‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 41 sur 127 · IV. — Rôle de Marchena dans cette affaire · texte numérisé non relu

IV. — Rôle de Marchena dans cette affaire

Le récit qui précède et qui prend sa source, comme nous l'avons dit, dans la déposition de Garcia Fernandez, est celui que l'on trouve à peu près partout. Mais d'autres dépositions, les unes faites dans l'enquête même qui donna lieu au témoignage de ce médecin, les autres prises dans des enquêtes subséquentes, montrent que cette version des faits qui suivirent l'arrivée de Colomb à la Rabida en 1491 doit être rectifiée et complétée sur plusieurs points. Fernandez n'a pas tout connu ou n'a pas tout dit. On va le faire voir.

En premier lieu, le P. Ferez ne fut pas le seul moine de ce couvent qui s'intéressa à Colomb ; un témoignage qui a échappé à Muùoz et à Navarrete, auxquels nous devons les premières indicalions sur cette classe de documents, celui de Vêlez AUid (17), montre qu'il y avait là aussi un autre religieux qui était astronome. Ce religieux ne peut être que le P. Antonio de Marchena (18), dont Colomb a parlé avec reconnaissance, et qui paraît avoir été mêlé assez étroitement aux événements dont la Rabida fut alors le théâtre.

Cependant, Garcia Fernandez, Fernand Colomb et Las Casas ne connaissent, à ce monastère, que le frère Juan Ferez, prieur du couvent et ancien confesseur de la reine.

(17) Antonio Vêlez Allid était alcade major de Palos. Duro a publié ses dépositions, qui furent doanées en 1532 et en 1535, dans Colon y Pinzon : Informe relativo..., Madrid, 1385, pp. 200 et sq. Nous nous y sommes arrêté à l'Étude précédente, chap. I".

(18) Vêlez ne nomme pas Marchena en toutes lettres, mais il dit que Colomb entretint de ses projets deux religieux de la Rabida, dont l'un était astronome et dont l'autre, qui s'appelait Juan, iît auprès de la reine une démarche dont le résultat fut de rappeler Colomb à la cour, ce qui suffit pour montrer qu'il parlait de Marchena et de Juan Ferez. Voyez sur Marchena la III» de ses Nouvelles Etudes, chap. !«', § 3.

Selon eux, c'est lui qui s'éprend du projet de Colomb, c'est lui qui le retient quand déjà il était sur la route de France, c'est lui qui écrit à la reine en sa faveur, c'est lui qui quitte sa retraite pour aller plaider sa cause auprès de la souveraine et c'est lui, enfin, qui le fait rappeler à la cour. De Marchena pas un mot. Parmi les autres témoins qui déposèrent comme Fernandez au cours des procès dits de Colomb, Cabezudo (19) ne connaît aussi que le frère Juan Ferez et lui attribue le premier rôle dans cette affaire. Malgré ces témoignages, il y a de bonnes raisons de croire que c'est plutôt à Marchena qu'à Ferez que Colomb est redevable de son retour à la cour. Vêlez se borne à dire, il est vrai, que le frère astronome conféra avec Colomb au sujet de son projet ; mais comme il dit aussi que c'est ce frère, et non Ferez, qui était le cosmographe de la Rabida (20), et comme Colomb garde le silence à l'égard de Ferez et qu'il exprime hautement sa gratitude pour Marchena qu'il n'a pu connaître qu'à la Rabida, on est fondé à se demander si ce n'est pas parce qu'on a confondu ces deux moines, en attribuant à Ferez la qualité de cosmographe qui appartenait à Marchena, que ce dernier a été laissé au second plan.

Tel est certainement le cas pour Oviedo, qui dit que « Ferez est la seule personne de ce monde à laquelle Colomb parla autant de ses secrets »,et qui ajoute que d'après

(19; Déposition de Gabezado, Pleitos de Colon, Vol. I, p. 116.

(20) Voici le passage : « Il vit que l'amiral resta longtemps à Palos, parlant de la découverte des Indes ; qu'il logea au monastère de la Rabida ; qu'il communiqua l'affaire de la découverte à un frère astronome qui se trouvait au couvent comme gardien, ainsi qu'à un frère Juan qui, étant jeune homme, avait servi la reine. Vido que el Almiranle estuvo en Palos mucho tiempo publicando el descubrimiento de las Indias e posa en el monasterio ■de la Rabida e communicaba la negociacion del descubrir con fraile estrôlago que ende estaba en el convento por guardian e asi mesmo con un fray Juan que habia servido siendo mozo à la reina. (Dvro, Colon y Pinzon. Informe, etc., p. 231-232.)

les rapports courants « Colomb obtint de ce religieux beaucoup d'aide et de coopération parce qu'il était un grand cosmographe » (21). Il est évident qu'Oviedo confond ici le prieur du couvent avec l'astronome. La même observation s'applique à Gomara qui parle des grandes connaissances cosmographiques de Ferez de Marchena.

