VIII. — Engagements que Colomb aurait pris avec Pinzon
Les témoins qui déposèrent dans les enquêtes auxquelles nous empruntons tous ces renseignements, ne disent pas seulement que Pinzon communiqua à Colomb les renseignements qu'il avait rapportés de Rome; ils disent aussi que cette communication impressionna si vivement le futur
retoui' de Pinzon de Rome, Colomb se rendit à sa maison; que là il s'informa et s'instruisit de la navigation projetée et que Pinzon lui donna les indications nécessaires pour découvrir les Indes. (Duro, Informe... p. 232.) Pedro Arias répond affirmativement. {Loc. cit.)
amiral, qu'il proposa à Pinzon une association par laquelle il bénéficierait de la moitié de tous les avantages qui pourraient résulter de la découverte projetée, si on décidait les Rois Catholiques à la tenter (40). Alonso aurait accepté cette otFre et se serait alors mis complètement à la disposition de Colomb, auquel il aurait donné son concours personnel de marin expérimenté et énergique, ainsi que celui des membres de sa famille ; il Taurait aidé de sa bourse, aussi bien que de son influence et de son crédit. Si l'on s'en rapportait entièrement aux témoignages donnés, les engagements que Colomb aurait ainsi pris
(46) Dans renquète du 24 août 1535 on demande aux témoins s'ils savent que Pinzon s'associa avec Colomb et lui donna les moyens pécuniaires de se rendre auprès des souverains pour faire avec eux un contrat en leurs noms à tous deux, et s'il est à leur connaissance qu'il était bien convenu que Colomb donnerait à Pinzon la moitié de tout ce qu'il obtiendrait de la couronne, et que tout ce qui serait ainsi stipulé leur profiterait également à tous deux. (10» question, DuRO, Colon y Pinzon, Informe... p. 242.) Juan Martin Pinzon déclare que tout cela est exact et s'étend sur le sujet ; Il a vu bien des fois Colomb causer avec son père de la dite découverte; Don Christophe Colomb convint avec le dit Martin Alonso Pinzon de lui donner la moitié de tout ce qu'il obtiendrait des Rois Catholiques pour la dite découverte, (Duro, op. cit., p. 246-247.) Selon d'autres témoins, le contrat d'association aurait été motivé par la communication à Colomb des indications rapportées de Rome et par la renonciation de Martin Alonso à son dessein d'aller à la recherche des terres dont il croyait connaître l'existence et la situation. Diego Fernandez Golinenero dit que Martin Alonso se décida à prendre part à l'entreprise avec SCS frères, quand l'amiral lui promit la moitié de tous les avantages des Honneurs et des profits qu'il retirerait de l'expédition : la mytad de lodo el ynleresse de la, onrra e provecho que dello se oviese, {Pleitos, Vol. II, pp. 208- 209.) Rodrigo Prieto et Pedro Medel déposent dans le même sens. (Enquête de 1532, Duro, op. cit., pp. 231-233.) Francisco Medel déclare qu'au temps où Martin Alonso organisait la flotte, il dit au témoin que Colomb avait convenu de lui donner tout ce qu'il demanderait. (Enquête du 22 décembre 1535, Duro, op. cit., p. 354.) Enfin Alonso Gallego cite les paroles mêmes que Colomb aurait adressées à Pinzon à ce sujet : « Senor Martin Alonso, « faisons ce voyage ; si nous réussissons et que Dieu nous fasse découvrir « la terre, je vous promets par la couronne royale de partager avec vous « comme avec mon frère. » Et cela, ajoute le témoin, je l'ai entendu dire bien des fois à Colomb: io oyo decir al dicho Colon miichas veces. (Duro, op. cit., p. 254.)
envers Pinzon étaient formels. L'expédition à faire devait être commune aux deux navigateurs. Colomb devait tout partager avec celui sans lequel il n'aurait rien pu faire, et il avait à cet égard donné sa parole ou sa signature.
