Tarchevêque , la cause, le motif et la matière de nouvelles intrigues ; car j'ai vu avec douleur dans le procès que loin de cesser les poursuites, on préparait contre lui une nouvelle perséculion»

XX. Faut-il que le zèle de la religion , celui du plu» gr^nd honneur de la gloire de Dieu et de son Eglise

servent toujours de prétexte aux actions les plus abo« minables? Tantumreîiigiû potuit suaderematorumy

a dit un poêle: cette imprécation est une calomnie: car la religion ne persuade de faire demal à personne ; c^est I91 méchanceté des hommes qui abuse des chosçft les plus saintes et les plus innocentes.

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