II.— Propositions qui résument ces études
L'assertion de Colomb, répétée par ses deux premiers biographes et acceptée, on peut dire, par tous les auteurs modernes, que son dessein consistait à se rendre aux Indes en prenant par Touest, que c'est ce que les Rois Catholiques lui avaient commandé de faire, et que c'est ce qu'il entreprit d'exécuter, n'est confirmée par aucun document ni par aucun témoignage n'ayant pas une origine colombienne.
Ces documents et ces témoignages montrent, au contraire :
Qa'il n'y a aucune trace que Colomb ait jamais parlé d'aller aux Indes, soit au roi du Portugal, soit aux Rois Catholiques :
Qae ce n'est ni ce que le roi Ferdinand et la reine Isabelle l'ont chargé de faire, ni ce qu'ils supposaient qu'il ferait ;
Que ce qu'il s'engagea à faire c'était de découvrir des îles ou terres nouvelles, sur l'existence desquelles il avait des indications;
Que ces indications, qui lui donnaient la certitude de trouver ce qu'il proposait de découvrir, et qui lui permirent d'assurer qu'on verrait la terre à 700 ou 750 lieues, lui venaient de ceux dont il avait recueilli soigneusement les témoignages sur l'existence d'îles nouvelles à l'ouest, et particulièrement d'un pilote qui avait abordé par accident à l'une d'elles ;
Que pour personne, au départ de l'expédition, il n'était question d'aller aux Indes Orientales et que pour tout le monde il ne s'agissait que de découvertes nouvelles ;
Que les dépositions des compagnons de Colomb, ainsi que son propre Journal de bord, montrent que pendant le voyage on ne se préoccupa que de la découverte de
nouvelles îles, et qu'il ne fut jamais question de la route des Indes ;
Que, c'est seulement après être arrivé aux Antilles, découvertes bien au delà de la distance à laquelle on croyait trouver terre, que Colomb s'imagina être aux Indes et dans le voisinage de Calhay ;
Que dès son retour, il déclara qu'il revenait des Indes, dont il n'avait pas été question auparavant, et s'attacha à trouver des raisons théoriques pour justifier cette illusion, sous l'empire de laquelle il entreprit ses trois autres voyages et qu'il garda jusqu'à sa mort ;
Que c'est après son second voyage, d'où il revint avec la conviction que Cuba était une projection de l'Asie, et après sa troisième expédition, où il découvrit le continent, ce qui le confirma dans ses illusions, qu'il compléta sa théorie de la petitesse du globe et de la proximité des Indes, formulée par lui pour la première fois en 1498 ;
Que Behaim, qui avait exactement les mêmes idées, les avait fait connaître dès 1486 probablement, et certainement en 1491 et 1492, lors de la construction de son globe, et en juillet 1493, date d'une lettre aujourd'hui bien connue qu'il fit écrire par Muntzer ;
Que Colomb, s'il n'a été en rapports personnels avec Behaim, ce qui est incertain, était en position de connaître ses idées;
Que c'est dans Vlmago Mundi principalement, dans V Historia lîerum, et dans la relation de Marco Polo, que l'un et l'autre ont trouvé les éléments essentiels de la théorie cosmographique qui leur est commune ;
Que les pièces attribuées à Toscanelli ne sont pour rien dans la formation de ces idées chez le découvreur de l'Amérique et chez l'auteur du globe de Nuremberg, qui nous ont, l'un et l'autre, exactement renseignés sur les sources auxquelles ils ont puisé ;
Que ces pièces, dont l'existence n'était soupçonnée par
personne, n'ont été produites, au milieu du xvi" siècle, que pour confirmer la version colombienne que l'expédition de 1492 avait eu les Indes pour objectif ;
Qu'elles sont l'expression même de la cosmographie erronée et puérile de Colomb et de Behaim, et que c'est là une raison péremptoire pour ne pas les attribuer à un savant comme Toscanelli, qui devait être mieux renseigné ;
Que le silence de Colomb sur ces pièces ; que l'ignorance où nous laissent Fernand Colomb et Las Casas sur leur provenance; que l'impossibilité d'en découvrir aucune trace ailleurs que chez eux ; que les variantes singulières constatées dans les trois versions que nous en avons, ainsi que bien d'autres raisons qui ont été indiquées au cours de ces Etudes, donnent à penser qu'elles sont apocryphes;
Qu'authentiques ou fausses, elles n'ont eu d'autre effet que d'accréditer la thèse erronée que l'expédition de 1492 avait été faite pour aller aux Indes par une route plus courte que celle alors connue, et que cette circonstance est une raison de plus pour douter de leur authenticité ;
Qu'en définitive, donc, on est en droit de formuler les propositions suivantes, qui résument en quelques lignes tout ce que les recherches de la critique établissent sur l'objet et l'origine de la grande entreprise de 1492 :
L'Amérique n'a pas été découverte par hasard en cherchant le levant par le ponant ;
Elle a été trouvée parce qu'on l'a cherchée ;
ïoscanelli est resté complètement étranger a ce grand événement.
Toutes les assertions contraires à ces faits sont purement légendaires.