VOTANTS
au 26 mars.
au 16 avril.
1er
arrondissement.
Ainsi, dans douze arrondissements, cent dix mille deux cent soixante-six électeurs avaient pris part au vote le 26 mars; en avril il ne s'en trouva plus que quarante-cinq mille quatre cent cinquante-quatre ; près de soixante-cinq mille électeurs ont refusé à la Commune cette arme dont elle se faisait si forte, le
iOO HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE
bulletin de vote. Comment expliquer une semblable abstention, si ce n'est par la réprobation générale dont la Commune était l'objet? En vain les journaux dévoués arguèrent de l'émigration et du nombre de personnes qui avaient quitté Paris depuis un mois ; un exemple démontrera combien cet argument est insuffisant. Le 26 mars, les quatre candidats du Comité central, dans le 2^ arrondissement, avaient obtenu quatorze mille six cent soixante et une voix, avec lesquelles ils avaient écboué; en avril, ils réussissent avec douze mille cent soixante-quinze voix. Il est donc évident que , dans cet arrondissement seul, plus de deux mille individus avaient abandonné la cause de la Commune. C'est ici qu'une explication est nécessaire; mais avec toute la mauvaise foi possible il aurait été difficile d'en donner une plausible.
La Commune prit néanmoins son parti bravement; elle se contenta de considérer comme nulles certaines élections où le candidat n'avait qu'un nombre ridicule de voix. Pour les autres, elle suivit, malgré de nombreuses protestations , la même voie qu'au 26 mars , elle punit les abstentionnistes en admettant dans son sein les hommes pour lesquels ils n'avaient pas voulu voter; Rochefort lui-même tint ce langage singulier : « Paris consulté n'a pas daigné répondre à la question qui lui était posée; il autorise donc la dictature. » Curieuse inconséquence ! C'étaient les hommes qui, lors du plébiscite impérial, avaient conseillé l'abstention, qui refusaient de voir dans cette même abstention une pro-
testalion contre l'insurrection qui s'était imposée à Paris! Enfin, ces nouveaux élus furent accueillis, non sans quelques protestations, et furent appelés à collaborer à l'œuvre sanglante de la Commune ; leur entrée ne changea rien au système politique en vigueur; il n'y avait plus désormais que les armes pour venir à bout des insurgés.
Ce n'est pas que dans l'intérieur même de Paris toute opposition eût disparu; les vainqueurs en arrivèrent à se combattre eux-mêmes; des discussions très-violentes s'élevèrent à propos des élections ; Rogeard déclara ne pas se soumettre à la décision de la Commuue qui admettait les candidats élus avec un nombre de voix inférieur au huitième des électeurs inscrits. Rochefort et Vésinier entreprirent une polémique fort peu courtoise à ce sujet ; le premier reprochait au second son imbécillité physique et morale et sa collaboration au Figaro et à VÉten^ dard ; Vésinier appelait son confrère séide de Villemessant et l'accusait d'avoir émargé aux fonds secrets. Félix Pyat lui-même se rangeait de l'avis de la minorité ; il menaçait de donner sa démission si on ne respectait pas davantage le suffrage universel. D'un autre côté , les journalistes dictateurs qui avaient protesté contre la façon dont le général Vinoy avait supprimé leurs feuilles, se conduisirent de la même façon envers le Soir^ le Bien public^ /'Opinion nationale et la Cloche; c'était manifester pour la population un trop grand mépris que de se jouer si audacieusement de la conscience publique ; des scènes tumultueuses s'ensuivirent, et les journaux
i02 HISTOIRE CPiITIQUE DE LA COMMUNE
supprimés furent avidement recherchés. Le scandale ne s'arrêta pas là : un ancien dessinateur devenu commissaire de police, Pilotell, se livrait, sous le couvert de ses nouvelles fonctions, à des exactions inouïes; il aimait à présider aux arrestations et mettait un grand zèle à poursuivre tous ceux que voulait atteindre son farouche ami Raoul Rigault. Malheureusement, ce zèle n'était pas désintéressé : s'il arrêtait les gens, il s'emparait aussi de leurs caisses; c'est ainsi qu'il emmena prisonnier Gustave Ghaudey, en ayant soin de prendre quelques centaines de francs qui se trouvaient dans son secrétaire; de môme pour Polo, le directeur du journal VÈclipse, auquel il avait collaboré en qualité de dessinateur. En dernier lieu, il se rendit au siège de la Gompagnie du Gaz, dont il enleva la caisse. G'élait par trop d'impudence, et l'opinion s'émut de toutes ces rapines. Raoul Rigault serait peut-être resté impassible , mais la Compagnie menaça de supprimer le gaz dans tout Paris : il fallut céder et restituer les sommes volées. Quant à Pilotell, il ne fut pas autrement inquiété.
La Commune avait encore d'autres embarras k surmonter : on se plaignait vivement de l'interruption de tous les services publics, et à chaque instant il fallait y suppléer. Ainsi, l'on se vit contraint de créer des offices de notaires et d'huissiers; d'un autre côté, on avait peur d'une trahison à l'intérieur; la Commission lit désarmer les bataillons appartenant aux 1^1- et 6^ arrondissements.
Gomme on le voit, la situation de la Commune
était loin de s'améliorer; néanmoins elle se débattait entre les mille difficultés qu'elle rencontrait à chaque pas ; non contente de se défendre, elle attaquait à son tour. La Commission executive ordonna la publication des papiers du gouvernement du 4 septembre ; mais celte menace resta sans effet : elle semblait promettre un scandale, et elle ne sut ou ne put rien trouver; elle n'osa pas avoir rtcours à l'invention et à la calomnie, comme les royalistes devaient le faire plus tard. Pour faire pièce au gouvernement de Versailles, la Commune s'investit du pouvoir exécutif, et le confia à titre provisoire aux délégués des neuf commissions, entre lesquelles elle avait réparti les travaux et les attributions administratives. En dernier lieu, elle voulut, une fois encore, essayer de sortir de son isolement, et elle adressa à la France une déc'aration solennelle, sorte de programme social et politique qui ne devait pas faire plus de sensation que le premier. Voici les passages l^s plus curieux :
« Que veut Paris ? — La reconnaissance et la consolidation de la République l'autonomie absolue
de la commune étendue à toutes les localités de la
France L'autonomie de la commune n'aura pour
limite que le droit d'autonomie égal pour toutes les autres communes adhérentes au contrat dont l'association doit assurer l'unité française Paris ne
veut rien de plus à titre de garanties locales, o conditioriy bien entendit, de retrouver dans la grande administration centrale, délégation des communes fédérées, la réalisation et la pratique des mêmes prin-
cipes La lutte engagée entre Paris et Versailles
est de celles qui ne peuvent se terminer par des compromis illusoires Appelée à bénéficier de nos
conquêtes, que la France se déclare solidaire de nos efforts; qu'elle soit notre alliée dans ce combat qui ne peut finir que par le triomphe de l'idée communale ou par la ruine de Paris. »
l Nous aurons à revenir plus tard sur les idées poitiques contenues dans ce manifeste ; remarquons seulement la sinistre prédiction qui le termine et à laquelle on ne fit guère attention : « La lutte ne se terminera que par notre triomphe ou par la ruine de Paris. » Et l'on voudrait aujourd'hui nous faire croire que la destruction de la capitale n'était pas une idée arrêtée dans l'esprit des chefs de l'insurrection ! On nous dit que le pétrole est étranger aux incendies, et l'on accuse les obus versaillais, comme si l'intention criminelle n'était pas manifeste! Nous trouverons d'ailleurs dans la suite de ce récit d'autres preuves de la scélératesse des dictateurs parisiens.
Cette lutte toute courtoise avec l'Assemblée n'empêchait pas la Commune de veiller aux opérations militaires, et de préparer par tous les moyens le succès de ses armes; elle s'efforçait de plus en plus de gagner la population et de l'attacher définitivement à sa cause. Dans ce but, on décréta que les gardes nationaux blessés recevraient néanmoins leur paye; seulement, les deux tiers étaient réservés à la femme, et le fédéré ne touchait que cinquante centimes. En même temps parut la loi sur les échéances; elle por-
tait que : « Le remboursement des dettes de toute nature souscrites jusqu'à ce jour et portant
échéance , sera effectué dans un délai de trois
années, à partir du l'ô juillet prochain, et sans que ces dettes portent intérêt. » Ce décret sur les échéances fut le seul acte important de cette période; s'il était conçu dans un esprit plus modéré que celui sur les loyers, c'est que les intérêts des classes bourgeoises étaient beaucoup moins chers à la Commune, et que l'on jugeait impossible de les rallier à la cause insurrectionnelle. Tout en se préparant à la lutte, on ne négligeait pas les négociations; des délégués des conseils municipaux de Lyon et de Saint- Omer allaient de Versailles à Paris, cherchant à conclure un arrangement, que les deux partis regardaient comme impossible. La Ligue d'union de Paris et les délégués des loges maçonniques adressaient déclarations sur déclarations. Las d'avoir à traiter avec la Commune et avec l'Assemblée, ils voulaient faire un appel à la France entière, pour la décider à intervenir entre les belligérants ; elle se servirait, comme intermédiaires, des conseils municipaux. Mais un objet plus pressant appelait les soins des conciliateurs; les malheureuses populations qui habitaient sur les lieux oii la bataille se livrait, étaient impitoyablement bombardées par les deux partis. A Neuilly, à Asnières, à Clichy, à Levallois, c'était un véritable déluge de projectiles; les caves devenaient souvent le tombeau de ceux qui y cherchaient une retraite; un armistice était devenu nécessaire pour permettre à tous ces misérables de
quitter leurs maisons, devenues de véritables nids à bombes. Là Ligue d'union se chargea de le négocier; une question de forme sembla un moment devoir en empêcher l'exécution. Le maréchnl Mac- Mahon ne reconnaissait pas, avec juste raison, la qualité de belligérants aux insurgés; aussi ne voulait-il pas arborer le drapeau parlementaire le premier; la Commune dut céder. ~ Reportons-nous maintenant au théâtre de la lutte. Dans une période de huit jours, elle prit un nouvel aspect : les Versaillais ne se tenaient plus seulement sur la défensive; à leur tour, ils se faisaient aggresseurs; s'ils n'attaquaient pas les forts à la baïonnette, comme les fédérés auraient voulu le faire croire, ils s'efforçaient de prendre les positions qui devaient leur permettre de bombarder efficacement les défenses de la capitale. La Commune n'en triomphait pas moins avec la môme impudence, et trouvait moyen de convertir ses défaites en victoires. La veille des élections complémentaires, elle annonça de grands succès du côté des forts du Sud : l'armée régulière avait tenté, à cinq reprises, l'assaut des forts de Vanves et d'ïssy; cinq fois elle avait été repoussée avec des pertes énormes; on faisait surtout grand bruit de la belle défeiise du fort d'ïssy, devant lequel les troupes régulières avaient laissé quinze cents des leurs. Mais il paraît que ce beau succès était un mensonge, car le commandant Ledrut, du fort do Vanves, envoya cette rectification au délégué à la guerre : « Je vous prie, général, de faire constater dans les rapports que ce n'est pas le fort
IILSTOIIII:: CUIilQLE DE LA COMMINK 107
d'ïssy qui est attaqué chaque jour, comme on le croit à Paris. Depuis cinq jours, des attaques sans nombre ont été dirigées contre le fort de Vanves. Les troupes, placées sous mon commandement, réclament celte rectification, qui est une juste récompense des services qu'elles ont rendus à la grande cause que... »
Il est fort probable que les défenseurs d'ïssy avaient la même rectification au service -de ceux de Vanves; mais Cluseret était un homme habile, et il eut soin de faire cesser ces compélilions. D'ailleurs, s'il aimait à constater des victoires qu'il n'avait pas remportées, il savait en déplorer les conséquences; aux yeux des gens perspicaces, l'ordre du jour qu'on va lire aurait dû révéler l'inanité des rapports militaires publiés par la Commune :
a II se fait dans les forts une consommation énorme de projectiles : seize mille à A'anves seulement. Outre l'inconvénient de brûler inutilement de la poudre, de dépenser en pure perte l'argent du peuple et de faire naître l'inquiétude dans les esprits, cette pratique prouve plus d'entraînement que de sang-froid. »
Il est à remarquer que le commandant Ledrut n'envoya aucune rectification au sujet de cet ordre du jour. Du reste, les gardes nationaux n'étaient pas les soldats calmes et valeureux que les journaux nous montraient chaque jour, allant au feu avec enthousiasme et tenant devant la mitraille avec une froide impassibilité. Comme Cluseret nous l'a dit, ilo se laissent facilement entraîner, et c'est dans la
boisson qu'ils puisent leur valeur. Voici, à cet égard, un ordre du jour assez curieux adressé au 69e bataillon ;
« Le commandant, persuadé que les citoyens du bataillon tiendront k honneur de conserver toute leur dignité, se montrera très-sévère pour ceux qui, agissant en mauvais citoyens, se permettraient de l'oublier dans leur verre. »
D'ailleurs, officiers et soldats ne montrent pas toujours une grande ardeur pour faire le service des tranchées ou bien aller au feu. Témoin le 163^ bataillon; après être resté cinq jours au fort de Vanves, il refuse au fameux commandant Ledrut de continuer son service; les officiers délibèrent, et trouvant que les réclamations de leurs hommes étaient fondées, ils s'en vont prendre du repos à Paris.
Telle est l'armée dont on a fait si grand éloge; chaque jour, les journaux répétaient : « Que n'aurait-on pas fait avec de pareils soldats pendant le siège? » Aujourd'hui, la réponse est facile à donner : « On aurait ouvert les portes aux Prussiens deux mois plus tôt! » Cependant, les forts de Vanves et d'Issy résistaient si victorieusement aux attaques dont ils étaient l'objet, que le fort de Montrouge voulut à son tour jouir de la gloire qui semblait réservée à ses voisins ; il télégraphia à « Guerre et à Executive » que de fortes patrouilles de cavalerie étaient en vue, et que ses obus travaillaient les Versaillais; il prétendit même qu'une nuit on avait essayé de lui donner l'assaut; mais personne n'y crut. On est efl'rayé de l'audace de ces gens, qui
HIS'IOIRE CRITIQIT DE LA COMMUNE 109
proclament à tant de reprises des victoires qu'ils n'ont pas remportées; on se surprend même quelquefois à se demander s'ils n'étaient pas de bonne foi. Que penser, en effet, d'une dépêche semblable :
« Vanvcs, minuit 15.
