I. — Démarche du P. Juan Ferez auprès de la reine
Les faits exposés au chapitre précédent en laissent supposer d'autres qui en sont la conséquence logique. Nous savons que Colomb s'était rendu à la Rabida avec l'intention arrêtée de passer en France. Nous savons qu'il fut détourné de ce dessein par les franciscains de ce couvent, et qu'au lieu de se préparer à quitter l'Espagne, il se mit à fréquenter les pilotes et marins de la localité et à recueillir de nouveaux renseignements relatifs à l'existence de terres à découvrir dans l'Atlantique. Nous savons, enfin, que les religieux de la Rabida, qui lui donnèrent l'hospitalité, s'intéressèrent beaucoup à son projet et que l'un d'eux intervint auprès de la reine pour la décider à renouer avec lui.
Tous ces faits, qui sont bien constatés, autorisent la supposition que les choses ont dû se passer à peu près de la manière suivante.
A la Rabida^ où nous avons montré que Colomb n'était pas un inconnu, où, à son arrivée du Portugal il avait reçu des encouragements précieux, où même on lui aurait fourni des indications qui confirmaient celles qu'il avait déjà sur l'existence de certaines terres nouvelles à l'ouest
et OÙ, par conséquent, on était persuadé de l'excellence de son projet, l'insuccès de ses démarches à la cour dut causer une pénible surprise, et il est tout naturel qu'on ait cru qu'elles pouvaient être renouvelées avec quelques chances de succès.
Les moines avaient pour cela des motifs valables, surtout si, comme il y a lieu de le croire, ils étaient renseignés sur les faits qui formaient la base du projet de Colomb. Dans ces conditions, ils pouvaient dire à notre Génois qu'il se décourageait à tort ; que si les souverains n'avaient pas été convaincus par les raisons qu'il leur avait données, il fallait leur en donner d'autres ; quePalos et les localités voisines étaient des lieux habités par des marins chez lesquels on pourrait trouver de nouveaux arguments à l'appui de son projet ; que parmi ces marins, il y en avait qui connaissaient par expérience les mers où il se proposait d'aller à la découverte, et d'autres, comme les Pinzon, dont les conseils en ces matières étaient précieux, et qu'il fallait voir tous ces gens-là pour obtenir de nouveaux renseignements et même des promesses de concours, qui le mettraient en position de se représenter devant les Rois Catholiques avec d'autres faits et des arguments auxquels on ne pourrait manquer de prêter attention.
Un tel langage était de nature à persuader facilement un homme qui ne s'était résolu qu'à regret à quitter l'Espagne, et, si nous n'avons aucune preuve documentaire qu'il a été tenu, nous savons, tout au moins, que Colomb a agi sous l'influence de considérations de ce genre, puisque, dès son retour à la Rabida, on le voit se mettre en relations avec tous les gens qui pouvaient lui fournir des renseignements sur l'objet qu'il avait en vue et qu'il sut mettre à profit.
C'est donc à la suite d'une sorte d'enquête conduite par Colomb lui-même, à la Rabida et à Palos, sur les motifs qu'il y avait de croire à l'existence de terres inconnues à
l'ouest, que se produisit l'intervention du P. Ferez auprès de la reine dont parle Garcia Fernandez, qui nous la représente comme ayant eu lieu immédiatement après l'arrivée de Colomb au monastère et comme étant motivée uniquement par l'entretien que celui-ci eut avec lui, Fernandez, et le P. Perez (50).
Il est certain que ce religieux ne fit pas celle grave démarche spontanément, et que Fernandez se donne, dans cette affaire, un rôle qu'il n'a pas eu, ou qu'il exagère singulièrement. Il est évident, en effet, que Perez n'a pu s'avancer, ainsi qu'il Ta fait, qu'après que ceux qui s'intéressèrent à l'entreprise de Colomb et qui, mieux que lui, pouvaient la comprendre et la favoriser, comme Marchena, Pinzon, et d'autres peut-être, l'eurent mis en position de fournir à la reine des explications qui n'avaient point encore été données et qui étaient de nature à rendre plus probable le succès de l'entreprise.
Rien ne s'oppose à admettre que Perez écrivit d'abord à la reine, ainsi que le dit Fernandez, et que Las Casas le répèle après lui (57). Peut-être que Pinzon le fit aussi ; en tous cas un témoin le dit (58). Il est également vraisembla-
(56) Trappe par le langage de Goloaib,le gardien du couvent aurait envoyé chercher le témoin et «i tous trois se mirent à discuter sur la question. A la « suite de cet entretien, ils chargèrent un homme d'aller porter à la reine « Isabelle, que Dieu ait reçu son àme, une lettre dudit frère Père/ qui était « son confesseur. Le porteur de cette lettre fut un nommé Sebastien Kodri- « guez, pilote de Lepa.» (Déposition de Garcia Fernandez, Pleitos, Vol. Il, p. 192.)
(57) L.vs Cas.vs, liv. I, ch. X.YXl, Vol. I, p. 242. Le capitaine Duro suppose que Perez écrivit non seulement à la reine mais aussi à des prélats et des scignears de la cour. {Pinzon, p. 31.) Aucun document ne le dit, mais c'est assez vraisemblable. Mémo remarque en ce qui concerne Pinzon, qui, outre la lettre qu'il aurait adressée à la reine, aurait également écrit à ses amis. (Loc. cit.}
(58) Déposition de Pedro Arias. (Dino, Colon y Pinzon, p. 233.) Ce qui semble confirmer le fait, c'est qu'un autre témoin, Diego Fernandez Colnienero, déclare qu'au retour de la grande' expédition, la reine chargea un mes-
Vig.\ai;d, Nouvelles Études. II 4
ble que la reine, ainsi avisée que TafTaire qu'elle avait repoussée était plus importante qu'elle ne le supposait, et qull y allait de l'intérêt de la couronne qu'on ne laissât pas Colomb la porter ailleurs, voulut savoir à quoi s'en tenir à ce sujet et qu'elle commanda au P. Ferez de venir la trouver (59). Il partit donc pour Grenade, ou plutôt pour Santa-Fé qui était alors le lieu où se tenait la cour. Il partit nuitamment, secrètement, si Ton veut, bien qu'on ne comprenne pas l'objet de ces précautions (60). C'est Colomb qui loua la mule qu'il monta (61), et c'est probablement Pinzon qui iburnit l'argent nécessaire (62).
D'après le témoignage de Fernandez qui, ici encore, se trompe grandement, Perez n'aurait eu qu'à se présenter à
sager d'aller dire à Martin Alonso Pinzon qu'elle voulait le voir pour qu'il la renseignât et pour qu'elle lo récompensât, mais que lorsque cet homme arriva à Palos, Pinzon était mort. La reine, ajoute le témoin, fut très alfectée de sa mort. (Duro, op. cil., p. 237.) On sait que Pinzon qui arriva malade à Palos se fit transportera la Rabida où il mourut très peu de temps après.
