IV. — L'œuvre véritable de Colomb
Résulte-t-il de notre longue et minutieuse enquête que Colomb s'est attribué une découverte qui appartenait à un autre, et qu'il faut le descendre du piédestal sur lequel on l'a élevé ?
Nous n'en jugeons pas ainsi. Assurément, le caractère, qui est un des signes de la véritable grandeur, n'était pas chez lui d'une trempe supérieure. Il ne lui répugnait pas de s'abaisser au mensonge pour se faire valoir, et il rougissait de son humble origine. Il était vain, avide et vindicatif, et dans toute sa carrière on ne trouve à relever aucun acte de générosité et de désintéressement. Le sens moral lui faisait défaut. Mais il avait la patience, la volonté et l'énergie, qui le plus souvent tiennent lieu du génie, et il a pu concevoir et mener à bonne fin une grande entreprise.
Le fait qu'il s'est lui-même mépris sur son œuvre, et qu'après lui on n'en a pas compris le véritable caractère, ne la détruit pas et n'en diminue ni l'importance ni la grandeur. Non, ce n'est pas en voulant aller jusqu'aux Indes que Colomb a découvert l'Amérique qui lui barrait le chemin. Non, quand il partit de Palos avec ses hardis compagnons, il n'était pas imbu d'une théorie chimérique
sur ]a proximité des Indes, empruntée ou dérobée à un savant dont on méconnaît le savoir en la lui attribuant.
S'il en avait été ainsi, le grand événement qui a révélé l'existence d'un autre monde ne serait dû qu'à un hasard heureux. La vérité, telle qu'elle nous apparaît aujourd'hui, fait plus honneur à Colomb que cette fiction. Une rigoureuse analyse de tous les témoignages et de tous les documents qui se rapportent à cette mémorable découverte montre que les choses se sont passées tout autrement.
Introduit par son mariage, dans un milieu où Ton s'occupait plus particulièrement de nouvelles découvertes, Colomb s'éprend des entreprises de ce genre. Il recueille alors avec soin tous les récits et tous les bruits qui circulaient à cette époque sur l'existence de terres non encore reconnues; il interroge les pilotes qui avaient poussé leurs navigations au loin, il enregistre leurs relations, pèse les raisons qu'ils avaient de croire à l'existence d'îles ou terres inconnues, cherche dans les auteurs anciens et dans les traités de cosmographie s'il y avait des motifs de penser que tel était le cas, et arrive à la conviction qu'il y avait réellement des terres nouvelles à découvrir à l'ouest des Açores. Voilà le fait initial, le point de départ de la carrière maritime de Colomb.
Que la conviction, ainsi acquise, soit devenue pour lui une certitude, à la suite de certaines confidences reçues d'un pilote qui serait parvenu jusqu'aux Antilles, cela n'a qu'une importance secondaire, car, par leur nature même, les renseignements recueillis de cette manière et sur de pareils sujets ne peuvent avoir aucune précision, et n'ont de valeur qu'à la condition de ne pas se méprendre sur leur signification et de n'y voir que la part de vérité qu'ils contiennent. La certitude que Colomb avait de trouver les îles dont pouvait lui avoir parlé le pilote qui l'aurait renseigné, tenait moins aux faits qui lui avaient
été confiés, et qui ne pouvaient guère différer de nombre d'autres du même genre qu'il recueillait, qu'à la portée qu'il leur donnait.
Le véritable mérite de Colomb, celui qui le distingue réellement entre tous les aventuriers de mer de son temps, celui qui le place parmi les hommes privilégiés qui ont ajouté quelque chose à la somme de nos connaissances, c'est d'avoir su tirer de toutes les indications vagues, incertaines, et le plus souvent erronées qu'on lui donnait, la conclusion juste qu'il existait des terres là où se trouve l'Amérique, et d'avoir posé en fait cette conclusion hypothétique, dont l'expérience a démontré la réalité. Il n'y a pas de découverte qui fasse plus honneur à l'esprit humain, car cette clairvoyance exceptionnelle qui permet de voir plus loin que les autres et de distinguer la vérité dans le chaos des erreurs qui la masquent, est une des formes caractéristiques de la supériorité intellectuelle ; et Colomb, qui, dans tant d'autres circonstances, a manqué de jugement, a eu certainement dans celle-ci une vue de génie.
Sa première découverte suffisait pour le mettre hors de pair; mais le nouvel amiral avait l'imagination ardente et ses facultés étaient mal équihbrées. Il ne vit pas ce qu'il avait réellement fait, et crut voir ce qu'il n'avait pas fait. Cette illusion, qui l'aveugla jusqu'à ses derniers moments, est la source de toutes ses erreurs sur le caractère de son œuvre. Persuadé qu'il avait atteint l'archipel des Indes et qu'il se trouvait tout près de Cathay et de Mangi, dont il cherche à se rapprocher, il n'eut plus désormais qu'une pensée : justifier sa prétention par de nouvelles découvertes et par des raisons théoriques. Ses trois derniers voyages et ses plus importantes lettres ne furent consacrés qu'à cette tâche ingrate et impossible, qu'il poursuivit jusqu'au tombeau.
