CHAPITRE II
La Commune fut un singulier composé de lous les partis révolutionnaires. Son principal instigateur avait été Raoul Rigault. Avant d'entrer dans le récit des faits, il est indispensable de connaître l'homme qui joua un rôle décisif dans cette funeste période de deux mois. C'était le premier et le principal élève de Blanqui. A lui seul le maître avait confié ses projets secrets; il était d'ailleurs capable de les comprendre et de les exécuter.
Rigault sortait d'une très-honorable famille qui lui avait fait donner une instruction solide et complète à l'Université de Paris. L'enfant, tout en montrant une grande intelligence, avait fait preuve en même temps d'une rare précocité dans le mal; il sut convertir les jeux de ses camarades en révoltes ouvertes, et mérita ainsi l'expulsion de plusieurs lycées. Jeune homme, il s'adonna à la pares*se et à la politique. Hôte assidu des tavernes et des brasseries du
quartier Latin , il y acquit bientôt une immense péputation par son cynisme et sa froide perversité. Jamais peut-être, depuis Diogène, personne n'avait affiché pareil mépris de la société et de ses lois. Vivant au jour le jour et d'expédients, il usait de la bourse de ceux qu'il rencontrait, comme de la sienne. Il ne craignait pas de s'adresser aux malheureuses créatures qui fréquentent les bals et les estaminets de la rive gauche pour obtenir un dîner et un gîte. Pour lui, c'était la chose la plus naturelle du monde, et il se serait fait scrupule d'en rougir. Qui ne l'a vu parcourir les rues et les boulevards avec des souliers éculés, un chapeau défoncé, des vêtements crasseux et une cravate rouge? Il allait la tête droite, le regard fier, et parcourait son chemin suivi d'une bande de jeunes disciples qui formaient son état-major. On le considérait comme un grotesque et l'on se refusait à voir en lui le sinistre personnage qui devait couvrir Paris de sang et de ruines. Mais ce n'était rien d'avoir vu cet homme sans pudeur, il fallait entendre son langage cynique et froidement cruel. Il racontait, à qui voulait l'écouter, ses idées morales et politiques. Il aimait à parodier Marat et demandait pour régénérer la France deux cent mille têtes. Il affichait d'ailleurs une grande assurance sur l'avenir de son parti. S'il parlait volontiers des faveurs qu'il distribuerait à ses amis, lorsqu'il serait au pouvoir, il se vantait aussi facilement de dresser des tables de proscriptions et d'y inscrire tel ou tel nom. De son maître Blanqui, il tenait des goûts d'intrigues et de conspirations auxquelles il ne cessa de
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s'exercer. Il fit de la police par inclination et par syslème.Il était infatigable à la poursuite d'un agent et n'était satisfait que lorsqu'il connaissait son nom, son adresse et ses attributions. C'est ainsi qu'il dépistait les plus fins limiers de la police impériale. Il aimait d'ailleurs à se vanter de ce talent et se plaisait, dans les cafés qu'il fréquentait, à désigner les agents de police attablés parmi les consommateurs. Le gouvernement du 4 septembre crut se le concilier en le nommant secrétaire général de la préfecture de police; mais il entendait bien y siéger en maître. L'insurrection du 18 mars devait combler ses vœux. Nommé membre de la Commune, il se contenta d'être délégué à l'ex-préfecture de police. Il se crut et il en fut en réalité le maître. Il put disposer de la vie et de la fortune des citoyens. Alors seulement on comprit le cynique du quartier Latin; on ajouta foi à ses tables de proscriptions; on eut peur de lui. Malheur à ceux qui ne le prirent pas au sérieux; il continua son rôle avec le même flegme et le même calme. A l'archevêque de Paris qui se défendait avec Tonction d'un prélat, il répondit :
— N'oubliez pas que vous êtes devant des magistrats 1
Il fit arrêter des prêtres, des journalistes, des réfractaires, des chefs de différentes administrations, et il présida aux exécutions des otages, sans jamais sourciller, sans rien perdre de sa gravité. Ces sortes d'occupations remplissaient la journée. Le soir, il se délassait au théâtre et courtisait des actrices. Il mourut volontairement et froidement. Il avait eu deux
mois d'orgie et de pouvoir; il croyait avoir rempli sa tâche. Aussi ne fit-il pas le moindre effort pour se sauver; il dédaigna même de faire le fanfaron devant le peloton d'exécution. Il avait bien mérité de Marat et de Blanqui, ses deux maîtres !
La Commune eut un autre héros. Delescluze différait autant de Rigault que Caton différait de Diogène. C'est un jacobin rigide de la veille roche, mais un jacobin épileptique. Il est honnête et sincère, mais sa cervelle étroite ne peut contenir qu'une idée au service de laquelle il met une volonté de fer. Par tempérament il est doux et humain; mais quand il s'agit de défendre sa conviction, il est sauvage et cruel. Son âme est droite et honnête. Il ne connaît pas la fuite et il ne sait pas transiger avec sa conscience; mais pour faire triompher un système politique, il ne recule devant rien. Cet homme est fait tout d'une pièce; la foi lui tient lieu de raisonnement. Il n'est pas comme Vallès qui plaisanta agréablement la canaille dont il se sert et qu'il prétend servir. Pour Delescluze, la République est indiscutable; le peuple est grand, généreux; sa victoire est assurée. Il ne cherche pas à convaincre, mais à vaincre. C'est ainsi qu'il en vint à brûler Paris et a faire couler des flots de sang; il sacrifiait les autres, comme il s'est sacriûé lui-même. Retranché avec quelques gardes nationaux derrière une barricade, il laissa ses compagnons s'enfuir et resta à son poste, quoiqu'il fut incapable de le défendre. Il tomba frappé de plusieurs balles et mourut avec la conscience d'avoir accompli son devoir.