(59) « Les religieux retinrent Christophe Colomb dans le monastère en « attendant la réponse à la lettre envoyée à Son Altesse, pour voir ce qu'il en « résulterait, ce qui fut fait. Quatorze jours après. Notre Dame la Reine écri- « vit au dit frère Juan Perez, le remerciant de son intervention et le priant, « lui ordonnant, au reçu de sa lettre, de se rendre à la cour auprès de Son « Altesse, de laisser bon espoir à Christophe Colomb et de lui dire datten- « dre qu'elle lui écrivit. »( Déposition de Fernandez, Pleitos,\o\. H, p. 192.)
(60) « Dès qu'il eut reçu cette lettre, conformément à son contenu, le dit « frère partit secrètement du monastère, dans la nuit, sur une mule.» (Garcia Fernandez). Las Casas dit la même chose, mais en jDrécisant que le départ de Perez eut lieu à minuit. {Op. cit., Vol. I. p. 242.)
(61) Déposition de Rodriguez Cabezudo qui dit qu'il vit Coloni-j à Palos avec un religieux de Saint-François, et qu'il lui loua une mule pour que )e religieux se rendit à la cour, où il alla en effet et fit des démarches pour l'amiral. (Pietios, Vol. 11, p. 18.) C'est à ce Cabezudo et à un prêtre nommé Martin Sanchez que Colomb confia son fils Diego lorsqu'il partit pour sa grande découverte.
(62) C'est l'opinion du Procureur (fiscal). Voyez la 13° question de l'enquête du 11 août 1515, à Séville. (Pleitos, Vol. Il, p. ]26, 127.) Dix-sept ans plus tard, le fiscal a la même opinion et cherche à la faire établir par les témoins. Voyez la 4» question de l'enquête de 1532 et la réponse affirmative de Pedro Arias. (Duro, op. cit,. p. 232.)
la reine pour obtenir d'elle les navires que Colomb demandait (63). Nous savons que les choses ne se passèrent pas ainsi, puisque les propositions de Colomb firent l'objet de nouvelles délibérations et qu'il s'en fallut de peu que les négociations ne fussent encore rompues définitivement. Mais il n'est pas moins vrai que c'est la démarche du P. Ferez qui ramena Colomb à la cour, et que c'est ce qu'il dit à la souveraine qui la décida à reprendre des pourparlers qui cette fois devaient aboutir (64).
Nous ne savons par aucun document quelles raisons ce religieux fit valoir auprès ds la reine pour arriver à ce résultat inespéré ; mais nous savons qu'il pouvait lui dire que des marins compétents, comme les Pinzon, avaient si bonne opinion de l'entreprise de Colomb qu'ils voulaient y participer ; que des gens qui étaient bien renseignés sur les explorations dont TAtlantique avait été l'objet, ne doutaient pas qu'il n'existât à l'ouest des terres nouvelles à découvrir, et, s'il est vrai, comme le récit de Gomara le
(63) « Il se présenta à la coui* et là ils décidèrent que l'on donnerait trois «navires au dit Christophe Colomb» : e pareciô en la corte et de alli consiiliaron que le diesen al dicho Cristobal Colon ires navios. (Dép. de Fernandez, op. cit., p. 193.) Las Casas remarque avec raison, à ce sujet, que celui qui fit cette déposition devait ignorer ce qui S3 passa à la Cour. (Las Casas, Vol. I, p. 242.)
(64) Il faut noter ici que Las Casas, qui était enclin à ajouter foi au récit que lui avait fait, à Espanola, un nommé Morales des rapports de Colomb avec le duc de Médi[ia-Celi, place la correspondance de ce duc avec la reine en 1491, d'où la conclusion que ce serait Tintervention de ce duc plutôt que celle de Ferez qui influença la reine en faveur de Colomb. (Las Casas, ch. XXX, Vol. I, pp. 237 et 238.) Mais nous croyons avoir montré que cette correspondance ne peut être placée à cette époque et qu'elle date de Turrivce de Colomb en Espagne. Ce que le duc avait écrit à la reine a pu néanmoins contribuer à lui faire prêter une oreille plus favorable aux représentations de son ancien confesseur, auquel le premier rôle appartient dans cette affaire. Geraldini, qui écrivait avant Las Casas et avant Fernand Colomb, et qui, vraisemblablement, n'a pas connu la déposition de Fernandez, dit que Ferez alla trouver les Rois Catholiques à Grenade et que ceux-ci « par égard « pour lui envoyèrent chei cher Colomb ». (Ilinerarium, Liv. XIV, p. 204.)
donne à supposer, qu'on savait à la Rabida qu'un pilote dont Colomb connaissait l'aventure avait réellement découvert une île nouvelle à l'ouest, il est évident que ce fait a dû être mentionné, et que le P. Ferez n'a pas manqué de représenter qu'il y avait là une raison décisive pour croire au succès de l'entreprise proposée. Il est fort possible même que cette raison particulière ait eu plus d'influence sur la décision de la reine que toutes les autres considérations,
11 est clair que tout ceci suppose que les propositions de Colomb se rapportaient à des découvertes nouvelles, car, dans ce cas seulement, Ferez pouvait dire à la reine des choses qui fussent de nature à la faire revenir sur sa première opinion. Il en serait tout autrement s'il s'agissait d'aller aux Indes par l'ouest ; dans ce cas, l'ancien confesseur de la reine, quelque influence qu'il eût sur la souveraine, n'aurait rien pu lui dire de satisfaisant. Pour toutes ces raisons, nous devons conclure qu'il est impossible que les choses se soient passées comme Garcia Fernandez les raconte et que la reine ait rappelé Colomb simplement par égard pour son ancien confesseur. Le succès de ce moine auprès de la souveraine ne s'explique que par la supposition qu'il put lui dire des choses que Colomb n'avait pas dites et qui furent considérées comme assez importantes pour motiver la reprise des négociations avec le futur amiral.
Quoi qu'il en soit des raisons qui déterminèrent la reine, il n'est pas douteux qu'elle rappela Colomb, qui ne tarda pas à rejoindre Ferez à la cour (65). Si l'on en croyait un
(05) C'est ce que disent Fernandez et Las Casas. Le récit des Ilislorie est tout différent. Colomb, d"après son fils, aurait accompagné le P. Ferez à la
document publié de nos jours. Ferez lui-même aurait écrit à Colomb pour lui annoncer son succès et lui dire que la reine le demandait (GC). D'après Fernandez, la souveraine
cour. (Chap.XIII, fol. 35 recto.) Mais ceci ne s'accorde ni avec le témoignage de Fernandez, ni avec celui de plusieurs autres témoins. M. Harrisse croit que Ferez revint à la Rabida, puis retourna à la Cour avec Colomb et il fonde cette opinion sur la déposition de Cabezudo, où il est dit que Ferez accompagaa Colomb quand celui-ci vint à Moguer pour louer une mule. (Christophe Colomb, Vol. I, pp. 357 et 370.) Mais cette mule était pour Ferez, Cabezudo le dit formellement : « Il était avec un religieux de Saint-François « qui l'accompagnait. Il demanda au témoin une mule en location afin que «le religieux pût se rendre à la cour pour les négociations. » (Déposition de Cabezudo, Plellos, Vol. II. p. 18.) Rien dans cette déposition et dans celles des autres témoins ne donne à supposer que Ferez revint à la Rabida et retourna ensuite à la cour. Au contraire, Vêlez AUid dit nettement que Ferez alla seul à la cour où l'on fit ensuite venir Colomb. (Déposition du 1" nov. 1532, DuRO, p. 232.)