En résumé, du moment qu'il est établi que Ferez et Marchena se trouvaient ensemble à la Rabida, agissant tous les deux dans l'intérêt de Colomb, et que celui-ci, de mêmeque lesRois Catholiques, ne parle dans ses lettres que de l'un d'eux seulement, celui qui était cosmographe, il va de soi que c'est celui-là qui eut la part principale dans cette action commune, car il serait trop singulier que Colomb ait réservé l'expression de sa reconnaissance pour celui de ces deux moines qui ût le moins et ait gardé le silence à l'égard de celui qui avait fait le plus. Four toutes ces raisons nous croyons, que bien que Ferez ait joué un rôle important dans cette phase critique de la vie de Colomb, il semble que c'est à Marchena qu'il convient d'attribuer l'initiative des démarches qui eurent pour résultat de renouer les rapports du futur amiral avec les Rois Catholiques..

Quoi qu'il en soit de cette manière de voir, à laquelle cependant, la suite des faits va donner une plus grande vraisemblance, il est certain que toutes les particularités qui viennent d'être relevées et dont Fernandez n'a pas parlé, montrent que si, comme ledit Las Casas, ce témoin était mal renseigné sur ce qui se passa à la cour, à cette époque, il ne l'était pas mieux sur les événements qui eurent lieu à Palos et à la Rabida presque sous ses yeux. Les paragraphes suivants feront encore mieux voir cela.

(21) Y esle frayle fuè la, persona sola de aquesta vida,à qiiien Colom ma* comunicô de sus secretos ; é aun del quai è de su sçiençia se diçe hasta hoy que el resçibiô mucha ayuda é huena ohra, porque este religioso era grande cosmographo. (Oviedo, Historia gênerai, Liv. II, chap. V, Vol. I,. p. 21, col. 1.)

V. — Nouvelles indications recueillies par Colomb à la Rabida et à Palos. Pero Vasquez de la Frontera.

Colomb était arrivé dénué de tout à la Rabida où les moines le recueillirent, le logèrent et subvinrent à tous ses besoins (22). Il demeura quelque temps à ce monastère et sut mettre à profit le séjour qu'il y fit pour entrer en relations avec les gens de Palos, de Moguer et de Huelva, localités voisines du couvent, qui étaient alors fréquentées principalement par des marins et des navigateurs.

Ce n'est pas, en effet, avec les seuls moines du couvent, et avec le seul médecin de Palos, que Colomb eut des entretiens sur Tobjet qui le préoccupait : il en eut aussi avec d'autres. Dans le livre de notes où il avait recueilli les diverses indications obtenues par lui sur Texistence de terres à l'occident, livre dont Fernand Colomb et Las Casas nous ont conservé des extraits textuels (23), Colomb luimême rapporte qu'un pilote qui s'appelait Pedro de Ve-

(22) Voir les dépositions suivantes. Pedro Arias, l'"' nov. 1533 : L'amiral était très pauvre, les frères du monastère de la Rabida le nourrissaient : El Almiranie eslaba muy pohre y los frailes del monaslerio de la Rabida lo sustentaban. (Duro, Colon y Pinzon, p. 231.)Rodrigo Prieto, même date : L'amiral demeurait au monastère de la Rabida : Estuvo en el monaslerio de la /îaJbida. (Duro, p. 23L) Il était nécessiteux, pauvre et n'avait pas de moyens, les frères pourvoyaient à ses besoins: eslaba nescesilado y probe e no ténia, poiibilidad, e los frailes lo proveian en el monaslerio de la Rabida. (Dcro, p. 233.) Alonso Vêlez Allid et Pedro Alonso Ambrosio, disent la même chose. (Duro, pp. 231 et 234.)

Geraldini a aussi connu la détresse de Colomb à cette époque et son séjouï à la Rabida. Abandonne de tout le monde, il «dut s'adresser humble et sup- « pliant à un monastère de l'ordre de Saint-François, situé dans la Bétique, « dans la campagne de la ville de Marcena, pour qu'on lui donnât des ali-» 4 ments nécessaires au soutien de sa vie. » (Itinerarium, pp. 203.)

