CHAPITRE XXXV
Procès d^ Antoine Ferez y ministre et premier secrétaire d'état du roi Philippe II.
Ar
TIGLE PREMIER.
Événemens gui précédèrent ie procès intenté par ('Inquisition contre Antoine Ferez.
I. Nous allons voir une autre illustre victime de rinquisition et du mauvais caractère de Philippe II, dans la personne de son ministre , premier secrétaire d'état f Antoine Ferez. Les malheurs de cet Espagnol, commencèrent lorsque Philippe eut fait mourir Jean £sccbedo , secrétaire de D. Jean d'Autriche. Ferez léussit à s'échapper de Madrid, encore souflrant des suites de la torture , et se r,éfugia en Aragon où il espérait vivre tranquille , protégé par la constitution politique de cette province qui n'accordait au monarque d'autre droit dans les tribunaux que celui d'y avoir un fiscal ou commissaire accusateur. Je ne m'arrêterai point à rapporter tout ce que Ferez eut à souffrir à Madrid pendant douze ans, c'est-à-dire depuis 1 578 , époque de la mort d'Escobedo , jusqu'au 18 avril 1690, jour de son évasion. On peut lire tous ces détails dans un ouvrage publié par ce ministre s^us le titre de Relations dans le récit qu'Antoine Yalladares de Sotomayor en fit insérer dans 1« Senta^ nario erudito, et dans un volume in-8'*. qui parut en 1788 sous le titre de Procès criminel formé contre Antoine Ferez. Cet ouvrage manque d'éçidircisseniens. J'en ai donné quelques-uns dans
V Histoire de ce ministre 5 que je publierai peut-étrifi! un jour, et qui fera connaître plus particulièrement le itègne de Philippe II , et même l'histoire d'Henri IV , roi de France, et d'Elisabeth, reine d'Angleterre- Je me contenterai ici de présenter les circonstances du procès que lui fit l'Inquisition , après avoir exposé i|uelque8 événemens qui se passèi*ent en Aragon et qui en furent rori';ine.-
II. Antoine Ferez s'étant retiré en Aragon, Philippe II fit expédier l'ordre de l'arrêter : on se saisît de sa personne à Calatayud. Perez ayant protesté contre cette mesure et réclamé le privilège des Tnanifestados, il fut conduit à SaragOsse et enfermé ,dau^ la prison du royaume ou de la iiherté. Les prisonniers y étaient à l'abri' de Tautorité immédiate da roi, et ne dépendaient que du juge intermédiaire^ appelé le grand justicier d* Aragon : on l'appelait aussi la prison du Fi^ero ou constitutionnelle , parc» que la constitution politique de ce royaume était dési^ gnée sous le nom de Fuero d'Aragon ; la prison s'appelait aussi prison du Fuero et quelquefois des Ma^ nifestados : on n'y recevait que ceux qui se présentaient ou qui la deuiandaient d'eux-mêmes, en décla-» rant qu'ils réclamaient le bienfait de la constitution pour n'êlre pas enfermés dans la prison royale et qu'iU se soumettaient aux lois du royaume en invoquant l'appui de ses privilèges. Celui du prisonnier, dan» une circonstance semblable à celle où Perez se trou vai^, consistait à ne pouvoir être mis à la question ; à obtenir sa liberté après avoir promis avec serment de ssr présenter pour répondre aux charges : et en ce qusr eelui même qui avait été condamné à mort par quel-* que juge et pour quelque crim^ que ce îùty avait droit
d^en appeler au tribunal du grand justicier d*Ara* gon, (i) qui examinait si Texécution du jugement n'était contraire à aucun Fuero du royaume. Cet es-' pèce de tribunal avait quelque rapport avec celai qui est connu en France sous le nom de Cour de Cas-'mtlon,
III. Philippe II > après un grand nombre de près-: santés et dMnutiles tentatives auprès de la Députation permanente du royaume pour obtenir que Ferez fût ramené à Madrid, lit envoyer en Aragon la procédure commencée 9 et donna les pouvoirs nécessaires à son procureur fiscal de Saragosse pour Taccuser dans ce royaume comme coupable d'avoir fait au roi de faux rapports 9 d'après lesquels Sa Majesté avait cru devoir ordonner la mort du secrétaire Jean Escobedo; d'à-» voir falsifié des lettres du cabinet et découvert les secrets du Conseil d'état. Après une îniinité d'incidens et de moyens, Ferez mit le roi dans la nécessité de renoncer à le poursuivre par un acte public émané de l'autorité royale le 18 août. Ce prince crut par- là
(1) Le grand ji/sticier (T dragon était un juge intermédiaire , placé entre le roi et ses vSujets, indépendant de lui coniine officier de justice , devant lequel le roi seul était partie plaidante. Cette uiagistralure avait été étabUe par la constitution du royaume; celui qui en éttiit investi était autorisé par elle à déclarer, d'après lii demande de quelque liabitaut que ce fût , que le roi ou ses juges ou ses uiagistrats , abusaient de la force et agissaient contre le droit, en violant la constilulit)n et les privilèges du royaume; dans ce cas, le grand justicier pouvait défendre les opprimés à force armée contre le roi, et à plus forte raison , contre se» ngens et ses lieuteuans.
