‹ Histoire critique de l'inquisition d'EspagneChapitre 9 sur 34 · III. d · texte numérisé non relu

III. d

sîcurs procès où il avait été reconnu qu'il y avait calomnie, le prêtre ayant prouvé qu'il n'éiait pas alors dans le lieu désigné : dans d'autres cas , on voit que les inquisiteurs ont élc assez prudens pour n'avoir aucun égard au rapport de la femme, parce qj'il était connu que le prôlic confessait dans un autre confessionnal que celui qu'elle indi(piait , ou pour prononcer avec sagesse d'après les circonstances du lieu et du temps , en se rappelant l'histoire de la chaste Susanne : ceci doit arriver lorsque le prêtre jouit de la réputation d'un homme sage dans sa conduite, . surtout si la femme est pauvre , exposée à la séduction d'un homme riche qui veut perdre son confesseur, ou si celui-ci lient une conduite suspecte, sans être positivement criminelle.

XII. Parmi les articles que j'avais proposés à l'inquisiteur général pour la réforme de la procédure de l'Inquisition dans un Mémoire que je composai d'après le vœu de l'inquisiteur général , D. Manuel Abad-la-Sierra , il y en avait un qui portait que lorsqu'il serait fait une dénonciation , elle serait communiquée au dénoncé, parce qu'eu supposant qu'il dût nier le crime, il en résulterait au moins la certitude morale qu'il ne commettrait plus le même délit, après avoir appris qu'il ne pourrait éviter h^s prisons secrètes, s'il était dénoncé une seconde fois. La réforme que je proposais, n'offrait d'autre inconvénient que de laisser le prêtre impuni une fois, si le délit était véritable ; mais j'étais convaincu comme je le suis encore , qu'il y avait bien plus de mal à lui faire un mystère de la dénonciation , puisqu'on lui laissait par là le temps d'aggraver sa i-iute ; en voyant l'Inquisition prendre le parti opposé, on ne

peut s'empéclicv de croire que ce tribunal se propose bien moins de prévenir les déKts que de constater ceiix qui lui sont dénoncés.

XIII. D'après la forme de procédure actuelle 9 lorsque le tribunal reçoit une dénonciation ^ il ordonne l'enquête; j'ai indiqué déjà le mode de cette information. Néanmoins quoique le résultat fût de prouver la mauvaise réputation du confesseur sur l'arficle e:\ question , les inquisiteurs de mon temps avaient coutume de laisser l'affaire en suspens jusqu'à ce que le prêtre eût été dénoncé une seconde fois ; dans ce dernier cas, on procédait à une seconde instruction, et si les suites en étaient les mêmes, on s'emparait de la personne du confesseur et il était traduit dans les prisons secrètes , parce qu'on était persuadé que deux dépositions sur deux délits de la même espèce établissaient la semi - preuve. L'action se poursuivait comme dans les procès pour cause de propositions hérétiques; lorsque l'accusé avouait les faits j il était interrogé sur Vinlcntion , c'est à -dire qu'on lui demandait s'il croyait que sa conduite tût été innocente : dans l'affirmative , il était regardé comme hérétique; dans l'autre cas, il n'avait rien à redouter. Presque tous les dénoncés déclaraient qu'ils avaient cru commettre un crime ; mais ils s'excusaient, les uns sur la fragilité humaine exposée au plus grand danger, au récit de circonstances faîtes pour engager au mal ; les autres en donnant aux faits une interprétation équivoque, quoique 1^ pénitente les eût pris en mauvaise part ; enfin, il y en avait qui croyaient se justifier en disant, cl avec plu3 de fondement, que les auires occa-

«ions de prêcher leur avaient manqué. Ce dernier cas était en effet le plus commun.