« Les Versaillais sont à Charenton. »
Mentent-ils véritablement, ou bien a-t-on affaire -à des hallucinés? Lorsque la nuit arrive, une sorte de délire semble s'emparer d'eux; ils courent à leurs pièces et font feu de toutes parts; ils déchargent leurs fusils et se précipitent aux tranchées ; ils voient des milliers d'hommes qui s'avancent, menaçants, qui reculent et qui reviennent à la charge. Lorsque le jour est arrivé, leur esprit se rassure, et ne voyant plus personne, ils inscrivent une nouvelle victoire sur leurs bulletins et supputent le nombre des morts par le nombre de coups fusils qu'ils ont tirés. A l'heure de minuit, les imaginations vont encore plus vite, et de Yanves ils signalent des pantalons rouges ou des collets jaunes dans Charenton ! Mais ils mentent souvent, et avec la conscience de mentir; un jour, ils annoncent qu'ils sont à peu près maîtres du pont de Courbevoie, comme s'il y avait deux manières d'être maîtres d'une chose; le lendemain, Cluseret dit dans son rapport :
« Nuit calme, excepté à Neuilly, où le général Dombrowski continue d'avancer pied à pied. Deux drapeaux, dont l'un pontifical, sont tombés entre nos mains, ainsi qu'un guidon abandonné dans l'île de
la Grande-Jatte. L'ennemi a fait un mouvement sur notre droite et semble menacer Asnières ; la quantité de gabions qu'il a emportés indique qu'il est loin d'être rassuré. La brèche au Mont-Valérien est déjà très-appréciable. »
Il est, croyons-nous, imxpossible de fausser la vérité avec plus d'impudence. N'est-ce pas trop naïf de la part d'un général de chercher à faire croire qu'il a fait brèche à la terrible forteresse, que ses projectiles ont atteinte une seule fois. Delescluze lui-même avoua, dans son journal, que le délégué à la guerre avait un peu exagéré les choses, et que le dommage fait au Mont-Valérien consistait en une toiture effondrée. D'ailleurs, les fédérés étaient loin du pont de Courbevoie, et les Versaillais s'étaient avancés jusqu'à la rue Peyronnet.
Quant au mouvement sur Asnières, il aboutit à la prise de toute la rive gauche de la Seine par la division Monlaudon ; le château de Bécon fut emporté et armé d'une batterie qui rendit la rive droite intenable aux gardes nationaux. Ce succès très-important ne fut pas avoué sur-le-champ par la Commune; elle annonça, au contraire, que Dombrowski avait rétabli les choses dans leur état primitif.
Du reste, nous ne pouvons mieux résumer la situation qu'en rapportant une note perfidement publiée dans le Mot d'Ordre et attribuée à un garde national fédéré :
« Depuis plusieurs jours, je suis aux avant-postes; nous nous battons presque continuellement, malheureusement sans résultats bien appréciables. Nos
HiSïOIUE CRITIQUE DE LA COMMUNE 111
généraux laissent prendre aux troupes de Versailles toutes les positions importantes sans s'en douter ou sans pouvoir l'empêcher. Dans peu de jours nous serons complètement enfermés entre la Seine et les remparts de Paris. Donc plus de champ de bataille de ce côté, plus de sortie possible.
« Du côté du Sud, les anciennes batteries prussiennes, aujourd'hui versaillaises, limitent l'action des forts et le déplacement de forces; c'est un véritable blocus. La garde nationale semble destinée à ne pouvoir exécuter que des plans Trochu. Ce que font les généraux de la Commune aujourd'hui servirait-il à prouver qu'il était impossible de faire une trouée au temps des Prussiens? >
Si cette prétendue lettre était l'expression de la vérité sur la situation militaire au milieu d'avril, elle s'applique bien mieux encore aux événements qui marquèrent la fin du mois. La bataille prend une vigueur extraordinaire; les fédérés font les plus grands efforts pour ne pas se laisser acculer à la Seine et aux remparts. C'est en vain que les généraux de la Commune s'attribuent victoires sur victoires à Neuilly, à Asnières et à Issy ; leurs rapports se contredisent, et font jour, malgré eux, à la vérité. Ainsi, il devient constant que Dombrowski n'est pas plus maître de Neuilly que d'Asnières qu'il ordonne de bombarder. De même à Issy : s'il a vu un grand combat de mousqueterie entre les Versaillais, combat qui a duré trois quarts d'heure, s'il annonce que l'ennemi a été vigoureusement repoussé des Moulineaux, il est contraint à des aveux bien pénibles : le mur du
cimetière d'Issy a été démoli par les boulets, et les gardes nationaux ont été obligés d'évacuer cette importante position ; aux Moulineaux, ils ont abandonné les barricades. Malgré cela, il n'est parlé dans les rapports adressés à la Commission executive que de combats violents et de succès brillants. L'artillerie de la Commune, dit-on, continue h démonter les batteries versaillaises; celles-ci cependant font rage et couvrent de projectiles Vanves, Montrouge et Lsy. Dans ce dernier fort, le O*^ bataillon est à peu près détruit; le nombre des blessés augmente tous les jours; la situation est désespérée.
D'ailleurs les symptômes deviennent de plus en plus graves; le découragement entre malgré tout dans l'àme des défenseurs de la Commune; nous avons déjà vu un bataillon refuser le service et quitter le fort de Vanves pour rentrer dans Paris; la désertion va devenir plus nombreuse; pour en être convaincu, il suffît de lire la déposition du chef délégué de l'état-major du général Dombrowski dans l'affaire dite du 10->' bataillon :
« Dans la nuit du 13 au 14 le général avait donne l'ordre de lui envoyer comme renfort toute la 7*^ légion, composée de vingt-huit bataillons, et la plus nombreuse de Paris. Avec ce renfort, on pouvait composer une colonne forte de 10,000 hommes ou tout au moins de 5 000. Ces forces sur lesquelles comptait le commandant en chef pour prendre l'offensive se sont réduites à ^(^«ra/i/e hommes, et le mouvement n'a pas eu lieu. »
Il fallait à toute force remédier à un tel état de
choses et ranimer la confiance des fédérés ; tous les moyens furent bons. On ne compta pas beaucoup sur les réformes administratives de Cluseret, qui eussent été décisives à une autre époque, mais insignifiantes dans un lel moment où il aurait fallu réorganiser et non corriger. Il arrêta que les officiers ne pourraient être cassés que par un jugement; c'était empêcher les fédérés de se livrer sans cesse à de nouvelles élections, qui laissaient presque continuellement le bataillon sans commandant. En second lieu, il supprima le service de Fintendance, après avoir fait arrêter les frères May soupçonnés de soustractions nombreuses; il le remplaça par un service divisionnaire au ministère de la guerre. Enfin, il créa deux grands commandements militaires ; le premier allant de Saint-Ouen au Point-du- Jour fut confié à Dombrowski ; le deuxième, du Point-du-Jourà Bercy, échut en partage au général Wroblewski ; à cette division générale correspondaient des subdivisions.
La Commune venant en aide à Cluseret, fit un effort pour lui assurer la haute main dans les affaires militaires et empêcher cette multiplicité d'ordres qui venaient de tous côtés; elle ordonna la dissolution des sous-comités d'arrondissement et enjoignit aux municipalités de surveiller les comités qui souvent entravaient les ordres émanés du pouvoir central.
Mais l'arme dont la Commune et le délégué à la guerre se servirent le plus volontiers fut le mensonge. Les bulletins de victoire n'avaient plus aucune
créance auprès des gardes nationaux qui assistaient tous les jours à leurs propres défaites ; on eut recours à d'autres moyens pour relever les courages chancelants. Cluseret vit lui-même les Versaillais échanger des coups de chassepots entre eux pendant près d'une heure ; on alla plus loin, et on raconta que les marins enfermés dans le Mont-Valérien avaient encloué toutes les pièces à l'exception d'une seule. Pourquoi n'avoir pas dit qu'ils les avaient rendues toutes incapables de servir? Sans doute pour expliquer les épouvantables bordées qui s'abattirent le lendemain sur Neuilly et Levallois? Dombrowski écrivit dans un rapport qu'un bataillon de troupes de ligne était venu au-devant des fédérés pour se rendre, mais que six cents gendarmes s'étaient interposés. Il serait impossible de rapporter tous les mensonges qui circulaient dans les feuilles dévouées à la Commune; un jour on apprenait que Bazaine avait été nommé chef d'état-major de Thiers; une autre fois, un individu, visitant les ambulances de Versailles, avait remarqué que les lignards blessés avaient les mains très-fines et très-blanches; il expliquait ce fait par l'enrôlement volontaire de presque tous les séminaristes de France.
A en croire les fédérés, les désertions étaient innombrables dans l'armée régulière; les cavaliers venaient se rendre aux forts du Sud, et les fantassins rentraient dans Paris par la porte Maillot. Toutes ces assertions étaient fausses; l'armée réunie autour de l'Assemblée était au contraire une des plus belles et une des plus fidèles armées que la France ait eu
cVpuis longtemps; les troupes qui avaient tenu garnison dans Paris avaient été très-vite remplacées par des régiments cantonnés en province ou bien par des régiments formés avec des prisonniers revenus d'Allemagne ; les cadres avaient été choisis avec soin de façon à assurer aux officiers le respect et l'autorité. Aussi la discipline ne faisait-elle plus défaut comme dans les premiers jours ; du reste, le gouvernement prenait un soin extrême des soldats : le service de l'intendance avait été régularisé et réformé ; on avait abandonné en partie les vieux errements; ainsi des voitures suivaient les colonnes en marche, portant les sacs, les couvertures et les objets de campement. Cette armée à coup sûr était fort belle et capable de supporter les rudes fatigues d'un siège aussi difficile que le siège de Paris.
A l'intérieur de Paris, la violence croissait avec le danger; les conciliateurs de la première heure se tournaient contre Versailles et avouaient franchement leurs desseins et leurs espérances. C'est ainsi que les francs-maçons, dont le programme n'avait pas été accepté par M. Thiers, adressèrent à la population une proclamation, oii se ralliant à la Commune, ils s'engageaient à employer tous les moyens pour la faire triompher. Ils ne s'en tinrent pas aux paroles; bientôt on vit les loges francs-maçonniques se promener à travers les rues et les boulevards et se rendre à l'Hôtel-de-Ville pour signifier leurs résolutions à la Commune. Ce fut un échange de discours et de protestations où les drapeaux jouèrent le plus grand rôle; on convint d'une grande fête pour aller
planter les bannières des différentes loges sur les remparts; si les Versaillais ne cessaient pas le feu, si une seule balle perçait les emblèmes sacrés, toute la Franc-Maçonnerie devait se lever et courir à la défense de Paris bombardé.
Cette cérémonie théâtrale eut lieu en effet; le cortège se réunit à l'Hôtel-de-Ville, monta à la Bastille, descendit les boulevards et suivit l'avenue des Champs-Elysées jusqu'à la porte Maillot; les bannières furent plantées aussitôt, mais n'eurent pas la vertu d'arrêter les balles; cependant, un armistice de quelques instants eut lieu, et le général commandant Neuilly se contenta d'inviter les francs-maçons à envoyer des délégués à Versailles exposer leurs prétentions au chef du pouvoir exécutif; d'ailleurs la bataille recommença avec la même vigueur, et cette manifestation dont on avait fait tant de bruit ne donna pas un soldat de plus aux fédérés.
Du reste, toutes ces cérémonies étaient plutôt faites pour amuser le peuple et exciter son ardeur ; la Commune continuait tranquillement son œuvre révolutionnaire. Ainsi, Protot réorganisait la justice ; le décret rendu à son instigation était d'apparences très-libérales; mais il renfermait deux innovations des plus dangeureuses. Il posait comme principes le jugement par les pairs, l'élection des magistrats et la liberté de la défense; et cependant jamais ces principes ne furent plus outrageusement violés. Était-ce en effet donner une satisfaction au droit d'être jugé par ces pairs que de décréter :
{( Les jurés seront pris parmi les délégués de la
HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE If-
garde nationale élus à la date de la promulgation du décret de la Commune de Paris qui institue le jury d'accusation. »
Était-ce appliquer l'élection des magistrats que de dire :
« Les fonctions d'accusateur public seront remj>lies par un procureur de la Commune et par quatre substituts, nommés directement par la Commune de Paris. »
Enfin était-ce bien véritablement assurer la liberté de la défense que de permettre au procureur de ne laisser entre la citation et les débats qu'un intervalle de vingt-quatre heures. Du reste, toute l'organisation nouvelle ne devait reposer absolument que sur la garde nationale : elle seule compose le jury, elle seule aussi composera le corps électoral; ainsi la Commune ordonne la révision des listes électorales en rayant les absents et ceux qui n'ont pas de service dans la garde nationale. De cette façon la Commune assurait la durée de son pouvoir, et, par cette violation du suffrage universel, rendait impossible toute opposition à son principe.
Nous n'avons pas à nous appesantir sur le décret qui ordonne la démolition de l'église Bréa, et qui décide que l'emplacement s'appellera place de Juin. Notons en passant que le délégué aux finances exige des compagnies de chemin de fer le paiement d'une somme de deux millions, montant de l'arriéré de leurs contributions. Ce qu'il importe de remarquer, c'est l'évolution rapide que fit l'un des deux dictateurs de cette époque : Raoul Rigault sembla tout à
coup tomber en disgrâce. Les vols de son accolyte Pilolell lui avaient fait un tort considérable dans l'opinion : il fut obligé de désavouer son agent, tout en affirmant son honorabilité; mais à peu de jours de là, un second échec lui était réservé. La Commune voulait se réserver le droit de visiter les prisonniers et de les interroger pour hâter l'instruction de leurs affaires; le farouche préfet de police s'y opposa, au moins pour les individus qu'il faisait mettre au secret; il n'entendait pas qu'on se mêlât de son département, et il voulait garder pour lui le droit de proscrire, de juger, d'exécuter et de faire grâce. La Commune tint bon : Rigault dut céder, mais en même temps il donna sa démission.
Son rôle eût peut-être été terminé si Delescluze ne lui eût tendu une perche de salut; il le fit nommer immédiatement membre de la commission de sûreté; quelques jours plus tard, il arrivait aux fonctions qu'il avait rêvées toute sa vie : il était procureur de la Commune, le successeur de Chaumette et d'Hébert.
Nous verrons plus tard qu'il fut reconnaissant, et ne contribua pas peu à l'élévation de Delescluze; du reste, l'horizon s'assombrit et la situation devient en plus en plus critique; nous approchons du moment où l'on va prendre des mesures exceptionnelles; le premier district du XIX« arrondissement demande la formation d'un comité de salut public, et le hideux Père Durhesne prononce à son tour ce mot terrible.