échapper à là honte de voir] Ferez acquitté par un juge-« ment définitif*
. IV. L'ordonnance de Philippe II porte que malgré son désistement , ^Sa Majesté se réserve d'user de ses moyens et de faire valoir ses droits, dans le temps et de la manière qu'elle le jugera convenable ; en consé- . quence, afm d'empêcher qu^ Antoine Ferez n'obtint sa liberté pleine et entière , il fit entreprendre contre lui, devant le régent de l'audience royale d'Aragon, un autre procès criminel sous forme à" enquête. Celte expression est ancienne dans la langue d'Aragon ; ells est empruntée de la langue française qui l'a tirée du mot latin inquisitio. C'est le nom que l'on donn« dans le code des Fueros au jugement prononcé contre les personnes qui ont exercé la magistrature ou tout autre emploi public, et se sont rendues coupables d'abus de pouvoir, d'infidélité ou d'aïutres délits dans l'exercice de leurs fonctions. En Castille , cette action te nomme Jugement de Visite.
V. Pour donner un commencement à cette nouvelle accusation, on fit valoir que les Fueros d'Aragon avaient excepté de la jouissance de leurs privilèges les domestiques du roi, et laissé à la Majesté royale un pouvoir absolu, libre et illimité sur leurs personnes, pour punir les fautes et les crimes qu'ils auraient commis dans le service auquel ils s'étaient engagés; qu'Antoine Ferez avait été domestique du roi dans la place de secrétaire d'état, et qu'il avait essentiellement manqué de fidélité à son maître ; que par ce motif le roi chargeait le régent de la cour royale d'A- . ragon de procéder au jugement à^ enquête , et de s'adreser à Sa Majesté pour tout ce qui surviendrait d'impoi*tant ou de difficile dans le cours de la procédure.
Antoine Ferez prélendit que la place «le secrétaire d'étcU était un emploi public qu'on n'avait jamai» confondu avec les fonctions de domestique du roi : qu'en suppliant qu'il fût com[)ris dans cette classe, la loi ne pourrait s^entendre que du seùè'clairé d'état d' Aragon; qu'il ne l'avait été que du royaume de Castille ^ et seulement pour les affaires de cetto partie de l'Espagne; puisque Sa Majesté, en sa qualité de roi d'Aragon avait pour secrétaire D. Michel Clémenl protonotaire de ce ro^^aume; que la constitution ue parlait que des domestiques du roi ^ qui étaient ara^ gonais 9 et que cette désignation ne lui convenait points flice n'est par sa famille cl ses aieux ; que nul ne pouvnit être jugé deux fois, devant deux tribunaux différent pour la même affaire, et qu'il l'avait été déjà à Madrid en i58a y par voie de visite des secrétaHats; qu'il aima mieux alors se résigner aux mauvais traitement exercés sur sa personne que de répondre aux accusations en divulguant les lettres secrètes du roi qu'il avait entre les mains; enfin, que miOgré la saisie de plusieurs papiers utiles à sa défense que l'on avait faite entre les mains de sa femme en ]585 , par des movens frauduleux, il lui en restait encore assez pour se justifier entièrement'
VI. En effet , Ferez avait séparé et retenait encore en son pouvoir plusieurs billets écrits de la main du roi, qui suffisaient pour le disculper, com>iie ceux qu'il avait présentés dans le procès de Jean Ëscobedo ; et il en fil parvenir des copies par une voie indirecte ^ àD. Ignigo de Mendoze^ marquis d'Almenara, ( aior» commissaire du roi en Aragon, pour soutenir les droit» de son maître sur la question de savoir si Sa Majesté itoit obligée de cboisir un vice-roî d'Aragon parmi le»
Afàgoilaîs )> à I). André de Cabrera Bobâdilla, arche-» , Vèque de Saragosse, et frère du comte de Ghînchon, ( idorg favori du roi ) 9 et à d*autres personnes d^un rang élevé qui étaient affectionnées à Sa Majesté.
VII. Ferez leur fit dire qù'^ayant élé informé que le roi avait vil avec peine l'exhibition judiciaire de se* lettres ( quoique lui Ferez eût voulu l'éviter, en écrivante Sa Majesté elle-même ainsi qu'à son confesseur, avant d'en venir à cette extrémité), il désirait aujourd'hui lui épargner le regret de voir présenter les autres pièces originales , où l'on trouverait des secret» bien plus délicats sur certaines personnes ; mais que» si malgré cette disposition on continuait de le perse-* cuter , au mépris de Tavis qu'il donnait , il les produirait en justice, parce, qu'il n'était plus en état de faire des sacriiices inutiles , au préjudice irréparable de sa femme et de ses sept enfans.
Akticle II.
Procédure de ('Inquisition jusqu'au décret d^em"
prisonnement
I. Le moyen que Ferez venait d'employer fit abandonner Venquête; il en profita pour demander qu'on le mît en liberté sur parole ou au moins avec caution. Il essuya un refus de la part du régent ; il invoqua alors l'application des privilèges du royaume contre la force , devant le tribunal du grand justicier, qui ne le traita pas plus favorablement.
II II parait que Ferez conçut alors avec son comlir. 21
pagnon de voyage et de malheur^ Jean - François Mayorîni, le projet de s'échapper et de passer en Béarn. Leur dessein fut découvert au moment où ils allaient Texécuter, parce qu'ils y avaient employé un trop grand nombre de. personnes; ils furent trahid par un de leurs aflidés qui en avertit le régent de la Cour royale. IVIais Ferez s'était conduit avec tant d'adresse qu'il parut n'y avoir pris aucune part active ni même y avoir consenti , en sorte que tout se réduisait , relativement à lui, à un simple soupçon.
m. L'information des témoins entendus par le régent , fournit le prétexte d'un autre procès contre Ferez devant l'Inqaisiîion , et cet événement fut trèsagréable à la Cour, parce qu'on n'avait plus de moyen de faire traîner en longueur le jugement de i' enquête. Le 19 février 1691 , le régent écrivit à l'inquisiteur Molina la lettre suivante.