(66) En 1879 on publia dans le tome 1°'" d'une Revue Franciscaine imprimée en l']spagne, la lettre suivante que le F. Ferez aurait adressée de la cour à Colomb.
Nueslro Senor ha. esciichado las siiplicas de sus siervos. La sabia y virtuosa Tsabel, tocada de la gracia del cielo, acogiô benignamente las palabras de este pobrecillo. Todo ha salido bien ; lejns de rechazar vuestro proyecto, lo ha aceptado desde luego, y os llama à la Corte para proponer Iqs medios que créais mus â propôsilo para llevar à cabo los designios de la Providencia. Mi corazôn nada en un mar de consuelo, y mi espiritu salta de gozo en el Senor. Partid cuanto antes, que la Reina os aguarda, y yo muchô mas que ella. Enconiendadme à las oraciones de mis amados hijos y de vueslro Dieguilo. La gracia de Bios sea con vos, y A'uestra Senora de la Rabida os acompane. « Notre Seigneur Dieu a écouté les prières de ses < serviteurs. La savante et vertueuse Isabelle, touchée de la grâce du ciel, a « accueilli avec bienveillance les paroles de ce pauvre que je suis. Tout a « bien réussi. Loin de repousser notre projet, elle l'a accepté immédiate- « ment, et elle vous appelle à la cour pour vous proposer les moyens que « vous croirez les plus convenables pour mener à bonne lin les desseins de « la Providence. Mon cœur nage dans une mer d'allégresse, et mon esprit « tressaille de joie dans le Seigneur. Fartez le plus tôt possible, car la reine « vous attend, et moi, encore plus qu'elle. Recommandez-moi aux prières de « mes fils aimés et de votre petit Diego. La grâce de Dieu soit avec vous, « et que Notre-Dame de la Rabida vous accompagne. »
Celte lettre, qui n'est pas datée et dont la provenance n'est pas indiquée est évidemment apocryphe ; la langue toute moderne dans laquelle elle est écrite le prouve suffisamment. Plusieurs auteurs, cependant, l'ont reproduite
écrivit à Colomb et lui envoya 20.000 maravédis (07). Las Casas dit la même chose, mais, évidemment, il parle ici d'après Fei^nandez. Suivant les témoins entendus dans les deux enquêtes de 1532 et de 1535, c'est Pinzon qui défraya Colomb de toutes ses dépenses (68). Ni Las Casas ni les Historié, ni Fernandez ne précisent la date de cet
sans mettre en doute son authenticité, entre autres : le F. Coll (Colon y la Rabida, pp. 168, 169, 2» édition); Valladar (Colon en Sanla Fe, pp. 36, 37); Lazzaroni {Christophoro Colombo, Vol. T, p. 276) ; Asensto [Cristohal Colon, Vol. I, p. 147).
(67) « La Reine Notre Dame envoya 20.000 maravédis en florins qu'apporta « Diego Pricto, habitant de cette ville, qui les donna au témoin avec une « lettre pour qu'il remît le tout à Christophe Colomb. » « Avec cette somme « il devait se vêtir convenablement et acheter une monture pour se rendre « à la cour; c'est ce qui fut fait. » (Déposition de Fernandez, op. cit. )La. reine aurait ainsi fait remettre à Colomb en une fois et sur la recommandation do Ferez, une somme plus considérable que la totalité des subventions qu'on lui avait accordées pendant plusieurs années.
(68) L'histoire des 20.000 maravédis envoyés à Colomb paraît très contestable. Garcia Fernandez est seul à mentionner ce fait que rien ne confirme. D'une part, en effet, Munoz et Navarrete, qui ont relevé toutes les mentions de sommes versées à Colomb n'ont rien trouvé relativement à celle-là. D'autre part, des témoins qui déposèrent dans la même enquête que Fernandez ont fait des déclarations qui ne concordent pas avec la sienne sur ce point. Ainsi, lors de cette enquête, on demande aux témoins, s'ils savent que Martin Alonso Finzon fit aller Colomb à la cour pour obtenir le privilège d'entreprendre la découverte et s'ils ont connaissance qu'il lui fournit de l'argent pour cela. (13° question, Pleitos, Vol. II, p. 127.) A cette question Martin Martinez répond qu'il a entendu Martin Alonso Pinzon lui-même avancer le fait (Pleitos, Vol. II, p. 137), et le fils de celui-ci. Arias Ferez, déclare qu'il en est bien ainsi; que son père fit un arrangement avec Colomb et qu'il lui donna les moyens pécuniaires d'aller à la cour. Le témoin était présent quand cela eut lieu. (Pleitos, Vol. II, pp. 223-230.) A l'enquête de 1532 on demande encore aux témoins, (4° question), s'il est exact que Finzon fit en sorte que l'amiral allât trouver les Hois Catholiques pour leur faire connaître ce que lui, Pinzon, savait, et pour les décider à ordonner une expédition, et s'il donna de l'argent à l'amiral pour cette négociation (Duro, p. 232.) Pedro Arias répond affirmativement et ajoute que c'est Diego Frieto, de Palos, qui remit à Colomb l'argent que donnait Pinzon pour les frais de la négociation (Ibid.) Enfin, à l'enquête de 1535. Juan Martin Finzon dépose que son père donna 60 ducats en or à Colomb pour aller négocier le privilège de la découverte. (Duro, p. 247.)
événement ; mais l'enehaînement des faits montre clairement que cela eut lieu dans la seconde moitié de l'année 1491 (69).
A en croire Garcia Fernandez, il aurait suffi à Colomb de voir la reine et de lui exposer son projet pour la convaincre et pour obtenir ce qu'il voulait (70). On va voir que c'est tout à fait inexact.
Tout d'abord, il est vrai, les négociations marchèrent assez rapidement, car la situation était alors changée pour les Rois Cathohques. Les Maures, chassés successivement de toutes les villes qu'ils occupaient, étaient réduits à la seule possession de Grenade et de sa riche plaine appelée la Vega. Dès le mois d'avril Ferdinand et Isabelle avaient commencé les opérations contre la capitale du roi Abou-Abdallah, dit Boabdil, et, le 14 juillet, ils avaient fondé, dans la Vega même, la ville de Santa-Fé, où ils séjournaient et d'où ils dirigeaient le siège du dernier refuge des Maures. C'est peu de temps après que Colomb se présenta devant eux.