Des autres membres de la Commune, Félix Pyat se distingua par sa lâcheté, Vermorel par son hypocrisie et l'ambiguïté de sa conduite. C'est une étrange association d'écrivains déclassés, de chercheurs d'aventures et d'hommes tarés. Nous y trouvons Dupont qui avait joué un rôle si singulier dans le procès de Blois; avant le 18 mars, il était commissaire de police et se flattait auprès de ses amis de les servir et de trahir l'administration dont il dépendait. Cependant le 17, il envoyait un rapport à la Préfecture où il disait que le parti radical s'agitait beaucoup et semblait disposé à f\iire une prise d'armes; si l'on voulait s'emparer des canons des buttes Montmartre, il fallait des forces considérables. Le lendemain l'insurrection triomphait, et Dupont se mettait avec elle et l'acclamait; huit jours plus tard, il était nommé membre de la Commune ; s'il fut fidèle, c'est qu'Eugène Vermesch avait entre les mains l'original du rapport qu'il avait adressé à la Préfecture le 17 mars. Mais son gendre, Gérardin, n'avait pas les mêmes raisons, et nous le verrons plus tard s'enfuir avec Rossel.
Cependant la Commune, nommée malgré la résistance d'une partie de la population, devait se désorganiser elle-même. Beaucoup des élus appartenaient aux anciennes municipalités et ne pouvaient accepter un mandat dont l'irrégularité contrastait avec le .caractère qu'ils avaient reçu du suff*rage universel librement consulté; du reste, les électeurs ne les avaient nommés que pour protester et se retirer. C'est ainsi qu'on eut à enregistrer les démissions succes-
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sives de Cli. Leroy, Robinet, Ad. Adam, Méline, Loiseau-Pinson, Rochard, Murât, Rarré, Rrelay, ïirard, Chéron, Desmarest, Ferry, Nast, Fruneau, Marmottan et de Routeillier ; avec !es cinq nominations doubles, c'était un total do vingt-deux sièges vacants. Après le décret qui convoqua les électeurs, les démissions ne s'arrêtèrent pas; le 5 avril, c'est Ulysse Parent qui se retire; le 7, c'est Ernest Lcfèvre ; d'autres devaient encore suivre leur exemple : MM. Ranc et Goupil qui se retiraient quelques jours plus tard.
Ces démissions n'empêchèrent pas la Commune de se constituer définitivement et de fonctionner. Ses pi'emiers actes tendirent à la réorganisation de l'administration; des commissions furent nommées et chargées de présider aux différents services; le pouvoir exécutif fut confié à un délégué. Quant aux mairies, on décréta qu'elles seraient administrées par les membres de la Commune élus dans l'arrondissement. C'était une façon habile de se décharger du hxrdcau de l'expédition des affaires quotidiennes et de se réserver pour les grandes questions. Les membres les plus énergiques de la Commune avaient un but bien arrêté; ils voulaient attaquer le gouvernement de Versailles, et ne pas lui laisser le temps de réunir des forces plus considérables. C'est à cet ordre d'idées que se rattachent les premiers actes du nouveau gouvernement : il fallait s'attacher définitivement les classes ouvrières et pauvres, créer une sorte d'arînée et se procurer l'argent : trois problèmes qui fu^'ent habilement résolus. L'Assemblée
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nationale s'était attiré la haine d'une partie de la population pour son peu d'empressement à résoudre la question des loyers; la Commune, le lendemain de son avéuf^ment, décréta la remise de tous les loyers échus depuis le mois d'oclobre jusqu'au mois de juillet inclusivement. La mesure était radicale, mais ne produisit pas tout l'effet qu'on en attendait; elle amena même une certaine réaction et déiacha beaucoup d'hommes honnêies du parti de la Commune; toutefois la classe trop nombreuse des gens sans aveu et des débiteurs insolvables applaudit et mit à profit cette étrange faculté accordée au locataire de ne rien payer des termes échus depuis un an. — Il n'était pas non plus diriicile d'organiser une armée avec les éléments nombreux que fournissaient la garde nationale et l'artillerie restée aux mains des fédérés ; cependantil y eut beaucoup de tâtonnements, et l'on n'arriva jamais à un résultat satisfaisant, La Commune décréta l'abolition de la conscription et la suppression des armées permanentes; mais tous les hommes de dix-huit à quarante-cinq ans devaient faire partie de la gai de nationale; c'était se donner le droit de disposer de toutes les forces vives restées dans Paris, et s'assurer un recrutement pour ainsi dire inépuisable pour remplacer les vides qui devaient se faire dans les rangs des fédérés. Ces deux premiers décrets reçurent l'approbation du Comité central des vingt arrondissements de Paris : une des particularités de cette funeste époque fut la multiplication de comités de toutes sortes, représentant une foule de choses et qui ne tenaient leur mandat que
d'eux-mêmes; tel ce nouveau Comité central dont personne ne soupçonnait l'existence, et qui affichait la prétention de contrôler les actes du nouveau gouvernement! D'ailleurs, l'ancien Comité central de la garde nationale n'avait pas disparu, comme on aurait pu le croire. Dans ses proclamations, il n'avait cessé de parler de son désintéressement; il avait dit qu'il se retirerait devant la Commune, et laisserait à cette dernière le soin d'administrer Paris. Mais il crut devoir conserver le mandat qu'il prétendait avoir reçu de la garde nationale; il s'érigea en conseil supérieur et prétendit avoir la haute main sur les opérations militaires; il se fait l'auxiliaire de la Commune, malgré elle; c'est ainsi qu'il prend un arrêté qui ordonne la complète réélection des cadres. Rochefort dans son Mot d'ordre dénonce le dissentiment qui s'est élevé entre le gouvernement et le Comité central; tous les deux protestent. Néanmoins la Commune ne peut nommer Cluseret seul délégué à la guerre ; elle est contrainte de lui adjoindre le général Eudes; il fallut la défaite des fédérés pour que ce dernier fût sacrifié et pour que tous les pouvoirs militaires fussent remis à Cluseret. Celui-ci dut reprendre en sous-œuvre l'organisation militaire qu'il avait trouvée établie et reformer les bataillons de marche.