IV. « Dans la résidence d'Antoine Ferez, on a « découvert que lui et Jean-François Mayorini de- « vaient s'évader de la prison pour se rendre en « Béarn et en d'autres lieux de la France ( où il se f trouve des hérétiques) avec l'intention de faire ce « que vous pourrez apprendre par les déclaration» « des témoins dont je vous envoie des copies authen- « tiques : et comme il s'agit ici d'une affaire qui « pourrait porter un grand préjudice à la cause de « Dieu et à celle du Roi notre maître, j'ai cru devoir c vous communiquer tout , afin que vous et vos cola lègues en ayiez connaissance et le preniez en conc sidération, etc. = Le régent Ximenez. »
V. La preuve dont on parle dans cette lettre est une attestation sans date, délivrée par le greffier
Jeai^ Monlagnos) dans laquelle avaient été copiés t« huitième chapitre des premières additions, et le ,cinquième des secondes , faites par le procureur du roi aux 'principaux chefs d*accusation contre Antoine Ferez , ainsi que les déclarations à leur appui , qiron a?ait obtenues de -Jean-Louis de Luna, d^Ânton de la Almunia, et de Diégae Bustamante. Dans ces cha-^ phres , on avait vonhi prouver « qu'Antoine Ferez et 4 Jean-François IVfayorini avaient pensé à s'ërader « de lepr prison, en disant qu'ils s^en iraient en « Béarn, auprès de Vendante (i) et de sa sœur (a), c ou en d'autres parties du royaume de France , où « ils trouveraient beaucoup d'hérétiques ennernit « de Sa Majesté ; qulls espéraient en être bien reçus t et traités avec la plus grande faveur, pafce que
• Ferez avait connaissance des secrets du gouvernec ment qu'il pourrait leur communiquer ; qu'ils < avaient ajouté à ces discours d'autres propos non c moins criminels et oflfensans pour la maje^sté du « roi, notre maître, et qu'ils étaient résolus de lui 4( causer tout le mal qu'ils pourraient. »
Tl. Le témoin Jean-Louis de luna, gentilhomme aragonais, détenu dans la prison du royaume, déposa avoir entendu dire à Mayorînî , que quand même il pourrait s'échapper, il ne le ferait point, s'il devait fi^en aller seul;, mais qu'il n'hésiterait pas s'il était
• (i) Henri IV était désigné en Espagne sous le uoui de Vendôme: avec le titre de r/wc , depuis la mort de sou père Antoine de Bourbon ; et' il n'était pas reconnu comme roi de Navarre , encore moins comme roi de Fmnce.
(a) Catherine de Bonrîîon qui Tut eusuitc duchesse souveraine de Bar.
tûr de partir avec Antoine Ferez , parce qu"*!! le conduirait au prince de Béarn (i) , et que ce coup d'adresse lui rapporterait beaucoup d'argent.
YII. Antoine de la Almunia de Saragosse, autre détenu de la même prison , déposa que Mayorini avait dit en sa présence qu'il songeait à s'évader et à emmener avec lui Antoine Ferez.
YIII. Diégue Bilstamante de Quixas dans les Asturies de Santillane ( qui après avoir été pendant dixhuit ans attaché au service d'Antoine , l'avait quitté parce qu'il s'était laissé gagner par les promesses et les insinuations du marquis d'Almenara ) déclara avoir entendu dire à son maître que « si son appel n'était « pas reçu 9 il passerait en France pour demander à « madame de Béarn (2) un asile où il fut tranquille , < et qu'il irait où cette princesse voudrait l'envoyer; c qu'il avait lié une correspondance sur ce projet avec € Mayorini qui occupait une autre chambre ; qu'un « jour Ferez dit au déclarant d'écrire à Mayorini a d'exécuter enfin sa promesse et de lui montrer ce * quHi (liait en état de faire, diît-il appeier le a diahle à son aide; mais qu'il avouait que ce pro- » pos de son maître n'était qu'une plaisanterie; que « Ferez s'entretenant un jour avec un autre de ses « domestiques ( Guillaume Stars, hollandais , neveu tt d'un commandant de la marine hollandaise ) il lui « dit que s'il allait en France, il l'enverrait dans son u pays avec la commission de dire à son oncle de lui
(1) Henri IV.
(2) Catherine de Bourbon qui gouvernait la principauté de liéarii et le royaume de la Basse-Navarre , pendant l'ab«ence de sou irèrc Henri IV.
« faire préparer un navire pour le transporter en c Hollande. » «
IX. Parait-il raisonnable que de pareilles déclarations ayent suffi pour faire dénoncer devant le Saint- Office la personne d'Antoine Ferez comme coupable du crime d'hérésie? L'aurais-je cru, si je n'avais vu • moi-même les pièces qui le prouvent? On n'avait rien oublié pendant cette intrigue pour donner à la détention de Ferez un motif qui parût légitime. Le régent Ximenez de Aragues recevait les ordres du marquis d'Almenara^ h qui il faisait part chaque jour de ce qui se passait à l'égard du prisonnier; le marquis envoyait sa correspondance au comte de Chinchon j et celui-ci la communiquait au roi. Ils étaient convenus de priver pour toujours Antoine Ferez de sa liberté 9 et même de le faire mourir si on pouvait Iç faire condamner avec quelque apparence de justice.
