‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 100 sur 127 · III. — Objections faites à ces propositions · texte numérisé non relu

III. — Objections faites à ces propositions

Nous venons de résumer les recherches exposées dans ces Nouvelles Études et de rappeler les conclusions les plus importantes auxquelles elles nous ont conduit. Ces conclusions sont basées sur des faits si bien établis et sur des considérations qui en découlent si naturellement, qu'il semble bien difficile de les mettre en question. Elles soulèvent cependant des objections dont il faut tenir compte, et que nous ne voudrions ni dissimuler, ni atténuer. Bien que les principales aient été déjà relevées, nous croyons devoir les grouper ici toutes sous des formules concises, qui en feront bien voir la portée et qui permettront de montrer ce qu'elles valent réellement pour la critique.

Les assertions formelles de Colomb et de ses deux premiers biographes que le passage aux Indes par Vouest était ce qu'il se proposait de réaliser, sont des preuves suffisantes du fait.

La critique a montré que ces assertions ne peuvent se concilier avec tous les documents authentiques connus et avec nombre de faits bien avérés. On ne saurait d'ailleurs donner en preuve les témoignages mêmes qui sont contestés.

On sait que l'expédition de 1 49''2 avait pour objet des découvertes nouvelles, mais la preuve quelle ne devait pas aussi chercher à passer aux Indes manque.

Il n'y a pas à faire cette preuve. Le fait que toutes les clauses des contrats entre les souverains et Colomb ne visent que des découvertes d'îles et terres nouvelles, suffit pour montrer qu'il ne s'agissait pas d'autre chose. On

peut en outre prouver : qu'il n'y a pas trace que Colomb ait jamais parlé, avant son départ, d'aller aux Indes ; qu'aucune des mesures prises pour mettre à exécution l'entreprise n'avait cet objet en vue ; que c'est en faisant miroiter la perspective de découvrir des îles et des terres nouvelles pleines de richesses, qu'on recruta les gens qui firent partie de l'entreprise, et que, s'il fut question d'aller aux Indes en prenant par l'ouest, aucun document n'en témoigne et personne, parmi tous ceux qui suivirent Colomb ou qui s'occupèrent de l'expédition, ne l'a jamais dit.

L'assertion que Colomb avait des indications sur les îles qu'il découvrit est une hypothèse.

Si c'est une hypothèse, elle est justifiée par la clause des capitulations, où Colomb parle des îles qu'il propose de découvrir comme s'il les connaissait personnellement ; par le fait qu'il alla aux Canaries pour prendre une direction dont il ne voulait pas dévier ; par sa déclaration, au départ, qu'il trouverait terre à 700 ou 750 lieues ; par l'insistance avec laquelle lui et Pinzon cherchèrent tout le temps du voyage des îles qu'ils s'étonnaient de ne pas trouver ; par l'existence d'une carte qu'il consultait attentivement et qui, au rapport de Las Casas, lui inspirait une telle confiance qu'il ne douta jamais de trouver les terres qu'elle indiquait ; parla déclaration de son fils qu'il connaissait la route conduisant à Haïti, et par l'opinion généralement accréditée à l'époque, — c'est encore Las Casas qui le dit — , qu'un pilote resté inconnu lui avait donné des indications à cet égard.

On ne peut établir V aath-nticité de Vhlstoire de ce pilote.

Quelle autre preuve peut -on demander de cette authenticité que le fait qu'à l'époque même, l'histoire fut recueillie par Las Casas de la bouche des premiers découvreurs,

qui y croyaient, et que lui-même, loin de Técarter, donne des raisons qui la rendent plausible, et admet que la Providence a pu vouloir éclairer Colomb de cette manière ? En fair^ il y a bien plus de motifs de croire à cette histoire qu'à celle des rapports de Colomb avec Toscanelli.

Ce sont les envieux et les ennemis de Colomb qui la racontaient.

C'est inexact. A une ou deux exceptions près, tous les auteurs du temps y ajoutaient foi, et la plupart étaient admirateurs de Colomb.

En admettant que Colomb avait des indications sur certaines îles, cela ne prouverait pas qu'il ne cherchait pas aussi les Indes.

Colomb affirme lui-même qu'il ne cherchait pas des îles nouvelles, mais les Indes seules. La preuve est faite que cette assertion est fausse. Celle qu'il cherchait aussi à aller aux Indes reste à faire.

L'authenticité des pièces attribuées à Toscanelli est établie par des témoignages de premier ordre, celui du fils même de Colomb d'abord.

Si affirmatif qu'il soit, ce témoignage est récusable parce que celui qui le donne n'indique pas la provenance des pièces importantes qu'il produit et dont lui et Las Casas sont seuls à connaître l'existence. Il n'est pas certain, d'ailleurs, qu'il ait été donné ; nous n'avons pas le texte original espagnol des Historié, nous ne savons pas si les pièces en question s'y trouvaient, et il y a au moins une raison d'en douter, c'est que Las Casas n'aurait pas donné une version en mauvais espagnol de la lettre principale, si Fernand Colomb, qui était un lettré et dont il avait le manuscrit oriarinal, en avait fait une.

Le témoignage de Las Casas, qui était un homme véridique, confirme celui du fils de Colomb.