(23) Le chapitre XIII du premier livre de Las Casas est entièrement composé de ces extraits des Libros de memorias de Colomb. Voyez pages 97 et

101 du !«'■ volume de son Histoire des Indes. Fernand Colomb a aussi fait usage du même livre ; ilen a tiré son chapitre IX. Voyez sur ces Libros de memorias de Colomb, les sources de la première de ces Novvelles Eludes.

lasco (24) et qui résidait à Palos lui raconta, au couvent de Sainte-Marie de la Rabida, qu'avec un nommé Diego Détienne (2o), il avait navigué 150 lieues au sud-ouest de l'île de Fayal, et que, ne trouvant aucune terre de ce côté, ils étaient revenus en arrière, et qu'après avoir découvert Tile de Flores ils s'étaient dirigés vers le nord-est, où ils avaient fait des observations qui leur donnèrent à penser qu'il existait quelque terre à l'occident.

Un autre pilote, qui est désigné comme étant du port de Sainte-Marie, près de Cadix et non éloigné de Palos, parla aussi à Colomb d'une navigation qu'il avait faite à l'ouest de l'Irlande et dans laquelle il put apercevoir les côtea de Tartarie (20).

Ces indications et d'autres qu'il mentionne sans en faire connaître la provenance, ne sont ni les seules ni les plus importantes que Colomb recueillit à la Rabida ou dans les localités voisines, et celles dont il n'a jamais rien dit pourraient bien être celles qui lui furent le plus utiles. Les dépositions prises au cours des instances que nous avons mentionnées, vont nous renseigner à cet égard.

Nous voyons par ces précieux documents qu'il y avait alors à Palos un pilote nommé Pero ou Pedro Vasquez de la Frontera (27), qui passait pour être instruit dans les

(24) F. Colomb, fol. 22, recto. Las Casas, Vol. I, pp. 100-101.

(25) Le voyage de celui que F. Colomb et Las Casas appellent ainsi, mais dont le véritable nom était Diego de Teive, est parfaitement authentique ; il est mentionné par plusieurs auteurs et nous avons ua acte officiel du roi Affonso V, de Portugal, en date du 28 janvier 1473, où Diego de Teive et son fils Joao sont désignés comme ayant découvert l'île de Flores. {Alguns docunientos, pp. 38-40.) Voyez ci-dessus Etude I"^», I"'» partie, ch. III,§§3et4.

(26) F. Colomb, ch, IX, fol. 22 verso ; Las Casas, Liv. I, ch. XIII, Vol. I, p. 100. L'un et l'autre parlent d'après Colomb même.

(27) Le témoin Vclez Allid lui donne le prénom de Pedro; un autre, Valiente, l'appelle Pero ; Gallego le désigne simplement comme un habitant de la Frontera. (Duro, p. 233.) En tous cas, c'est à Palos qu'il demeurait et c'est là que Colomb et Pinzon le consultèrent. Il se poui'rait que ce fût le même que ce Pedro Velasco mentionné ci-dessus auquel Colomb reconnaît

questions maritimes (28), et qui disait avoir fait, autrefois, un voyage dans l'Atlantique, avec uninfant de Portugal (29), pour y chercher les Indes (30). Il racontait qu'une circonstance toute particulière les avait seule empêchés de les découvrir. L'expédition avait rencontré des bancs de sargasses dans lesquels elle n'avait pas osé s'engager (31), et elle était revenue en arrière, contrairement à l'avis de ce pilote qui voulait que l'on poussât en avant quand même. Colomb, au dire de plusieurs témoins, alla voir ce pilote qui disait savoir où étaient les Indes (32), et ob-

devoir quelques indications. Mais, dans ce cas, il n'a pas fait voir le véritable caractère de ces indications et l'importance qu'il y attachait.

(28) C'était un homme très savant dans l'art de la navigation : que era, hombre miiy sahio en el arte de la mar. (Déposition de Fernando Valiente, in DuRO, p. 233 ; Ferré, p. 119, n. ).

(29) Voyez les dépositions de Alonso Vêlez Allid, l""' nov. 1532 iDuno, p. 234-235) ; de Alonso Gallego, 22 décembre 1335 (Dlro, p. 233 et 254) ; et do Fernando Valiente, même date (Duro, p. 253).

(30) Vêlez Allid sait que « Vasqucz disait avoir été à la découverte de cette terre avec un infant de Portugal ». (Duro, p. 235.) Gallego dit que ce marin avait été au service du roi de Portugal et avait connaissance de la terre dos Indes , il tenait cela de lui-même. (Duro, p. 233.) Valiente dépose que Vasquez de la Frontera « était allé une fois pour faire cette découverte avec un infant « de Portugal » (Duro, p. 253.)

Il est essentiel de rappeler que, dans les interrogatoires posés aux témoins il s'agissait des îles et terres découvertes par Colomb que Ton appelait alors les Indes. Quand les témoins parlent de cette terre, de ces Indes, et de cette découverte, il parlent des Antilles et de la découverte faite par Colomb.