Sous le rapport financier, la Commune ne devait pas rencontrer autant de tiraillements, mais plus de difficultés. Le gouvernement légal, en quittant Paris, avait désorganisé tous les services et enjoint à ses employés d'emporter les caisses. Les postes, les
télégraphes, les douanes, les contributions directes et indirectes, toutes les administrations financières avaient quitté Paris. Aussi le Comité central s'étaitil trouvé dans une situation déplorable, après sa victoire; il ne pouvait s'adresser à la Banque gardée ainsi que le quartier environnant par les bataillons de l'ordre; il dut faire feu de toutes pièces et inaugura un système financier assez semblable à celui que l'on pratique sur les grandes routes; il s'empara des derniers sous restés dans les caisses publiques, et pendant un ou deux jouis lâcha de vivre sur ses propres ressources. Mais son grand moyen fut la réquisition à main armée; il fit envahir les gares de chemin de fer par des fédérés et mit la main sur les caisses; cinq compagnies d'assurances reçurent la visite des agents de l'insurrection qui mirent les scellés sur les bureaux de l'administration et s'emparèrent de tout ce qu'ils trouvèrent sous leur main; les scellés furent levés, mais la saisie maintenue. Il en fut de même pour la Compagnie du Gaz. On poussa Timpudence jusqu'à envoyer des gardes nationaux le matin à la halle, et à vider les caisses pleines de l'argent recueilli à la criée. Tout cela se faisait sous la menace d'arrestation, et sous la pression d'ofiiciers qui ne craignaient pas d'user de leurs revolvers. Les particuliers ne furent pas à l'abri des réquisitions; le Comité, de simples officiers même, échangèrent des bons contre des provisions de toute sorte. Un tel système ne pouvait convenir à un gouvernement régulier comme la Commune ; elle rêva un autre genre d'exactions
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qu'elle voulut couvrir des apparences de la légalité. Elle fit publier par les journaux dévoués qu'elle s'occupait activement de la prochaine émission d'un emprunt public; la commission des finances devait également mettre en circulation des bille'.s petites coupures. Lorsque la lutte fut engagée entre les troupes de l'insurrection et les troupes de TAsscmblée, la Commune prononça la confiscation des biens de M. Thiers, Jules Favre, Picard, Dufaure et Pothuau. Cachant une spoliation sous le couvert de la politique, elle décréta la séparation de l'Église et de l'État et la confiscation des biens de mcîinmorte; c'était un prétexte pour arrêter les prêtres et s'emparer des objets précieux affectés au culte. Malheureusement tous ces décrets avaient peut-être une valeur politique, mais i!s n'avaient aucune valeur financière. Il fallut avoir recours à d'autres moyens. On essaya d'envahir la Banque à plusieurs reprises, et, par une sorte de compromis tacite, on obtint, en échange des garanties de sécurité qu'on lui donnait, une somme de plusieurs centaines de mille francs que l'administration dut verser chaque jour dans les caisses du délégué aux finances. Mais ces ressources étaient encore insuffisantes pour l'état de guerre dans lequel on se trouvait; la Commune dut songera réorganiser lesservices publics, qulfaisaientle revenu de la ville. Theisz fut nommé directeur des poites, et assura ce service dans l'intérieur de Paris. Les douanes furent rétablies, en partie du moins, et furent mises en état de produire quelque argent à la Commune. 11 ne put en être de même pour les con-
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t:ibutions, et on se vit dans l'obligation d'adresser un appel aux contribuables, appel auquel presque la population de Paris resta insensible. Malgré toutes CCS ressources, la Commune se vit contrainte d'employer le système qui avait si bien réussi au Comité central ; elle fit des réquisitions, et rendit plus d'une fois visite aux caisses des grands établissements financiers ou industriels; elle rrçut d'ailleurs de l'argent de gens qui tinrent à rester inconnus; de Genève, où se tramaient alors tous les complots bonapartistes, partaient des caisses pleines d'or à la destination de Paris.
Une fois l'administration réorganisée, l'armée constituée, les finances assurées, la Commune se crut en état d'attaquer en face le gouvernement de Versailles et prit ses dispositions. Depuis quelques jours déjà, ces deux armées étaient en présence. Les insurgés étaient maîtres de tous les forts, à l'exception du Mont-Valérien ; ils avaient armé les remparts, et couvraient Paris de barricades. Le pouvoir exécutif de la République n'avait pu empêcher les progrès des fédérés; il avait quitté Paris sans aucunes ressources, sans aucune défense; il avait groupé à la hâte autour de lui les quelques forces dont il pouvait disposer, mais elles étaient bien insuffisantes et il n'avait pas d'armée; quelques escadrons de gendarmes et des sergents de ville, voilà les seules ressources véritables en face de plus de cent mille gardes nationaux; la fidélité des quelques troupes qui l'avaient accompagné était au moins incertaine. 11 est probable que si les fédérés le len-
demain de leur victoire avaient marché sur Versailles, ils auraient mis l'Assemblée en péril; fort heureusement, la résistance des maires les contint quelques jours.
M. Thiers sut déployer la plus grande énergie, et en fort peu de temps appela auprès de lui tous les auxiliaires sur lesquels il pouvait compter. Quelquesuns, comme les zouaves de Charrette, étaient trèscompromettants; mais il ne pouvait hésiter, il y avait péril en la demeure. Aussi, dès le commencement d'avril, le Mont-Valérien armé à la hâte, quelques régiments de ligne venus de province, une belle cavalerie, et la police municipale de Paris, formaient un contingent capable de tenir en échec les forces de l'insurrection. Pendant ce temps, le général Ducrot reformait des régiments avec des soldats revenus d'Allemagne, et Faidherbe dans le Nord dirigeait sur Versailles les meilleures troupes dont il disposait.