Cette thèse, qui est celle des Pinzon, adoptée ensuite par la couronne, après la renonciation du fils de Martin Alonso, découle logiquement dePensemble des dépositions prises, particulièrement de celle du second fils de Pinzon, Juan Martin, et on ne saurait l'écarter complètement sans méconnaître nombre de faits qui semblent bien établis. Tout indique, réellement, que Colomb dut prendre de sérieux engagements avec l'aîné des Pinzon. Jusqu'alors, en elfet, il n'avait pu rien faire, il avait même complètement échoué dans ses démarches à la cour. Maintenant, grâce à Pinzon, qui lui apportait de nouvelles indications et qui donnait à son entreprise le concours moral et matériel d'un marin instruit et réputé, il pouvait la porter de nouveau devant les souverains et la leur présenter dans des conditions différentes qui étaient de nature à la faire agréer. Il était donc tout naturel, s'il réussissait dans cette nouvelle tentative, qu'il fît à Pinzon une part plus ou moins grande dans les avantages qu'il obtiendrait des Rois Catholiques. Le fait, ainsi présenté ne soulève aucune objection. Ce qu'on ignore, ce qui reste douteux, malgré les affirmations peut-être intéressées ou influencées de quelques témoins, c'est dans quelle mesure que Colomb s'engagea avec Pinzon.
La famille Pinzon, particulièrement le second fils d'Alonso, Juan Martin, qui, pendant un temps, revendiqua contre les héritiers de Colomb la moitié des droits, privilèges et avantages auxquels ceux-ci prétendaient du chef des capitulations, et qui porta l'afl'aire devant les tribunaux (47), regardait le découvreur comme devant tout
(47) A la mort de Diego Colomb, fils de Colomb, sa veuve, Marie de To-
à Alonso. C'est celui-ci qui lui avait fourni les indications nécessaires pour la découverte des Indes Occidentales ; c'est lui qui, au cours de l'expédition faite dans ce but, mit les caravelles sur la bonne route (48); c'est lui qui voulut qu'on continuât à aller en avant, alors qu'il était question de retourner en arrière (49) ; c'est lui enfin qui
lède, soutenue et conseillée par Fei-nand Colomb, continua les procès que son mari avait engagés contre la couronne en revendication des droits et privilégies qu'il prétendait tenir des capitulations. Le fisc représente parle licencié Villalobos, qui montra dans cette affaire un parti pris très arrêté contre les Colomb, entreprit de prouver que leurs prétentions étaient vaines, parce qu'en réalité ce n'était pas Christophe Colomb qui avait découvert les Indes, mais Martin Alonso Pinzon, sans lequel il n'aurait rien pu faire et auquel il avait promis do partager tous les avantages et bénéfices qui résulteraient de la découverte. Juan Martin Pinzon intervint dans ce procès pour réclamer, en se fondant sur l'association conclue entre son père et Colomb, la moitié de ce que les héritiers du grand homme réclamaient eux-mêmes, et c'est lui qui fit citer la plupart des témoins dont nous avons rapporté les dépositions. C'est lui aussi qui, à la suggestion vraisemblablement du fisc, pré^enka le questionnaire du 1" novembre 1532 qui fut soumis aux témoins. On en trouvera le texte dans Duao, op. cit., p. 230 et sq. En 1535, Pinzon renonça en faveur de la couronne à tous ses droits (Dano, p. 237), et !e procès continua entre le fisc et les héritiers directs de Colomb : Marie de Tolède et son fils. Don Luis Colon.
(48) Cotte prétention de Pinzon paraît justifiée. Voyez ci-après chapitre V, paragraphe VI.
(49) Cette assertion s'appuie sur divers témoignages, d'après lesquels Colomb, pris de découragement peu de jours avant la découverte heureuse de San Salvador, parlait de rentrer à Palos et en aurait été empêché par l'opposition énergique de Pinzon. La plupart des biographes modernes de Colomb regardent cette histoire comme une invention dont l'objet était de faire valoir Pinzon aux dépens du chef de l'expédition. Il est possible que quelques-uns des témoins entendus aient été animés par des sentiments de ce genre, mais tous, assurément, ne sont pas dans ce cas, et nous croyons que, malgré la partialité évidente de quelques-uns d'entre eux, il résulte de tout ce qu'ils disent qu'il y eut un moment où il fut réellement question de renoncer à l'entreprise et que Martin Alonso Pinzon a dû, dans cette heure critique, jouer un rôle décisif. Nous reviendrons sur ce curieux incident du mémorable voyage de 1492 et nous montrerons qu'on peut en déduire des conséquences intéressantes.
fat Tàme de l'entreprise et qui, en fait, découvrit la première terre importante (50).