X. Il est permis de croire à ce projet en se rappo- Itint ce qui s'était passera Madrid , surtout d'après la sentence de mort -prononcée contre lui , le 1*" juillet 1590, sa fuite en Aragon , l'ordre donné d'envoyer les pièces de son procès à Saragosse, et enfin l'issue de cette indigne.cabale, qui mit son innocence dans un si grand jour , que le roi se vit obligé de renoncer à demander son supplice. Si, h toutes ces circonstances,' ou ajoute qu'une autre action , celle de VcnquéU , menaçait Ferez de la peine capitale , je crois que la
critique la plus sévère n'hésitera plus à admettre que r.acçusation d'hérésie n'était qu'un n\oyen politique imaginé par ces quatre agens du roi , qui surent profiter des déclarations que le hasard leur avait procurées. A la vérité , ils n'osèrent les présenter comme ' décisives ; mais ils se flattèrent que lorsque le Saint-
Oiliee con^menceiait le procès de leur vieti-me, il offrirait de nouveaux moyens d^iugmenter 4e8 charges et de rendre la situation de Perez plus critique^
XI. hes inquisiteurs de Saragosse étaient D. A-lphoose Molina de Medrano et D. Jean HurLado de ftlendoza; celui-ci éla»t cousin du marquis d*Alaieuara; Tautre un homme intriguant 9 immoral et qui voulait obtenir de quelque manière que ce fût 9 un évêché. Le màr* quis lui accorda par cela même plus de coniianot qu'à son parent qui avait «noms d'instruction 9 et dont le caractère plein de booté ne pouvait se faire au rôle de persécuteur. En effet , D. Jean évita autuit qu'il lui fût possible de pi eadre aucune part dans cette procédure , et il obtint même bientôt d'aller «xercer ses fonctions d'inquisiteur dans un autre tribunal.
XII. Molina reçut du régent la lettre et les déclarations qui l'accompagnaient ; mais au lieu de les communiquer au tribunal , il les envoya par le premier courrier à Tinquisiteur général D. Gaspard de Quiroga. Le marquis d'Almenara en donna avis au «omte de Chinchon , et celui-ci au roi qui en ayant conféré avec le cardinal y lui ordonna de prendre les mesures convenables pour constater les délits qiie Ferez avait commis contre la religion , afm de lui en faire subir la peine. Ces dispositions du monarque devaient nécessairement entraîner la perle d'Antoine Perez. Voilà comment on apprend que chercher un asile , contre l'injuste persécution de son souverain ^ dans un pays étranger où ils se trouve des hérétique , est un véritable crime d'hérésie. Comment la terre peut-elle porter les monstres pii ont inventé ces maximes ? Cependant ils vivent sans crainte et meurent sans remords. Le 5 mars, le cardinal Quirega
écrivit au tribunal de Sai^^agosse, que Pinquisitenr Molina recevrait seul les déclarations des témoins ; que lés inquisiteurs les examineraient sans le concours de rOrdinaire diocésain et des consulteurs, et qu'ils les enverraient à Madrid avec leur avis.
XIII . Le 20 mars , dix témoins furent interrogent. Antoine Ferez sut le nom et la qualité de quelquesuns d'entr'eux , et même ( suivant ce qu'il rapporte dans se^ Rotations j^ la nature de leurs dépositions. Cependant il ignora toujours les charges principales qui servirent de fondement à son procès. Diègue Bus^ tamante, son domestique , et Jean de Basante, maîtr<^ de langue latine, qui le voyaient souveatdans la prison, citèrent des propositions qui, dans Toriginal , ne prouvaient rien contre lui, mais qui, séparées des autres, diraient un sens propre à donner une apparence de îustice au parti qu'on voulait prendre contre lui.
XIV. Le tribunal remit l'information à l'inquisiteur général, et celui-ci à. F. Diègue de Chabes p confesseur du roi , le même dont ce princi^ s'était fervi, en i5y^y pour faire qualifier Carranza d'h^étique , et en 1 585 , pour obtenir par surprise de la iëmme de Ferez les lettres que Sa Majesté lui avaijt écrites pendant qu'il était ministre. JF. Diègue 4c Cliabes prit dans cette pièce quatre propositions im-. putées à Ferez, pour les qualifier contre leur auteur, et une de Jean Mayorini avec la même intention.
XY. Ce.lle-cî se réduisait à ces mots indéccns que les Italiens, dans leur colère , ont coutume do prononcer en faisant allusion aux parties ^énitaleS' de Dieu , Péta de Dio , espèce de )urement , et que Ma3'orini avait proféré en perdant au jeu; ou ceJJeci, f^âtadeMcdonna. Ces paroles qui avaient échappé
à Mayorîni , furent qualifiées de iiasphéme hêréti-^ que, suffisant pour motiver rincarcération du pré-« venu dans le^ prisons du Saint-Offiee, de manière que son procès semblait ne faire qu'un, et se lier aveo celui de Ferez contre lequel le commissaire qualifia cateur F. Diègue de Ghabes établit la censure suivante.
'XYI. Première proposition extraite de la déclara^ lion de Diègue de Bustamante. t Quelqu'un disant à < Perez de ne point parler mal, de D. Jean d'Autriche, « il répondit : Après le reproche que m'a fait le roi de « travestir le sens des lettres que j'écrivais , et d© M trahir le secret du Conseil, il est juste, et il m'est « permis de me justifier, sans respect et sans menat gcment pour personne : Si Dieu ic père voulait
* y mettra ohstacie , je lui couperais ie nez 9 pour
* avoir permis que ie roi se soit montré si peu toyai « chevalier envers moi : Qualification, » Celle proposition est blasphématoire , scandaleuse, otïbnsant les oreilles pieuses, et sentant Thérésie des Vaudois qui supposent un corps à Dieu le père, :::-: L'hérésie dont parle le qualificateur, est donc aussi dans TliCriture , qui s'accommodant à notre manière vulgaire de parier donne 5 Dieu des mains, des yeux , des pieds et une tête. Quel abus du secret de la prooéduitî!