La Commune ne pouvait croire à tant d'activité de la part d'un vieillard de soixante -quinze ans, et elle résolut à commencer la lutte, sauf à en rejeter la responsabilité sur Versailles, si elle échouait. Dans les premiers jours de mars, quelques patrouilles de cavalerie s'étaient rencontrées dans la zone des forts du Sud avec des détachements de fédérés; la Commission executive avait fait grand bruit des quelques petits succès que les gardes nationaux n'avaient peut-être même pas remportés.
Le samedi, 1" avril, les portes de Paris furent fermées, et les habitants purent constater eux-mêmes
un grand mouvement de troupes. Les bataillons défilaient en grand nombre, se rendant aux avantpostes, et prenant leurs positions avant de dessiner un mouvement offensif; les Versaillais résolurent de le prévenir, et le dimanche matin, la lutte s'engagea à Courbevoie d'oii les fédérés furent chassés, et à Neuilly, dont les premières barricades furent enlevées; le meurtre d'un chirurgien-major de gendarmerie envoyé en parlementaire avait été le signal du combat. Le soir une grande animation régnait dans Paris; le rappel était battu dans tous les quartiers; des masses considérables de gardes nationaux se portaient vers Neuilly; les chevaux des omnibus étaient dételés et réquisitionnés pour traîner les canons. La Commune faisait placarder une aôiche incendiaire dans laquelle elle adressait les plus violentes invectives aux troupes et au gouvernement de Versailles :
« Les conspirateurs royalites ont ATTAQUÉ. a Malgré la modération de notre altitude, ils ont ATTAQUÉ.
« Ne pouvant plus compter sur l'armée française, ils ont ATTAQUÉ avec les zouaves pontificaux et la police impériale Ce matin, les chouans de Charrette, lesTendéens de Cathelineau, les Bretons de Trochu, flanqués des gendarmes de Valentin, ont couvert d'obus le village inoffensif de Neuilly et engagé la guerre civile avec nos gardes nationaux. « Il y a eu des morts et des blessés. « Élus par la population de Paris, notre devoir est de défendre la grande cité contre ces coupables
aggresseurs. Avec votre aide, nous le défendrons. » Cette affiche, faite pour exciter la population, était une odieuse provocation à la guerre civile; elle n'était d'ailleurs que mensonge d'un bout à l'autre, car si les Versaillais avaient attaqué, c'était pour prévenir un mouvement offensif que la Commune préparait depuis deux jours; ensuite la lutte avait commencé par l'assassiniit d'un parlementaire de l'armée régulière. Enfin la Commission executive, en terminant parl'affirmation qu'elle allait se tenirsurla défensive, mentait, puisque le lendemain les fédérés allaient marcher sur Versailles et chercher à s'emparer du Mont-Valérien. — Le mouvement des troupes régulières n'avait eu pour objet que de dégager leurs avant-postes serrés dt; trop près par les fédérés; aussi Bergeret, parti lui-màne pour Neuilly, n'eut pas de peine à rétablir les affaires et à constater l'abandon de Courbevoie par Icb Versaillais. La Commission executive vit peut-être dans cette retraite une preuve de faiblesse ou de crainte. Toujours est-il que deux fortes colonnes composées chacune d'au moins vingt mille hommes sortaient de Paris sous les ordres des généraux Flourens et Duval, et se donnèrent rendezvous en deçi du Mont-Valérien pour opérer leur jonction et marcher sur la capitale du gouvernement légal. Pendant deux jours, la plus complète incertitude régna dans Paris sur l'issue de la lutte engagée témérairement par la Commune, les journaux publiaient des récits de batailles imaginaires, et s'appliquaient à entretenir la confiance et l'ardeur de la population; ils racontaient des choses étranges; le
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général de Failly, si tristement fameux, était à la tête de l'armée de Versailles; les zouaves pontificaux combattaient avec une bafinière blanche, les gendarmes avaient chargé les fédérés au cri de : « Vive l'Empereur! » Toutefois des bruits sinistres circulaient; des gens prétendaient avoir vu des gardes nationaux rentrer dans Paris en pleine déroute ; on parlait de la mort de Flourens, d'un épouvantable carnage sous le Mont-Valérien. Mais aucune communication otTicielle ne venait confirmer ou démentir les nouvellistes de tout genre qui encombraient les boulevards. LaCommune semblait êtredansl'anxiété; elle redoutait une trahison et prenait toutes les mesures pour s'assurer de la fidélité et du concours de la garde nationale. Quelques jours auparavant Lullier avait été arrêté et mis en prison. Sous quel prétexte? On l'ignore. Plus lard il fut accusé de n'avoir pas su s'emparer du Mont-Valérien et d'avoir ainsi compromis le sort de l'insurreelion. Le 5 avril, Lullier s'échappait et déclarait dans une lettre rendue publique défier toute nouvelle arrestation et braver la Commune. Le même jour, c'était le tour d'A^ssi d'aller en prison ; on a parié de sommes détournées par lui; nous croyons plutôt que ses relations antérieures firent craindre une trahison de sa part. En même temps la Commune décrétait que les familles des gardes nationaux tués à son service étaient adoptées parla patrie; les veuves et les orphelins recevraient une pension. Du reste, la débâcle était connue de tout le monde, et le décret sur les olages ne surprit per-^onm». Les individus soupçonnés d'in-
telligence avec Versailles devaient être arrêtés et jugés dans les vingt-quatre heures par un jury spécial; s'ils étaient reconnus coupables, on les envoyait en prison; pour un fédéré fusillé par les Versaillais, on fusillerait un ou plusieurs otages. Une pareille mesure était l'aveu le plus complet de la défaite, et cependant le même jour des dépêches ofticielles annonçaient que les fédérés devaient être en vue de Versailles; le journal de Maroteau disait avoir reçu la nouvelle de la prise du Mont-Valérien. Le 6 seulement la vérité fut connue entièrement.