Ces prétentions extraordinaires, que les tribunaux castillans n'ont pas trouvées justifiées (51), ont été rejetées aussi par la critique entière. Prises à la lettre, elles sont insoutenables. Que Colomb ait dû à l'aîné des Pinzon des services considérables qu'il n'a jamais reconnus, cela ne saurait plus faire l'objet d'aucun doute ; mais il ne semble pas que ces services avaient la portée qu'on leur a donnée. Colomb devait beaucoup à Martin Alonso Pinzon, il ne lui devait pas tout.
Lorsqu'il arriva à la Rabida en 1491, après avoir échoué auprès des Rois Catholiques, il ne connaissait pas ce marin qui se trouvait à ce moment, comme on Ta vu, à Rome. A cette époque, le projet de Colomb était formé depuis longtemps, puisqu'il l'avait déjà proposé au roi de Portugal et qu'il y avait plusieurs années qu'il cherchait
(50) C'est de la l'inla, que commandait Martin Alonso, qu'on vit d'abord la terre ; mais Colomb déclara qu'il avait aperçu auparavant une himière dans la même direction, et on s'en rapporta à lui. Pinzon, au rapport de Medel, prétendait que non seulement la terre avait été vue à.^. son bord avant qu'elle ne le fût du navire de Colomb, mais encore qu'il l'avait reconnue et délimitée avant celui-ci. Pinzon, dont le témoignage doit avoir été rapporté inexactement par Medel, a dû vouloir dire qu'il avait découvert et reconnu l'île nommée Espanola par Colomb avant que celui-ci n'y arrivât, ce qui est exact. {Déposition de Francisco Medel dans Duro, Colon y Pinzon, pp. 258-259. Journal de bord, 6 janv. 1493.)
(51) Par la renonciation de Juan Martin Pinzon, sa famille se trouvait désintéressée dans les procès intentés par les héritiers de Colomb à la couronne et celle-ci fut ainsi substituée aux Pinzon, Mais, bien que les divers arrêts rendus dans ces procès n'aient pas reconnu comnij fondées toutes ces prétentions des Colomb, aucun de ces arrêts n'a admis celles des Pinzon. En entrant dans la famille d'Albc, les Colomb étaient devenus influents, et comme Martin Alonso Pinzon était mort et que ses héritiers ne réclamaient rien, on ne tint aucun compte de leurs prétentions. On fit même comprendre à Villalobos, qui voulait instituer une nouvelle enquête pour montrer que les droits des Pinzon devenus ceuv; de la couronne étaient réels, qu'il devait s'abstenir et c'est ce qu'il fit. (Voyez la préface de Duro aux Pleilos de Colon.)
à le faire accepter en Espagne. Pinzon lui-même n'avait point alors les renseignements qu'il communiqua à Colomb et qu'il considérait comme ayant assuré sa découverte. Il est donc difficile de croire que Colomb, qui avait une si grande idée de l'importance de la découverte qu'il proposait, que des conditions quasi-royales pouvaient seules le satisfaire, ait pris vis-à-vis de Pinzon un engagement aussi extraordinaire que celui de tout partager avec lui. La nature même des conditions qu'il posait ne permettait pas d'ailleurs ce partage. Il semble aussi que, si un engagement de ce genre avait existé, il aurait été constaté par quelque document écrit. Un homme intelligent comme Martin Alonso, un armateur, c'est-à-dire un homme d'affaires, n'aurait pas procédé autrement. Or, les Pinzon n'ont jamais produit aucun écrit de ce genre et n'ont même jamais prétendu qu'il avait existé (52). Cette circonstance seule suffît pour donner la certitude que Colomb a dû se borner à des protestations de reconnaissance età des promesses plus ou moins expliciles, qu'il n'a probablement pas tenues (53).
(b2j Las Casas, qui nie fomellemsnt que Colomb se soit enj^agé à partager avec Piazon les bénéliccs de son entreprise, et qui s'élève vivement contre los questions du fisc dont l'objet, selon lui. était d'arracher aux témoins des dépositions contraires à la vérité, fait au sujet du contrat par lequel Colomb se serait lié à Pinzon la remarque suivante : « Vicente Yancz, qui vécut « longtemps après son frère et que j'ai connu personnellement, aurait for- « mule quelque plainte à ce sujet, ou en aurait dit quelques mots. Il ne m'au- « rait pas caché cela, à moi, qui suis de ce temps-là, et pourtant il n'en a « jamais été question ; jamais il n'a été rien dit de pareil avant l'ouverture de « ce procès. »(Las Casas, Liv.I.ch. XXXVl,p. 257.) L'historien des Indes reconnaît cependant que Colomb « dut promettre quelque chose [à Martin « Alonso], parce que les hommes ne se font mouvoir que par l'utilité et « rintérct, mais il ne dut pas lui faire les grandes promesses que certains « prétendent qu'il fit. » {Op. cit.. p. 235.) Du reste. Las Casas, comme nous l'avons déjà fait remarquer, semble n'avoir connu que les premières enquêtes.