XVII. Seconde proposition , tirée de la déclaration de Jean de Basante: Antoine Perez, voyant la mauvaise situation de ses affaires, dit un jour , plein de tristesse, de douleur et décolère. « Jenecroirai peut-être bientôt « plus en Dieu. On dirait qu'il dort pendant quemon t affaire se poursuit; s'il ne fait pas un miracle^ en c ma faveur ^ je suis exposé à perdre ia foi, QuALf- )» FicATio^r Celte proposition est scandalouse , offon-»
tt sant les oreilles pieuses et suspecte d'hérésie y parce « qu'elle suppose que Dieu peut dormir; et elle a un « rapport intime avec la précédente où rfn parle de « Dieu comme s'il avait un corps.
XVIII. Troisième proposition prise dans la seconde déclaration de Dîègue de Bustamaute. « Dans une « des occasions si fréquentes où Perez était tourmenté « par le chagrin et l'inquiétude , surtout lorsqu'on « lui mandait ce que sa femme et ses enfans avaient « àsoulTrîr, il s'*écria , comme accablé par la douleur : « Qu'est ce donc que tout ceia! Dieu dort, ou tout « ce qu'o^mous dit de tui^^i^est que tromperie : est-* « ii donc faux qu*ity ait un Dieu? i^ Qualification : La première partie de cette proposition est suspecte d'hérésie en ce qu'elle nie qu'il y ait une providence en Dieu et qu'il s'occupe des choses de es monde. La seconde et la troisième sont hérétiques.
XIX. La quatrième proposition est tirée aussi de la seconde déclaration de Bustamante. «Antoine Perez, « plein de colère en voyant la manière , selon lui in- « juste, dont on le traitait , et la part que prenaient « à ceUe persécution des personnes qu'il supposait f avoir de bonnes raisons d'en agir autrement , mais
^ « qui n'en jouissaient pas moins de l'estime attachée « à une conduite irréprochable 9 dit un jour : Je renie ie sein qui m'anourri. ïlst-ce ta être catholique? Si cela était , je n^ croirais plus en Dieu. =- Qualification. « La première partie est scandaleuse y la se- « conde est blasphématoire , offensant les oreilles « pieuses ; et si on la joint aux autres , elle estsus- « pecte d'hérésie , comme impliquant l'idée que l'exis- « tence de Dieu est une imposture. » JiX^ Il e^t contre toute yraisemblauce que Perez ne
crût point à Texistence , à la spiritaaiilé et à la provîdeiace de Dieu. On voit clairement que les propositions qu^on lui reproche , en suppoFaut qti*il les ait avancées , lui ont été arrachées dans des momeiis de trouble 9 par la force du chagrin et du désespoir: que la chose soit possible en elle même j c^est un principe reconnu par le Conseil de Tlnquisîtion dans ses lettres et ses ordonnances. Il est surtout împoflant de remarquer qu'une loi expresse de son iiisliluty Tarticle 5 de rinstruclion cinquième de SévîUe, donnée le 17 juin i5oo 9 est formelle à cet égard: elle porte: « De même, quant à ce que les ûnquisi- .« leurs ordonnent quelquefois de faire arrêter pour € des choses peu importantes et qui n'impliquent « pas rhérésic, attendu qu'il ne s'agit que de mots « qui sont plutêt des blasphèmes que des hérésies, et « qui ont été dits dans l'impatience ou la colère , nous « ordonnons que dorénavant personne ne soit arrêté « pour un motif semblable. » J'ajoute à cette raison qu'il y avait défaut de preuves , puisque la seconde proposition n'était fondée que sur le seul témoignage de Basante. A l'égard des trois autres propositions (qui étaient de Bustamante) je ferai rcnaarquer le troisième article de la quatrième Instruction de Tolède 9 qui est de 1498 : il est ainsi conçu. Nous « ordonnons aussi aux inquisiteurs d'user de prudence « lorsqu'il s'agira de faire arrêter quelqu'un , et de te ne décrétex l'arrestation qu'après avoir acquis (es preuves suffisantes du crime d'hérésie imputé au prévenu.
XXI. Néanmoins , comme l'affaire présente éiait conduite d'après les intrigues et les intentions de la Cour, et que la religion n'en élait que le prétexte,
le Conseil de la Suprême après avoir vu la censure arrêta le 2 1 mai , qu'Antoine Ferez et Jean François Mayorîni seraient traduits dans les prisons secrètes de rinquisitionoù ils seraient très exactement surveillés; et qu'on y mettrait toute la promptitude nécessaire 9 pour que personne ne pût apprendre ni même soupçonner cette mesure avant son exécution. Les intentions du Conseil furent exécutées, et Tinquisiteur général expédia avec tant de diligence le décret du Conseil, que le courrier qui en était porteur, fit en deux jours la route de Madrid à Saragosse, c'est-à-dire, cinquante lieues d'Espagne ou quatre-vingt-dix lieues de France.
Article III.
Éfneutes à Saragosse^ et voyage d'Antoine Ferez
en France.