La colonne de Flourens s'était engagée sur la route stratégique qui est dominée par le Mont-Valérien; une fois les premiers bataillons passés, la forteresse avait vomi la mitraille sur les fédérés et les avait mis en pleine déroute ; beaucoup avaient été tués. Flourens avait cherché à s'échapper et s'était réfugié avec son aide de camp dans une maison. Poursuivi par un officier de gendarmerie, il avait répondu aux sommations qu'on lui faisait de se rendre par deux coups de revolver; l'odicier lui avait alors fendu la tête d'un coup de sabre. Le sort du général Duval n'avait pas été plus heureux ; arrêté dans sa marche par les troupes du général Vinoy, il avait été bientôt mis en déroute et fait prisonnier. Le général Vinoy lui demanda ce qu'on aurait fait de lui s'il avait été fait prisonnier. Duval prononça son arrêt en répondant : « Je vous aurais fait fusiller, h II mourut bravement avec ses deux aides de camp. Le général Henri fut pris dans les mêmes circonstances et conduit à Versailles.
Nous ne pouvons mieux raconter les résultats de la grande bataille que la Commune avait voulu livrer à- l'armée du gouvernement légal que par ces lignes écrites par Rochefort en tête de son numéro du 7 avril : « Nous voudrions pouvoir mentir, mais nous ne mentirons pas. Nos gardes nationales, en proie à des chefs aussi pleins de courage que d'inexpérience, ont été débusqués de toutes ou presque toutes leurs positions, et ont vu échouer à peu près toutes leurs attaques. Le général Duval, le général Henri ont été faits prisonnniers avec une partie des bataillons qu'ils commandaient et fusillés sans merci. Notre
cher et mille fois cher ami Flourens, qui a
été emporté mort. Depuis trois jours les patriotes les meilleurs et les plus utiles tombent sous les balles des anciens sergents de ville de Pietri, devenus les cent gardes de Thiers, et si l'héroïsme de nos combattants affirme la République, on ne peut nier qu'il la décapite. Voilà la vérité. » Une semblable débâcle ne jeta pas le découragement dans les partisans de la Commune, chacun comprenant qu'à un jeu semblable la vie était en péril et qu'il fallait aller jusqu'au bout, si minces que fussent les chances de succès. On imagina, pour réchauffer le zèle des fédérés, de faire un enterrement triomphal à quelques cadavres de gardes nationaux que l'on avait ramassés sur le champ de bataille. D'énormes catafalques noirs ornés de drapeaux rouges parcoururent les boulevards, accompagnés de plusieurs bataillons et d'une délégation de la Commune; les fanfares jouaient des airs guerrriers et le deuil des
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parents ajoutait à la douleur un peu théâtrale des assistants. Ce fut le seul spectacle un peu grandiose auquel nous assistâmes dans ces funestes jours. On ne pouvait se défendre d'un sentiment de pitié à la pensée de ces hommes morts au service d'une cause mauvaise, il est vrai, mais qu'ils avaient défendue avec un véritable héroïsme. On ne pouvait que les
plaindre d'une erreur qu'ils avaient payée de leur vie.
Nous avons assisté à Versailles à des scènes analogues, mais moins pompeuses; nous avons vu passer devant nos yeux des cortèges moins brillants, mais plus éloquents dans leur simplicité : un cercueil recouvert d'un drap noir et d'une tunique d'officier porté par quelques soldats; un prêtre, souvent même un moine marchant devant; derrière suivaient quelques soldats le fusil renversé; de temps à autre, un roulement de tambour, et c'était touti On se découvrait involontairement, et ici l'admiration remplaçait la pitié; on comprenait la différence entre le devoir noblement accompli et la bravoure inconsciente et téméraire mise au service des passions déchaînées.
La défaite de la Commune l'isolait de plus en plus du reste de la France; la solitude lui fit peur, et si les départements ne venaient pas à elle, elle s'adressa à eux. La proclamation qu'elle publia à cet effet était à peu près semblable à celle que le Comité central avait fait placarder sur les murs de Paris dans le même but. C'était une accusation en règle du gouvernement de Versailles, et une justification de Paris
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que la Commune s'entête à confonflre avec ellemême. Il y est dit que ]\^ris n'aspire qu'à fonder la République et à conquérir ses franchises communales, heureux de fournir un exemple aux autres communes de France; que si la Commune de Paris est sortie du cercle de ses attributions normales, c'est à son grand regret, c'est pour répondre à l'état de guerre provoqué par le gouvernement de Versailles. Les rédacteurs du rapport se renfermaient, comme on le voit, dans des phrases vagues; les journaux dévoués ont voulu voir dans cette proclamation un programme net et défini; nous n'y avons vu que des mois. Du reste, elle n'eut aucun retentissement, et la province ne s'intéressa pas plus qu'auparavant à la victoire de l'insurrection. La Commune, non contente de s'adresser aux départements, eut la singulière idée de notifier son avènement aux puissances étrangères. Espérait-elle éveiller des sympathies en sa faveur, ou bien même gagner des alliances? Nous l'ignorons; mais nous ne pouvons nous empêcher de trouver bizarre cette noiificalion ofiîcielle, comme dit ?J. Paschal Grousset, de la constitution d'un gouvernement communal.