Ces deux ballons d'essai réussirent pleinement,
d'autant plus que les événements se précipitaient, montrant aux insurgés la profondeur de l'abîme dans lequel ils allaient tomber. Les instigateurs du mouvement insurrectionnel montrèrent alors plus que de l'énergie; ils furent pris d'une sorte de fièvre qui les poussa aux dernières extrémités. On apprit coup sur coup l'abandon du fort d'Issy, l'arrestation de Ciuseret, et la création d'un Comité de salut public. La Commune s'aperçut que pendant qu'elle légiférait tout croulait autour d'elle ; la trahison s'était glissée dans son camp; elle accusa le délégué à la guerre d'impéritie; mais d'autres se chargèrent de prononcer la vérité : il s'était vendu !
Nous ne voudrions pas donner des détails hypothétiques sur l'abandon du fort d'Issy; il y a des faits qui n'appartiennent pas à l'histoire, parce qu'ils sont indignes d'elle; mais quand on écrit l'histoire de la Commune, il faut se résigner à parler des hontes et des turpitudes qui sont le propre de cette époque. Chose remarquable! ces hommes qui ont triomphé en prêchant la léforme, ces hommes qui ont défendu des systèmes politiques et sociaux qui ne sont guère que des utopies parce qu'ils aspirent à la perfection humaine, ces mêmes hommes ont été accessibles à toutes les séductions ; l'or les a éblouis ; pour l'acquérir, ils ont volé, assassiné et trahi !
Nous nous garderons de citer un nom ; mais parmi les membres de la Commune, il y en a eu au moins un qui, corrompu lui-même, s'est chargé de corrompre ceux auxquels était confiée la direction des affaires militaires. Cet homme acheta Ciuseret;
ce dernier dut être gagné facilement : il s'était jeté dans la lutte à corps perdu, croyant à une véritable révolution ; il avait voulu organiser et réorganiser ; mais les éléments lui avaient manqué et il n'avait rencontré que de l'indifférence ou même de l'opposition chez ceux qui auraient dû le soutenir; la Commission executive et le Comité central avaient sapé son autorité par tous les moyens possibles ; fatigué d'une lutte dont il ne pouvait honnêtement se dégager, il fut facile à séduire; aussi à la fm d'avril n'était-il plus l'homme de la Commune, mais bien l'agent de Versailles. Peut-être même avons-nous été trop loin, et sa trahison fut-elle involontaire; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il abandonna le fort d'Issy à lui-même, ne renouvelant pas la garnison et n'envoyant pas de renforts. Les fédérés, écrasés par les obus, décimés par la mitraille, se lassèrent d'une résistance désastreuse, et malgré tout le monde, abandonnèrent le fort; quelques hommes qui tinrent à honneur d'y rester, empêchèrent les Versaillais de l'occuper; on craignit qu'ils ne fissent sauter la citadelle plutôt que de se rendre.
La Commune comprit, mais ne connut pas la trahison ; elle frappa les instruments, mais non l'instigateur du complot : il était dans son sein. Cluseret, délégué à la guerre, et Mégy, commandant du fort d'Issy, furent envoyés en prison.
Avant de raconter toutes les mesures que la Commune crut devoir prendre à cet égard, montrons que l'abandon du fort d'Issy ne fut pas un fait isolé ; les défections devinrent nombreuses, et à maintes
reprises mirent en péril l'existence du gouvernement insurrectionnel ; nous ne disons pas qu'elles furent provoquées par le pouvoir exécutif de la République; cela serait, nous ne pourrions lui en faire un reproche; mais certainement la conduite des défenseurs de l'Assemblée fut habile et prudente pendant les deux longs mois que dura la sanglante émeute.
On trouva moyen de faire parvenir leur solde aux gardes nationaux restés fidèles; on organisa dans l'intérieur de Paris une vaste société qui en semant le découragement dans l'âme des fédérés, et en relevant les plans de leurs barricades, devait plus servir au succès de l'armée régulière que par le concours qu'elle lui prêta plus tard.
Une seconde fois la trahison tenta de livrer une des principales défenses de Paris aux troupes de Versailles; un soir, trois bataillons qui occupaient le fort de Vanves l'abandonnèrent et se répandirent dans la ville en faisant courir le bruit que les marins fusiliers venaient d'emporter le fort d'assaut ; il n'en était rien, et le délégué à la guerre put envoyer de nombreux renforts qui empêchèrent la perte de cette position importante.
En dernier lieu, le mot d'ordre fut vendu un soir au général commandant les troupes cantonnées dans les environs du Moulin-Saquet; à la faveur d'une nuit obscure, la redoute fut envahie, ses défenseurs furent égorgés, et des attelages préparés à l'avance emmenèrent six pièces de canon ; mais les Versaillais ne jugèrent pas à propos de s'installer au
Moulin-Saquet et le laissèrent réoccuper par les fédérés.
Revenons maintenant aux mesures de sûreté que la Commune prit en ces circonstances pour se préserver d'une ruine imminente.
Son premier acte fut la création du Comité de salut public auquel elle donna la haute main sur toutes les affaires. La Commune et la Commission executive s'éclipsèrent devant lui. Ce retour à un système révolutionnaire ne s'effectua pas sans une vive résistance; la presse fit entendre de nombreuses réclamations; mais où l'opposition fut la plus violente, ce fut au sein même de la Commune ; vingtcinq membres quittèrent la séance avant le vote, et protestèrent par leur abstention ; dès lors, deux partis bien distincts se formèrent dans le sein du gouvernement de l'Hôtel-de-Ville; la minorité devint dangereuse, et menaça même un instant de faire une insurrection contre l'insurrection.
En effet, les actes du Comité central furent tous empreints d'un caractère de grande violence ; les réformes qu'il entreprit blessèrent nombre de membres influents de la Commune. Ainsi, le colonel Rossel fut nommé délégué à la guerre immédiatement après l'arrestation de Cluseret; mais s'il eut la direction des opérations militaires, l'administration en fut réservée au Comité central. Cette double mesure excita la colère de Delescluze ; d'abord, il demandait depuis longtemps qu'on se contentât de nommer de simples généraux, chargés de l'exécution; mais il repoussait l'élément mili-
taire dans le gouvernement, et voulait qu'on lui substituât l'élément civil. D'un autre côté, cette réapparition du Comité central l'irritait fort ; il voyait que chaque jour la Commune perdait quelque chose de son autorité et en sacrifiait les dernières bribes à des pouvoirs qui n'étaient pas issus comme elle du suffrage universel. Le futur dictateur attaquait en même temps l'établissement d'une commission des barricades à la tête de laquelle on mettait Gaillard père, le sinistre idiot qui avait trouvé moyen de se faire remarquer sous l'Empire par son excentricité révolutionnaire; cela lui semblait un indice de crainte et de f liblesse : Versailles était trop loin des portes pour que l'on prit de telles mesures de précautions.
Mais le Comité de salut public ne se laissait pas arrêter par l'opposition, si violente qu'elle fut; sentant la trahison autour de lui, il faisait arrêter sur de simples soupçons. Après Cluseret, ce fût le tour de Mégy : puis vinrent Durasier, et l'ancien délégué aux relations extérieures, le citoyen Boursier, colonel de la première légion.
Raoul Rigault dénonça un membre de la Commune, connu sous le pseudonyme de Blanchet, et dont le véritable nom était Panille ; c'était un ancien banqueroutier de Lyon, successivement moine et secrétaire de deux commissaires de police; ses antécédents étaient connus du procureur de la Commune depuis longtemps; il ne les divulgua que lorsqu'il vit la trahison s'introduire au sein même de la Commune. Panille fut frappé, non pas tant
pour lui-même, qu'à cause des soupçons vagues qui pesaient sur toutes les^ têtes. Les journaux n'étaient pas plus heureux, et le nouveau délégué à la sûreté, Cournet, en faisait une hécatombe qui dut rendre jaloux Rigault lui-même.
Coup sur coup, on apprit la saisie de VÉcho du soir, de la Paix et de la Nation souveraine ; peu après, ce fut le tour du Petit Moniteur^ du Petit National, du Bon sens, de la Petite Presee, du Petit Journal, de la France et du Temps. Mais ce n'était pas assez; on songea à supprimer toutes les feuilles publiques, à l'exception du Journal officiel. Le temps manqua pour accomplir ce beau projet.
C'était bien la peine d'avoir fait quatre révolutions, d'avoir eu des tribuns comme Benjamin Constant et Royer-GoUard, pour qu'un beau jour un ramassis d'intrigants vint, au nom du salut public, interdire la pensée et supprimer la presse. Et ils ont trouvé des défenseurs, et ils en ont encore !
La création du Comité de salut public donna lieu à un incident qui aurait pu devenir funeste à la Commune. Félix Pyat, dans son journal le Vengeur, s'appliquait à prendre un masque libéral, et faisait de l'opposition à des décrets qu'il avait signés luimême. Il alla plus loin, et quoique sachant combien les finances, sous un pareil gouvernement, étaient chose délicate, il réclama du délégué une sorte de bilan hebdomadaire; l'idée ne pouvait trouver grand écho dans ce monde d'aventuriers qui gouvernaient Paris.
Cependant, Pyat fut nommé membre de ce terri-
ble Comité de salut public, auquel on donnait le droit de contrôle et d'examen sur toutes les autres commissions. lourde dut croire que Pyat n'aurait rien de plus pressé que de mettre à exécution l'idée qu'il avait défendue dans son journal; il donna sa démission en faisant comprendre à ses collègues que la position serait intenable pour lui, s'il devait rendre compte de ses agissements financiers. La Commune le réélut, et Pyat, en gage de réconciliation, déclara le lendemain que le Comité de salut public avait pris l'initiative de la réélection de lourde. L'incident fut ainsi terminé, et les finances de la Commune restèrent comme dans le passé, enveloppées d'un voile, que la justice devrait déchirer.
La nomination de Rossel à la guerre et la création du Comité de salut public furent le commencement d'une véritable terreur; le caractère froid et énergique de l'ancien capitaine de génie firent craindre les mesures rigoureuses et les tentatives désespérées. Le Comité semblait plus terrible encore; ses premiers actes avaient dévoilé sa nature et ses tendances; les arrestations se multipliaient, et des visites domiciliaires étaient opérées dans les établissements religieux pour y rechercher des armes. Ce fut l'occasion de spectacles dégoûtants et de comédies infâmes. Les fédérés exhibèrent des os de morts et des momies desséchées ; on y vit la preuve de crimes nombreux commis sous le couvert de la religion; on calomnia les moines et les religieuses, et on leur imputa une série d'infamies.
Nous ne sommes pas enclins à défendre tout ce qui touche à l'Église et à ses ministres, mais la vérité nous oblige à dire que ces os et ces momies, dont on faisait tant de bruit, appartenaient les uns à des cadavres enterrés anciennement dans les chapelles, les autres à des personnages qui avaient été canonisés et qui servaient de reliques.
A l'aide de ces honteuses supercheries, on enlevait les prêtres et on les enfermait comme otages; on enlevait surtout les vases sacrés que l'or, l'argent et les pierres fines rendaient précieux aux farouches dictateurs de l'Hôtel-de-Ville.
Ce serait une erreur de croire que les prêtres furent seuls en butte aux persécutions du Comité de salut public; beaucoup de particuliers furent arrêtés comme anciens sergents de ville et comme gendarmes. Les officiers de la garde nationale qui avaient refusé de continuer leur service et que l'on soupçonnait d'entretenir des relations avec Versailles, furent recherchés et poursuivis. Les personnages qui avaient servi les gouvernements précédents étaient jetés en prison; on porta même la main sur le banquier suisse, Jecker, dont la créance avait servi de prétexte à la guerre du Mexique.
Comme on le voit, c'était bien la Terreur! Et cependant, le Comité de salut public voulut que Paris revêtit un air de fête et que la joie brillât sur tous les visages. Les grandes cérémonies telles que la proclamation de la Commune, l'enterrement des gardes nationaux tués à Neuilly, la manifestation des francs-maçons, n'avaient pas suffisamment ému
HISTOiPiE CRITIQUE DE LA COMMUiNE 127
la fibre populaire; il fallait des spectacles, des chants et des concerts. Le directeur du Gymnase fut contraint de laisser son théâtre ouvert; les Délassements Comiques servaient de passe- temps au procureur de la Commune ; pour lui, il fallut exhiber les femmes les plus belles, les pièces les plus attrayantes, les décors les plus riches. On voulut même faire rouvrir l'Opéra; mais l'entrée des troupes arrêta ces beaux projets.
On tenta quelque chose de plus original : des concerts furent organisés aux Tuileries; une héroïne de ces cafés, dont le chant, la pipe et la bière sont les principaux attraits, M'"*^ Bordas, fut chargée de répéter à la population les refrains avec lesquels les soldats de la grande Révolution marchaient au combat; Mi'®-Agar, de l'Odéon, récita des poésies guerrières et patriotiques, qui devaient exciter l'enthousiasme et l'ardeur des gardes nationaux.
Mais tout cela ne pouvait dissiper la tristesse, qui commençait à envahir les âmes; les rues devenaient désertes; un grand nombre de boutiques étaient fermées. La vie et l'animation font partout défaut; les gardes nationaux tiennent le haut du pavé, et les barricades s'élèvent menaçantes. Paris n'est plus la ville du commerce, de l'industrie et des plaisirs; c'est une grande place d'armes en proie à une soldatesque ivre et effrénée. C'est en vain que les journaux répètent que la sécurité est absolue, que le vol et l'assassinat ont disparu; s'il n'y a plus de malfaiteurs, il y a néanmoins au fond des cœurs une immense terreur. Qui n'a vu passer sur les boulevards
ces bataillons ignobles, composés de jeunes gens et de vieillards, assemblage hideux d'individus, sur la physionomie desquels se reflètent les mauvaises passions? Qui n'a vu les églises et les monuments publics entourés et gardés par des fédérés à l'aspect repoussant? Ils étaient là, le fusil sur l'épaule, la pipe à la bouche, le bidon et le havre-sac au côté, tel que Ton croirait voir revivre les chiffonniers et les bohèmes de Gavarni, mais revêtus de l'habit de garde nationale, et surexcités par je ne sais quelle soif de boisson et de sang.
Dans les faubourgs et dans les quartiers excentriques, le spectacle était encore plus horrible ; la voix du canon s'y fait entendre, incessante et formidable; trompettes, clairons et tambours lui répondent à l'envi.
Sur les trottoirs circulent, dignes auditeurs d'un tel concert, des hommes armés, — les soldats de l'insurrection — et des mégères, sur la figure desquelles sont empreintes la haine et la rage de la destruction. La chaussée n'existe plus; c'est un amas de pavés, entre lesquels reluisent les gueules des canons; des factionnaires gardent ces barricades, les uns cuvant leur ivresse dans le sommeil, les autres accroupis, tenant des propos ignobles ou jouant aux dés. Voilà Paris devenu en un jour la proie d'un ramassis de coquins, descendus des quartiers de la révolte, de la Butte-aux-Cailles, des carrières d'Amérique ou de la Goutte-d'Or, sentine où se rendent tous les immondices sociaux.