I. Le 24 mai les inquisiteurs expédièrent au grand aîguazil du Saint-Office l'ordre de se saisir de la personne des deux accusés. Le concierge de la prison du royaume, dît qu'il ne pouvait les livrer sans un ordre du grand justicier d'Aragon ou de quelqu'un 'de ses lieutenans. Lorsque les inquisiteurs en furent instruits, ils écrivirent le même jour aux lieutenans du grand justicier et leur ordonnèrent sous peine d*çxcommunication, d'une amende de mîHe ducats et de plusieurs autres peines, de rentéttre dans l'espace de trois heures les deux prisonniers, sans que le « Fuero de la Manifestatiofi dût y apporter ohé" f tàde 9 puisque son appiication ne pouvait avoir « (ieu dans Us procès pour crime d^ hérésie; H « que par cette raison (es inquisiteurs devaient ré-
t vaquer ou annuier^ u que de fait Us révoquaient « et annulaient une tei{e interprétation du Fuero, « conrnie empêchant ie iihre exercice dû saint tri^ « hunal, » Le secrétaire présenta ces lettres au grand justicier D. Jean de la Nnza dans une audience publique, en présence de cinq juges qui formaient son Conseil , et de tous les employés de sou tribunal. Le^rand justicier ayant pris le parti de se soumettre à la réquisition des inquisiteurs , Tordre pour Textradition des prisonniers fut donnée et ils furent conduits à l'Inquisition chacun dans une voiture séparée. On sut dans la suite que le courrier qui avait apporté à Saragosse les ordres de Madrid , avait aussi reniî« des lettres du comte de Chinchon au marquis d^Almenara ; que celui-ci avait eu un entretien particulier avec le grand justicier, pour l'engager à ne faire aucun uSiige du droit du royaume, en faveur des accusés; et q^ie les deux lettres des inquisiteurs furent écrites la même nuit ^ quoique leur date fût du 24 , parce qu'ils avaient été instruits par le marquis d'Almenara , de ce qui devait se passer.
II. Antoine Ferez qui avait prévu le danger , fit part de ses craintes au comte d'Aranda , et à d'autres chevaliers qui prirent la ferme résolution de s'opposer à cette mesure , comme à une infraction du droit le plus précieux du royaume ; car si on permettait une seule fois <(ue pendant la discussion d'une cause qui avait porté un honame à venir se mettre soUs la garantie de la Mani fcMation , ce même homme fût enlevé pour êlre traduit dans une autre prison d'après l'ordre d'une autorité indépendante du 'grand justicier , le privilège du royaume ne serait plus qu'illusoire 9 et personne n'oserait l'invoquer.
; III. Ferez raconte , à ce sujet , dans ses Reiatiojxê imprimées, que le comte d^Arauda, père de celui qui vivait de son temps, craignant de tomber entre les mains de l'Inquisition, se présenta comme prisonnier devant le tribunal du grand justicier , en invoquant le Fuero de la inanifestatimi ; qu'on lui assigna la ville de Saragosse pour prison , et que les inquisiteurs Payant sommé , quelques temps après , de comparaître dans la salle de leurs audiences, il refusa d'obéir en faisant valoir son arrêt, et en disant que le château de la Aijaferia ( où siégeait l'Inquisition ) , était hors dé la ville : que peu de temps auparavant*, D. Bernard de Castro , gentilhomme aragonais très-distingué , ayant été pris et condamné à la relaxation par le Saint - Office , ses amis et ses parens l'avaient placé sous la sauve-garde de la Manifestatiaii , lorsque déjà la justice ordinaire s'en était saisie pour lui faire subir la peine de mort; que cette mesure avait suffi pour faire suspendre l'exécution du jugement, jusqu'à ce que le tribunal du grand justicier eût décidé si la conduite des inquisiteurs avait été contraire aux privilèges du royaume ; et que le. condamné ne fut exécuté que lorsqu'on eût déclaré qu'elle n'offrait aucune irrégularité : que dans ce . temps - là même , la Députation du ro3'aume faisait plaider à Rome contre le Saint -Office, pour l'abus qu'il avait fait des censures dans une affaire semblable contre Antoine Garnir.
IV. Cet Espagnol étant dans la prison des Manifestado$ , les inquisiteurs demandèrent qu'il leur fût livré; mais le lieutenant du grand justicier qui devait juger l'affaire pendante devant lui , refusa, d'accord avec les autres membres du tribunal , de céder, à la demanda
du Piaini- Office. Les inquisiteurs- excommmiièrent le lieutenant ; et la Députation permanente du royaume ayant pris la défense du fiYge^ comme liée à celle de se» ]>rtvilt'gesyfut frappée du même anathènte; elle eut re^ cours au pape qui refusa d'entendre ses enroyés ^ et lui fit dire de s'adresser à Tinquisiteur général. Sur ses entrelaites, le pape moui'ut^ et lorsque son successeur Gré-^ goire XIII fut moi>té sur le trône pontifical , lés Députét ■renouvelèrent leurs instances auprès de lui. En 1572, le souverain Pontife adressa à l'inquisiteur général un bref de commission L'anathëme lancé depuit deux ans contre les représeiîtans , n'avait pas été levé : le lieutenant du grand Justicier étant mort dans cet intervalle > les inquisiteurs défendirent ex^ pressément de lui accorder la sépulture éccléâtasttque : les Députés firent ennbaumer son corps ,- et le conservèrent dans cet état pendant qu'ils faisaîenC poursuivre à Rome son affaire qui leur avait déjà coûté plus de 160 mille francs ; enfin ils obtinrent une déclaration qui leur permettait de faire rendre au défunt les honneurs de la Sépulture ecclésiastique ; cette cérémonie se fit, en i575, avec beaucoup de solennité , pendant que la question principale restait suspendue, Jusqu'à l'assemblée générale des Certes qui devaifavoir lieu sous Philippe II, dans la ville deMonzon, en i585. Les Députés de la nation se plaignirent au roi de l'abus <jue l'Inquisition avait fait de son autorité dans la circonstance dont on venait d'être témoin , et dans beaucoup d'autres dont le souvenir durait encore : il fut décrété qu'avant six mois , il serait respectivement nommé des arbitres par le Saint-Office et par la Députation, pour terminer les diflTérens, et que si les inquisiteurs refusaient d'entrer par ce moyen en accom-
tnodeiiient , lc« Dépiilés auraient recours à rînquîsfteuf général en lui adressant l'exposé de leurs griefs, ou y s'il refusait d'en faire justice 9 au pape lui-même. L'affaire' en était restée là, parce que lorsqu'il fut question de nommer des commissaires poir les envoyer à Rome , les inquisiteurs miretit tout en œuvrd pour faire échouer ce dessein.