Ainsi, tous les masques sont jetés; la Commune est bien un gouvernement, et elle rejette loin d'elle cette appellation de conseil municipal que le Comité central avait semblé un moment avoir eu l'mtention de lui donner; la lutte fratricide était commencée et continuait avec une vigueui incroyable. Il y eut cependant des gens qui parlèrent de conciliation; c'est avec ce prétexte que fut fondée
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l'Union républicaine pour les droits de Paris; elle adoptait et présentait un programme pour rallier dans une pensée commune l'énorme majorité des citoyens de Paris. Ce programme ressort très-net : u Reconnaissance de la République, reconnaissance du droit de Paris à se gouverner, à régler, par un conseil librement élu et souverain dans la limite de ses attributions, sa police, ses finances, son assistance publique, son enseignement et l'exercice de sa liberté de conscience. La garde de Paris exclusivement confiée à la garde nationale composée de tous les électeurs valides. »
On reproche souvent à la Ligue d'union des droits de Paris d'avoir adopté le pi^ogramme de la Commune. Non : mais elle a fait la part beaucoup plus belle à Paris qu'à Versailles qu'elle ne nomme pas une fois dans son manifeste. Son esprit et ses tendances sont d'ailleurs faciles à saisir d'après ses adhérents; trois de ses principaux instigateurs sont des députés démissionnaires : Clemenceau, Lockroy et Ch. Floquet. Il est donc évident que ces hommes n'ont aucune sympathie pour l'Assemblée qu'ils ont désertée; ce qu'ils veulent, c'est l'établissement d'une commune légale; ils repoussent et condamnent celle qui existe, mais ils aspirent à la remplacer avec l'assentiment de la France. Que faut-il donc penser d'une tentative de conciliation semblable? Nous ne pouvons y voir qu'une dérision; la Ligue d'ailleurs sera condamnée par les faits le jour même de sa formation. La Commune lui laisse sa liberté d'action et elle empêche une réunion qui devait se tenir place
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delà Bourse pour essayer, elle aussi, une conciliation. Les motifs de l'interdiction sont très-curieux : « La réaction prend tous les masques; aujourd'hui, c'est celui de la conciliation... La conciliation, dans de telles circonstances, c'est trahison. » Qu'en pense la Ligue d'union des droits de Paris, et pourquoi n'est-elle pas considérée comme traître par la Commune?
Cependant la lutte continuait entre l'armée de Versailles et les fédérés rejetés sur leurs positions primitives. C'est un combat perpétuel d'artillerie où les pertes ne sont énormes ni d'un côté ni de l'autre ; à peine les tirailleurs échangent-ils entre eux quelques coups de fusil; c'est presque un combat d'amateurs ; un reporter raconte qu'à la gare de Clamart il a trouvé Lissagaray, Abel Peyrouton et Gustave Sauger qui échangeaient des coups de chassepot avec les gendarmes embusqués dans les vignes {Mot d'Ordre du 8 avril). C'est presque un plaisir que s'offrent ces messieurs; le reporter n'a pas assez de louanges pour eux.
Mais la guerre fratricide ne devait pas rester longtemps un jeu ; chaque jour, elle augmentait d'intensité. Les fédéiés avaient l'avantage de positions que les Prussiens n'avaient pu emporter; mais leurs chefs étaient incapables, et les soldats eux-mêmes, malgréunecertainebravoure, étaient, comme science et comme discipline, bien inférieurs à l'armée régulière. Cluseret comprit la situation et résolut d'y apporter tous les remèdes qui seraient en son pouvoir; il s'agissait d'abord d'assurer son autorité et d'éviter
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les compétitions nombreuses plus funestes à une
armée en campagne qu'une défaite même.
Il commença par faire arrêter Bergeret dont le zèle maladroit et prétentieux avait compromis Neuilly; il le fait remplacer par Dombrowski, plus versé dans les choses de la guerre, el que le sort de son prédécesseur devait avertir de se tenir dans la limite de ses attributions. En même temps, la sup» pression des sous-comités d'arrondissement est prononcée; dans un ordre du jour, Cluseret s'élève contre l'abus des galons et des dorures. Il interdit la nomination de nouveaux généraux et défend de battre le rappel sans ordre de la place; il veut aller plus loin et soumettre le Comité central qui s'était érigé en conseil supérieur et aspirait à prendre la direction des affaires militaires; ses tentatives ne se traduisirent guère par des actes. On trouve cependant un arrêté signé de lui dans lequel le mode de recrutement du Comité central est déterminé. C'était beaucoup d'audace de sa part de s'immiscer dans la constitution de ce terrible Comité qui avait été le promoteur de l'insurrection; il en résulta une sourde animosité contre lui qui finira par éclater et le renverser. Cependant son autorité semble bien définitivement établie; tout s'efface devant lui, la Commune, le Comité central et la Commission executive; il est presque dictateur.
Il est l'instigateur du décret sur les pensions accordées aux veuves et aux enfants des gardes nationaux tués en combattant; la femme reçoit une pension de GOO francs, les enfaijts de 37;) francs jusqu'à dix-
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huit ans. Les ascendants que le défunt soutenait ont droit, suivant les circonstances, à une pension de 100 à 800 francs. Quant aux orphelins, qu'ils soient légitimes ou naturels, la Commune les prend à sa charge et les élève. En dernier lieu, la Commission executive donne ordre aux délégués aux mairies de ne faire aucune distinction entre les femmes légitimes et les femmes dites illégitimes vivant maritalement, quanta l'indemnité allouée à la garde nationale. Par cette double mesure, la Commune s'assurait le dévouement d'une classe nombreuse d'individus qui vivent en dehors des lois de la société; on excitait l'ardeur d'un grand nombre de personnes que |e désordre et l'insurrection avaient séduites, mais quo l'espoir d'une pension devait conduire au plus fol égarement. La Commune payait et récompensait largement le zèle de ses défenseurs; par toutes ces mesures, elle s'éiait rendue maîtresse absolue des faubourgs. Les élections complémentaires approchant, elle voulut aussi faire quelque chose pour la petite bourgeoisie; aussi elle décrète quo toutes poursuites pour échéances s ait suspendues jusqu'au jour où paraîtra au Journal o/Jiciel le décret sur les échéances.