Loin de nous la pensée d'assimiler à ces scélérats
tous les défenseurs de la Commune ; il y avait des gens dont la tenue était plus décente, l'aspect moins hideux; mais chez ceux-là l'envie et la haine fermentaient depuis longtemps; ils déteslaient la société dans laquelle ils n'avaient pas su conquérir une place honorable, et pour se venger, ils voulaient la détruire; ceux-là n'étaient pas les moins dangereux. En troisième ligne, mettons les imbéciles et ceux que la faim forçait à s'enrôler sous les drapeaux de l'émeute; ils sont plus dignes de pitié que de colère, et la seule punition qu'il méritent est la contrainte au travail, qui seul peut les relever et les régénérer.
Tels sont les éléments avec lesquel le Comité de salut public et Rossel vont tenter d'organiser la résistance et la lutte suprême. Le nouveau délégué à la guerre sentit le besoin d'une réforme complète; mais le Comité central paralysait son action, et il ne pouvait s'occuper que de la direction des affaires militaires; à peine osa-l-il ordonner que les officiers d'état-major fussent soumis à un examen préalable ; cette mesure était bonne en elle-même, mais les hommes capables manquaient, et il était difficile d'aller les chercher parmi ces gens, qui n'avaient vu dans l'insurrection qu'une occasion de s'affubler de beaux uniformes et de se galonner sur toutes les coutures. Russel dut renoncer bien vite à l'idée qu'il avait conçue, de faire une véritable armée avec la garde nationale, telle qu'elle était constituée; il dut se résigner comme son prédécesseur, à remplacer les victoires par des mensonges.
Il faut reconnaître d'ailleurs qu'au moment où il prit le commandement, la situation militaire était fort compromise. Il se borna à faire réoccuper le fort d'Issy et à repousser d'une façon violente les sommations que le major Leperche fit au général Eudes, de rendre le fort; là se bornèrent les succès du nouveau délégué; mais ses rapports en signalèrent bien d'autres; il prétendit que les fédérés avaient repris les Moulineaux et le Moulin-de-Pierre; malheureusement, les batteries établies dans ces deux endroits se chargèrent de donner la réponse. Le fort d'Issy fut bombardé avec une nouvelle violence, et le 227^ bataillon presque entièrement détruit.
Pour relever le moral des fédérés, on eut recours à d'autres impostures qu'aux succès invraisemblables. Les journaux renfermaient des dépêches ainsi conçues :
« Dernière heure. — Les lignards se battent avec les gendarmes à Rueil. »
On bien encore, l'on annonçait que Mac-Mahon avait donné sa démission, et que l'armée de Versailles était en pleine désorganisation. On allait môme plus loin, et pour donner plus d'assurance aux fédérés, on les entretenait de moyens nouveaux et formidables, avec lesquels on viendraient facilement à bout des Versaillais, s'ils entraient jamais dans Paris; c'est ainsi que le Mol cV ordre donnait la recette de la dynamite et de la dualine, a\ec les moyens de s'en servir.
Malgré tout cela, l'armée régulière continuait ses travaux et approchait de plus en plus du but. Dans lanuitdu 29 avril, les tranchées, le cimetière et le parc d'Issy étaient enlevés sans coup férir; ce brillant fait d'armes amena l'évacuation momentanée du fort et la disgrâce de Cluseret.
Deux jours après, le siège et le bombardement étaient repris avec une nouvelle énergie ; le château d'Issy tombait entre les mains des Yersaillais, qui s'y retranchaient. Il en était de même de la gare de Clamart, mais les feux des forts empêchèrent de s'y établir aussi solidement, ce qui permit à Rossel de s'attribuer une nouvelle victoire et la reprise de la gare. La surprise du Moulin-Saquet n'eût aucun résultat matériel appréciable, mais elle contribua à jeter l'incertitude et la consternation dans les rangs des défenseurs de la Commune. Une opération beaucoup plus importante fut accomplie dans la nuit du 5 mai : la gare de Clamart fut occupée définitivement, ainsi que le passage voûté du chemin de fer et le réseau qui formait le point central des communications entre les forts d'Issy et de Vanves.
Cependant, si la situation militaire était mauvaise, un secours inespéré allait permettre au Gomité de salut public de fonder quelques espérances meilleures sur l'issue de la lutte. Une association analogue à la Ligue d'union des droits de Paris s'élait constituée à Paris, sous le nom d'Alliance républicaine; elle se composait d'une multitude de groupes, formés eux-mêmes de citoyens appartenant aux divers départements. Us avaient tous adhéré
au programme de la Commune, et parlaient de conciliation. En réalité, cette association n'était pas autre chose qu'une sorte de Comité central destiné à agir sur la province et à y organiser l'insurrection; cela ressort du moins de la conduite de la Commune à l'égard de l'Alliance. Comme pour la Ligue d'union des droits de Paris, comme pour la manifestation des francs-maçons, il y eut une fête populaire.
Les délégués de la Commune et ceux de l'association se donnèrent rendez-vous dans la grande cour du Louvre, pour échanger des protestations et des drapeaux. Il est inutile de dire que les tentatives de conciliation échouèrent; mais une circonstance vint servir merveilleusement les projets de ces prétendus représentants des départements, et agrandir leur rôle. Des élections avaient eu lieu dans toute la France pour le renouvellement des conseils municipaux; le parti républicain en sortit triomphant dans les villes de premier et de second ordre. L'Alliance républicaine intervint directement auprès des nou» veaux élus, et leur représenta que la conciliation était devenue un besoin, et qu'il était de leur devoir de la provoquer. Les villes alors envoyèrent des délégués auprès de M. Thiers, pour l'engager à faire cesser la lutte fratricide et à se prêter à un arrangement.
Le chef du Pouvoir exécutif les congédia avec des promesses, et surtout avec l'assurance de ne pas laisser renverver la République, tant qu'il serait aux affaires.
Les démarches les plus importantes de ce genre furent tentées par les conseils municipaux de Lyon, de Bordeaux et du Havre; il s'enjoignit une infinité d'autres, et le mouvement tendit à devenir général. L'Alliance républicaine profita habilement de ces dispositions de la province, et elle prit l'initiative d'un grand congrès départemental; les ditîérents conseils municipaux représentés par des délégués devaient y prendre part et se réunira Bordeaux; on aurait ainsi formé une assemblée rivale de l'Assemblée nationale, et capable d'imposer sa volonté à la France entière. Mais le Gouvernement s'opposa à la réunion, et l'idée dut être abandonnée, faute de pouvoir être mise à exécution.
D'ailleurs, le moment n'était plus aux tentatives de rapprochements entre Paris et la province; l'agonie s'emparait de la Commune, et le triomphe de l'Assemblée approchait. L'activité du Comité de salut public était impuissante, et ne pouvait faire de l'ordre avec le désordre, comme avait dit Raoul Rigault au commencement de l'insurrection.
C'est en vain que, par différentes mesures, on avait cherché à prendre l'apparence d'un gouvernement régulier; le public ne s'y trompait pas, et rien ne pouvait combattre l'éloquence des faits. Pour faire croire au fonctionnement régulier de l'administration, le Comité de salut public avait exigé la publication de la situation financière. Ce document parut au commencement de mai, mais non sans opposition. Dans la séance de la Commune du 3 mai, Léo Meillet avait demandé s'il était bon de publier
que, sur une recette de vingt-huit millions, il restait seulement en caisse huit cent mille francs. Il valait mieux dire, selon lui, que l'état des dépenses payées parla délégation des finances s'était élevé à vingtsix ou vingt-sept millions, sans tenir compte des recettes et de l'encaisse restant au 30 avril; l'assemblée passa outre. Néanmoins, V Officiel ne contint pas les différents tableaux qui devaient être annexées au rapport général.
Il est diflicile de faire une critique sérieuse de ce « résumé des mouvements de fonds du 20 mars au 30 avril. » Les recettes s'étaient élevées à la somme de 26,013,916 francs 70 centimes, et les dépenses à 25,138,089 francs 12 centimes. Les chiffres sont bruts, et nous n'avons aucun moyen de constater leur exactitude ; nous devons cependant faire deux observations capitales : Quelles sont les dépenses afférentes au Comité central, et comment ont-elles été soldées? A notre connaissance, il n'avait reçu delà Banque qu'une somme de un million ; nous admettons que le 18 et le 19, il ait pu servir la solde de la garde nationale sur sa propre caisse ; encore, eut-il dû en exiger plus tard le remboursement, et nous ne trouvons portée à son débit que la somme ridicule de quinze mille francs.
L'opinion demande impérieusement de quelles caisses est sorti l'argent dépensé par le Comité central; ce n'est pas des caisses du ministère des finances, puisque, d'après le rapport, elles ont été ouvertes pour la première fois le 4 avril. Ce n'est pas non plus des caisses des oflicicrs-payeurs de la garde
nationale, puisqu'à la connaissance de tous, on n'a pu, le 20 mars, payer la solde des gardes nationaux. La réponse à cette question jetterait peut-être un jour nouveau sur l'insurrection et sur ses véritables promoteurs. Si au contraire les ressources dont a disposé le Comité central proviennent des caisses de l'état, le rapport est incomplet, puisqu'il n'en dit pas un mot.
Le second point sur lequel nous voulons insister est tout aussi important et demande des explications catégoriques. X maintes reprises, le citoyen lourde et d'autres membres de la Commune avaient évalué à 800,000 francs au minimum les dépenses quotidiennes; du 20 mars au 30 avril, nous avons un espace de quarante et un jours, pendant lesquels les sommes payées auraient dû s'élever au moins à 32,800,000 fr.; or, dans son résumé, le citoyen lourde n'accuse que 25,138,089 fr. 12 cent.; il y donc un écart de 7,660,000 fr. au minimum. Nous pouvons en conclure qu'une partie des dépenses a été dissimulée, ainsi qu'une partie des recettes.
Nous ne reprochons pas à la Commune d'avoir dépensé 800,000 francs par jour; ce chiffre nous semble même être bien au-dessous de la vérité. Mais il importe de savoir où elle a puisé les ressources qui lui ont permis de faire face a des frais aussi considérables; il est d'ailleurs évident que le rapport est incomplet, puisque Léo Meillet, dans la séance de la Commune, dont nous avons parlé plus haut, dit que les recettes avaient atteint vingt-huit millions, et que lourde ne reconnaît que vingt-six mil-
lions. Ce rapport financier laissa d'ailleurs le public indifférent; peu importait aux fédérés de savoir d'où venait l'argent et comment il était dépensé, pourvu qu'ils eussent leur part des libéralités.
Quant au reste de la population, elle n'avait aucun des moyens de contrôle nécessaires pour une critique sérieuse. D'ailleurs, on ne se préoccupait guère que des affaires politiques et militaires. On laissa passer, sans aucune remarque, le décret sur l'enseignement professionnel; il contenait cependant une innovation importante; une école était ouverte, où l'on admettait les enfants de douze ans et audessus, pour compléter leur instruction et leur apprendre un métier, selon le désir des parents.
C'était à coup sûr une mesure intelligente et libérale, telle qu'il serait à désirer que les gouvernements se disant légitimes en prissent de semblables.
La Commune s'occupa aussi des monts- de-piété, mais nous aurons plus tard l'occasion de revenir sur ce sujet.
Cependant le Comité de salut public et Rossel n'étaient pas plus heureux dans la poursuite des opérations militaires que la commission executive et Cluseret. En vain le nouveau délégué à la guerre faisait-il preuve d'activité et de courage, l'armée de Versailles avançait toujours et continuait le cours de ses succès; le découragement gagnait au contraire les fédérés, et les paniques devenaient de plus en plus fréquentes. Un jour, c'était la garnison du fort de Vanves qui se révoltait et refusait de continuer son service, le lendemain, la moitié d'un bataillon
se sauvait du fort dlssy; on le ramenait de force, et Rossel lui infligeait une punition infamante; une autre fois, la redoute des Hautes-Bruyères faillit être surprise, et peu s'en fallut qu'il n'arrivât la même chose qu'au Moulin-Saquet, mais le traître fut découvert et arrêté; les avant-postes n'en avaient pas moins été massacrés.
D'un autre côté, les dispositions d'une partie de la garde nationale n'étaient pas rassurantes : la deuxième légion avait été passée en revue par les membres de la Commune nommés dans l'arrondissement, de nombreux cris de : u Yive la paix ! » s'étaient fait entendre; cela avait jeté un certain froid dans la fête dont certainement on attendait mieux. D'ailleurs tout présageait la ruine du gouvernement insurrectionnel, et la défense même de Paris était compromise : les obus avaient allumé les casernes du fort de Yanves, une explosion avait eu lieu à Issy ; de plus les formidables batteries de Montretout avaient ouvert le feu sur la Porte-Maillot, la porte d'Auteuil et la porte de Saint-Cloud ; une pluie de projectiles s'abattait sur les remparts qui peu à peu s'émiettaient dans les fossés, jusqu'à ce que la brèche fût ouverte. L'armée régulière avait passé la Seine et commencé des travaux d'approche dans le bois de Boulogne; le danger était imminent.
Le Comité de salut public épuisait en vain toutes les impostures pour rassurer la population. Les journaux à sa dévotion racontaient qu'une grande manifestation militaire avait eu lieu à Versailles, rue des Réservoirs, en faveur de la paix; des soldats et des
sous-ofTiciers avaient hautement déclaré leur volonté de retourner dans leurs foyers, si les affaires n'étaient pas terminées dans huit jours; on faisait courir le bruit d'un coup d'état bonapartiste.
Enfin, on plaisantait la proclamation que M. Thiers venait d'adresser aux habitants de Paris. Il disait entre autres choses : « Le Gouvernement qui vous parle aurait désiré que vous pussiez vous affranchir vous-mêmes des quelques tyrans qui se jouent de votre liberté et de votre vie. Puisque vous ne le pouvez pas, il faut bien qu'il s'en charge, et c'est pour cela qu'il a réuni une armée sous vos murs, armée qui vient, au prix de son sang, non pas vous conquérir, mais vous délivrer Parisiens, pensez-y
mûrement, dans très peu de jours nous serons dans Paris.