y. Antoine Ferez avait fait part ^e tout ce qftf^ofi vient de lire au comle d'Aranda etàd'autreapers(yfltfé9^ aGn qu'elles songeassent aux moyens d'empéther la violation de leurs droits , dont ils étaient meriacés; et D. Diègue Fernandez de Heredia , baron de Barboles ( frère et successeur présomptif du comle de Fuentes, Grand d'Espagne ) , qui était étroitetnent lié avec ces deu'x personnages, déclara depuis (dans rafTaîre criminelle qui le conduisit à l'éohafaud) que le comte et Ferez étaient convenus de faire assassiner le marquis d'Almenara , parce qiCane fois qu'on en serait délivré , le roi et le comte de Chinehon renonceraient au projet d'envoyer en Aragon un Castillan pour viceroi 9 lequel n'aurait pas manqué d'anéantir, l'un après l'autre, les privilèges les plus import ans du royaume.
YI. Lorsque Antoine Ferez sortit de la prison du Royaume , pour être transféré dans celle du Saint- Office , il chargea deux de ses domestiques d'en informer D. Diègue Fernandez de Heredia et plusieurs autres gentilshommes. A cette nouvelle, les Aragonais excitèrent le peuple de Saragosse à la révolte aux cris de trahison ! trahison ! vive (a nation ! vive ia iiievté ! vive tes Fueros I mort aux traîtres. Etr moins d'une heur^, plus de mille hommes sous les armes se transportèrent chez le marquis d'Almanara,
^ le maltraitèrent si violemment , quUU l^eusseât laissé pour mort , s'il n'avait été conduit à la hdte dans la prison royale où il mourut le quatorzième jour, des suites de ses blessures; lies însurg;és insuU tèrent aussi rarchevéque ^ en le menaçant de lui àjLet la vie et de mettre le feu à son hôtel ^ s'il n'obtenait des inquisiteurs le rétablissement de Ferez et de JMayorini dans la prison du "Royaume ; ils firent les mêmes menaces au vice-roi, évêque de Téruel ^ et s'é* tant réunis au nombre de plus de trois mille hommes ^ i Is commencèrent à livrer aux flammes le château delà. Aljaferia ( ancien palais des rois Maures de Saragosse) ^ en criant qu'il fallait y faire mourir dans le feu les m> quisiteurs , s'ils ne rendaient les prisonniers^ Il y eut le même jour un grand nombre d'événemens particuliers dans la ville , parce que D. Alphonse MoHna de Medrano s'obstina à réprimer les séditieux , malgré les instances deux fois.réitérées de l'archevêque , de l'évéque vice-roi , des comtes d'Aranda et de Morata , et de plusieurs autres gentilshommes de la première noblesse d'Aragon. Cependant , voyant à la fin que reflervescence du peuple et le danger augmentaient rapidement , il parut céder et annonça qu'il ne ferait pas rendre la liberté aux prisonniers, mais qu'il leur donnerait pour prison du Saint - Office , celle du Royâunie, et il chargea Tévêque vice-roi et le comte d'Ar'anda de les y faire transférer , ce qui fut exécuté le même jour, c'est-à-dire, le 24 du mois de mai.
VII. Les inquislleurs informèrent le Conseil de la Suprême de tout ce qui venait de se passer. Déjà beaucoup de ses partisans qui cr;i!Jgnaient pour leurs personnes au milieu des habitansde Saragosse, étaient
'Suives à Madrid 2 ils avaient seeondé le marquis â'Almenara dans ses intrigues et dans les efibrts quMl avait faits pour remplir les vues du roi 5 au mépris des FtMTOS du royaume; parmi eux se trouvaient le secrétaire même de cet agent du monarque ^ son ma« jordome et son écuyer qui lui avaient procuré des témoins contre Pere2 et avaient travaillé à corrompre ses domestiques pour les faire déposer contre lui ^ 1 comme Ferez le prouva dans la suite devant le Corrégidor de Saragosse»
YIII* Les inquisiteurs se croyant dans une situation d*autant plus critique qu'ils ne pouvaient faire arrêter personne , adressèrent plusieurs lettres aUx commissaires du Saint- Office du royaume d'Aragon ; les unes accompagnées de la commission remise aux îieutenans du grand justicier et du décret de ceux-ci 9 pour prouver qu'ils n'avaient point violé la prison du Teyaume et cfU'ils s'étaient contentés de recevoir les personnes qui leur avaient été livrées par le grand justicier; les autres avec la bulle de S. Pie V du !»•' avril 1569, concernant les opposans à l'exercice du Sajnt-Offîce) afin que ceux qui en avaient encouru les censures 9 se présentassent volontairement pour en demander l'absolution , en se déclarant coupables y et fissent connaître les autres personnes qui étaient sous le poids de la même excommunication. Ils se proposaient de publier un édit pour déclarer excommuniés nominativement quelques individus déjà signalés dans les registres du Saint -Office comme ayant mis obstacle à l'exécution des ordres donnés par les inquisiteurs, mais ils en furent détournés par ^archevêque. Sur ces entrefaites , on entendit à Madrid, comme témoins, les personnes qui y étaient m. 22
Tenue» dé Saragosse et qui étaient connues poxxt leur dévouement à la cause du roi, et il résultaile leurs déclarations que les comtes d*Aran da 5 et^eMorata , les barons de Barboles, de Biescas, de Pdrroy, de la Laguna et plusieurs autres des premiers nobles du pays, avaient excité dès le commencement le peuple à la sédition et fomenté des troubles, en persuadant qu'oit venait de porter atteinte aux Fuétoi (V Aragon.