La paix ainsi assurée à l'intérieur, il était loisible à la Commune et à Cluseret de porter toute leur attention sur les opérations militaires. La bataille était acharnée à Courbevoie et à Neuilly ; c'était une lutte sauvage, et souvent un combat corps à corps. Courbevoie était trop près du xMont-Valérien pour que les fédérés pussent s'y maintenir longtemps. Ils en
furent chassés bien vite, et le pont de Neuilly resta même au pouvoir des Versaillais; mais il était bien autrement difficile de s'emparer du village dont toutes les maisons étaient crénelées et qui était défendu par de nombreuses barricades. La lutte y prit un caractère particulier; on se battait, sans que pour cela un soldat de l'une ou l'autre armée parût sur l'avenue balayée d'un côté par la batterie installée au rond point de Courbevoie, et de l'autre par le bastion de la porte Maillot; chaque maison était une forteresse dont il fallait s'emparer en passant par L s jardins et en défonçant les murs de clôture. Aussi la lutte était-elle féconde en alternatives, et il eût été difficile de préciser de quel côté penchait la victoire. A Paris, on était assommé des bulletins de victoire du général Dombroswki; tous les jours on apprenait qu'il était maître de tout Neuilly; le lendemain il était à cent mètres du pont de Neuilly; puis on lisait avec étonnement une dépêche où il disait avoir en sa possession les trois quarts de Neuilly; dans quelques heures, il allait être à Courbevoie. Tous les jours, c'était nouvelles semblables, absurdes et contradictoires. Le matin Dombroswki télégraphie « à guerreet à executive «que Neuilly est entièrement en son pouvoir; le soir, on reçoit une dépêche de son chef d'état-major Henri : « Nous sommes en possession de la plus grande partie de Neuilly, nous faisons un siège en règle. L'un après l'autre chaque jardin tombe en notre pouvoir. J'espère ce soir être sur le pont de Neuilly. » Cependant, il faut le dire, si les fédérés ne faisaient pas beaucoup de progrès,
l'armée régulière n'avançait pas non plus; ce siège sans cesse renouvelé de maison en maison lassait le soldat, et faisait faire aux troupes des pertes énormes pour de minces résultats. La prise de Neuilly n'était possible qu'après l'extinction des feux de la batterie de la porte Maillot; aussi tous les efforts du Mont-Valérien et de la batterie de Courbevoie se portaient contre les remparts. Les fédérés ne voulurent pas rester en retour, et Cluseret fit établir au Trocadéro une batterie de pièces de 24 pour bombarder le Mont-Valérien. Tentative ridicule I Sur soixante coups tirés du Trocadéro, pas un seul ne porte, et les projectiles tombent sur les villages avoi^inants; aussi dut-on bientôt renoncer à faire taire la terrible forteresse D'un autre côté, la bataille s'étendait et prenait des proportions considérables. Les fédérés n'étaient pas encore corrigés par leur première défaite, et voulurent prendre l'offensive; ils furent vivement repoussés de Meudon et dg Billancourt où ils auraient voulu s'installer. D'ailleurs, les Versaillaisne furent pas beaucoup plus heureux, lorsqu'ils tentèrent à leur tour de s'emparer des positions occupées par les gardes nationaux. La lutte s'engagea à Asnières, à Levallois etàChamperret; ce fut encore pour les fédérés l'occasion d'annoncer de nouvelles victoires. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils s'établirent à Asnières et qu'ils y tinrent leurs adversaires longtemps en échec. Il n'y eut pas d'ailleurs de combat bien important; c'est en vain que Dombroswki fit grand bruit d'un mouvement tournant qu'il avait opéré. Il était, disait on.
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parvenu à cerner plusieurs milliers de soldats dans l'île de la Gratide-Jalte. Cette nouvelle, habilement colporlée, défraya les journaux pendant huit jours, sans que jamais on pût indiquer l'issue du combat, ni la prise des gendarmes traqués dans cette fameuse île. Il faut croire que les prisonniers parvinrent à s'échapper, ou que le mouvement tournant n'avait élé qu'une fable inventée à plaisir, car la lutte dans ces parages ne prit pas le même caractère de gravité que du côté Sud de Paris. L'armée régulière n'avait pas encore pris pour objectifs les forts d'Issy et de Vanves; mais elle n'en commençait pas moins une série de mouvements dans le but d'opérer l'investissement des deux forts; en même temps, elle établissait sur les hauteurs, k Ghàtillon entre autres, une série de batteries destinées à les bombarder. C'est ce qui explique l'épouvantable vacarme dont Paris ne cessa de retentir depuis ce moment. Tous les soirs, c'était un duel d'artillerie à grand fracas entre les fédérés établis h Issy et à Vanves et les Versaillais tirant à outrance pour protéger et cacher les mouvements de troupes.
Les rapports militaires adressés à la Commune constataient chaque jour une attaque contre l'un des deux forts, attaque toujours victorieusement repoussée avec des pertes énormes pour les assaillants. C'est ainsi que l'on nous annonçait qu'en une nuit les fédérés, défenseurs du fort d'Issy, avaient bri'ilé cent soixante milio cartouches. A voir l'assurance de ces gens, on aurait fini par croire à de véritables attaques; iiudheureusement ce n'étaient que des vi-
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sions grossies par les ombres de la nuit; l'offensive des Versaillais consistait en une série de reconnais* sances aux Moulineaux et au Moulin-de-Pierre, reconnaissances qui, aux yeux des fédérés, prenaient des proportions considérables, et s'attiraient ainsi des grêles d'obus et de balles employés en pure peite.