La France veut en finir avec la guerre civile. Elle le veut, elle le doit, elle le peut. Elle marche pour vous délivrer. Vous pouvez contribuer à vous sauver vous-mêmes, en rendant l'assaut inutile, et en reprenant votre place dès aujourd'hui au milieu de vos concitoyens et de vos frères.» Cette proclamation fort habile et fort sage d'ailleurs, excita au plus haut degré la rage des défenseurs de la Commune. Le Réveil du peuple, organe de Delescluze s'écriait :
« A qui donc le Gouvernement de Versailles veut-il faire peur avec de semblables fanfaronnades et d'aussi ridicules menaces? Est-ce aux Parisiens? Mais ceux-ci savent depuis longtemps à quoi s'en tenir sur les grands airs de Matamore des bravaches du 4 Septembre ? Les capitans de la défense natio-
nale font tout au plus peur à quelques rentiers ou h quelques portiers. Quant au peuple, il connaît par expérience leur vaillance, et sait que lorsqu'ils crient : En avant ! ils sont tout prêts à se replier en bon ordre. »
Le Mot d'ordre allait plus loin, et Roche fort disait :
« Pour qui sait un peu lire entre les lignes du Journal Officiel de Versailles, les menaces et les ultimatums du général Thiers signifient simplement ceci : « Rendez-vous ou sinon... c'est moi qui vais être obligé de me rendre. »
Voici maintenant un échantillon des grossièretés de VEstafette :
« Jamais ce vieux fourbe, ce moribond qui s'embourbe de plus en plus dans la honte et le sang n'avait atteint ce cynisme horrible ! »
Dans toute la presse et parmi les fédérés, c'était un hurlement de rage, d'autant plus que les nouvelles sinistres commençaient à se répandre, M. Thiers passait des menaces à l'exécution.
L'église d'Issy et l'extrémité du parc des aliénés avaient été occupées par la ligne, de telle sorte que le fort était complètement isolé, tant des remparts que de Vanves; la position n'était plus tenable. Les fédérés préférèrent à la mort une retraite assurée; le 9 mai au matin les troupes prirent tranquillement possession de la citadelle abandonnée, et le drapeau tricolore remplaça le drapeau rouge.
Lorsque cette nouvelle parvint au délégué à la guerre, une immense colère s'empara de lui contre
ceux qui avaient paralysé tous ses efforts ; jeune et ambitieux, il voyait tous ses projets détruits et renversés par la faute du Comité du salut public et du Comité central, il résolut de se venger.
Il fait imprimer une quantité de placards annonçant la prise du fort d'Issy, il ne consulte personne, ne demande aucun visa, et jette ainsi dans la population le découragement et la peur. Mais cela ne lui suffit pas, il donne sa démission et la signifie à la Commune dans une lettre qui rappelle par sa violence LuUier et ses protestations; nous ne pouvons mieux faire que de la citer presque entièrement :
« Citoyens membres de la Commune, chargé par vous, à titre provisoire, de la délégation de la guerre, je me sens incapable de porter plus longtemps la responsabilité d'un commandement où tout le monde délibère et où personne n'obéit. Lorsqu'il a fallu organiser l'artillerie, le Comité central d'artillerie a
délibéré et n'a rien prescrit , j'ai demandé à
la Commune de développer les municipalités d'arrondissement. La Commune a délibéré et n'a rien répondu.
Plus tard, le Comité central de la fédération est venu offrir presque impérieusement son concours à l'administration de la guerre... J'ai accepté ce concours de la manière la plus nette... Depuis ce temps-là, le Comité central délibère, et n'a pas encore su agir. Pendant ce délai, l'ennemi enveloppait le fort d'Issy... La garnison, mal commandée, prenait pewr, et les officiers délibéraient, chassaient du fort le capitaine Dumont, homme énergique qui ar-
rivait pour les commander, et tout en délibérant évacuaient leur fort, après avoir sottement parlé de le faire sauter, chose plus impossible pour eux que de le défendre. Ce n'est pas assez.
Hier, pendant que chacun devait être au travail ou au feu, les chefs de légion délibéraient pour substituer un nouveau système d'organisation à celui que j'avais adopté, afin de suppléer à l'imprévoyance de leur autorité toujours mobile et mal obéie. Il résulta de leur conciliabule un projet au moment où il fallait des actes Je ne suis pas un homme à reculer
devant la répression, et hier, pendant que les chefs de légions discutaient, le ptloton d'exécution les attendait dans la cour.
Mais je ne veux pas prendre seul l'initiative d'une mesure énergique, endosser seul l'odieux des exécutions qu'il faudrait faire pour tirer de ce chaos l'organisation, l'obéissance et la victoire... Mon prédécesseur a eu tort de se débattre dans cette situation absurde. Eclairé par son exemple, sachant que la force d'un révolutionnaire ne consiste que dans la netteté de la situation, j'ai deux lignes à choisir : briser l'obstacle qui entrave mon action, ou me retirer. Je ne briseiai pas l'obstacle; car l'obstacle, c'est vous et votre faiblesse, je ne veux pas attenter à la souveraineté publique. Je me retire, et j'ai l'honneur de vous demander une cellule à Mazas.
Signé : Rossel. »
La prise du fort d'Issy, la lettre et la démission de Rossel, n'émurent pas la Commune, comme on se-
rait en droit de le supposer. La séance du 9 mai commença par une discussion oiseuse sur la rédaction des procès verbaux; on s'était contenté de faire démentir par Yésinier l'affiche de Rossel, sous prétexte qu'il n'était pas bon de porter de telles nouvelles à la connaissance du public. Delescluze rappela l'Assemblée au sentiment de la situation :
(( Vous discutez, s'écria-t-il, quand on vient d'afficher que le drapeau tricolore flotte sur le fort d'Issy. Citoyens, il faut aviser sans retard! »
Le Comité secret fut prononcé, et les résolutions suivantes furent adoptées :
1° Réclamer la démission des membres actuels du Comité de salut public, et pourvoir immédiatement à leur remplacement;
2o Nommer un délégué civil à la guerre, qui sera assisté de la commission militaire actuelle, laquelle se mettra immédiatement en permanence;
3° Nommer une commission de trois membres, chargée de rédiger immédiatement une proclamation ;
4° Ne plus se réunir que trois fois par semaine en assemblée délibérante, sauf les réunions qui auront lieu dans le cas d'urgence, sur la proposition de cinq membres ou sur celle du Comité du salut public ;
50 Se mettre en permanence dans les mairies de ses arrondissements respectifs, pour pourvoir aux besoins de la situation ;
60 Créer une cour martiale dont les membres seront nommés immédiatement par la commission militaire;
70 Mettre le Comité de salut public en permanence à l'Hôtel-de-Ville.
Ces mesures ne furent pas du goût de tout le monde : une lutte des plus vives s'engagea entre Delescluze et Félix Pyat. Le premier, soutenu par Rochefort, se fit le défenseur de Rossel, et combattit vivement les mesures adoptées par la Commune. Il demanda la centralisation de tous les pouvoirs dans une seule main, sous le contrôle d'une commission de trois membres, de plus il réclama l'interdiction absolue au Comité central de s'immiscer dans l'administration de la guerre, sous peine de dissolution immédiate, et sans préjudice des poursuites qui pourraient être intentées à ses membres.
Le Réveil du peuple du 11 mai contenait en outre une violente diatribe contre Félix Pyat :
.X Les véritables audacieux, y est-il dit, sont ceuxlà qui, dépositaires du pouvoir souverain, n'ont su qu'y perdre le temps en bavardages, quand ils ne s'en sont pas faits les patrons de l'anarchie et de la désorganisation militaire dans la cité. M. Félix Pyat doit nous comprendre, ce membre du Comité de salut public qui introduisait, il y a huit jours, dans la direction de la guerre, l'action dissolvante du Comité, et qui s'est permis ensuite de signer des ordres à un général, sans en informer le délégué à la guerre, seul responsable. »
Plus loin, le Comité central avait sa part de reproches, et ils n'étaient pas des moins violents ni des moins mérités :
« Paris se moque à bon droit des prétentions mi-
lU HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE
litaires deM.Thiers passé général en chef. M.Thiers n*est que ridicule. Nous avons à côté de cela, dans les conseils de légion, dans le Comité central, quantité d'hommes qui n'ont jamais assisté à une bataille, ni même tenu un fusil, et qui veulent, à tout prix, faire, comme m anima vili, sur le corps tiraillé de notre héroïque Commune, l'expérience de leur génie militaire. Ah! vous, Duval et Flourens, vous, du moins, si vous avez été présomptueux et incnpables, vous avez marché les premiers au feu et votre sang a payé votre folie. Mais ces gens-là ne veulent que des écharpes et des galons, ils ne sont bons qu'à délibérer pour désorganiser... Si l'unique pouvoir élu, la Commune, ou son émanation directe, le Comité de salut public, ne balaie pas énergiquemeut ce tourbillon d'élus bâtards et sans mandats, qui pillent et gaspillent le pouvoir, la Révolution s'enlace dans ses propres filets... »
Quel hvre curieux il y aurait k faire sous ce titre : la Commune elle Comité central jugés pm^ eux-mêmes! On y verrait Rochefort, Pyat, Lullier, Rossel, Delescluze, Vésinier et Vermorel se traiter de mouchards, de vers luisants, de Rombyx à lunettes, de racines de buis, d'élus bâtards et sans mandats, d'incapables et d'imbéciles. L'historien ne pourrait les juger aussi sévèrement qu'ils l'ont fait eux-mêmes. Quelle triste opinion ces gens-là avaient les uns des autres, et comme la population a été criminelle de se laisser mener à la boucherie par une tourbe de pareils misérables! Ils ne s'entendent que dans un but, piller, assassiner et faire du désordre. Triomphent-ils,
HISTOIRE (7xUTîQUE DE LA C.O^iMl'NE 143
aussitôt la division se met dans leur camp, ils s'adressent des injures, ils se dénoncent, ils s'emprisonnent, ils servent le gouvernement qu'ils viennent de renverser; ils ont toujours peur de rencontrer des traîtres et des assassins parmi eux. A l'Hôtel-de- Ville, ces magistrats ne siègent que le revolver à côté d'eux, prêts à se brûler la cervelle au moindre geste, à la moindre parole compromettante! Rochefort fut peut-être le seul qui comprit tout le ridicule et tout le danger d'une situation semblable; il s'en plaignit amèrement, sans s'apercevoir qu'il était un des premiers coupables. Lorsqu'il vit la lutte désastreuse qui s'éleva entre Delescluze d'un côté, Pyat et le Comité central de l'autre, voici ce qu'il écrivit :
« Ce qui ronge la Commune, désagrège le Comité central, énerve la garde nationale et finalement dissout la République, ce n'est ni le Prussien installé à nos portes, ni les obus de M. Tliiers, ni les lois élaborées par ^ï. Dufaure; ce qui nous tue, c'est la défiance. L'Hôtel-de-Villese défie du ministère de la guerre, le ministère de la guerre se défie de la marine, le fort de Vanvcs se défie du fort deMontrouge, qui se défie du fort de Bicêtre; Raoul Rigault se défie du colonel Rossel et Vésinier se défie de moi. La défiance, qui a été de tout temps la plaie du parti républicain, y est passée, depuis les derniers événements, à l'état de fléau. Pour peu qu'un homme ait joui de quelque autorité pendant quarante -huit heures, quinze voix, tout en se défiant les unes des autres, se réunissent pour s'écrier : « Arrêtons-le, il doit être vendu aux d'Orléans. »
148 HISTOIRE CRITIQUE DE LA COiMMUNE
Cette invitation ù la concorde ne fut entendu de personne, bien au contraire; les mesures violentes se succédèrent : le Comité de salut public fut renommé et Félix Pyat éliminé; Delescluze fut choisi comme délégué civil à la guerre, c'cst-à-dirc comme dictateur. Enfin, Rossel reçut Tordre de se rendre à l'Hôtel-de-Ville, oii il fut gardé à vue par Ch. Gérardin. Quelques heures après leur entrée à la questure, le gardien et le prisonnier s'enfuyaient. Cette disparition, renouvelée de nos grands comiques, excita la colère de la Commune; elle donna au général Bergeret l'ordre de poursuivre les fugitifs et de les arrêter coûte que coûte. Pyat fit peser tout le poids de sa fureur sur Delescluze, à la fois délégué à la guerre et membre du Comité de salut public. Il s'éïeva contre le cumul et somma la Commune de retirer au nouveau ministre une des deux fonctions qu'il occupait. Sur un ton sérieux, mais où perce l'ironie et la haine, il disait :
« La Commune sera assez fidèle à ses votes, assez soucieuse de ce précieux citoyen, assoz ménagère d'une santé revenue de Cayenne, assez économe de son trésor, pour ne pas le prodiguer. On ne peut être à la fois à la cave et au grenier. îi ne faut pas brûler la chandelle par les deux bouts. Qu'il choisisse et, quelque choix qu'il fasse, nous applaudirons, le croyant apte à chaque chose, sinon à deux choses à la fois ! »
Désormais, l'harmonie ne pourra plus exister dans la Commune. Aux deux grands partis existant antérieurement s'ajoutent des compétitions personnelles.
Presque tous les membres de la minorité se retirent , dans leurs arrondissements pour ne s'occuper que de l'administration. Ils laissent à leurs collègues la responsabilité des actes subséquents. D'ailleurs, il n'y a plus qus deux pouvoirs à Paris : Delescluze et le Comité de salut public. Le Comité central luimême a été forcé de s'humilier devant l'inflexible volonté du dictateur. Cependant, il est facile de constater un profond dissentiment entre ces deux auiorités rivales. Dans le Réveil du Peuple, inspiré directement par le nouveau délégué à la guerre, on poursuit énergiquement la réhabilitotion de Rossel. La proclamation du Comité de salut public l'accuse, au contraire, d'une façon catégorique :
« La trahison, dit-il, s'est glissée dans nos rangs. Désespérant de vaincre Paris par les armes, la réaction avait tenté de désorganiser ses forces par la corruption. Son or, jeté à pleines mains, avait trouvé jusque parmi nous des consciences à acheter. L'abandon du fort d'Issy, annoncé dans une affiche impie par le misérable qui l'a livré, n'était que le premier acte du drame; une insurrection monarchique à l'intérieur, coïncidant avec la livraison d'une de nos portes, devait le suivre et r-ous plonger au fond de l'abîme... »
Ce placard montre que si Pyat ne faisait plus partie du Comité de salut public, il en était resté l'inspirateur et poursuivait de sa haine ceux qui l'avaient emporté sur lui. C'était lui d'ailleurs qui avait le premier parlé d'une conspiration à l'intérieur. Le jour de la fuite de Rossel, deux cents gardes natio-
lis HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE
naux se seraient réunis au Luxembourg, dans un but mystérieux et sous la conduite d'un agent versaillais. L'événement qu'ils attendaient ne s'étant pas produit, ils se seraient dispersés. En même temps, les gendarmes auraient tenté d'assassiner Dombrowski. Tout ceci était de l'invention de Pyat, qui apportait dans la politique ses inspirations de dramaturge. Pour que rien ne manquât à la pièce, il était même question d'un secret important livré par Gérardin à Rossel, et qui aurait décidé ce dernier à trahir la Commune. Le récit de ce complot si perfidement tramé émut beaucoup les esprits et fit concevoir des doutes sur la fidélité de Cournet, le délégué à la préfecture de police et un des deux satellites qui gravitaient autour do Delescluze. En vain Cournet supprima-t-il d'un seul coup le Moniteur universel , r Observateur, l'Univers, le Spectateur et l'Anonyme, Pyat le fit destituer en haine du délégué à la guerre. Il fut remplacé par Th. Ferré, Valter ego de Raoul Rigault.