(31) Parlant de la terre que l'Infant de Portugal voulait découvrir, Vêlez Allid dit que Vasquez assurait « que certainement ils l'avaient manquée « et avaient été trompés par les herbes qu'Us trouvèrent en pleine mer ». II fallait braver cet obstacle, disait Vasquez ; « pour ne pas l'avoir fait le « dit infant do Portugal manqua la dite terre et n'y arriva pas » ; porque el dicho infante de Portugal por no hacerlo errô la diclià tierra y no Uegô alla. (Duro, p. 234-233.)

(32) Fernando Valiente « sait que Don Cristobal Colon avant d'aller négo- € cier avec les Rois Catholiques au sujet de la découvert», vint au bourg de « Palos pour y chercher appui et aide afin d'aller à la dite découverte; qu'il « logeait au monastère de la Rabida, d'où il se rendait parfois au bourg de « Palos pour s'entretenir avec un certain Pcro Vasquez de la Frontera »; que sabe este que D. Cristobal Colon ante^ que fuese à negociar con Los reyes

tint de lui les indications qu'il pouvait donner sur le voyage qu'il avait fait, et sur ce qu'il y avait à faire pour trouver ces terres, que l'on était certain de découvrir si, malgré les sargasses, on persistait à aller de l'avant en suivant directement la ligne droite (33).

L'expédition portugaise à laquelle ce Vasquez aurait participé, n'est connue que par ce qu'il en dit. Elle n'est pas impossible cependant ; elle est même vraisemblable. Le prince Henrique et son neveu, le prince Ferdinand, qui lui succéda dans ses privilèges et concessions, pour les découvertes dans l'Atlantique, ordonnèrent ou favorisèrent plusieurs expéditions maritimes dont nous ne savons rien, et celle dont parle ce pilote a pu être du nombre. Dans ce cas, elle aurait eu lieu dans les der-

caioUcos sobre el descubrimienlo, vinô à la villa de Palos para huscar favor e ayiida para ir al dicho descubrimienlo e posù en el monaslerio de la Rabida y de alli venia algunas veces à la villa de Palos e hablaba con un Pero Vasquez de la Fronlera. (Déposition du 22 décembre 1535, Duro, p. 253.)

Alonso Gallego dépose* qu'il a entendu dire à un habitant de la Frontera « que Colomb vint prendre langue avec lui parce qu'il avait été au ser- « vice du roi de Portugal et qu'il savait où étaient les Indes »;e oyô decir à un vecino de la. Frontera, que Colon vinô à lomar lengua y aviso del dicho vecino, como persona que habia sido del rey de Portogal y ténia noticia de la tierra de las Indias. (Déposition du 22 décembre 1535, Duro, p. 253 )

(33) D'après la déposition de AUid c'est à Pinzon que Vasquez aurait dit que « quand ils arriveraient aux herbes il fallait suivre la ligne droite — que cuando llegasen à las dichas hierbas... salvo que siguiesen la via derecha — parce qu'il était impossible de ne pas rencontrer la terre — porqve era impossible el no dar en la tierra. (Duro, pp. 234-235,) Cette déposition se rapporte à l'époque où l'expédition de Colomb était décidée ; mais on a vu par la déposition de Valiente qu'avant d'avoir obtenu ses capitulations Colomb était allé trouver ce Vasquez qui a dû lui tenir le même langage qu'à Pinzon. Ce même Valiente dit, d'ailleurs, dans un autre passage de sa déposition, que Vasquez donna des conseils à Colomb et à Pinzon : daba, avisos al dicho Colon e àMartin Alonzo Pinson. (Duro, p. 254.)Gallego parle aussi d'une conversation qui aurait eu lieu entre Colomb et Pinzon dans la maison de ce pilote (Duro, p,259). Il faut noter que tout ce que ces témoins disent de ce Vasquez de la Frontera vient directement de lui-même : c'est de sa bouche qu'ils ont entendu tout ce qu'ils rapportent.

nières années de la vie d'Henrique ou dans celles qui suivirent sa mort, c'est-à dire de 14G0 à 1475 (34).

On voit qu'il y avait à Palos, au moment où Colomb s'occupait de sa grande entreprise, un homme, tout au moins, qui disait être certain de l'existence des terres mêmes que le futur amiral découvrit à son premier voyage, et qui donnait des indications sur la route à suivre pour les découvrir. Ce pilote avait il des motifs autres que ceux qu'il a donnés pour être aussi affirmatif sur ce point, ou sa conviction était-elle simplement le résultat de ses conjectures ? On ne saurait le dire aujourd'hui, mais il n'est pas douteux qu'oncroyait à ses affirmations, que Martin Alonso Pinzon aurait également reçues.