D'ailleurs, toutes ces victoires n'empêchaient pas les alertes et les paniques. Un jour on annonce que l'armée a franchi la porte Maillot; le lendemain, c'est le fort de Monlrouge qui est en danger; le rappel et la générale sont battus dans les quartiers. Les gardes nationaux partent en grand nombre pour soutenir les défenses extérieures; ils trouvent tout parfaitement calme, mais on ne les laisse pas revenir, et ils servent de renfort aux bataillons déjà engagés. Comme on le voit, la lutte s'était étendue sur une grande moitié de l'enceinte de Paris; le Nord et l'Est étaient entre les ma"ns des Prussiens, mais des bruits très-graves circulaient. Le gouvernement de Versailles avait payé une partie de l'indemnité de guerre aux Prussiens; en revanche ces derniers allaient quitter les forts qu'ils occupaient et les remettre au maréchal Mac-Mahon. Si cela était vrai, l'investissement de la capitale était complet, et l'insurrection allait être forcément comprimée. La Commune fit une démarche qui semblerait extraordinaire, s'il n'y avait pas eu des rapports antérieurs entre elle et l'état-major prussien; elle envoya au quartier général de Saint-Denis une députation pour savoir si Versailles avait payé une partie de l'indem-
nité et pour demander la remise des forts du Nord. C'eût été trop compromettant pour la Prusse aux yeux de l'Europe d'entrer en relations officielles avec le gouvernement insurrectionnel; il n'y eut donc pas de réponse, et la démarche fut divulguée.
La Commune ne se rebuta pas, et quelques jours après, neuf délégués partaient pour Saint-Denis. Cette fois on les fit arrêter; mais nous ne savons pas qu'ils aient été livrés au gouvernement de Versailles.
De ce côté, il n'y avait rien à faire, on tenta une fois encore de la conciliation. La Ligue d'union républicaine des droits de Paris envoya trois de ses membres à Versailles, pour présenter son programme à M. Thiers et insister pour un arrangement. Des députés de Paris leur avaient répondu à l'avance par une déclaration adressée à la population; ils disaient que la République existait de fait, et qu'elle comptait de nombreux défenseurs aux sein de l'Assemblée nationale; d'ailleurs, ils repoussaient l'autonomie de la Commune comme dangereuse et destructive de l'unité nationale, ils affirmaient leur confiance en M. Thiers, et terminaient en disant que la véritable souveraineté résidait dans les représentants de la nation. Cette doctrine ne pouvait convenir aux insurgés du 18 mars; aussi la repoussèrent-ils avec indignation. Le chef du pouvoir exécutif ne pouvait faire aux délégués de l'union républicaine une autre déclaration que celle des députés de Paris; il est inutile de dire que les négociations n'aboutirent pas. Toutefois, les conciliateurs ne
devaieiit pas se rebuter pour si peu. De prétendus délégués des loges maçonniques tentèrent une seconde démarche auprès de M. Thiers ; ils demandaient à peu près la reconnaissance de la Commune. Comme les autres, ils furent éconduits.
Rentrés à Paris, ils témoignèrent de leurs sentiments de paix et d'apaisement par une protestation contre le bombardement de la porte Maillot. Tels sont les seuls événements remarquables qui se passèrent dans la première quinzaine d'avril; la Commune incomplète et désagrégée avait remis ses pouvoirs à une commission executive de cinq membres et au général Cluscret.
Pour régulariser la situation, il fallait procéder à de nouvelles élections; ajournées une première fois, elles furent définitivement fixées au 16 avril. On commençait en effet à murmurer contre la dictature de certains hommes, et on aspirait au moment oii des nouveaux éléments viendraient modifier l'esprit de la Commune. Une lutte assez vive venait de s'engager entre Félix Pyat et Rochefort au sujet de la liberté de la presse; le nouveau gouvernement avait supprimé autocratiquement sept journaux, les arrestations se multipliaient, et la liberté individuelle n'avait aucune garantie; on ne se contentait plus d'emprisonner des ecclésiastiques et des sergents de ville, M. Lucien Dubois, inspecteur des halles et marchés, était enfermé à la Conciergerie. Le contremaître d'un M. Durand, corroyeur, était enlevé de son usine pour avoir fait travailler des ouvriers au lieu de leur avoir laissé faire le service de la garde
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nationale. Le docteur Morel, qui avait déposé en faveur de Pierre Bonaparte, était arrêté à Auleuil. Sur la dénonciation d'Eugène Yerrnesch, rédacteur en chef du Père Dachéiie, M. Gustave Chaudey était enlevé à sa famille et à ses amis. Beaucoup d'autres eurent le même sort, et la terreur commença à régner dans Paris. La Commune était entrée dans la voie funeste oii elle ne devait que trop persévérer. Déjà, la démolition de la colonne Vendôme était proposée ; l'hôtel de M. Thiers était envahi, et les scellés apposés sur tout ce qui s'y trouvait. Examinons maintenant de quels éléments la Commune va s'enrichir et quelle est la valeur de ces nouvelles élections.
Les électeurs avaient vu la Commune à l'œuvre; ils étaient fixés sur la valeur de l'institution qu'on leur proposait comme nouvelle forme de gouvernenement ; cette fois, l'hésitation n'était plus possible, non plus que la confusion avec le conseil municipal. Les insurgés répétaient depuis le 26 mars qu'ils avaient deux armes à leur disposition, le fusil et le bulletin de vote. Sous le rapport militaire, leurs débuts n'avaient pas été heureux, et la défaite qu'ils avaient essuyée sous les fossés du Monl-Valérien aurait dû leur servir de leçon. Le bulletin de vote les avait aidés, tant bien que mal, à se constituer; mais on va lui demander une sanction nouvelle, un complément à la Commune désorganisée. Jamais réponse ne fut plus décisive; aucun scrutin ne représenta plus fidèlement les opinions de la population. A la Commune qui demande une liorte de con-
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sécration, les électeurs répondent en s'abstenant, et témoignent ainsi, non pas de leur attachement pour l'Assemblée, mais de la répulsion que leur inspirent les hommes et les actes de l'insurrection. Le résultat fut foudroyant, et cet échec moral fut pour beaucoup l'indice d'un échec matériel qui entraînerait la Commune et ses défenseurs. Voici le tableau comparatif du nombre d'électeurs qui se rendirent au scrutin en mars et en avril ; les chiffres sont ceux de V Officiel de Paris :