La valeur morale d'un témoin ne peut être prise en considération que lorsqu'il parle de choses qu'il sait par lui-même, et tel n'est pas ici le cas pour Las Casas, qui, pas plus que le iils de Colomb, ne donne la source de son information, qui ne connaît pas les textes originaux des pièces qu'il cite, dont il n'a jamais vu qu'une mauvaise version espagnole, et qui ne sait pas qui était Toscanelli, qu'il confond avec Marco Polo.

Si Las Casas na jamais vu les textes originaux des lettres de Toscanelli, il connaît au moins la carte qui les accompagnait, uuisqu'il dit l'avoir eue en sa possession.

L'évèque de Chiapas ne dit pas comment il sait que cette carte venait de Toscanelli. Il le suppose, voilà tout. Une phrase du sommaire mis par lui-même au chapitre relatif à ce sujet, montre qu'il croit seulement avoir cette carte : d lo que crée en su poder.

Une autre preuve de l'existence des rapports de Colomb avec Toscanelli est la transcription du te.xie latin de la pièce principale sur un livre que Colomb a annoté et dont récriture semble être la sienne.

L'identité de l'écriture de cette copie avec celle de Colomb n'est pas établie. Les experts ne sont pas d'accord sur ce point et il a été reconnu que le volume en question n'a pas été annoté par Colomb seul. On ne peut tirer une conclusion valable d'un fait qui n'est pas certain et contre lequel milite le silence absolu de Colomb sur Toscanelli. Il n'y a, d'ailleurs, aucune preuve que cette transcription date de l'époque, puisque ni Fernand Colomb ni Las Casas, qui eurent entre les mains ce volume, où elle occupe une page entière, semblent ne pas l'avoir

connue. Lors même que cette transcription serait de la main de Colomb, cela ne prouverait pas que la pièce est authentique.

L'identité des deux plans de passage aux Indes de Colomb et de Toscanelli confirme l'assertion de Las Casas et de V auteur des Historié, que le découvreur et Vastronome ont été en relations.

Il pourrait en être ainsi, si nous ne connaissions d'une manière certaine les sources du plan de Colomb par lesquelles on voit que ce dernier ne doit rien à Toscanelli.

On constate chez Colomb des réminiscences de la lettre de 1 il 4, ce qui prouve qu'il Va connue.

Ce sont des réminiscences de Marco Polo, que Colomb a lu et annoté. Nous connaissons les passages qui lui étaient ainsi restés dans la mémoire.

Le fait que Colomb aurait établi son plan sans le concours de Toscanelli, ne prouve rien contre l'authenticité des pièces en question. Les deux auteurs ont pu puiser indépendamment l'un de Vautre aux mêmes sources.

. C'est une possibilité bien invraisemblable, parce que les ressemblances des deux plans sont tellement étroites, que, dans un cas tout au moins, elles vont jusqu'à l'identité des expressions. L'objection va d'ailleurs au delà de ce que l'on veut prouver. Si Colomb a pu formuler son plan sans Toscanelli, celui-ci n'est plus l'initiateur de la découverte de l'Amérique et, à ce point de vue, ses lettres sont comme si elles n'existaient pas.

L'enquête que le duc Hercule d'Esté a faite en 149 i, sur des notes ou écrits de Toscanelli qui seraient relatifs au.x îles découvertes en 1 i9'2-1i93

prouve qiiil a sa que ce savant avait été en correspondance avec Colomb.

Cette enquête prouve que le duc avait entendu dire que Toscanelli s'était occupé d'îles à découvrir, qu'il suppose être celles que l'Espagne venait de faire connaître, mais non que ce savant avaitc orrespondu avec Colomb au sujet d'une route nouvelle pour aller aux Indes, seul objet des pièces de 1474.

La disparition des textes originaux de cette correspondance ne saurait militer contre leur authenticité, c'est le cas pour la plupart des monuments de la littérature.

On n'admet l'authenticité des écrits dont les textes originaux ont disparu que lorsque leur existence et leur identité ont été constatées par des témoignages que la critique a pesés et acceptés. Quand ces témoignages ne sont pas valables, ces écrits sont placés au nombre des apocryphes. Tel est le cas pour les pièces attribuées à Toscanelli, qui ne sont connues que de Fernand Colomb et de Las Casas, dont le témoignage à cet égard est contredit par une foule déraisons intrinsèques et extrinsèques, ainsi que par le principal intéressé : Colomb lui-même.

Ni Fernand Colomb, ni Las Casas n avaient intérêt à produire ces pièces, qui attribuaient à un autre l'honneur que Colomb revendiquait pour lui seul d'avoir conçu et exécuté l'entreprise qui le conduisit à ses grandes découvertes. Leur production par les deux biographes originau.x de l'illustre navigateur est une garantie de leur authenticité.

Il semble qu'il en soit ainsi ; mais une étude attentive des faits montre qu'à l'époque où cette correspondance fut produite on ne croyait pas que l'entreprise de Colomb avait été organisée pour aller aux Indes et qu'on croyait que

les îles qu'il découvrit lui avaient été indiquées. Dans celte situation, la production de telles pièces devait changer l'aspect des choses, et c'est ce qui eut lieu : elles assurèrent à Colomb le mérite auquel il tenait avant tout, de s'être préparé à l'exécution d'une entreprise qui avait un objet bien plus important que celui de faire des découvertes nouvelles, et de l'avoir, à ce qu'il croyait, conduite à bonne fin. Aux yeux du plus grand nombre c'est aujourd'hui encore son plus beau titre de gloire.

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