Comme les dépositions auxquelles nous devons toutes ces informations ont été recueillies dans le but de montrer que la part de Colomb dans les découvertes qu'il fit n'était pas aussi grande que son fils Diego le prétendait, il est possible que quelques-uns de ceux qui témoignèrent ainsi aient été mal disposés pour l'amiral et aient un peu exagéré les choses. Cette histoire de Vasquez de la Frontera n'a pu, cependant, être inventée de toute pièce, et il suffit d'en retenir que ce pilote donna à Colomb, ainsi qu'à Pinzon, des indications que ceux-ci recherchèrent et auxquelles ils croyaient.

"VI. — Rapports de Colomb avec Martin Alonso Pinzon en 1491. Renseignements que celui-ci aurait rapportés de Rome.

Il y avait à Palos un homme bien plus important que ce Vasquez de la Frontera dont nous venons de parler .-c'était Martin Alonso Pinzon, qui appartenait à une famille in-

(34) M.Harrisse dit, je ne sais pour quelle raison, que ce voyage dut avoir lieu de J4Ô6 à 1-190. {Discovery, p. 660.)

lluente du pays et dont le nom tient une place honorable dans les annales maritimes de l'Espagne (35).

Martin Alonso était le chef de cette famille; il avait de la fortune et jouissait d'une grande considération due, non seulement à sa situation personnelle et à ses relations de famille, qui étaient considérables, mais surtout au fait qu'on le tenait pour un marin instruit et expérimenté(3(j). Il avait navigué et possédait une barque et une caravelle avec lesquelles il se livrait à des entreprises de cabotage assez lointaines ; mais on disait que son ambition était plus haute et qu'il méditait un voyage de découverte dans l'Atlantique. Il paraît avoir été un des premiers que Colomb chercha à voir dès son arrivée à la Rabida. A ce moment Pinzon se trouvait à Rome, où il s'était rendu,

(33) « Parmi les habitants de cette ville [Palos], se trouvaient trois frères • « du nom de Pinzon. Celaient des marins riches et personnes respectables. « L'un d'eux s'appelait Martin Alonso, c'était le plus riche et le plus consi- « déré des trois ; le second s'appelait Vicente Yanez, le troisième Francisco « Martinez. Presque tous les habitants de la ville étaient sous leur influence, « car ils étaient les plus richjs et les mieux apparentés.» (Las Casas, Hisio- « ria, Liv. I, ch. XXXIV, Vol. I, p. 255-256.)

Tous trois firent partie du premier voyage de Colomb. Le premier, qui mourut immédiatement après son retour de ce voyage et qui est celui qu'on pose en rival de Colomb, laissa plusieurs enfants dont les plus connus, Arias Perez, Juan Martin et Diego Hernandez, n'ont guère fait figure dans la suite. Le second, Vincente Yanez, fut, au contraire, le plus célèbre de la famille : c'est le découvreur du Brésil et on doit le considérer comme le plus capable des navigateurs de son temps. Le troisième frère n'a joué aucun rôle. Sur les différents membres de cette famille de marins voyez ces noms dans les excellentes Biographical noies qui forment la V" partie de la Discovery of America de M. Harrisse. Sur Martin Alonso, eu particulier, voyez le petit volume du capitaine Duro : Pinzon... Madrid, lfc92, in-12,

(36) « Un des hommes les plus entendus de l'époque dans les choses delà mer » : honbre muy sabido en las cosas de la mar. {Pleitos de Colon, XVII" question, Vol. Il, p. 128.) « Un vaillant pilote et capitaine » : era pilolo e capitan esforzado. (Déposition de Camacho, in 'Duro, Colon y P/n=on, p. 252.) « Il n'y avait pas en ce temps un homme sur terre aussi déterminé pour n'importe quelle action de guerre. » (Déposition de Pedro Ortis, Duro, op. cit., p. 252.) Montilla, Francisco Medcl et plusieurs autres s'expriment ea termes ausù élogieux pour Pinzon.

BETOUR DE COLOMB A LA BABIDA 27

non pas seulement dans un but commercial, mais aussi, disait-on, dans le dessein de recueillir des indications cosmogpaphiques et maritimes. Colomb attendit son retour (37).