XIV. J'ai fait des recherches critiques sur ce point dans le secrétariat de Tlnquisition de la Cour. J'ai trouvé en consultant les pièces originales des procès et les notes du livre des registres des autres tribunaux, que le's prêtres dénoncés pour ce crime en Espagne et dans les îles adjacentes , étalent en raison d'un prêtre séculier suborneur sur dix mille ; et entre les réguliers , d'un sur mille parmj les bénédictins , les bernardins , les prémontrés I les hiéronimites , les basiliens ., les agoni^sans, les théatins, les oratoriens , les chanoines réguliers de Calatavra, de Saint-Jacques, d'Alcantara , de Montesa , de Saint-Jean et du Saint-Sépplchre; d'un sur cinq cents parmi les carmes , les augustins, les mathurlus, les moines de la Merci, les dominicains les franciscains , et les minimes de Saint - François -de^-Paule ; d'un sur quatre cents chez les auguslins déchaussés , les mathurins déchaussés , les pères de la Merci déchaussés ; et d'un . fur deux cents chez les carmes déchaussés , les alcantariens et les capucins.

XV. Après avoir fait cette observation j'ai cherché à découvrir les causes de ces différences, et j'ai cru qu'il y en avait de plusieurs espèces. La première et la plus commune était l'argent que les individus pouvaient euiployer pour se livrer à leur penchant , sans se servir du moyen abominable de la corruption dans le tribunal de la pénitence; car généralement parlant, cette ressource ne manque pas aux individus des trois premières classes. La seconde de ces causes est la

liberté beaucoup plus grande de se répandre dans le inonde , et par conséquent la facilité qu'avaient les individus d'y trouver des occasions de pécher sans avoir recours au confessionnal. Je trouve la troisième de ces causes dans l'exercice plus ou moins fréquent et habituel du ministère de la confession. Ici laprogression que j'établis doit commencer par la cinquième classe et rétrograder jusqu'à la première; car bien qu'il soit incontestable que les franciscains et les dominicains confessent beaucoup , j'ai dû les mettre dans la troisième classe, parce qu'ils ne sont pas aussi exposés à tomber dans ce crime j surtout les franciscains qui ont la facilité de se transporter seuls , d'un lieu dans un autre , sous prétexte ou avec là charge de prêcher la parole de Dieu. La pauvreté et la retraite beaucoup plus grandes dans lesquelles vivent les trois ordres de la cinquième classe ^ le défaut habituel d'argent (qui est le cas le plus ordinaire de tous ces prêtres) et leur application constante au ministère de la confession , me semblent expliquer assez bien le problème. La base de mon calcul et de ses différences relatives ne peut m'être contestée , et en supposant même qu'il y ait quelque raison de le modifier à cet égard , la différence n'affecte que les .carmes déchaussés , parmri lesquels le nombre des suborneurs est beaucoup plus grand que chez les capucins ; et plus grand aussi au milieu de ces derniers que dans l'ordre des alcantaripns ; peut - être parce que la même proportion existe entre le nombre des individus de chacun de ces instituts, ou de ceux de leurs prêtres qui se livrent à la confession.

XVI. De cette observation je suis passé à une autre; elle avait pour objet les réponses que font les dénon-

ces. Ceux des Irois premières classes nient ordinaîrement le fait, et prétendent que racciisalion e'>t une pure calomnie; ils indiquent les personnes qu'ils sup^ posent l'avoir imaginée ; les causes de leur mauvaise disposition et le but qu'elles se sont proposé , et ils offrent d'en fournir la preuve. Ceux de la quatrième et de la cinquième classe avouent ordinairement le fond des choses qu'ils supposent avoir été révélées par la dénonciation ; mais ils les expliquent de manière à faire croire que la pénitente les a mal iptei'prétées. Si les circonstances ne permettaient pas d'admettre ces explications, on avait recours aux larmes; on confessait humblement son péché, et l'on en demandait pardon.