(69) M. Hai'risse suppose que c'est vers octobre ou novembre que Colomb se trouvait à la Rabida. {Christophe Colomb, Vol. I, p. 35";,)
(70) « Colomb se présenta à la reine avec laquelle il s'entretint de son « projet et de là il revint pourvu d'une licence. » (Déposition de Fernandez, op. cit.) L'éminent historien Phescott, chez lequel on s'étonne de trouver une pareille assertion, dit que dans son entretien avec les souverains, Colomb développa de nouveau les arguments sur lesquels reposait sa thèse et tâcha do stimuler leur cupidité en dépeig^nant les régions de Cathay et de Mangi, qu'il était certain d'atteindre, sous les riches couleurs que leur avait données Marco-Polo, et représenta le grand intérêt qu'il y avait à porter la croix dans ces contrées payennes. (FerJtat-incZ and Isa.hella,,Vo\. II, p. 123.) Un historien espagnol moderne justement estimé, Modcsto Lafue>'te, nous assure, de son côté, que « Colomb exposa aux rois les raisons qu'il avait à l'appui « de son plan et sa conviction d'arriver aux Indes par la voie de l'occident ». {Ilisloria (jeneral de Espana, Vol. II, p. 230.)
Est-il besoin de dire que ces assertions si positives et si propres à égarer le lecteur non prévenu, n'ont d'autres fondements que la croyance, chez leurs auteurs, que l'objet de l'entreprise de Colomb était le passage aux Indes par la route de l'ouest.
Les instances de Ferez, secondées peut-être pap une lettre de Pinzon et appuyées sur les faits et les considérations qu'il était chargé de faire valoir ; la correspondance que la reine avait eue précédemment avec Médina-Celi relativement au projet de Colomb, le penchant qu'elle avait, dit-on, pour ce projet, les succès obtenus de toutes parts contre les Maures, ceux sur lesquels on comptait encore, tout contribuait à faire bien venir, cette fois, celui qui apportait un monde à l'Espagne. Las Casas dit qu'outre Ferez, plusieurs autres personnes, peu nombreuses il est vrai, ajoute-t-il, qui étaient favorables à Colomb, supplièrent la reine de reprendre les pourparlers avec lui (71) et c'est ce qu'on fit.
Mais, si désireuse que la souveraine fût de renouer avec Colomb, ses propositions n'étaient pas de celles qui pouvaient être acceptées sans examen, et celte fois encore on les renvoya à une commission (72).
m. — Les conférences de Santa-Fé. Fin de Tannés 1491.
Nous sommes mal renseignés sur le caractère de la nouvelle commission qui fut appelée à se prononcer sur le projet de Colomb. S'agit-il d'une commission spéciale, comme celle que Talavera avait organisée et qui avait dédaigneusement écarté ce projet, ou simplement du grand conseil des Rois Catholiques, auquel les affaires importantes étaient souvent renvoyées?
Fernand Colomb chez lequel on s'attendrait à trouver un renseignement précis à ce sujet ne le donne pas. Après
(71) Las Casas, ch. XXXI, Vol. I, p. 213.
(72) Sanguineli suppose qu'il n'y eut là qu'une alTairc de forme, parce que la reine était décidée à traiter avec Colomb. {Vila, p. 47.) Si tel avait ctJ le cas, Isabelle n'aurait pas laissé partir une seconde fois Colomb qui ne fut rappelé, comme on le verra plus loin, que grâce à l'intervention de Santangel.
avoir rapporté le retour de Colomb à la coup et dit que la reiue, sur les instances de Ferez, « consentit à ce qu'on « revînt une autre fois à l'examen du projet de découverte», il passe aux conditions que son père posait et constate le refus de Leurs Altesses de les accepter (73).
D'après Geraldini qui, le premier, nous parle de cela et qui étnit un témoin oculaire, puisqu'il assista à l'une des réunions où le projet de Colomb fat examiné, c'est aux grands du royaume qu'il fut soumis et c'est dans « la ville « d'Illiberis que nous appelons aujourd'hui Grenade », que leurs délibérations eurent lieu (74). Selon Bernaldez, il s'agirait plutôt d'une conférence spéciale. Les rois, dit-il, « appelèrent des hommes qui étaient de savants astrolo- « gués et astronomes et des hommes de cour connaissant « la cosmographie, auprès desquels ils se renseignè- « rent » (75). Las Casas, notre dernier témoin, car ni Oviedo niGomarane parlent de cela, est encore plus explicite. « Il y eut, — écrit-il, — une nouvelle enquête. Nom- « bre de personnes se réunirent en conseil ; on consulta « des philosophes, des astrologues, des cosmographes, si « toutefois il y en avait alors de capables en Castille, on « interrogea des marins, des pilotes (7G). »
(73) Historié, cliap. XIII, fol. 35 et 36.
(74) Geraldim, Itinerarium, ch. XIV, p, 204. Celte phrase fixe la date et le lieu de ces délibérations. Elles ne peuvent en effet avoir pris place à Grenade même puisque le siè^e do cette ville qui commença en avril 1491 ne se termina que le 2 janvier 1492, jour où les Rois Catholiques entrèrent dans l'Alhambra. Geraldini a donc voulu parler de Santa-Fé, bâtie par les Rois Catholiques dans la plaine de Grenade et qui, dans les premiers temps, en faisaient en quelque sorte partie. Las Casas nomme d'ailleurs Santa-Fé. Quant à la date elle doit être reportée aux derniers mois de l'année 1491. (Voyez sur ce point IIarrisse, Chr, Colomb, Vol. I, pp. 331-382.)
(75) Bernaldez, ch. CXVIII,Vol. I, p. 359.