(53) Le capitaine Duro, qui a donné de bonnes raisons pour croire que Colomb avait fait avec Pinzon un contrat, dont nous ne connaissons pas la teneur, mais qui assurait probablement à ce dernier l'une ou l'autre des
Les services que Martin Alonso Pinzon rendit à Colomb dans cette dernière phase de l'élaboration du projet que ce dernier avait formé depuis plusieurs années déjà, ne sont pas moins considérables et, bien qu'il soit difficile de les préciser, on peut avancer que sans sa collaboration, ce projet n'aurait pu reparaître devant les Rois Catholiques avec quelque chance de succès. Si l'on en croyait des témoins qui parlent d'après Pinzon lui-même, celui-ci disait que Colomb lui devait ce qu'il était (54). 11 y a là certainement une grande exagération. Mais l'efficacité du concours de Pinzon dans la mise à point du projet de Colomb n'est pas moins réelle, et on doit tenir pour certain que le fait seul qu'un homme comme lui approuvait et encourageait son entreprise et annonçait qu'il devait y participer, fut pour beaucoup dans les résultats obtenus
grandes charges dont il était investi par les capitulations, dit que d'absence « des actes rend très difficile l'établissement de la vérité sur ce point, mais, « comme la saine raison et la critique — ajoule-t-il — s'accordent à écarter « la probabilité que Pinzon ait consenti à sacrifier tout ce qu'il possédait « pour le caprice assez sing-ulier de servir sans objet ou avantage les inté- « rets d'un étranger, on doit présumer, ou bien que les actes furent égarés « à la suite des circonstances de la mort de Martin Alonso, en Tabsence de « ses fils, ou qu'en homme d'honneur qui était incapable de manquer à sa « parole, il eut foi dans celle de gentilhomme du général de Leurs Altes- « ses... ou peut-être encore aura-t-il remis à plus tard la rédaction du con- « trat. » (DuRO, Pinzon en el descubrimiento de las Indias, p. 56.)
(54) Francisco Medel qui donna son témoignage dans l'enquête ouverte à Séville le 22 décembre 1535, dit que quand les caravelles revinrent de la découverte, Pinzon, qui était malade, se fit conduire à la Rabida, où il lui raconta une altercation qu'il avait eue avec Colomb quand celui-ci parlait de retourner à Palos. Dans cette circonstance, Colomb se serait emporté au point de menacer Pinzon de le faire pendre, menace à laquelle celui-ci aurait répondu : « Je mérite que vous me traitiez ainsi pour vous avoir mis « dans la position où vous êtes » : eso merezco yo por haberos piiesto en la honra en que os lie puesto, para, que me digùis eso. (Duno, Colon y Pinzon, p. 259.) Voyez sur ce point la déposition entière de Medel. La conversation qu'il rapporte aurait eu lieu très peu de temps, quelques jours seulement peut-être, avant la mort de Pinzon.
par Ferez, quand il se rendit auprès de la reine pour plaider la cause du Génois.
Le concours effectif que Pinzon donna à Colomb, avant la mise à la voile de Texpédition, n'est pas le seul service signalé qu'il lui rendit. Nous verrons en effet, à un autre chapitre, qu'on peut dire que sans l'énergique et intelligente intervention de ce marin, au cours du fameux voyage, Colomb aurait été probablement obligé de rentrer à Palos sans avoir atteint son but.
IX. — Jusquà présent, il ne s'agit toujours que d'îles ou terres nouvelles à découvrir.
On a vu que, lorsque Colomb quitta la cour de Castille, il avait renoncé à tout espoir de faire agréer son projet aux Rois Catholiques, et qu'à son arrivée à la Rabida, où il venait chercher son fils, il n'avait d'autre dessein que celui d'aller porter ses propositions à la France. On a vu aussi que, d'après le témoignage du médecin Garcia Fernandez, il aurait suffi à Colomb de s'ouvrir au frère Juan Ferez pour gagner les sympathies de ce religieux, et pour le déterminer à faire une démarche insolite auprès de la reine, dont le succès ne s'explique pas.