Quand il revint de ce voyage il assura en avoir rapporté des informations précieuses sur l'existence de terres nouvelles à l'ouest (38), informations auxquelles lui et d'au-

(37) La 3» question posée par le Fiscal dans l'enquctc de 1532 a pour objet de s'assurer si Colomb se rendit à Palos pour obtenir des renseignements de Pinzon, s'il n'apprit pas alors que celui-ci était à Home: hallù quel dicho Martin Alonso era ido à Roma ; et s'il ne l'attendit pas à la Rabida sans rien faire : do estuvo sin enlender en cosa algiina hasta la venida del dicho Martin Alonso. (Duro, Colon y Pinzon, p. 231.) Pedro Arias répond affirmativement à toutes ces questions (Ibid.). Voyez aussi la 4"' question, op. cit., p. 232. Pedro Alonso Ambrosio est également très afQrmatif sur ces points : il sait « que l'amiral vint à la maison du dit Martin Alonso et il « trouva qu'U était parti pour Rome... et il se rendit au Monastère de Sainte- « Marie de la Rabida, et là il l'y attendit.» (Sévillc, 17 déc.1533, dans Feubé, p. 127.)

(38) Dans l'enquête faite à SJville le 11 août 1313, le Fiscal, parlant des terres que Colomb découvrit à son premier voyage, demande aux témoins s'ils savent que Pinzon « avait des indications certaines et des documents relatifs à ces terres qu'il avait trouvés à Rome dans la bibliothèque du pape Innocent VIII » : e tenya noticia cierta y escriluras de la lyerra, las cjuales avia avido en Roma de la liberia del papa Ynocencio T7//. (11° question, P/eytos de Colon, Vol. II, p. 125.)

Arias Ferez Pinzon, fils de Martin Alonso, répond qu'il se trouvait à Rome avec des marchandises appartenant à son père, lorsque celui-ci y alla < l'année avant qu'il partît pour le voyage de la découverte [celui de Colomb], « et que se trouvant dans la bibliothèque du pape, où il allait fréquemment « voir un serviteur intime du saint-père — un familiar criado del papa, — « qu'il connaissait, qui était un grand cosmographe — que era (jrande cos- « mografo, — et qui avait à sa disposition de nombreux manuscrits ; celui- « ci, en causant avec lui et avec le témoin, les renseigna sur les terres qu'il « y avait à déconvvic lAlli fae ynform,a.do el dicho su padre y este testiçjo « destas tyerras questavan por descohrir. » (Pleitos, Vol. Il, p. 228.) Martin Martinez (op. cit., p. 137), Juan Ungria [ibid., p. 138), Manuel de Valdovinos (ibid., p, 147), et plusieurs autres témoins disent avoir entendu parler de cela à l'époque.

Dans l'enquête instituée à Palos, en 1532, par Juan Martin Pinzon, le Fiscal demande encore aux témoins s'ils savent que Martin Alonso était allé à Rome pour obtenir des renseignements sur les terres que Colomb découvrit

très paraissent avoir attaché une grande importance, puisque nombre de témoins en parlent comme étant très sérieuses et que lui-même se proposait, assure-t-on, d'aller à la découverte des îles auxquelles elles se rapportaient (39). Grâce aux dépositions qui nous fournissent tous ces détails, nous connaissons ces précieuses informations et nous savons que les unes n'étaient ni nouvelles ni importantes, même pour l'époque, et que les autres étaient absolument chimériques. Mais Palos n'était pas un centre intellectuel, et les pécheurs, les matelots et pilotes d'un petit port comme celui-là, qui devaient avoir l'ignorance et la crédulité des gens de mer des classes inférieures, ont pu leur attacher une valeur exceptionnelle. Elles provenaient, nous dit-on, d'une mappemonde et d'un document ou d'un livre dont Pinzon avait eu connaissance à Rome,

La mappemonde appartenait à la bibliothèque du pape, où Pinzon l'avait consultée (40). Elle montrait, à ce qu'il

plus tard (11" question), et Pedro Arias répond qu'il en a été ainsi. Un autre témoin, Pedro Alonso Ambrosio, confirme le fait et ajoute ce détail que le navire de Pinzon était chargé de sardines. {P/ei7os, Vol. II, pp. 230 et 2 1.)

(39) Cela résulte des questions posées aux témoins cités et de leurs réponses dans les deux enquêtes de 1515 et de 1532. La 11» question de la première enquête avait en partie pour objet d'établir que Pinzon avait eu connaissance à Rome des terres découvertes depuis par Colomb, et se disposait luimémo à aller à leur recherche, lorsque celui-ci se préparait à faire cette découverte. {Pleitos, Vol. II, p. 126.) Arias Perez, fils de Pinzon, dit qu'il tient de son père même qu'il « voulait armer deux navires pour aller à la « découverte de ces terres » et qu'il est très certain de cela. (Plellos, Vol. II, p. 228.) Il répète la même chose un peu plus loin et ajoute que son père dit à Colomb que, s'il était arrivé plus tard, il ne l'aurait pas trouve, parce qu'il allait partir pour cette découverte. (Ibid., p. 229.) La 2" question de la seconde enquête se rapporte aussi au projet de Pinzon d'aller à la découverte « des Indes et des terres de la mer Océane », {/;i Duro, p. 230.) Plusieurs témoins déposent qu'ils l'ont entendu dire c^la.