(76) Iliciéronse de nuevo muchas dilicjencias, jiintanse muchas personas. hobiéronse informaciones de fîlosofos, y astrologos, y cosmùyrafos (si con todo enlônces algunos perfeclos en Caslilla habia), de marineras y pilotas. (Las Casas, Ilisloria de Las Indias, Liv. I, ch. XXXI, Vol. I, p. 243.) On
Malgré le silence que Fernand Colomb garde à cet égard, il semble donc que le projet de Colomb fit alors l'objet de nouvelles conférences où on ^examina sérieusement, puisque, au rapport de Las Casas on y interrogea des marins et des pilotes, et que Geraldini y a entendu formuler des objections qu'il mentionne. D'après ce témoin «les « avis étaient partagés, un grand nombre des évèques du « royaume trouvaient les idées de Colomb manifestement « entachées d'hérésie, parce que, disaient-ils, Nicolas de « Lyra professe qu'il n'y a aucune terre habitée dans la « partie du globe inférieure à la nôtre, qui s'étend des îles « Fortunées, par la mer, jusqu'aux côtes de l'Orient ; et, « d'ailleurs, ajoutaient-ils, saint Augustin affirme que les « antipodes ne sont pas habités » (77). Ce texte est significatif, car il est évident que s'il s'était agi d'aller au pays de Cathay ou aux îles Asiatiques des épices, Geraldini n'aurait pas passé sous silence un fait de cette importance. Remarquons d'ailleurs que l'objection faite à Colomb que les antipodes étaient inhabités prouve que les îles ou terres nouvelles qu'il proposait d'annexer à la Castille étaient peuplées.
connaît incidemment deux dos membres de cette commission : le cardinal Mendoza et Talavera, nommés l'un par Geraldini, l'autre par Las Casas.
(77) Ilinerariiim, loc. cil., Geraldini dit qu'étant présent ù la conférence où l'on souleva ces objections, il demanda à parler au cardinal Mendoza et lui fit remarquer que de Lyra et saint Augustin avaient été sans doute de grands théologiens, mais qu'assurément ils n'étaient pas cosmographes, puisque les Portugais avaient fait des découvertes qui prouvaient que leur opinion sur ce point n'était pas fondée (pp. 204 et 203). Tarducci remarque à ce propos que peut-être aurions-nous eu le spectacle de Colomb comparaissant devant le terrible Torquemada, si Geraldini, voyant le danger qu'un fanatisme aveugle faisait courir à Colomb, n'avait amené le Grand Cardinal à le couvrir de sa protection. (Tarducci, Vita, ch. X, Vol. I, p. 155.)
On vu, à une étude précédente, que d'après quelques auteurs, Colomb aurait été soupçonné d'hérésie dès l'époque des premières conférences, en 14S6 et 1487. Nous croyons cette supposition mal fondée. Les Dominicains, dont l'influence était prépondérante, lors des premières conférences, savaient parfaitement que les antipodes étaient peuplés.
Nous n'avons aucune donnés positive sur la durée de ces conférences; mais elles n'ont pu se prolonger bien longtemps, puisqu'elles commencèrent après la fondation de Santa-Fé en juillet 1491, et que tout était terminé en janvier 1492, comme on le verra ci-après (78).
IV, — Les conditions de Colomb.
Pour bien se rendre compte de l'importance de la décision que la conférence était appelée à prononcer, et que les Rois Catholiques devaient prendre après elle, il faudrait connaître exactement ce que Colomb proposait de faire, et, comme ce qu'il dit à cet égard est contestable, et que rien dans l'enquête que nous poursuivons sur sa vie, en Portugal et en Espagne, n'a encore été relevé qui soit de nature à confirmer ses assertions sur ce point, au contraire, nous ne pouvons en faire le point de départ d'aucune déduction acceptable. Mais, si nous sommes mal renseignés sur ce que Colomb voulait réellement faire, nous savons ce qu'il demandait ; sur ce point nous sommes amplement documentés.
On pourrait croire que Colomb, qui avait perdu tout espoir de faire accepter ses propositions en Castille, et qui voyait approcher le moment où il serait obligé d'abandonner ce pays, où son fils nous dit qu'il tenait à rester, pour aller recommencer ailleurs les pénibles et humiliantes démarches auxquelles il s'était plié pendant cinq ans, allait maintenant se montrer moins exigeant qu'il ne l'avait
(78) Au clii-e de Las Casas Colomb soufTrit pendant cos quelques mois d'attente de la pauvreté, du froid et de la faim, car il fut réduit à cette extrémité à Santa-Fé, comme il le dit lui-même dans une lettre — coino el en una carta, dice que padeciô en Suncta-Fé. (Liv. I, ch. XXXII, Vol I, p. 249.) Dans les conditions où Colomb retournait à la cour : appelé par la reine, aidé par Pinzon, protégé par ies Franciscains de la Rabida, il semble bien improbable qu'en si peu de temps il ait pu tomber dans une telle détresse.
été jusqu'alors, afin de faciliter les efforts de ses amis de Palos et de la Rabida, qui l'avaient fait rappeler à la cour. Cependant il n'en fut rien. Sûr de lui-même, parlant et agissant comme s'il tenait dans la main ce qu'il offrait, il posait des conditions si extravagantes qu'elles l'auraient couvert de ridicule s'il avait échoué. Il demandait, d'abord, qu'on lui assurât la somme nécessaire pour équiper trois caravelles, somme qu'il estimait à deux millions demaravédis (79) ; il voulait, à titre héréditaire dans sa famille, la noblesse, l'amirauté de l'Océan, la vice-royauté et le gouvernement des pays qu'il découvrirait (80). Le titre d'amiral de l'Océan devait comprendre tous les honneurs et privilèges qu'il comportait (81) ; sa vice-royauté devait s'étendre à toutes les îles et terres dont on lui devrait la découverte (82), et cette vice-royauté ne devait pas être honorifique mais effective. Colomb entendait « que
(79) « Pour tous les frais immédiats qu'il y avait à faire, ce qu'il demandait « n'allait pas ou ne dépassait pas deux millions de maravédis »... 11 ne demandait pas cet argent pour son usage personnel, « il le voulait pour acheter « et gréer trois navires et acquérir les choses nécessaires pour le voyage ». Las Casas, Liv. I, ch. XXIX, p. 232.) Ailleurs Las Casas parle seulement d'un million. Voyez les pages 247, 248 et 250.
(80) ... « 11 demandait la noblesse, et à perpétuité les titres d'amiral, de « vice-roi, de gouverneur, etc., etc. » (Las Casas, op. cit., p. 243.) Les Historié ne parlent pas de la noblesse ; mais il est à croire que Colomb la demanda, puisqu'on la lui donna. Voyez sur ce point nos Eludes critiques, p. 75 et note 53.
(81)... « D'être amiral dans toute la mer Occane avec les droits, préroga- <f tives, et prééminences qu'avaient les amiraux de Castille.» ( Fernand Colomb, Historié, ch. XIII, fol. 35 verso.) Ces droits et prérogatives étaient à l'époque considérables. Colomb se fit délivrer, dans la suite, des expéditions en règle de toutes les pièces conférant ces privilèges, et elles figurent dans les dilTérentes copies qu'il fit faire de son cartutairc. Navarrete les a aussi données dans le l" volume de sa collection do Viajes.
(82) ... « Dans toutes les îles et terres fermes il serait vice-roi et gouver- « neur, avec cette autorité qui était accordée aux amiraux de Castille et de « Léon. » {Fernand Colomb, op. cit., fol. 35, verso.) Colomb entendait cela de la manière la plus large, et son fils Diego, le second amiral, l'entendait comme lui.