Mais les faits relevés aux paragraphes précédents ont montré aussi que, contrairement à ce que rappelle Fernandez, Colomb, pendant le nouveau séjour qu'il fit à la Rabida, s'entretint de son projet avec bien d'autres personnes qu'avec ce médecin et avec les religieux du couvent ; qu'il chercha à recueillir d'autres renseignements sur l'entreprise qu'il méditait et qu'il se mit, dans ce but, en rapports avec plusieurs pilotes de la région, notamment avec Martin Alonso Finzon, dont il chercha et obtint le concours.
Sur ce point essentiel la déposition de Fernandez est donc inexacte. Ce témoin a ignoré ou négligé des faits importants qui peuvent expliquer, d'une manière plausible,
comment les Rois Catholiques furent amenés à renouer leurs relations avec Colomb. On ne comprend guère, en effet, que le P.Perez ait réussi aussi complètement et aussi promptement dans ses démarches à la cour, s'il n'avait à faire valoir auprès de la reine que des considérations d'ordre général suggérées par les confidences de Colomb et par la crainte de le voir passer à l'étranger. Il en serait tout autrement, si ce religieux avait été mis en position de dire à la reine des choses qu'elle ignorait et qui étaient de nature à l'impressionner, et c'est précisément ce que les dépositions prises dans les procès dits de Colomb donnent lieu de croire qu'il fit.
Par Velasco, par Vasquez et par d'autres, par Pinzon surtout, Colomb avait obtenu des indications qui complétaient ou confirmaient celles qu'il avait déjà, et qui ne pouvaient que donner plus de consistance à son projet. En s'attachant Pinzon, il s'assurait, en outre, l'appui moral et matériel de l'homme le plus capable de faire réussir une entreprise comme la sienne, entreprise qui prenait par là même une importance qu'elle n'avait pas auparavant.
On est donc fondé à dire que, pendant le séjour qu'il fit à la Rabida et à Palos en 1491, Colomb recueillit sur son projet original, — celui qu'il avait vainement pressé le roi Joâoet les Rois Catholiques d'accepter, — des indications nouvelles qui lui donnaient plus de valeur et qui le rendaient ainsi plus acceptable. Ou il faut rejeter en bloc tout ce que tant de témoins rapportent de l'activité de Colomb à cette époque, de ses conférences avec Pinzon et avec d'autres, ainsi que tout ce que lui-même dit des renseignements qu'il recueillit alors, ou il faut reconnaître qu'il trouva dans ces renseignements des éléments importants de rectification ou de confirmation, et que c'est là seulement que son projet prit sa forme définitive, celle qui le fit agréer en dernier lieu parles Rois Catholiques.
Si nous cherchons maintenant ce qu'était alors ce pro-
jet, nous trouvons dans les dépositions qui nous ont fourni tant de détails curieux et peu connus sur l'emploi du temps de Colomb, pendant le séjour qu'il fit à la Rabida en 1491, des indications très utiles à ce sujet.
Ce qui frappe, tout d'abord, c'est qu'on n'y voit rien qui puisse donner à penser qu'il s'agissait de franchir l'espace maritime séparant les extrémités occidentales du monde de ses extrémités orientales. Pas un de ceux qui nous assurent, — à tort ou à raison, cela importe peu, — que Pinzon se proposait d'aller, de son chef, à la recherche des terres que Colomb devait découvrir, ne fait aucune allusion à cela ; rien de ce qu'on nous dit des renseignements que ce marin obtint à Rome ne se rapporte à ce sujet ; rien dans les informations que Colomb recueillit auprès de Pedro Velasco et qu'il note avec soin, rien dans les indications si curieuses que Vasquez donna sur ce qu'il fallait faire pour atteindre les terres inconnues situées au delà de la mer de Sargasses, ne laisse voir que les uns ou les autres pensassent que ces terres nouvelles faisaient partie des régions de l'Asie Orientale, ou se trouvaient dans leur voisinage. Ce que Colomb cherche auprès de tous ces pilotes qu'il interroge, ce n'est pas la confirmation de l'idée de la proximité de l'Asie et de la possibilité d'y arriver en naviguant vers l'occident, sur tel ou tel parallèle, c'est la confirmation de la croyance qu'il existait à l'ouest des terres nouvelles à découvrir.