XVII. La plupart de ces dénonciations étaient faites par des religieuses simples et scrupuleuses dont l'imaginationfaible ne se calmait qu'après avoir dénoncé leur confesseur, quoique dans le doute et sans craindre de compromeltre par là l'honneur, la liberté et la fortune de leur prochain. On voit presque toujours que ces rapports n'ont aucun fondement solide; qu'ils ne méritent que le mépris, et que leur prétexte n'est que le mauvais sens que ces pénitentes ont donné aux paroles de leurs confesseurs. Si les prêtres qui ont l'habitude de confesser des religieuses , voyaient les papiers du Saint-0 IJlce , ils se dégoûteraient bien vite d'un ministère qu'ils exercent quelquefois avec tant de plaisir, parce qu'ils ignorent le danger qui les menace. Ileureusement les inquisiteurs des temps plus modernes étaient persuadés qu'il ne fallait faire aucun cas de la déclaration d'une religieuse , lorsqu'elle, n'offrait aucune proposition formellement déshonnéte ni des faits certains et irrécusables. Or, ces lentalives

«ont très-diflQciles en Espagne, à cause dos mesures qiie l'on a prises pour régler la forme, la disposition et la place des confessionaux dans les couvens de religieuses; car on les a placés à la vue des personnes qui fréquentent les églises; le confesseur et la péttîlente sont séparés par uu mur qui n'est ouvert qu'à la hauteur de la tète de la personn& assise ou à genoux , et cette ouverture elie-méii e est fermée par une feuille de métal dont les trous n'ont pas un pouce de diamètre. Quant au projet de quelque entreprise criminelle que la pénitente et le prêtre pourraient former dans le couvent , tout le monde sait combien l'exécution en serait dilGcile à cause du soin extrême avec lequel l'entrée en est surveillée par deux ou plusieurs tourières âgées, sévèreselrespectablcs, et sur lesquelles il serait impossible d'élever aucun soupçon, par la hauteur des murs qui environnent le cloître, le jardin et l'enclos ;'par les énormes barreaux de fer qui garnis- . sent les fenêtres des celiules, et par un grand nombre d'autres mesures de précaution commandées par les supérieures des monastères, auxc[uelle8 on ne peut refuser le mérite de soutenir avec le zèle le plus pur Hbonneur de la religion et de la vie monasticpie. Les . amateurs d'anecdotes scandaleuses ne manquent p:;s d'en citer de moines et de religieuses, et ils s'imaginent intéresser beaucoup ceux qui les écoutent; cepen liant quoiqu'on puisse en rapporter quelques unes de véritables, je ne crains pas d'avancer hardiment qu'elles ont été extrêmement rares, et cpi'on en rencontre à peine deux ou trois dans un siècle. Quand . il s'agit d'un fait qui ne laisse pas d'avoir" des conséquences assez gravés, il est indigne de la justice d'un ïecleur impartial de confondre la vérité de l'histoire

avec , un épisode de roman , ou avec les détails d'iino nouvelle.

XVIII, Les prêtres qui avouent le fait de la subornation y ajoutent ordinairement qu'aucune croyance erronée ne s'est mêlée av,ec leur tentative; qu'ils ont été entraînés par un penchant excessif pour la per* sonne ; par la violence de leur passion à laquelle leur faiblesse et l'infirmité de la nature humaine n^ont pu résister , mais sans jamais douter que leur péché ne fût très-grand. Cette confession est vraie en général; cependant si les dénonciatrices rapportent quelque expression de laquelle on puisse inférer que le prêtre a essayé de persuader que l'action qu'il voulait commet* fre, n'était point un péché, ou n^était |qu'un péché léger, on peut alors le soumettre à la torture pour l'objet de Vintention et de la croyance,* d'après la doctrine des principaux écrivains de l'Inquisition ; je n'ai cependant rien vu ni lu qui prouve que l'Inqui* sition de la Cour ait jamais fait administrer la ques* tion à aucun confesseur, ni que cette mesure ait été employée dans aucun autre tribunal, pendant la seconde moitié du dix-huilième fiiècle, parce que malgré le système rigoureux de l'Inquisition , il est incontestable que les lumières ont commencé à pénétrer jusque dans l'intérieur du Saint-Olïice.