SECOND SÉJOUR DE COLOMB A LA COUR Gl
«les offices de radministralion et de la justice dans toutes « les dites îles et dans la terre ferme seraient pourvus « absolument par lui, et retirés à sa volonté et à son ar- « bitre (83). Enfin, outre le traitement attaché à sesfonc- « tions, il serait perçu à son profit un droit de 10 % sur « tout ce qui serait acheté, échangé, trouvé, gagné et qui « existerait dans les limites de son amiralat (84). »
De pareilles conditions, sur lesquelles Colomb ne voulait rien rabattre, et qu'il posait en termes sine qua non, ne rendaient pas facile Facceptafion, par les conseillers de la couronne, de propositions sur lesquelles ils n'étaient pas suffisamment renseignés, puisque, ainsi qu^on Ta vu ci-dessus, celui qui les faisait ne voulait pas s'expliquer complètement, et qu'elles venaieat d'un homme n'ayant aucune notoriété personnelle. Las Gasaset FernandColomb reconnaissent, implicitement, que ce sont les exigences de Colomb qui furent la raison véritable de la longue résistance opposée à ses demandes. « Ce qui rendait plus dif- « ficile encore l'acceptation de ses propositions, écrit le « premier, c'était l'importance des avantages qu'il récla- « niait (85). » Il avait contre lui, dit en substance son fils, les conditions mêmes qu'il formulait et qu'il paraissait difficile de lui concéder (86).
L'acceptation de telles conditions aurait fait de Colomb,
(83)... E che gli iifficil delL' amministralione, e yiuslitia in tulle le délie Isole, e nella terra ferma fossero da lui assolutamente proveduti, e rimossi a. sua volonta, e arbitrio. {Historié, fol. 33, verso.)
{8i)Diinand6 il deciniodi tutlo quelio, chesi comprasse,fhrattasse,si trovasse, si guadagnasse, e fosse denlro de'confini del suo ammiragliato. (Op. cit.) Outre ces 10 "/o, Colomb réclama plus tard 8 °/o à titre de participant pour un huitième dans les frais de l'entreprise. Voyez le commencement de l'acte instituant le majorât de Colomb. (Navarrete, Vol. II. p. 226.)
(Sa) Las Casas, Hisloria, Liv. I, chap. XXXI, Vol. I, p. 243.
(80) « Si ce qu'il proposait se trouvait vrai, ils estimaient que ce qu'il de- « mandait était beaucoup; et dans le cas contraire il leur paraissait légèreté « de l'accorder. » {Historié, Loc. cit.)
Qi QUATRIÈME ÉTUDE
en cas de réussite, un personnage considérable^ le plus grand da royaume par le rang, par la richesse, par la puissance effective. Et rang, litres, honneurs, émoluments, devaient passer à ses héritiers. Ce n'était pas seulement un homme qu'on élevait au-dessus des autres, c'était une famille dont le chef devait jouir à perpétuité de tous ces biens. Qu'on s'imagine ce qu'aurait été l'homme qui aurait réuni dans sa main la vice-royauté et les revenus non pas seulement des régions découvertes par Colomb lui-même, mais aussi de celles découvertes d'après ses indications, car telle fut la prétention que Diego Colomb éleva plus tard !
Les conseillers de la couronne ne soupçonnaient pas, il est vrai, que Colomb allait découvrir une moitié du monde, lui-même ne le soupçonnait pas davantage, mais pour insister, comme il le fit, sans jamais rien céder sur ce point, pour qu'on lui assurât les choses extraordinaires qu'il demandait, il faut bien qu'il ait avancé que ce qu'il proposait de découvrir était considérable, et la commission devait se dire que lors même qu'il ne découvrirait que quelques îles, ce qu'il demandait lui aurait fait une grande situation. En fait, les Rois Catholiques en jugèrent ainsi, car, avant môme la mort de Colomb, ils songèrent à se ressaisir, et, après la mort de celui-ci, son fils et son petit-fils durent transiger avec la couronne, qui se refusa à perpétuer en eux ce qui avait été imprudemment accordé au premier amiral.
On s'est demandé si Colomb n'aurait fait connaître ses conditions qu'au dernier moment. Quelques auteurs (87) croient que ce fut à Santa-Fé qu'il en parla pour la première fois. Jusqu'alors, il ne s'était agi que de la découverte
(87) Lazzaroni, Cristoforo Colombo, Vol. I, p. 284,285; La Torre y Vêlez, Vida de Colon, p. 293 ; Lafue.nte, Ilisioria General de Espana. Vol. V, p. 231.
et non des conditions qu'on y mettait, qui n'auraient été discutées qu'après que la reine eut promis les caravelles (88). Dans cette manière de ^'oir, la conférence de Santa- Fé n'aurait eu à s'occuper que de ce que Colomb demandait; mais cette thèse, insoutenable à tous les points de vue, est détruite par le témoignage de Geraldini, qui établit que la question de principe était également engagée à la conférence de Santa-Fé. Comment croire, d'ailleurs, que, pendant les cinq années d'instances de Colomb auprès des souverains et delà commission chargée d'examiner son projet, il n'ait jamais fait connaître ses conditions, et qu'on l'ait congédié en 1490 sans lui demander en quoi elles consistaient.
A ces raisons, suffisamment concluantes, il faut ajouter celle-ci que Colomb lui-même laisse voir que ses conditions étaient connues dès l'origine, quand il se plaint avec amertume qu'on se moquait de lui et qu'on le tournait en ridicule. Ce ne peut être, en effet, parce qu'il proposait d'aller à la recherche de terres nouvelles qu'on riait de lui. A cette époque d'explorations maritimes, fécondes en découvertes de ce genre, cette proposition n'avait rien de risible, et en admettant même qu'il eût offert, comme il l'a dit plus tard, de gagner l'Asie par l'ouest, on ne voit pas comment cela aurait donné matière à dérision. On comprend très bien, au contraire, qu'un étranger qui n'avait ni antécédents, ni ancêtres, ni famille, qui portait des habits râpés et qui était réduit pour vivre aux secours qu'on lui donnait parcimonieusement, ou qu'il obtenait de quelque grand personnage, ait paru fort ridicule de demander, en échange d'une découverte problématique, une vice-royauté et des prérogatives tellement étendues que la puissance royale elle-même en était diminuée. A cette époque et dans les conditions oij elles furent for-
• (88) Lazzauom, loc. cit.
mulées, de telles précautions devaient provoquer la raillerie et ont dû donner lieu aux sarcasmes ou aux plaisanteries dont Colomb paraît avoir gardé un pénible souvenir.
V. — Rejet des propositions de Colomb par la Commission de Santa- Fé.
Geraldini ne dit pas dans quel sens ceux qui participèrent aux conférences de Sanla-Fé, qu'il avait suivies de près, se prononcèrent ; mais Las Casas ne nous laisse aucun doute à cet égard. Tous, nous dit-il, « tous, d'un « commun accord, répondirent que cela [ce que propo- « sait Colomb], était folie et chimère » (80). Sans être aussi explicite, Fernand Colomb dit, au fond, la même chose (90).