(40) D'après les textes authentiques publiés dans les P/ei7os de Colon, il n'a pas été question de cette mappemonde lors de l'enquête de 1515. Cependant, comme il y a une lacune dans ces textes, au passage où l'on parle des renseignements que Pinzon recueillit à Rome, il est possible que cette lacune doive être remplie parla mention de cette carte et c'est ce qu'a pensé Xavar-

paraît, des terres à l'ouest à une distance où aucun voyageur connu n^avait encore pénétré. Le document, dont on ne parle qu'en termes vagues, devait être bien extraordinaire, car il contenait, relativement à ces mêmes terres, une note qui avait cela de particulièrement intéressant qu'elle remontait, assurait-on, au temps de Salomon. Elle indiquait la route à prendre, et même le nombre de degrés qu'il y avait à franchir pour arriver à la fameuse île de Cypangu, dont la richesse était suffisante, portait-elle, pour faire la conquête du monde (41).

rete qui a aussi donné le passage. {Viages, Vol. III, p. 559.) Si cette restauration n'est pas acceptée, c'est dans la 2» question posée à l'enquête faite à Palos le l'' novembre 1532. à l'instance de Juan Martin Pinzon, second fils do Martin Alonso, que cette carte est mentionnée pour la première fois. Le Fiscal demande aux témoins s'ils savent « que Martin Alonso Pinzon... « alla à Rome pour extraire de la mappemonde du pape ce qui concernait « toutes les régions et provinces [celles découvertes par Colomb] ; qu'il rap- « porta ces extraits, qui servirent d'avis et d'instructioas pour la navigation « dos Indes et des terres do la mer Océane » : Quel dicho Martin Alonso Pinzon... filé a Ronia para sacar del mapa mundy del papa todas las reyiones K provincias e que ansi lo traxô todo sacado, la cual se lomô aviso e fiieron inslrutos para la navegacion de las dichas Indias e tierras del mar Oceano. (DuRo, p. 230.) Pjdro Arias répond affirmativement à cette question. Il sait que Pinzon alla à Rome pour mieux se renseigner et qu'il tira de la mappemonde du pape des indications qu'il rapporta. (Loc cit.) Pedro Alonso Ambrosio dépose dans le même sens. Pinzon rapporta de Rome des avis relativement à la navigation des Indes, qu'il avait tirés de la mappemonde du pape et d'un livre : e trajo sacado del mapa mundo del Papa e de un lihro, avisos para saher la naveyacion de las Indias, {Op. cit., p. 231.)

(41) Ce document extraordinaire est mentionné pour la première fois dans la 11' et la 12° question de l'enquête de 1515. A la 11» question, il est dit que Pinzon rapporta de Rome des documents — escrituras — relatifs aux nouvelles terres. (Pleitos, Vol. II, p. 126.) A la 12" question on demande aux témoins s'ils savent que Pinzon donna connaissance à Colomb du « susdit document » — la escritura siisodicha — qui était une sentence du temps de Salomon — que hera sentencia del tiempo de Salomon — , portant ce qu suit : « En naviguant par la mer Méditerranée jusqu'à la fin de l'Espagne, et « de là du côté où le soleil se couche entre le Nord et le Midi, par une « route qui s'étend jusqu'au 95» degré, tu trouveras une terre de Sypanso « [Cypangu], laquelle est si fertile et si riche qu'à l'aide de ses ressources « tu subjugueras l'Afrique et l'Europe. » (Op. cil., p. 126.)

Arias Perez Pinzon dépose à a sujet, quj lorsqu'il se trouvait avec son

En ce qui concerne le document cartograpliiqus en question, s'il s'agissait d'une carte représentant une partie de l'océan occidental où figuraient des îles encore inconnues, Pinzon a pu en voir plusieurs comme cela. Des cartes de ce genre n'étaient pas rares à cette époque et il nous en reste encore un certain nombre qui indiquent, au delà des Açores, plusieurs îles ou terres ayant des dimensions considérables, entre autres la fameuse île Antilia, à l'existence de laquelle on crut si longtemps. Les indications données par ce genre de cartes n'avaient rien de nouveau pour les cosmographes de profession; Pinzon, quoique bon marin, ignorait probablement ces choses-là.