XIX, Lorsque l'afifaire est en état d'être jugée , les inquisiteurs espagnols ordonnent , entr'autres choses , que le confesseur fera une abjuration de ievi y de l'hérésie qui consiste à dire que l'on ne doit point regarder comme un péché mortel toute tentative iîiile pour engager à des actions déshonnêtes dans le tribunal de la pénitence, ou dans d'autres circonstances exprimées par l'édit, L'Inquisition générale de RomQ

fait faire rabjuration de vehementi : ici, et pour la première fois^ nous trouvons l'Inquisition espagnole plus modérée qu'aucune autre : à la vérité , il faut avouer que la raison est de son côté , puisqu'il n'y a peut - être pas un seul prêtre suborneur qui ne suive , dans cette circonstance , le mouvement de sa passion sans pouvoir se satisfaire autrement faute d'argent et d'occasion; car il est fort rare de rencontrer de ces prêtres impudiques , qui mêlent l'hérésie dans leurs penchans déréglés ; et ceux qui sont hérétiques n'ont aucun goût pour le ministère de la confession.

XX. Ce qui ne manque jamais d'arriver au prêtre séducteur condamné , c'est d'être privé pour la vie des pouvoirs de confesser , punition justement appliquée; car l'homme qui abuse du plus saint ministère pour distiller le poison dans les âmes , au lieu de les ramener à la vie , n'est plus digne de remplir d'aussi nobles fonctions. Mais on ne voit que trop souvent ces mêmes prévaricateurs parvenir, à force de prières , de promesses , d'intrigues et nième d'hypocrisie 9 à obtenir leur réhabilitation auprès des inquisiteurs généraux, qui étant ordinairement des hommes avancés en âge, se laissent tromper et accordent sou-vent trop de confiance à ces apparences de repentir et de vertu,

XXI. Une autre peine des prêtres séducteurs c'est d'être bannis de la ville où ils ont commis leur crime; de la capitale 9 de toutes les résidences royales 9 et du lieu où siège le tribunal qui les a condamnés. On ne peut nier que la première partie de cette peine ne paraisse juste au premier moment ; mais il n'en est pas de même des deux autres , si le jugement n'exprime pas les raisons particulièjces qui les ont mott-

vées. Le nombre des délits et la gravité des circons-t tances qui les ont accompagnés , influent sur TappUcation des peines plus on moins fortes, telles que la réclusion dans un couvent ou dans une prison., Texil ou l'envoi dans un des présides ou dans quelque forteresse. Philippe Limborch parle de là peine dea galères , et même de la relaxation ; mais \e suis persuadé que si le coupable n'avait pas été convaincu de professer une croyance erronée sur la nature de la subornation , et s'il n'y avait pas persévéré , les inquisiteurs n'en venaient jamais à cette extrémité.

XXII. Le délit dont je parle, n'appartient pas à la -classe de ceux qui sont punis dans des auto-da-fê jniùlics , parce qu'il serait à craindre que cette hiesure n'éloignât les chrétiens de la fréquentation du sacrement. C'est dans un petit aulo-da-ft ^ c'est-àdire dans la salle des audiences du tribunal qu'on lit au condamné son jugement ; on y appelé des confesseurs séculiers, deux de chacun des instituts établis dans la ville , et quatre de la communauté du condamné s'il y en a. On ne laisse entrer aucun laïque , à moins que les greffiers ne le soient, car les autres ministres du tribunal de celte classe en sont écartés par honneur pour le sacerdoce. Après la lec- Ture de la sentence et de ses motifs ou yit'rîte^, le doyen des inquisiteurs reprend et engage le condamné à reconnaître sa faaïe , et le prépare à faire avec humilité ra'> jurai ion de tontes les liérésies en général , et en pai ticulier xle ceile (|ui Ta rendu suspect. Celui-ci se soumet et prononce à genoux une profession de foi et 'igné son aojuralion: l'inqui" siteur l'absout ad cautciain des ce::sures qu'il a çncoarues; cet acte termine Vauto -da- fd; le cou-t

damné est ramené en prison , et on le condaîl le

lendemain dans le couvent où il doit rester enfermé pendant le temps de sa pénitence. Les confesseur$ qui ont assisté à la cérémonie, sont avertis de rendre compte de ce qui vient de se passer ( mais sans nommer le condamné à ceux qui ne le connaissent point), afin d'effrayer ceux qui seraient tentés de Timiler.