Bernaldez assure, il est vrai, que « l'opinion de la plu- « part, après avoir entendu les raisons de Colomb, fut (ju'il « disait la vérité, de manière que le roi et la reine eurent « confiance en lui » (91) ; mais, la suite des faits montre qu'il se trompe, car nous allons voir Colomb congédié encore une fois après la nouvelle enquête prescrite par les souverains. Il est donc certain, quoi qu'on ait dit à ce
(89)... )' lodos i'i iina voz deciaii que era todo locuray vanidud. (Cli. XXXI, p. 243.) Les deux dernières pages do ce chapitre sont consacrées à rarrivéc de Colomb à la cour à Santa-Fé, à l'cïamcn de ses propositions et au refus de les accepter.
(90) Après avoir menlionné l'arrivée de son père à Santa-Fé et les choses de « grande estime et d'importance » qu'il demandait, Fernand Colomb dit qu'il parut à la reine que c'était « chose dure que de les lui accorder— Ze pa- « rve cosa dura concsderçfliele, — d'où il résulta que l'affaire s'en alla tout « à fait en fumée — totalnienle ando in fiimo. » {Historié, ch. XIII, fol. 3j, verso.) « C'est pourquoi, reprend-il plus loin, ces choses étant si importan- « tes et Leurs Altesses ne voulant pas les accorder — e le Altezze loro non « volendo concederle, — l'amiral, etc., etc. » (Ihid., fol. 36, recto.)
(91) Bernaldez, Historia de los reyes catolicos, ch. 118, Vol. I, p. 359.
sujet (92), que le résultat des conférences de Santa-Fé fut défavorable à Colomb (1)3).
(92) Le fait avancé ici que les conféi'enccs de Santa-Fé repoussèrent le projet de Colomb n'est pas admis par M. Harnsse qui dit, au contraire, qu'elles furent favorables à Colomb et que c'est pour cette raison que les Rois Catholiques acceptèrent ses propositions. M. Harrisse base cette opinion sur le passage de Bernaldez mentionné ci-dessus, qui est corroboré, selon lui, d'abord, par le témoignage de Garcia Fernandez où il est dit qu'à la cour, après avoir consulté, ou accorda à Colomb trois navires, et ensuite par le récit de Geraldini qui rapporte, comme nous l'avons vu, que le projet de Colomb fut discuté dans une commission composée d'hommes haut placés, (Christophe Colomb, Vol. I, p. 363.) On ne saurait voir dans le passage cité de la déposition du médecin de Palos une confirmation de l'assertion de Bernaldez. Il est vrai, comme le dit F'ernandez, que les Rois Catholiques « consultèrent », et il est, également vrai qu'après cette consultation ils firent droit aux demandes de Colomb, mais il ne suit pas de là que ce fut en raison de celte consultation qu'ils agirent ainsi. Quant au témoignage de Geraldini, il est neutre. Cet cvêque ne dit ni que la conférence fut favorable à Colomb ni qu'elle lui fut hostile ; mais si l'on voulait tirer une induction du peu qu'il dit à ce sujet, elle serait plutôt contraire à cette manière de voir, puisqu'il constate que la plupart des prélats espagnols étaient opposés au projet de Colomb.
Reste l'assertion de Bernaldez, qui est formelle, mais qui est en contradiction avec l'assertion non moins formelle de Las Casas et de l'auteur des Historié, lesquels disent, l'un cl l'autre, en précisant leurs termes, et en donnant des détails circonstanciés sur le fait, que la commission rejeta les propositions de Colomb. Elle est en contradiction aussi avec les propres paroles de Colomb, car s'il est vrai que les savants et cosmographes auxquels on renvoya, en dernier lieu, ses propositions, acquirent la conviction qu'il disait la vérité, il ne peut être vrai, comme il l'écrit à plusieurs reprises, que tout le monde se moqua de ses projets, qu'on les trouva ridicules et futiles et que seuls, en dehors de Leurs Altesses, deux moines partagèrent ses idées. Ce n'est pas tout. Si les choses se sont passées comme le dit Bernaldez et comme le croit M. Harrisse, il faut supprimer un chapitre entier de la vie de Colomb, celui relatif à son départ de Grenade et à son rappel sur les instances de quelques amis, toutes choses que Las Casas, sans parler des Historié, rapporte avec soin. C'est d'ailleurs ce que fait M. Harrisse, car cet épisode intéressant et décisif de la vie de Colomb ne figure pas dans son livre.
(93) Las Casas dit même que les membres de la commission toui'naient Colomb eiî ridicule : « A tous propos ils le plaisantaient et se moquaient de lui, ainsi que l'amiral lui-même le rapporte et l'affirme. » (Historia, Liv. I ch. XXXI, "Vol. 1, p. 243.) Las Casas fait ici allusion à la lettre de Colomb mentionnée à la note précédente, lettre citée plus au long à un autre chapitre.
ViGNAUD Nouvelles Éludes. II - 5
Il n'en pouvait être autrement; subordonnée aux conditions extraordinaires que Colomb posait, l'acceptation de son projet était impossible de la part de conseillers de la couronne, qui devaient juger les choses au point de vue des intérêts des Rois Catholiques.
Las Casas dit que ce fut Fopinion de Hernando de Talavera qui entraîna celle des autres, et que la seule raison qu'il y avait pour cela, est qu'il n'entendait rien à la question (04). Mais il faut se tenir en garde contre les jugements de Las Casas, qui était un homme passionné et qui ne parle jamais avec impartialité de ceux dont il ne partageait pas la manière de voir. En ce qui concerne Talavera, il est certainement injuste (95). Les Historié disent aussi, cependant, que dans cette circonstance « l'avis du « prieur de Prado et de ses partisans était contraire à Co- « lomb » (96). Si le fait est exact, Talavera avait, comme on l'a vu, d'autres raisons pour rejeter les propositions de Colomb que l'incompétence en matière de cosmographie qu'on lui suppose.
Les deux biographes originaux de l'heureux navigateur, son fils et Las Casas, reconnaissent que la décision de la
(94) « L'homme qui eut la plus do part à cette dernière déconvenue de « Colomb fut le susdit prieur de Prado, dont l'avis entraina celui de ses amis, « et la seule raison qui le détermina c'est qu'il n'y entendait rien. » Las Casas, op. cit., p. 2 13.) Cette remarque de l'évèque de Chiapas suppose que Talavera faisait aussi partie des conférences de Santa-Fé, ce qui devait être, d'ailleurs, si, comme le dit Geraldini, ce fut aux grands du royaume que l'on commit le soin d'examiner à nouveau les propositions de Colomb. Talavera, qui avait été l'âme de la première commission, occupait une situation trop grande pour ne pas être aussi membre de celle-ci.