En fait, et c'est une remarque sur laquelle il faut appeler l'attention, à l'époque où le fisc rédigea les différents questionnaires qui farent soumis aux témoins cités, personne, pas plus chez ceux qui poursuivaient que chez ceux qui se défendaient, ne paraît s'être douté que Colomb pouvait avoir eu un autre objet en vue que celui de découvrir de nouvelles terres. Et cela se passait en 1512, en 1515 et en 1532 et même en 1535 et en 1536. La légende du grand dessein de Colomb, c'est-à-dire d'un plan de pas-
sage aux Indes Orientales basé sur une conception scientifique, n'était donc pas encore formée à ce moment, ou tout au moins n'était pas connue des témoins, car autrement, quelque chose de cette manière de voir aurait percé dans les dépositions faites par des gens qui avaient connu le célèbre Génois et ses compagnons, et dont quelquesuns avaient eux-mêmes pris part à la grande découverte, tandis que les autres avaient vécu dans le milieu où l'expédition fut préparée et mise à exécution.
11 n'est pas douteux que, comme Colomb, Pinzon croyait à l'existence de terres non encore découvertes à Touest. Nous connaissons les raisons sur lesquelles il fondait cette croyance et nous savons qu'elles n'avaient rien de théorique; s'il était acquis que la conviction de Colomb était au contraire basée sur des considérations ayant un caractère spéculatif, il ne faudrait pas hésister à reconnaître que ces deux hommes étaient séparés par toute la dislance qui existe entre une conception scientifique et des notions purement empiriques. Mais jusqu'à présent rien ne montre que tel était le cas. Loin de là, nous voyons Colomb rechercher les conseils de Pinzon et les renseignements qu'il pouvait donner, non sur des questions de navigation ou d'exécution matérielle, mais sur ce qui faisait l'objet même de son entreprise : la découverte à faire.
Ayant tous les deux le môme objet en vue, et animés tous les deux de la même ardeur, nous les voyons se mettre d'accord pour agir en commun. Nous ne connaissons pas les termes de cet accord ; mais nous n'avons pas besoin de les connaître pour savoir que ce qui en faisait la base, c'était la découverte de certaines îles où terres de l'Océan, sur lesquelles ils croyaient l'un et l'autre avoir des indications (55), et non la recherche d'une route plus
(55) Le capiLaiac Duro remarque à ce sujet que « Pinzon sympathisait avec « l'idéal de Colomb et était du mcmj avis que lui sur deux points : à savoir:
courte pour aller aux îles indiennes des épices et aux riches ports des possessions asiatiques du Grand Khan.
Voilà ce que laisse voir une lecture attentive de toutes ces dépositions. Malgré leur exagération, flagrante sur certains points, leur sympathie évidente pour les Pinzon et le sentiment de malveillance ou de jalousie envers Colomb qui perce chez quelques témoins, elles nous laissent rimpression bien nette qu'il n'a jamais été question d'autre chose, pour le chef de l'entreprise et pour Pinzon, ainsi que pour tous ceux qui y prirent part, que de la découverte des îles mêmes qui furent découvertes, que tout le monde désignait, à l'époque où ces dépositions furent prises, par l'expression des Indes.
Nous pouvons donc conclure de tout ceci que, pas plus à l'époque des enquêtes motivées par les procès dits de Colomb qu'à celle à laquelle les témoins se rapportent, on ne connaissait la prétention de Colomb d'avoir organisé son expédition pour aller aux pays des épices. Si telle était réellement le but qu'il poursuivait, nous avons constaté qu'il ne l'a laissé voir dans aucune des démarches qu'il a faites Jusqu'en 1491 pour faire agréer son projet. Reste à savoir si dans ses dernières négociations avec les Rois Catholiques et dans les nombreuses démarches auxquelles Tobligèrent l'organisation de son expédition et l'équipement des trois caravelles qui devaient la composer, il se montra plus explicite à cet égard.
On peut, dès maintenant, toutefois, hasarder l'opinion que la légende qui donne pour but au premier voyage de Colomb la recherche d'un passage aux Indes par l'ouest, ne s'est accréditée que postérieurement aux années 1532, 1535 et 1536, date des dernières enquêtes où l'on entendit les survivants de la grande aventure de 1492.
« la possibilité de trouver des terres en navijj;uant vers rOccidcnt, et la pro- « habilité que leur découverte compenserait surabondamment la peine qu'on « aurait eue à les découvrir. (Duro, Pinzon, p. 29).