XXIII. Le respect que je dois à la vérité et aux prêtres espagnols m'oblige d'ajouter que sans m'éloigner du calcul que j'ai établi sur le nombt-e des confesseurs dénoîicés paur cause de subornation , il est également incontestable et évident, que sur cent de ces prêtres , à peine y en a-t-il dix qui soient coupables du crime pour lequel on les a dénoncés ; les autres n'ont été jugés coupables que pour avoir été imprudens et indiscrets dans leurs discours ; pour n'avoir pas assez réfléchi sur le caractère d'une jeune femme; sur la bonne opinion qu'elle a de sa personne; sur sa disposition à se persuader qu'elle a blessé le cœur de son confesseur ; et sur sa légèreté à en faire part à un second prêtre qui lui refuse l'absolution , si elle ne va promptement dénoncer le premier. Les prêtres qui entendent de jeunes femmes dans le tribunal de la pénitence , ne sauraient prendre trop de précautions. Quelque prudent et réservé que soit un confesseur , il n'est pas sans danger , si ayant reçu de la nature les -avantages de la.personne, tels qu'une physionomie intéressante , une voix douce et un accent agréable , il oublie de commander aux mouvemens de compassion ou de tendresse qu'il éprouvera peut- ^tre dans ses jjntretiens spirituels avec de jeunes femmes engagées dans les voies de la mysticité. J'ai vu jje mon temps le procès d'un ecclésiastique fort

respectable de Madrid , que sa réputation comme prCtre pieux et savant avait fait proposer deux fois pour évéque ; la crainte de Le diffamer ne permit pas de renfermer dans les prisons secrètes ; mais il lui fut enjoint de ne pas sortir de Madrid, et de se présenter au tribunal toutes les fois qu'il y serait mandée Il fut interrogé , et sa manière simple et loyale de répondre, le justifia devant les juges, en sorte qu*OQ fut persuadé qu'il n'avait eu la honte d'être cité devant le Saint - Office , que pour n'avoir pas été assez prudent dans ses discours , et avoir mis dans sa couduite avec sa pénitente plus de douceur que de gravité et de circonspection.

Article II.

Histoire d'un Capucin.

I. Il s'est passé aussi sous mes yeux une autre affaire bien différente : il s'agissait d'un capucin transporté de Carlhagènedes Indes en Espagne sur un bâtiment où il ayait été écroué ; je dois taire son nom , parce que son procès u*a pas été connu du public. 11 avait rempli en Amérique les fonctions de missionnaire apostolique , de provincial , et plusieurs fois de gardien. Il pervertit toute une maison de béguines; et sur dix-sept femmes qui composaient cette espèce de communauté , il en sollicita treize en leur insinuant une mauvaise doctrine; ce qui rend son procès curieux , c'est le système de défense qu'il adopta, et qui le conduisit à un tel degn» d'aveugfement que si je n'étaiç parvenu à le ramener, la veille de son jugement, les inquisiteurs se seraient vus for-

ces par la loi même de le condamner à la reiaxA-* tion»

II. Il résultait du procès , qu^étant directeur spirituel et confesseur de toutes les femmes de cette maison^ et passant dans Pesprit de tout le monde pour un saint homme plein de lumière , il leur avait inspiré tant de confiance pour sa doctrine 9 en qualité de confesseur, qu'il était regardé comme un oracle du ciel : lorsqu'il s'aperçut qu'on n'hésitait pas un seul moment aie croire, quelque extraordinaires que fussent ses discours 9 il commença à faire entendre à treize de ces béates dans l'acte même de la confession , qu'il avait reçu de Dieu une grâce spéciale , fort singulière : « Notre Seigneur Jesus-Christ , leur dit-il , a eu la « bonté de se laisser voir à moi dans l'hostie consacrée au moment de l'élévation , et il m'a dit : Presque toutes les âmes que tu diriges dans ce béguinage, me sont agréables , parce qu'elles ont un véritable amour pour la vertu , et qu'elles s'efforcent de marcher vers la perfection ; mais surtout une telle ( ici le directeur nommait celle à qui il partait ) ; son ame est si parfaite , qu'elle a déjà vaincu toutes ses affections terrestres, à l'exception d'une seule , la sensualité, qui la tourmente beaucoup, parce que l'ennemi de la chair est très-puissant sur elle à cause de sa jeunesse , de sa force et des grâces naturelles qui rexciient vivement au plaisir; c'est pourquoi, afm. de récompenser sa vertu, et pour qu'elle s'unisse parfaitement à mon amour et me serve avec une tranquillité dont elle ne jouit pas et qu'elle mérite cependant par ses vertus, je te charge de lui accorder en mon nom la dispense dont elle a besoin pour son repos 1 eu lui disant qu'elle peut