Ferré étdt un des membres les plus violents et un des plus compromis de la Commune. Le 18 mars, il s'était faitremarquer au Chàteau-Rouge par l'acharnement qu'il avait mis à dem inder la mort du général Lecomte. Il devait poursuivre et exagérer l'œuvre sanglante de Rigault, dont il suivait les conseils et les inspirations. C'est ainsi qu'il présida au meurtre des otages et qu'il ordonna d'allumer des incendies dans tout Paris. C'était donc bien l'homme qu'il fallait dans les circonstances critiques où se trouvait la Commune. Il ne tarda pas d'ailleurs ù donner des
preuves de son zèle et de son activité. Tous les journaux indépendants qui avaient survécu aux arrêtés de ses prédécesseurs furent saisis et supprimés. Il se donna même le luxe de découvrir une conspiration; c'est à lui que l'on doit l'affaire dite des brassards tricolores. On aurait trouvé un grand nombre de ces signes de ralliement dans un magasin, et quelques indiscrétions auraient permis de faire arrêter dans le 8^ arrondissement trois individus convaincus d'avoir des relations avec Versailles. On rapprochait de ces faits l'occupation du bois de Boulogne et la concentration de forces qu'y faisait le maréchal de Mac- Mahon.
Ferré était, en fait de complots, moins inventif que Pyat, mais il se dédommageait par le nombre de personnes qu'il faisait arrêter.
Pour en revenir à Delescluze et aux opérations militaires, il faut reconnaître que la situation ne s'était pas améliorée au profit de la Commune. Le système du nouveau délégué ne différa pas sensiblement de celui de ses prédécesseurs; il poussa même aux dernières limites cette maxime qu'il avait fait prévaloir dans le sein de la Commune : qu'il ne faut jamais avouer ses défaites, de peur de démoraliser les troupes. Pour rassurer les fédérés, il inventa un coup d'État bonapartiste à Versailles et le remplacement de M.ïhierspar le maréchal Mac-Mahon. Pour démontrer combien cette révolution avait profité à la Commune, il annonça une grande victoire du général Brunel. Ce dernier, pour assurer les communications entre Vanves et Issy, avait occupé
le lycée de Vaiives, après en avoir chassé l'ennemi.
A Neuiliy, Dombrowski continuait le cours de ses succès, sans avancer jamais. Enfin, le gouvernement de l'Assemblée était dans une situation tellement critique que des préparatifs étaient faits à Tours pour recevoir le personnel et le matériel des ministères.
« Les ordres donnés à ce sujet sont un démenti formel à la prétention qu'a M. Thiers d'être à Paris avant huit jours. «
Et cependant, le fort de Yanves avait été tibandonné dans la nuit; il était immédiatement occupé par les troupes de ligne. II n'y eut pas d'ailleurs d'autre fait d'armes important. Le travail de siège, long et pénible, avançait de tous côtés; des tranchées étaient creusées jusque derrière la butte Montmartre. La Seine était franchie et le bois de Boulogne occupé; des batteries de brèche allaient être construites à quelques centaines de mètres des remparts. Nous voici donc arrivés à la dernière période de la Commune, à son agonie. Avant d'examiner les efforts qu'elle fit pour éviter sa chute prochaine, revenons un peu sur le rôle et sur la conduite de l'Assemblée nationale à Versailles. Autant le gouvernement et M. Thiers furent sages et modérés, autant elle se montra violente et maladroite; elle était en partie cause de l'insurrection du 18 mars, par ses tendances réactionnaires et par le peu d'empressement qu'elle avait montré pour satisfaire les vœux légitimes de la population parisienne. Nous avons dit plus haut que la loi sur les échéances avait très-
fortement indisposé la classe bourgeoise. Lorsqu'il fut question des franchises municipales, elle se mon* tra intraitable dans son obstination. Elle oubliait volontiers que la République était le gouvernement défait, et souvent elle affichait ses aspirations monarchiques. Enfin, elle froissait les sentiments les plus respectables d'une grande partie de la France, en refusant à Garibaldi les mérites qu'il était difficile de lui contester, son abnégation et son dévouement. Les révolutionnaires avaient beau jeu contre l'Assemblée, et ils répondirent par l'émeute à toutes ces provocations; ils entramèrent bon nombre de citoyens par leurs protestations énergiques et légitimes contre l'autocralie du général Vinoy et contre la décapitalisation de Paris. Encore, si l'Assemblée avait su réparer ses fliutes par sa conduite pendant l'insurrection; elle se montra plus violente et plus liaineuse que jamais. On connaît la réception qu'elle fit aux maires de Paris, lorsqu'ils vinrent lui soumettre les moyens de pacifier Paris. Représentant du suffrage universel, elle aurait dû respecter les élus de la capitale ; de cette façon elle aurait gagné en dignité, et elle se serait évité bien des ennemis. Elle n'eut pas le courage de voter d'urgence une loi municipale qui aurait isolé les insurgés et réduit leurs prétentions à néant. Enfin, elle ne cessa de harceler M. Thiers et ses ministres républicains. Le chef du pouvoir exécutif dut agir sans elle et en dehors; il fit nommer une commission de quinze membres chargés de l'assister, évitant ainsi des rapports continuels avec une Assemblée frappée d'aveugle-
1o2 HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE
ment et de démence. Mais ce n'était pas encore tout. Lorsque la Commune fut réduite aux abois et que la victoire de l'ordre fut assurée, elle redoubla de maladresse. Tant que l'insurrection s'était maintenue, la Chambre, affolée de terreur, avait mis tout son espoir dans M. Thicrs et l'avait laissé transiger et combattre à son gré; mais lorsque le péril fut passé, elle aspira à jouer le premier rôle et à recueillir les fruits d'une victoire qu'elle n'avait pas remportée et qu'elle avait plutôt compromise. C'est ainsi qu'elle vota des prières publiques dans toute la France. On nous ramenait tout d'un coup aux beaux jours de la monarchie du droit divin, et l'on invoquait Dieu alors que le dernier coup était porté à la Commune. Il était trop tard, et son assistance aurait été plus profitable le 18 mars.
Dieu, d'ailleurs, pour la droite, ce n'était pas autre chose que le comte de Chambord, cet inconnu d'hier, dont les prêtres annonçaient et prêchaient le retour. De semblables mesures étaient bien faites pour donner raison à ceux qui demandaient la séparation de l'Église et de l'État. Le vote de l'Assemblée excita dans Paris et dans beaucoup de départements une légitime indignation ; c'était jeter un défi à la France de Voltaire, à la France de 89 et de 92. La réponse ne se fit d'ailleurs pas altendre longtemps, et les élections du 2 juillet se chargèrent de prouver aux légitimistes et aux ultramontains que les temps de Charles X n'étaient pas prêts de revenir. Si la droite s'en fût tenu à de semblables puérilités, on aurait pu la plaindre, sans s'indigner; mais elle favorisait un
HISTOIRE CRITIQUE DE LA CUALMUNE l-iS
immense pétitionnement en faveur du pape, dont la puissance venait d'être renversée par l'Italie. On faisait signer les femmes et les enfants, les enfants de deux ans dont il fallait conduire la main sur le papier. On n'aurait pas craint de jeter le pays dans de nouvelles aventures et de commencer une guerre funeste pour rétablir sur son trône vermoulu Pie IX, vieillard décrépit, et pour restaurer la papauté, plus décrépite encore.
Ces tendances se firent jour dans l'Assemblée; on voulut renverser M. Thiers et monter à l'assaut du pouvoir, afin de le rendre à son légitime possesseur Henri V.
M. Mortimer-Ternaux se chargea de l'attaque et, s'emparant des paroles dans lesquelles le chef du pouvoir exécutif promettait la vie sauve et la liberté aux insurgés qui déposeraient les armes, il demanda si c'est ainsi qu'on entendait punir les coupables, ou si ces paroles avaient été réellement prononcées.
M. ïhiers comprit l'attaque et n'y répondit pas directement; mais il s'éleva contre les tracasseries dont il était l'objet, se déclara prêt à donner sa démission et sollicita un vote de confiance :
« Attendez, s'écria-t-il, attendez encore huit jours que tout soit fini, et la tâche sera à la hauteur de votre courage et de votre intelligence. »
La droite avait mérité cette rude apostrophe, et elle se retira de la lutte vaincue et amoindrie. Nous n'insisterons pas sur toutes les fautes de cette Assemblée de laquelle M. Thiers a eu tort de dire
qu'elle était une des plus libérales que la France avait jamais eu. Ce qui ressort certainement de tout ceci, c'est que la Chambre dos représentants fut en grande partie cause de l'insurrection, et qu'elle ne fit rien pour la combattre et la vaincre. On aurait tort de lui faire honneur de la victoire; il revient tout entier au chef du pouvoir exécutif de la République et à ses ministres, qu'il abandonna cependant depuis.
Toutes les fautes de l'Assemblée n'auraient pas sauvé la Commune, qui se perdait elle-même par ses violences et ses crimes ; à mesure que l'heure suprême approchait, elle redoublait d'audace. La plupart des hommes qui la composaient étaient inconsciants de leurs actes, incapables d'en comprendre l.i portée et saisissaient à peine la responsabilité qui leur incombait. Les plus intelligents poussaient leurs collègues dans la voie funeste qu'ils avaient adoptée. Les mensonges se succédaient plus scandaleux que jamais, et les mesures sanguinaires devinrent si fréquentes que la population finit par n'en plus comprendre toute l'indignité. Les défenseurs de l'insurrection étaient peu nombreux à la fin et complètement aveuglés par le sang qui coulait à flots depuis deux mois et par les atrocités qu'ils avaient déjà commises. C'est ainsi que le Mot d'ordre pouvait annoncer, sans que des protestations s'élevassent, que le fort d'Issy avait été repris et réoccupé par les fédérés. 11 y avait déjà huit jours que le fort de Vanves était au pouvoir des Versaillais, et Delescluzc ne craignait pas d'affirmer qu'il tenait toujours
HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE loo
et qu'il était encore pour longtemps en état de tenir. D'ailleurs, il n'était plus besoin de prendre un masque et de s'abriter derrière des semblants d'honnêteté et de désintéressement. Le temps était passé oii l'on protestait contre les suppressions arbitraires des journaux. Les dernières feuilles qui avaient conservé un semblant d'indépendance et d'impartialité étaient proscrites par le Comité de salut public; c'est ainsi que le Siècle, la Discussion, le National, rAvenir national, le Corsaire et le Journal de Paris durent cesser leur publication. On rêvait le retour de l'époque révolutionnaire et des institutions exceptionnelles qui avaient rendu si terribles la Commune et le Comité de salut public. N'ayant rien pu faire ni rien créer pour eux-mêmes, les dictateurs de 1871 voulurent vivre sur le passé et tenter sa résurrection. Que les temps et les circonstances ne fussent plus les mêmes, peu leur importait. Il leur fallait des armes; ils les prirent partout où ils les trouvèrent. On décréta le port obligatoire d'une carte civique ; tout individu qui n'en serait pas muni devait être arrêté et mis en prison. La garde nationale était chargée de l'exécution de ce décret qui laissait bien loin derrière lui l'Empire et les lois de sûreté générale. 11 n'y avait plus de suspects : toute la population en masse était comme accusée et incriminée. Pour avoir un toit où reposer sa tête, pour marcher dans la rue, pour être libre, il fallait porter sur soi une sorte de jugement qui vous déchargeait de rinculpation générale et qui attestait vos bons sentiments à l'égard de la Commune. Jamais la liberté individuelle n'avait été vio-
lée plus outrageusement. Le séjour de Paris était devenu insupportable et dangereux. Quiconque ne portait pas l'habit de garde national vivait dans un état de crainte permanent, et sa liberté, sinon sa vie, était en péril.
On a dit que la Commune n'avait pas fait poursuivre les réfractaires et qu'elle avait été fort tolérante à regard de ceux qui avaient cherché à se soustraire au service obligatoire qu'elle avait décrété. Il y a là une grave erreur. Il est vrai que, dans certains arrondissements, on ne voulait pas agir avec une grande rigueur, de peur d'exaspérer la population. On n'aurait pas pu, dans les quartiers du centre, poursuivre les jeunes gens comme on le fit dans les faubourgs. Place du Panthéon , on vit des fédérés faire la chasse à un réfractaire et, ne pouvant l'atteindre, tirer sur lui des coups de fusil. Il fut blessé à la jambe, arrêté et jeté en prison. Voici d'ailleurs un document qui ne laisse aucun doute sur l'exécution du décret de la Commune :
Ordre formel. — 8® légion.
Tous les citoyens de 19 à 40 ans, faisant partie des 3e et ¥ bataillons, qui n'auront pas rejoint immédiatement leur casernement à la caserne de la Pépinière, seront arrêtés et déférés à la Cour martiale (la peine encourue est la peine de mort).
Signé : Auguste Petit.
Le caractère de ces mesures était surtout commi-
HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE io7
natoire; on aurait pu croire que l'exécution n'en aurait jamais lieu, et que la Commune reculerait devant les atrocités qu'elle décrétait. Malheureusement, CCS espérances, si elles existaient, étaient bien loin d'être fondées, et elles durent bientôt s'évanouir. Dans une séance de l'Hôtel-de-Ville, un membre nommé Urbain, un misérable ambitieux, demanda que pour un individu fusillé par les Versaillais, en égorgeât dix des prisonniers retenus à Mazas et à la Roquette.
Cette proposition sanguinaire, plus sauvage que la loi de Lynch pratiquée dans les déserts de l'Amérique, plus barbare que la loi du Talion oubliée depuis longtemps fut repoussée par Raoul Rigault et par Protot; CCS derniers étaient plus amateurs des formes, et pour en arriver au même résultat, préféraient l'exécution pure et simple du décret de la Commune sur les otages, décret qui donnait aux personnes arrêtées des semblants déjuges, et un semblant de jugement. L'Assemblée donna raison à son procureur et à son ministre de la justice; nous verrons plus tard les funestes conséquences de ce vote sinistre. Mais ce n'étaient pas les seules horreurs que l'on pouvait déjà présager. Les débats devant les conseils de guerre nous ont révélé que l'incendie était un des grands moyens de défense sur lesquels comptait l'insurrection; un officier fédéré s'était plaint à Assi de n'avoir pas de pétrole et d'être obligé de mettre le feu avec des allumettes aux maisons qu'il était contraint d'abandonner. Nous avons à citer un autre exemple de la manière dont les fédé-
io8 HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUiNE
rés faisaient la guerre. Le 15 mai, la cour martiale avait à juger le lieutenant-colonel Daviot accusé d'avoir abandonné le couvent d'Issy.