IX. La Députation permanente du royaume pensa quVtant intéressée à défendre sa constitution politique, on pourrait Taccuser d'avoir au .moins négligé de faire son devoir ; elle essaya donc de se justifier d'avance , en faisant entendre qu'elle n'était point un corps armé ni une aulorité iudiciaire; que ses fonctions se bornaient à représenter la nation , et que par cette raison il n'avait pas été en son pouvoir d'arrêter l'émeute populaire. Elle crut convenable de faire déclarer par une commission de jurisconsultes, que ceux qui avaient remis aux inquisiteurs les détenus de la prison du royaume, avaient violé ses privilèges; et en effet , il y en eut qui le déclarèrent ainsi ; 1* parce que l'un des droits de la Manifestation pour celui qui en invoquait le bienfait, était de le soustraire à la torture, au lieu qu'en passant sous la loi d'une autre autorité , il était exposé à la subir ; a"* parce qu'un autre droit du royaume accordait aux prisonniers la liberté au moyen de leur caution juratoire , après avoir répondu aux charges, et ce privilège se trouvait lésé par leur extradition entre les mains d'un uge étranger ; enfin, parce qu'un troisième droit voulait que leurs procès fussent terminés sans délai , ce qui serait impossible si les accusés étaient traduits dans les prisons du Saiut-Oûice; outre l'inconvénient
de tie pouvoir s^assurer de là vérîté , (tans le cas oix les inquisiteurs les auraient livrés au bras séculier*
X. Cependant les intrigues secrètes des inqulsU teurs, de l'archevêque, du vice-roi et du grand jus^ licier^ furent si habilement ménagées que quelques membres de la Députation firent remarquer que Cd n'était point assez de quatre avocats pour s'occuper d'une affaire où il s'agissait de mettre en question les droits du roi et du Saint-Office* Cette observation fut cause que l'on nomma neuf autres jurisconsultes i et il fut arrêté qu'ils ne pourraient prendre de déci-* sion si ce n'est à la majorité de trois voix* Leur dé« claration fut que les inquisiteurs avaient excédé leurs pouvoirs lorsqu'ils avaient fait annuller la Manifcs-^ tatian du prévenu , parce qu'il n'y avait pas de puissance sur la terre qui eût droit de le faire, excepté le roi et les députés réunis en Cortés; maïs que si ,. les inquisiteurs demandaient au grand justicier que les prisonniers lui fussent livrés, et que iajouùsanôô du privilège de ia ManifesUUiaH fut suspeiidue pendant que l'Inquisition poursuivrait et jusqu'à ce qu'elle eût terminé leurs procès, on pouvait mettre à leur disposition les prisonniers , parce que celte mesure n'offrait rien de contraire aux droits du royaume. Dans l'exposé d« ce jugement on ne trouve que la seconde partie de la consultation , parce que la première ne fut appuyée que par six voix contre sept. Ces débats^ qui occupèrent plusieurs jours la Députation et les consulteurs, mirent en mouvement tous les intrîgans vendus à la Cour, et celle-ci l'emporfa. L'autre parti moins puissant, mais très-fort par le nombre et décidé à tout, inonda les rues et les places de pamphlets dsMAs lesquels on signalait les manèges secrets
qu'on avait employés 9 les desseins de« leurs auteurs et le danger auquel ils s'exposaient. Antoine Ferez écrivit à la députation pour lui représenter que sa cause était celle de tous les Aragonaîs : plusieurs de ses amis entreprirent de faire voir que la suspeiision ne violait pas moins le privilège que son dnnuiiation; puisque le prisonnier pouvait être mis à la torture ) privé du droit de conserver sa liberté sous sa caution juratotre, et exposé au malheur d'un procès interminable ; ces tentatives fiu*ent inutiles. 11 fut secrètement décidé que les inquisiteurs demanderaient une seconde fois qu'on leur livrât les prisonniers ; leur demande devait ne contenir ni ordres ni menaces, mais se borner au seui ohjet de ia suspension des effets du privilège. On fit entendre au roi qu'il serait utile que Sa Majesté écrivît au duc de Villa Hermosa 9 aux comtes d'Aranda , de Morata et de SastagOf pour les engager à prêter main-forte au vice-roi d'Aragon , avec leurs parens et leurs amis , et à aider les autorités constituées si les événemens rendaient ces secours nécessaires. Philippe II suivit ce conseil, et les lettres qu'il écrivît à ces seigneurs , furent aussi aimables et aussi flatteuses que s'il avait ignoré la part que les comtes d'Aranda et de Morata avaientprise aux derniers événemens.
XI. Ferez ne vît plus de salut pour lui que dans' la ruite ; il avait tout disposé pour forcer sa prison , et le succès aurait couronné ses efforts, si le perfide Jean de Basante, son faux ami et son complice , n'eût'tout révélé, quelques heures avant l'exécution, au père- Roman, jésuite, qui fit manquer le projet, après en avoir averti trois autres personnes.