t satisfaire sa passion , pourvu que ce soit exprf ssé- « nient avec toi , et (ju'afîn d'éviter tout scandale , « elle garde sur ce point le secret le plus rigoureux « avec tout le monde , sans en parler à personne , p3» « m(*'me <\ un autre confesseur, parce qu'elle ne pé- « chera point avec la dispense du précepte que je lui « accorde à cette condition , pour la sainte fin de voir « ce^er tontes ses inquiétudes , et pour qu'elle fasse « tous les jours de nouveaux progrès dans les voies de c la sainteté, p II y eut quatre béates auxquelles le gardien ne jugea pas à propos de faire c. tte révélation ; trois étaient à5f,ées , et la quatrième fort laide.

III. La plus jeune de ces femmes trompées , âgée de vingt-cinq ans, étant tombée dangereusement malade 5 voulut se confesser à un autre prêtre : celui-ci , avec la permission de -la malade , et môme pour se conformer au désir qu'elle avait exprimé, alla révéler au Saint-Office tout ce qui s'était passé pendant les trois années précédentes, et les craintes qu'elle avait qu'il n'en fût arrivé autant avec d'autres dé*votes , d'après ce qu'elle avait cru apercevoir. La malade ayant recouvré la santé, elle se dénonça ellemême à l'Inquisition de Carthagène d'Amérique , en racontant avec candeur ce qui s'était passé, et ajoutant qu'elle n'avait jamais pu croire en son ame et conscience que la révélation fût véritable ; qu'elle avait eu pendant trois ans un commerce criminel avec sen confesseur , bien persuadée qu'elle offensait Dien ; mais qu'elle avait dissimulé et fait semblant de croire ce qu'il lui disait, parce qu'elle se livrait sans roiigîr à des désirs effiénés sous les dehors trompeurs de la vertu ; que sa conscitnce ne lui avait pas permis de cacher plus long-temps la vérité, lorsqu'elle s'éUiit

Vue malade et eu danger de mourir. I/Iiiquisitîon de ('arlhagène vérifia que ce commerce criminel avail eu lieu avec treize béates; elle employa pour cela, la voie d'une enquête, moyen qu'elle a toujours su manier plus habilement que personne au monde. Les douze autres femmes ne monlrèrent pas autant de sincérité que la convalescente ; elles nièrçnt d'abord le fait, l'avouèrent ensuite, mais essayèrent de se justifier en disant qu'elles avaient cru à la révélation du prêtre. On les dispersa dans autant de couvens de religieuses du royaume de Santa-Fé de Bogota ; la plus jeune eut la permission de retourner chez elle , parce qu'elle réussit à détruire l'idée qu'elle fût hérétique, ce qui était l'objet principal du Saiiit- Oflice.

IV. Quant au confesseur, Tlnquisilion pensa qu'il y aurait de graves inconvéniens politiques à l'arrôrer et à le traduire dans les prisons secrètes, parce que îe public ne manquerait pas de croire que son aîïaire était liée avec la séparation d'un si grand nombre de béates , destinées à se faire religieuses malgré elles , sans que l'Inquisition eût paru s'en mêler. Lesiuquisiteiu'S rendirent compte de tout au Conseil de la Suprême : celui-ci , en ayant communiqué avec l'inquislleur-général , il fut arrêté que l'on s'adresserait au ministre d'état pour obtenir que le coupable fût envoyé à Madrid par le capitaine-général de Carlhagène : celui-ci devait recommander au capitaine du vaisseau destiné à transporter ce prêtre eu Europe , de le faire garder avec le plus grand soin , et aussitôt qu'il serait arrivé dans un port de la péninsule , il devait l'amener avec lui et le déposer dans le couvent des capucins de la Patience de 31adrid. Les iuquisi-