Le président demande à l'inculpé :
« Qui vous avait autorisé à faire retirer les pièces d'artillerie? »
La réponse textuelle fut celle-ci :
« Personne : mais en évacuant Issy, j'avais l'intention d'incendier le village avec des pompes à pétrole. »
Et dire que ces gens accusaient sans cesse le gouvernement de Versailles de cruauté et de barbarie I Ils prétendaient que l'armée régulière se servait de bombes à pétrole et de balles explosibles; eux au contraire n'avaient pas, disaient-ils, reconnu la convention de Genève puisqu'ils n'étaient pas belligéranls, mais au moins faisaient-ils la guerre comm.e la font les peuples civilisés : est-il possible démentir avec plus d'impudence !
A ces derniers jours de la Commune se rattachent une foule d'événements qui pouvaient faire présager tous les crimes dont la Commune allait se souiller en tombant; il semble qu'elle ait voulu endurcir les consciences et se préparer au dernier acte de la grande tragédie qui se déroulait depuis deux mois devant les murs de Paris. Dans des moments de sotte colère, elle avait décrété le renversement de la colonne Vendôme et la démolition do Li maison de M. Thiers; on pouvait croire qu'elle n'en arriverait jamais à l'exécution, on se trompait. La colonne percée à sa base fut jetée par terre au milieu d'un
HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE 1b9
grand concours de peuple; ce fut une sorte de fête, la dernière. Les fanfares et les musiques jouèrent des airs militaires et patriotiques; on poussa des hurrah en l'honneur de la Commune et de la République, on agita force drapeaux rouges, un discours fut même prononcé, et ce fut tout ! La maison du chef du pouvoir exécutif de la République fut préalablement vidée et dépouillée de tous les trésors qu'elle renfermait, on procéda ensuite à la démolition, mais simplement et sans appareil; cela se fit dans le calme le plus complet, sans qu'une manifestation d'aucun genre se produisit ; c'était une mauvaise action dont on avait honte, et à laquelle chacun cherchait, autant que possible, à se dérober.
D'ailleurs, la conscience publique était -^omme endormie ; les honnêtes gens avaient peur et se cachaient, ils se contentaient de faire en secret des vœux pour le triomphe de l'ordre et du gouvernement légal. L'attitude du Comité de salut public n'était pas faite pour les rassurer, il avait trouvé la commission militaire trop molle et trop tiède, il en changea la composition, et aux hommes relativement modérés qui la composaient, il substitua des membres de la majorité ardents et trop compromis pour pouvoir reculer.
Chaque événement nouveau servait de prétexte à de nouvelles violences; l'explosion de la cartoucherie de l'avenue Rapp fut attribuée à des agents versaillais; on fit de nombreuses arrestations, et on augmenta le nombre déjà considérable des otages; des proclamations incendiaires furent affichées dans
Paris, et on habitua les esprits à l'idée des représailles sanglantes qui allaient bientôt faire tant de victimes. D'un autre côté, la presse était muette, et ceux-là seuls avaient le droit de parler qui défendaient et exaltaient la politique de la Commune. A peine quelques symptômes pouvaient-ils révéler aux malheureux enfermés dans Paris que le jour de l'expiation était proche.
Rochefort, si semblable par son caractère à Félix Pyat, écrivait à sa famille qu'il allait se rendre en Belgique, et l'invitait à venir l'y retrouver. La lettre était interceptée et publiée par le Gaulois ; c'est en vain que l'auteur de la Lanterne protestait contre l'intention qui lui était attribuée; il ne devait pas tarder à s'enfuir et à prouver ainsi la vérité des allégations contenues dans la feuille versaillaise. Protot, ce singulier ministre de la justice, était arrêté à une des portes de Paris, et reconduit par les gardes nationaux avec tous les honneurs qui lui étaient dus, dans le centre de la capitale.
Mais ce qui devait surtout éclairer les esprits, et faire présager la fin de l'insurrection, c'est le redoublement des victoires communales et les triomphes que les journaux dévoués racontaient chaque jour. On avait été forcé d'avouer implicitement que les principales défenses extérieures étaient tombées aux mains des troupes régulières, mais on se fiait à la solidité des remparts; et à la nombreuse artillerie dont ils étaient garnis ; l'armée, disait-on, voyait tous ses etforts échouer devant les portes de la capitale, et puis, c'était des récits d'assauts fantas-
tiques : on racontait que les fédérés couchés à plat ventre laissaient les Versaiilais s'approcher jusqu'au pied des fossés, et que se relevant tout à coup, ils les décimaient et les mettaient en fuite par des feux de peloton nourris. On affichait des dépêches extravagantes comme celle-ci :
« Neuilly, minuit 15 minutes, cinq cents fédérés ont mis en déroute dans le bois de Boulogne plus de six mille Versaiilais. »
A l'annonce de ces granJes victoires, les fédérés reprenaient confiance et se tenaient pour assurés du triomphe définitif ; le jour même de l'entrée des troupes dans Paris, l'immonde Vermesch, dans son Père Diichene, poussait des cris de joie, et décernait des pa'mes à Dombroswki pour un grand succès qu'il venait de remporter. C'est avec de pareils mensonges que l'on entretenait l'ardeur des défenseurs de la Commune, et que l'on obtenait une prolongation de la lutte à laquelle beaucoup se seraient refusés s'ils avaient connu la vérité. D'ailleurs, les événements militaires n'avaient pas été nombreux, l'armée avait fait quelques progrès du côté des forts du Sud, et s'était emparé du moulin de Cachan. Le fait le p!us important avait été l'établissement définitif des batteries de brèche et l'ouverture de leur feu le 20 mai; le bombardementavait redoublé d'intensité; le Mont-Valérien, les batteries de Bécon et de Gennevilliers avaient couvert de projectiles le rempart et éteint les feux de l'artillerie qui le défendait. Les fédérés furent même obligés d'évacuer la porte de Saint-Cloud et le Point-du-Jour ; ainsi il devenait
inutile (le battre en brèche; nous allons bientùlvoir comment les généraux en furent informés et de quelle façon ils entrèrent dans Paris.
Nous sommes enfin arrivés au dénouement fatal. La grande guerre est tefiTiinée; la guerre des rues et des barricades va commencer, l'insurrection en est réduite à ses derniers retranchements. Et cependant, elle continue à triompher, à proclamer sa victoire prochaine, elle annonce que la province arrive à son aide, mensonge ! La dernière tentative faite en sa faveur et la plus sérieuse venait d'échouer. Les délégués des conseils municipaux, atteints par la loi qui leur défend de s'occuper en aucune façon des questions politiques, n'avaient pu se réunir à Bordeaux; ils ne songèrent pas un seul instant à profiter de l'offre que leur fit Paschal Grousset qui mit le Luxembourg à leur disposition, ils durent se réfugier à Lyon, mais ils ne purent y tenir les grandes assises qu'ils avaient projetées: une réunion privée, composée d'un petit nombre de délégués, telle fut la seule manifestation qu'ils purent accomplir, ils durent se retirer chacun chez soi et renoncer à l'idée d'intervenir entre Paris et Versailles.
D'ailleurs, il était trop tard; la lutte était engagée corps à corps, et la Commune ressentait les dernières convulsions de l'agonie.
Le 22 mai, la proclamation suivante était affichée sur tous les murs de Paris :
HISTOIRE CPilTIQUE DE LA COMMUNE 1G3
RÉPUBLIQUE FRxVNÇAïSE
Liberté, Égalité, Fraternité
Que les bons citoyens se lèvent!
Aux barricades ! l'ennemi est dans nos murs. Pas d'hésitation !
En avant pour la République, pour la Commune et pour la Liberté.
Aux armes !
Paris, le 22 mai 1871.
Le Comité de salut public,
Akt. Arnaud, Billioray, Eides, Gambon, Ranvier.
Tous les journaux compromis dans l'insurrection publiaient également des proclamations dont quelques-unes étaient empreintes d'un caractère de violence et de sauvagerie extraordinaires. Celle du Sahit public de Gustave Maroteau mérite d'être rapportée :
« Citoyens,
« La trahison a ouvert les portes à l'ennemi, il est dans Paris, il nous bombarde, tue nos femmes et nos enfants.
« Citoyens, l'heure supiême de la grande lutte a sonné. Demain, ce soir, le prolétariat sera retombé sous le joug ou affranchi pour l'éternité. Si ïhiers
est vainqueur, si l'Assemblée triomphe, vous savez la vie qui vous attend : le travail sans résultat, la misère sans trêve. Plus d'avenir 1 plus d'espoir! Vos enfants, que vous aviez rêvés libres resteront esclaves; les prêtres vont reprendre leur jeunesse; vos fdles, que vous avez vues belles et chastes, vont rouler flétries dans les bras de ces bandits.
« Aux armes! aux armes!
« Pas de pitié; fusillez ceux qui pourraient leur tendre la main! Si vous étiez défaits, ils ne vous épargneraient point! Malheur à ceux qu'on dénoncera comme les soldats du droit; malheur à ceux qui auront de la poudre aux doigts ou de la fumée sur le visage.
« Feu ! feu !
« Pressez-vous autour du drapeau rouge sur les barricades, autour du Comité de salut public. Il ne vous abandonnera pas. Nous ne vous abandonnerons pas non plus. Nous nous battrons avec vous jusqu'à la dernière cartouche, derrière le dernier pavé.
« Vive la République !
« Vive la Commune !
« Vive le Comité de salut public ! »
Ces proclamations étaient datées du 22 mai, et cependant l'armée régulière était entrée dans l'enceinte de la capitale la veille à cinq heures et demie; mais Delescluze, fidèle à son système, avait dissimulé la nouvelle sinistre jusqu'au dernier moment. Cela était d'autant plus facile que la chose s'était passée sans bruit. M. Ducatel, piqueur des ponts et chaus-
sées, avait reconnu que les insurgés avaient abandonné le Point-du-Jour et que la porte de Saint-Cloud était libre; il était monté sur le rempart agitant un drapeau blanc et invitant les gardes de tranchée à s'approcher. Le commandant Trêves s'était rendu à cet appel; quelques instants après les soldats entraient un à un dans la place et précédés par le courageux piqueur. Ce dernier fut exposé aux plus grands périls; pris par les fédérés qui voulaient le fusiller, il fut repris par les troupes régulières qui, ne le reconnaissant pas, lui auraient fait un mauvais parti si des officiers n'étaient pas intervenus. Heureusement son héroïsme ne fut pas inutile; les fédérés pris à revers abandonnèrent en toute hâte la porte de Saint-Cloud; une passerelle établie immédiatement permit de faire entrer dans la place un grand nombre de combattants. Alors les opérations commencent rapidement, et l'on profite de la panique des insurgés pour occuper le viaduc du chemin de fer de ceinture et s'emparer de la porte d'Auteuil. Le Trocadéro mal défendu est emporté presque sans résistance, et un nombre considérable de fédérés sont faits prisonniers.
Les portes s'ouvrent les unes après les autres; celle de Passy donne accès à une brigade qui tourne le château de la Muette et l'enlève vigoureusement. Dans la nuit, le général de Cissey entre par la porte de Sèvres et se prépare à envahir la rive gauche. Telles sont les opérations accomplies dans la journée du 2i mai, et cependant c'est à peine si le lendemain matin on soupçonnait l'entrée de l'armée dans Paris.
Mais la terreur d'une surprise ne dura pas longtemps, Delescluze prit bien vite les mesures nécessaires à la défense, et fit élever partout de nouvelles barricades; les batteries de Montmartre furent tournées vers la ville et balayèrent les positions occupées par l'armée. Le maréchal ]\ïac-Mahon, ménager du sang de ses soldats, résolut de n'agir qu'avec la plus extrême prudence. Comprenant l'impossibilité d'attaquer de face les retranchements et les barricades des fédérés, il donna ordre de s'emparer de toutes les positions voisines des remparts qui lui permettraient le lendemain de tourner les formidables défenses construites par les insurgés. C'est ainsi que le général Douay s'empara du palais de l'Industrie, de l'Elysée et du ministère de l'intérieur; en même temps le général Clinchant se rendait maître de la gare de l'Ouest, de la caserne de la Pépinière et du collège Chaptal.
Sur la rive gauche, le général de Cissey eut pour objectifs l'École militaire, les Invalides et la gare du Montparnasse. Toutes ses opérations réussirent à merveille; mais il était trop dangereux de s'engager dans l'intérieur de Paris tant que la formidable forteresse installée à Montmartre pourrait couvrir la capitale de ses feux. Une grande partie de la journée du 23 fut employée à l'attaque et à la prise de possession de cette terrible position; les habiles mesures du général en chef assurèrent à l'armée un succès relativement facile et peu sanglant; les buttes furent attaquées au Nord et à l'Ouest; à une heure de l'après-midi le drapeau tricolore flottait sur la tour
HiSTÔIUE CrxITIQUE liE LA COMMUNE 167
Solferino. Cette victoire importante délivra plusieurs quartiers de Paris; les fédérés furent chassés delà place Saint-Georges, de Notre-Damc-de-Lorette, du collège Rollin, du Grand-Opéra et de la Eiiairie du IX^ arrondissement.
Sur la rive gauche, les quartiers de l'Observatoire et du Montparnasse étaient en possession des troupes qui s'avançaient jusqu'au Luxembourg. A la vigueur des coups portés par le maréchal Mac-Mahon, l'insurrection comprit qu'elle était perdue si elle ne trouvait pas un moyen d'arrêter les troupes dans leur marche victorieuse. Les barricades avaient été insuffisantes; l'incendie, un incendie immense, fut allumé dans les quatre coins de Paris. Il importe h l'histoire de bien établir à qui revient la responsabilité de cet acte sauvage et qui n'a d'autre exemple dans les temps modernes que l'incendie de Moscou, allumé celui- là par des mains barbares mais patriotiques, qui contribuèrent ainsi au renversement de la puissance napoléonienne. Pour nous, nous faisons tomber la responsabilité de cet immense désastre sur tous les membres de la Commune, non pas qu'ils y eussent tous pris part, mais comme l'a fort bien dit un commissairedu gouvernement au conseil de guerre; un plan d'ensemble avait été conçu, et les dispositions avaient été prises pour assurer son exécution. En effet, dès le milieu d'avril, nous avons vu la Commune adresser à la France un manifeste signé de tous ses membres et se terminant ainsi : « Ce combat ne peut finir que par le triomphe de l'idée communale ou par la raine de Paris. »
Apres cela viennent les aveux des journalistes : Rochefort conseille l'emploi de la dynamite et de la dualine. Jules Vallès, membre de la Commune, dit à M. ïhiers que s'il est chimiste il comprendra pourquoi l'armée régulière n'entrera pas dans Paris. D'un autre côté, l'enquête sur Assi et son interrogatoire ne peuvent guère laisser de doutes; il a réquisitionné tout le pétrole qu'il y avait dans Paris, il a cherclié à se procurer une quantité relativement considérable de sulfure de carbone; voici d'ailleurs la partie de son interrogatoire qui se rapporte à ce sujet :
M. LE PiiÉsiBENT. — Mais le sulfure de carbone, qu'en voulicz-vous faire?
Assi. — il devait servir à enduire des...