A quelques rares exceptions près, personne ne crut que Colomb avait été aux Indes, encore moins qu'il avait voulu
y aller, et, à ces assertions extraordinaires, on opposa, naturellement, ce que nous savons aujourd'hui être la vérité : le fait qu'il s'était borné à cherchep des îles sur lesquelles, ajoutait-on, il lui avait été donné des indications. L'envie, la jalousie, ou simplement la médisance, eurent sans doute leur part dans ces propos, qui n'étaient pas cependant contraires à la réalité, mais qui, au fond, n'avaient aucune portée sérieuse, car, malgré tout, le mérite d'avoir compris la valeur des indications qu'on lui donnait et d'avoir su en tirer ce qu'elles contenaient de vérité ne pouvait lui être contesté.
Mais l'illustre navigateur, qui fat toujours victime de ses illusions, était plus que jamais engoué de sa chimère. Ni l'incrédulité avec laquelle on avait accueilli ses assertions sur la proximité des Indes, ni ses derniers voyages, qui auraient dû l'éclairer, ne purent le faire revenir de son erreur, qui prit au contraire un caractère plus extravagant, ainsi que le montre sa lettre de 1503, qui témoigne de sa grande ignorance en matière de cosmographie et de la persistance de son aveuglement.
Il n'est pas douteux que Colomb fut entretenu dans ses illusions par la lecture de V Imago Mundt, qui devint, comme on l'a dit, son livre de chevet. Peut-être aussi fat-il suggestionné par son frère Barthélémy, qui paraît avoir eu une grande influence sur la formation de ses conceptions cosmographiques et qui devait avoir eu connaissance de celles de Behaim. On pourrait voir là l'origine de sa théorie sur la possibilité de découvrir les Indes en prenant par l'ouest. Toujours est-il que les idées qu'il exprima à ce sujet de 1498 à 1503 sont absolument idenliques à celles formulées en 1493 par Behaim, qui les avait luimême empruntées au cardinal d'Ailly.
C'est au moment où la plupart des auteurs étaient d'accord pour ne voir dans l'expédition de 1492 qu'une entreprise destinée à la découverte de nouvelles terres, que
furent produites, pour la première fois, les pièces attribuées à Toscanelli, qui donnent à cette entreprise le caractère même que Colomb, dans sa persistante illusion, s'était efïorcé de lui donner. Que ces pièces, qui expriment les idées mêmes que Colomb s'était formées après sa découverte, soient apocryphes et qu'elles aient été fabriquées, comme tout Tindique, pour confirmer ses assertions sur Tobjet originel de son entreprise, cela est tout à fait secondaire. Ce qui est essentiel, et ce qu'il importe de dire, c'est que leur authenticité, si elle était démontrée ou admise, ne changerait rien aux résultats auxquels nous conduisent les investigations de la critique sur le véritable caractère de l'entreprise que Colomb a si heureusement menée à bonne fin. De toute façon, il reste acquis, — si on ne s'en tient qu'aux documents, — que l'objet que Colomb se proposait, en 1492, n'était pas de frayer une route nouvelle pour aller aux Indes, et que, par conséquent, ce n'est pas en voulant passer d'Europe en Asie qu'il a fait la découverte qui l'a immortalisé. Cette découverte ne fut pas le résultat d'un hasard heureux. Guidé par des indications, auxquelles seul il sut donner leur valeur véritable, Colomb acquit la conviction qu'il existait des terres non encore reconnues à l'ouest, et ce sont ces terres qu'il a cherchées, obstinément, patiemment, intelligemment, jusqu'à ce qu'il les eût trouvées, ce qui est assurément plus méritoire que de s'être trompé grossièrement sur la distance qui séparait les deux extrémités du monde connu alors, et d'être allé se buter contre un continent dont il ne soupçonnait pas la présence.
Cette particularité, qu'il a cru avoir fait tout autre chose, et a ainsi méconnu la véritable grandeur de son œuvre, ne peut, ni en dénaturer le caractère, ni arrêter la critique, et il faut maintenir, contre Colomb lui-même, qu'il a découvert l' AMÉRIQUE PARCE Qu'iL l'aVAIT CHERCHEE.
C'est par cette assertion, mûrement pesée, que nous
voulons clore ces Etudes critiques, qui remettent à leur place bien des faits que la tradition colombienne avait défigurés, mais qui, néanmoins, font à Colomb la grande place qui lui appartient dans le Panthéon des grands hommes auxquels l'humanité élève des statues.
ViGNADD. Nouvelles Études. Il 32
I. — Chronologie documentaire de la vie de Colomb jusqu'en 1493.
II. — Liste de ceux, dont les noms sont connus, qui firent partie du premier voyage de Colomb.
III. — Liste critique des cartes ou sphères attribuées à Colomb.