icut*s de la Cour, informés de tout ce qui allait M passer , avertirent le gardien d*acconipagner son hôte À la salle des audiences ; lorsqu'il y fut arrivé ^ il laissa le moine dans le tribunal , qui y resta sans que per^ sonne s'occupât de mettre la main sur lui. Ou lui ac-« corda les trois audiences ordinaires d^adnwfiitiofis ; il répondit que sa conscience ne lui reprochait aucun

crime sur ce qui regardait l'Inquisition 9 et qu^il était surpris de se voir prisonnier au niilieu d'elle* Le fiscal l'accusa d'après les charges du procès.

y. Si l'accusé eût répondu que les faits étaient véritables, et la révélation fausse et imaginée pour arriver à ses fins , sa cause aurait été fort simple et n'eût point sorti de la clasSse de cette espèce de délits : mais le moine préféra un- autre système de défense ; il avoua plusieurs charges et finit par convenir de tout , lorsqu'on lui eût communiqué les dépositions, en reconnaissant et désignant les témoins sans se tromper sur le compte d'un seul ; mais il ajouta que si les béates avaient dit la vérité , il la disait aussi , parce que la révélation était certaine. On lui fit sentir qu'il était incroyable que Jesus-Christ lui eût apparu dans l'hostie pour le dispenser d'iiu des premiers préceptes négatifs du Décaloguc, qui oblige toujours et pour toujours ; il répondit que tel était aussi le cinquième, et que Dieu en avait cependant dispensé le patriarche Abraham , lorsqu'un ange lui commanda d'ôter la vie à son fils ; qu'il fallait en dire autant du septième , puisqu'il avait porniîs aux Hébreux de dérober les effets des Egyptiens : on lui fit remarquer que dans ces deux cas , il s'agissait de myslèios favorables à la religion, et il ri'piiqua que dans ce qui s'était passé .entre lui et ses pénitentes ^

Dieu avait eu aussi le même dessein 9 c^est-à-dii'e » celui de tranquilliser la corscience de treize anies vertueuses ^ et dé le$ conduire à la ptirfaite union avec son essence divine. Je me souviens qU6 je dis à ce moine ; " Mais y raon père , il est bien singulier c qu'une atissi grande vertu se soit trouvée dans « treize femmes jeunes et belles , et nullement dans Us » trois vieilles ni dans la laide ; » il me répondît > sans se déconcerter^ par ce passage de TEcriture-^Sainte , « Le Saint-Esprit souffle oit il veut: Oui , lui dts-je 5 « mais il est pourtant bien Singulier que le Saint-Esprit c veuille bien accorder de ces dispenses à des femmes % jeunes et d'une figure intéressante^ et rien à celles qui c sont vieilles et laides* » Le malheureux moine, préoccupé de ses raisonnemens sophistiques et abusant toujours de l'Ecriture-Sainte (à laquelle il faisait vio-> lence , pour en rendre les passages favorables à sa cause ) ne prévoyait pas que lorsque le moment de prononcer son jugement serait arrivé y et pendant tju'îl^ s'obstinerait à soutenir et à fonder son innocence sur une prétendue dispense révélée $ il ne se trouverait pas un seul juge qui voulût le croire ; qu'il passerait dans l'esprit de tous pour négatif et impé-* niteut 9 et qu'on ne pourrait se dispenser de le condamner à la relaxation^ par la nécessité même où l'on serait réduit d'appliquer la loi la plus décisivt cl la plus formelle du Saint-Office ^ parmi tant d'autres qui permettent aux juges d*absoudre ou de condamner à leur gré les accusés. '

VI. Le moment décisif arriva , et il n'y avait plus qu'une dernière audience, celle où l'on demande à l'accusé , $'ii s'est rappeU guclque nou-^

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