M. LE PiŒSiDEiSï. — Gomment! enduire? C'est un liquide détonnant au premier chef.
Assi. — Oui, je sais, je sais, mais j'ai fait bien d'autres choses qui n'étaient point ordinaires.
Si maintenant nous ajoutons qu'Asti s'est servi d'acide prussique, fait qu'il a reconnu lui-même, on sera bien forcé de croire que les insurgés ont demandé à la chimie ses mélanges les plus violents, ses poisons les plus sûrs dans le but de se servir des uns et des autres contre les troupes de l'Assemblée.
Après cela faut-il dire qu'ils n'ont employé ces moyens que poussés par le désespoir et par les nécessités d'une défense à outrance? A cette question nous sommes en droit de répondre hardiment : non ! Nous avons en effet déjà cité la plainte de ce capitaine qui manque de bombes à pétrole, et qui en
est réduit à se servir d'allumettes pour mettre le feu aux maisons qu'il est forcé d'abandonner. En outre, il faut rappeler la réponse de ce lieutenant-colonel traduit en cour martiale et qui déclare que s'il a évacué le séminaire d'Issy, il avait Tintention d'incendier le village avec des pompes à pétrole.
En dernier lieu, est-ce bien les insurgés qui volontairement et sciemment ont mis le feu aux monuments de la capitale?
Les défenseurs trop nombreux encore de la Commune qui n'ont pas péri ou qui n'ont pas été faiis prisonniers prétendent que les obus lancés par les troupes régulières sont les seuls coupables. Nous commencerons par citer les trois pièces officielles relevées dans l'acte d'accusalion des dix-huit membres de la Commune ou du Comité central qui ont été traduits devant le 3° conseil de guerre de Versailles.
La première est signée de Ferré :
(( Citoyen Lucay, faites de suite flamber finances
et venez nous retrouver.
« Tu. Ferré.
« i prairial an TD. »
2°. — « Incendiez le quartier de la Bourse, ne
craignez pas.
« Le lieutenant-colonclf
« PaREiNT. »
3^. — « Citoyens, établissez votre ligne de démarcation entre Paris et les Versaillais. Brûlez, incendiez tout ce qui est contre vous. Pas de trêve ni de découragement. Le XF arrondissement se lancera à
votre secours sitôt que vous serez menacés. Courage! et, si vous agissez, la République est sauvée avant quararitc-hiiit heures.
« Pour le comité de la XI^ Icrjion^ « David. »
Mais ces preuves elles-mêmes ne sont pas nécessaires pour établir l'infernale scélératesse des misérables incendiaires. Lî^s témoins oculaires sont en assez grand nombre pour confondre les imposteurs qui retournent l'accusation contre l'armée de Versailles. N'est-ce pas au prix des plus grands efforts que l'on est parvenu à sauver Notre-Dame; le feu n'a-t-il pas été mis au pied du maître-autel, et cependant aucun obus n'avait défoncé la toiture? Le Panthéon, renfermant un véritable amas de poudres, n'était-il pas destine à sauter? N'a-t-on pas vu les insurgés se promener dans les rues avec des tonneaux de pétrole? Veut-on des exemples précis? Plus de cinquante personnes ont vu les insurgés mettre le feu à la maison qui fait le coin de la rue Saint- Denis et de la rue ïhévenot; le même sort était réservé à la boutique qui fait face, et les fédérés tirèrent nombre de coups de fusil sur le boulanger qui tardait à s'en aller et qui voulait emporter quelques objets précieux. Rue des Petites-Écuries, des gardes nationaux vinrent la veille apporter une tonne de pétrole qui devait servir h incendier plusieurs maisons; les concierges s'empressèrent de la faire disparaître. Mais il est inutile d'insister sur ces faits; les
débats des conseils de guerre sont assez instructifs et la population parisienne entière a bien montré ce qu'elle pensait des incendiaires lorsqu'elle a bouché tous les soupiraux par lesquels on pouvait jeter soit du pétrole, soit des matières explosibles.
Le24au matinParis était en feu : aux incendies allumées la veille sur la rive gauche, h la Lépfion-d'Honneur, à laCour des Comptes et au Conseil d'État, s'ajoutaient les flammes qui sortaient des Tuileries, du Ministère des Finances et du Palais-Royal. A mesure que les troupes avancent dans cet atmosphère embrasé, de nouveaux bâtiments prennent feu ; il fallait gagner les flammes de vitesse et atteindre les monuments avant qu'ils ne fussent consumés. C'est ainsi que l'École des Beaux-Arts, l'Institut, la Monnaie, le Luxembourg et le Panthéon furent sauvés; mais les insurgés n'en avaient pas moins allumé des foyers immenses rue de Lille, rue du Bac et au carrefour de la Croix- Rouge. Sur la rive droite, les troupes n'avaient pas marché moins vite et elles avaient emporté la place Vendôme, le Palais-Royal, la Banque et la Bourse, et de l'autre côté le square Monlholon, l'église Saint-Vincent-de-Paul, la caserne de la Nouvelle-France et la porte Saint-Denis. La division Manlaudon, descendant de Montmartre, avait soutenu une lutte opiniâtre contre les fédérés, et occupé les gares du Nord et de l'Est. Cependant les insurgés avaient tracé leur ligne de démarcation par une ligne de feu; le Palais-de-Justice, le Théâtre- Lyrique, l'Hôtel-de-Ville et la Porte-Saint-Martin flambaient, envoyant au loin des flammèches qui
jetaient l'effroi dans la population et faisaient croire à un embrasement encore plus considérable.
Le lendemain 25 mai, la luite continua, et de nouveaux incendies s'allumèrent. Delescluze avait quitté l'Hotel-de-Ville, le laissant en proie aux flammes; l'insurrection s'était repliée, abandonnant les c[uartiers-généraux de ses principaux chefs ; Ferré avait lui-même mis le feu à la Préfecture de police et à la Cour de cassation; tous les ministres et tous les généraux improvisés s'étaient réfugiés à la mairie du XI*^ arrondissement plutôt pour préparer leur fuite que pour prolonger la résistance. Ce dut être un spectacle dégoûtant que la scène qui se passa à la mairie du Prince-Eugène ; ils étaient tous là, les membres de la Commune et ceux du Comité central, ceux qui avaient donné le signal de l'insurrection et qui avaient poussé dans une voie fatale une multitude égarée; ils se partagèrent les quelques milliers de francs que lourde avait emportés, et sous prétexte de concourir à la défense générale, se réfugièrent les uns d'un côté, les autres de l'autre, cherchant leur salut plutôt dans la fuite que dans le combat. L'insurrection , nous l'avons dit , n'eut qu'un héros à l'esprit rétréci, plus fanatique que convaincu; celui-là du moins sut mourir à son poste ; mais que de dégotits et d'amèrcs déceptions !
Arrivé le matin du 24 mai, à l'Hôtel-de-VilIe, il vit une foule d'hommes ivres de vin et de sang qui remplissaient les cours et les escaliers et se conten. paient de hurler et de gesticuler, au lieu de combattre : il s'assit à une table, le col de la chemise
ouvert, les mains non gantées; pendant plus d'une heure, il reçut des ofticiers de tout giade, qui, affolés de terreur, venaient lui demander des secours. « Défendez-vous, défendez- vous! «répétait-il sans cesse. Mais les troupes avançaient; il fallut quitter le Palais municipal. On l'incendia. Nous avons dit ce qui l'attendait au Xle arrondissement; il laissa ses collègues partir, et se trouvant seul, il descendit à la barricade se mêler aux combattants; ceux-ci à leur tou l'abandonnèrent; une fois encore il resta seul; pour le coup, il voulut mourir : il tomba frappé de plusieurs balles.
Tristes et fatales journées que ces deux journées du 24 et du 25 mai ! Les insurgés ne se contentèrent pas d'exercer leur vengeance sur des monuments! Le sang des innocents coula aussi : deux hommes, dont les noms doivent être chargés d'une exécration éternelle, Raoul Rigault et Th. Ferré, firent procéder h l'exécution des otages. Faut-il rappeler ces massacres dont le souvenir restera longtemps gravé dans la mémoire des contemporains. A Sainte-Pélagie, c'est Gustave Chaudey qui vient ajouter son nom à la liste déjà trop longue des martyrs républicains; quelques gendarmes sont fusillés avec lui. A la Roquette, dans une cour de la prison, l'archevêque, le président Bonjean, des prélats distingués tombent sous les coups de lâches assassins qui n'ont pitié ni de l'âge, ni du talent, ni de la vertu. Faut-il raconter les scènes atroces qui se passèrent sur la place de la Roquette; on a reproché souvent à un homme d'État que tout le monde connaît de s'être servi de l'exprès-
17 i HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMMUNE
sien de « vile populace » pour qualifier une partie de la population. Maintenant nous l'avons vue à l'œuvre, cette populace lâche et sanguinaire ; nous avons entendu les successeurs de Marat et d'Hébert. Mais non ! Les massacres de la Roquette n'ont aucun rapport avec les journées de septembre : où donc sont les juges et le tribunal révolutionnaire? Quels sont ceux que la vengeance populaire a épargnés? Hébert rougirait d'être comparé à Vermesch, et Chaumette à Raoul Rigault; nous n'avons en face de nous que des hommes tarés et pourris par une civilisation avancée; Vermesch est un imposteur qui, aprèsavoir parlé la langue deChérubin, apr^s avoir été un des écrivains policiers du Figaro, veut parler la langue des faubourgs et être fauteur de désordres. Quel est le mobile qui pousse ces hommes? La jouissance. Ils étaient jeunes, ils avaient un certain talent; mais il leur fallait la fortune, le luxe, des émotions fortes et des courtisanes. Alors ils se sont retirés du milieu à peu près honnête dans lequel ils vivaient; ils ont sali leur plume, gâché leur talent; ils se sont fait une arme du mensonge et de la violence; ils ont demandé du sang, ils en ont fait couler, et la populace, la populace ignoble et sanguinaire a battu des mains et s'est faite l'exécuteur de leurs complots ; la populace a fui devant les soldats armés, qui arrivaient avec la vengeance, et elle a tué, massacré des vieillards, des femmes, des hommes inotfensifs et garottés. L'incendie au moins, c'était peut-être un moyen de défense; que de généraux ont fait le vide devant eux pour laisser
l'ennemi s'épuiser en vains efforts; ce n'était pas dans les mêmes circonstances, il est vrai, et les ignorants pouvaient s'y tromper. Mais pourquoi avoir tué Chaudey, fusillé Darboy et Bonjean? Quel bras poussait cette mégère qui décharge son revolver sur monseigneur Surat? Dans quel but torturer ce jeune soldat, lui bander et lui débander les yeux, le faire mettre à genoux et le faire relever, et enfin le massacrer ?
Détournons les yeux de cet ignoble spectacle et suivons les propres de l'armée libératrice :
Dans la journée du 25, le lieutenant-colonel Leperche s'emparait du fort de Montrouge et du fort de Bicétre; les Hautes-Bruyères et Villejuif étaient enlevés par une reconnaissance de cavalerie. A l'intérieur, les troupes s'avançaient dans les quartiers du centre jusqu'auxMagasins-Réunisqui étaient emportés après un vif combat.
La journée du 25 devait être fatale pour les insurgés; retranchés aux buttes Chaumont et au Père- Lachaise, ils couvraient de projectiles les quartiers occupés par les troupes ; les monuments leur servaient de point de mire, et ils s'acharnaient volontiers sur les édifices qui brûlaient encore, afin d'empêcher le travail des pompiers. Ces deux positions formidables ne pouvaient être attaquées de face; il fallait absolument les tourner; les troupes occupèrent les hauteurs qui, près des portes Saint-Gervais, de Romainville et de Ménilmontant, dominent les buttes Chaumont, le cimetière du Père-Lachaise
176 HISTOIRE CRITIQUE DE LA COMiMUNE
et les barricades des boulevards extérieurs de Belleville, Ménilmontant et Charonne.
Pendant ce temps l'armée du général Vinoy chnssait les insurgés de la Bastille et les refoulait jusqu'à la barrière du Trône dont les barricades résistèrent jusqu'au lendemain.
Le 27 et le 28, le maréchal Mac-Mahon termina l'ensemble des opérations par la prise de toutes les hauteurs où les insurgés s'étaient réfugiés; les quartiers de Belleville résistèrent jusqu'au dernier moment et soutinrent la lutte, même après l'occupation du Père-Lachaise.
Le dimanche 28, à trois heures de l'après-midi, l'insurrection était définitivement vaincue ; elle n'avait plus un seul canon ; vingt mille de ses défenseurs étaient prisonniers; dix mille étaient tués ou blessés; des chefs, quelques-uns étaient fusillés, Delescluze, Raoul Rigault, Jacques Durand, Miot, Sérailler, Millière; Vermorel et Dombrowski étaient blessés mortellement; parmi les survivants, Ferré, Assi, Urbain, Billioray, Trinquet, Champy, Jourde, Régère, Lisbonne, Lullier, Rasloul, Grousset, Verdure, Ferrât, Descamps, Clément, Courbet étaient pris ou n'allaient pas tarder à être arrêtés ; un grand nombre d'ofliciers avaient été fusillés; d'autres étaient transportés à Versailles pour y attendre leur jugement.
Pour nous, nous ne saurions regretter ce dénoûment; l'insurrection du 18 mars avait été faite par la force; elle devait succomber par la force. Mais avant de la juger dans tous ses actes et de recher-
cher l'influence qu'elle penl avoir sur les destijicos du pays, il est bon d'examiner les décrets et les projets de décrets qu'elle mit au jour; il ne sera pas sans profit d'étudier le système économique et le système politique que la Commune entendait faire triompher. Tel est l'objet des deux chapitres qui vont suivre.