Mais, si les témoins veulent parler d'une véritable mappemonde,— mapa muncly poHent les textes, — c'est-à-dire d'une carte représentant la sphère entière et montrant, par conséquent, les côtes asiatiques à l'ouest, il n'y a pas trace de l'existence, à cette époque, d'un tel document, en dehors de la fameuse carte attribuée à Toscanelli, que

père à la bibliothèque du pape, ou leur donna un document — una escriliim dont le texte était celui qui précède et que son père le prit et l'emporta. {Pleilos, Vol. II, p. 228.) Anton Fernandez Golmenero, qui habitait Palos à cette époque, et qui était apparenté à Martin Alonso Pinzon, dit qu'il a entendu celui-ci lire ce document. {Op. cit., p. 166.)

Dans d'autres passages de ces enquêtes, il est question de ce document comme d'un livre. Ainsi, dans la 3° question de l'enquête de 1532, il est dit <iue Pinzon rapporta de Rome un livre sur la navigation au.x; Indes (Duro, p. 231) et on a vu à la note précédente que, d'après le témoignage de Pedro Alonso Ambrosio, les renseignements rapportés de Rome, par Pinzon, venaient de la mappemonde du pape et d'un livre — del mapa miiiido del papa, e de un lihro. (Duro, p. 231.) Enfin il faut noter ici la curieuse déposition de Francisco Garcia Vallejo, qui faisait partie de l'équipage de la Pinta et qui dit que, deu.'c jours avant d'arriver à l'île de Guanahany, Pedro Nino pilote de cette caravelle, parla à l'amiral et lui dit qu'il serait bon de ralentir la marche cette nuit-là, parce que « suivant les indications de « votre livre je me trouve à seize heues de la terre, à vingt au plus » — seqund vueslro libro dize, yo me hallo desyseys léguas de la tierra o veynte a nias tardar. (Pleitos, Vol. Il, p. 219.) 3 agirait-il, ici, de la escritura que Pinzon avait rapportée de Rome et dont il aarait remis l'original à Colomb, d'après Arias Perez Pinzon ?

nous regardons comme apocryphe. Nous estimons donc que l'expression de iiiapa mandy ne doit pas ici être prise à la lettre et que les témoins ont voulu parler d'un de ces portulans italiens représentant une partie de l'xVtlantique comme ceux de Bianco, de Pareto et autres qui existaient alors en assez grand nombre (42).

Quant au document, livre ou écrit datant du temps de Salomon, ou contenant des indications qui remontaient à cette époque, si absurde que nous paraisse aujourd'hui la croyance à une pièce à laquelle on attribuait cette origine et où cependant il était question de degrés et de l'île de Cypangu, elle parait avoir été prise en très sérieuse considération par les gens de Palos auxquels on en parla, ainsi que par Pinzon lui-même, qui, au cours du premier voyage de Colomb, était dominé par l'idée de trouver Cypangu et qui paraît avoir fait partager cette idée chimérique à Colomb (43).

(42) Nous possédons encore une dizaine de cartes de ce genre ; mais il devait y en avoir alors un très grand nombre. Parmi celles que Pinzon put voir, M. Uzielli cite un planisphère peint par Girolamo Bellavista pour le pape Pie II, en 1462, et un autre exécuté par Antonio Leonardi pour le même saint-père, cartes qui devaient être au Vatican à l'époque où les deux Pinzon visitèrent la bibliothèque du pape. (Uzielli, Vila, e i tempi 4i... Toscanelli, in Ra.ccolta, pp. 303 et 304.) M. Harrisse, qui n'a aucune confiance dans les dépositions donnant tous ces renseignements sur les Pinzon, suppose néanmoins qu'ils ont pu voir la carte de G. Benincasa, dont nous avons deux reproductions, l'une datée de 1463, l'autre de 1470. Nous croirions plutôt qu'il s'agit d'une des cartes de Bianco qui, en 1448, en dressait une à Londres où figure, au sud-ouest du cap Vert, une ligne de côte dans laquelle M Yule Oldham croit reconnaître le Brésil. (Geographical Journal, March., 1895.) Humboldt, qui n'a connu qu'imparfaitement les divers témoignages relatifs aux documents communiqués à Rome à Pinzon, croit néanmoins qu'il y a là « quelque fond de vérité ». « II est tout naturel, ajoute-t-il, « qu'on se soit empressé de montrer à un grand et intrépide marin comme « Alonso Pinzon, quelques-unes des cartes ou mappemonde, que déjà les « bibliothèques d'Italie possédaient alors en grand nombre. La vue de l'île « Brazir dans une carte de Picigano (1367), ou l'Antilia d'Andréa Bianco « (1456) pouvait avoir frappé l'imagination du marin espagnol. » {Examen critique, Vol. II, pp. 88, 89.)

(43) Gomme Humboldt, Tarducci croit qu'il y a un fond de vérité dans

C'est au moment où Pinzon revenait de Rome avec ces singulières informations et avec l'intention de les mettre lui-même à profit, disail-il, que Colomb enlra en relation avec lui.

Page 1