(95) Les auteurs modernes renchérissent à cet égard sur ce que dit Las Casas. Ainsi Lazzaroni assure qu'il s'emporta contre Colomb en termes acerbes, qu'il déclara sa requête cxtrèmemont arrogante et proclama qu'il ne convenait pas à la dignité de Leurs Altesses d'y condescendre et de traiter ainsi avec un aventurier étranger. (Christoforo Colombo, Vol. I, p. 287.) Voyez sur Talavera la troisième de ces Éludes, chapitre III, § 5.
(96) Historié, ch. Xllf, fol. 35, recto.
commission aurait pu être différente, s'il ne s'était pas montré aussi exigeant; mais ils n'hésitent pas, néanmoins, à le louer de ne pas avoir abandonné ses prétentions. Fernand Colomb admire sa confiance dans le succès de son entreprise, et remarque, qu'alors qu'il était réduit à un tel état qu'il semblait devoir se contenter de quoique ce soit, il se montra néanmoins «très décidé à ne vouloir accepter que « de grands titres et une grande situation, et demandait des « choses telles, que, s'il avait prévu et connu avec plus que « de la certitude — piii que certamente — l'heureuse issue « de son entreprise, il n'aurait pas pu demander et sti- « puler davantage» (*.)7).Las Casas s'exprime dans le môme sens, mais se demande si Colomb n'aurait pas dû être plus accommodant (98). En général les auteurs modernes approuvent son altitude intransigeante.
(97) E essendo ridollo in tempo, e in stalo,che di cfualunque cosa.,e partilo doveva contentarsi : fa aniniosissinio in non voler accettar, se non grandi litoli, e stato, chiedendo cose che, s'ecjli havesse prevediiLo e compreso piii che certamente il fin lieto délia sua impresa, non havrehhe potiito chiedere, o capitolar meglio. [Historié, ch. XIH, fol. 35 vorso.)
(98) « IcL nous devons faire remarquer la consf.ance et la générosité de « Christophe Colomb, autant que sa sagesse, comme aussi l'assurance qu'il « avait, nous l'avons déjà dit, de réussir dans sadécouvertc — la certidnmbre... « que tavo de su descnhrimiento. — Malgré la peine que lui causaient tant de « refus, tant de contradictions, malgré le besoin qui le pressait, il ne voulut « jamais rien céder de ses prétentions et il persista jusqu'au bout à réclamer « intégralement ce qu'il avait demandé dès le premier moment. Et cependant, « il est à croire que, s'il s était montré plus coulant sur ce point, — et il « semble que dans sa situation, il aurait dû se contenter de n'importe quoi, « — les souverains n'auraient pas hésité à lui donner ce qui lui était néces- « saire. » (Las Casas, Hisloria, Liv. I, ch. XXXf, Vol. 1, pp. 243-244.)
(99) Parmi les biographes modernes de l'illustre Génois aucun ne l'a loué plus que Tarduc3i d'avoir refusé dz céder sur ce point. Colomb, selon lui, n'était mû en ceci par aucun intérêt personnel, au contraire, il se sacrifiait lui-même. Tout entier à la grande idée qu'il avait conçue de faire servir la découverte qu'il projetait à la délivrance du Saint Sépulcre, il ne se croyait pas le droit di renoncer à aucun des avantages qu'elle devait lui rapporter. [Vlta, Vol. I, ch. XII, p. 18Î. Voyez aussi le chap. IV du Liv. III.) Le plus récent des biographes de Colomb, Filson Young, attribue la ténacité de Co-
Quelle qu'ait été la source de la conviction de Colomb, il fallait qu'elle fût profondément enracinée en lui pour le déterminer à prendre et à maintenir une telle attitude. Il agissait, cela ne peut faire l'objet d'aucun doute, Las Casas le dit à plusieurs reprises, son fils le constate, et toute sa conduite le prouve, comme s'il était absolument certain de la réussite de ce qu'il proposait de faire. Mais ce qu'il faut aussi constater, c'est qu'il ne fait pas connaître les motifs de son inflexible ténacité. Ni lui, ni ses deux premiers biographes ne nous révèlent les raisons qui lui inspiraient une foi tellement profonde dans rexcellence de son projet, que Fernand Colomb et Las Casas eux-mêmes semblent s'en étonner un peu (100). Il garde, avec sa conviction, le secret de cette conviction. Il s'offre, on le repousse, il se retire.
VI. — Colomb est congédié pour la seconde fois. Janvier 1492.
Rien n'indique qu'on ait pris la peine de motiver à Colomb les raisons du congé qui lui fut brusquement signifié, à la suite des conclusions de la Commission ou Junte de Santa-Fé. Il semble même qu'on le traita dans cette circonstance avec quelque dédain.
« On eut si peu confiance dans ce que promettait Co- « lomb », — dit Las Casas en terminant le chapitre où il raconte les dernières démarches de celui dont il écrit l'histoire,— « on en fit si peu de cas, qu'on le congédia définiti-
lomb à un tout autre sentiment. C'est parce qu'il faisait ce calcul adroit que sa propre estimation des services qu'il proposait de rendre à l'Espagne ne serait pas sans influence sur l'idée que les Rois Catholiques s'en feraient. (Chrisiopher Coliimbiis, Vol. I, p. 123.)
(100) Cet étonncment est partagé par un des plus judicieux biographes modernes de Colomb • « On reste stupéfait et émerveillé, dit Ruge, de cette foi « inébranlable dans le succès, et de la confiance qu'il avait dans ce voyage.»- {Colambiis, p. 96.)
« vement: les souverains lui tirent dire qu'il pouvait par- « tir. » Las Casas ajoute, — on ne sait si c'est sérieusement ou par ironie, — qu'ils lui souhaitèrent bon voyage (101). On est fondé à dire que le caractère particulier des exigences de Colomb avait irrité et indigné les conseillers de la couronne, et peut-être aussi les Rois Catholiques eux-mêmes qui, comme eux, devaient voir là d'intolérables prétentions (102). On peut s'expliquer par ces sentiments, si naturels àl'époqaeet dans les conditions indiquées, le peu de ménagements que Ton prit pour faire savoir à celui auquel on devait donner plus tard bien plus qu'il ne demandait, qu'il n'avait plus rien à attendre des deux souverains dans lesquels il avait mis toutes ses espérances. Mais Colomb avait une àme bien trempée et, pas plus cette fois que l'année précédente, il ne faiblit devant la mauvaise fortune qui l'accablait. Sans hésiter, il reprit de nouveau la route de Cordoue avec le dessein bien arrêté de ne pas différer plus longtemps de passer en France, où, comme on l'a vu, il avait déjà décidé de se
(101) Llegô !i lanto el no créer ni eslimar en nada lo que Crislôbal Colon ofrecia, que vinô en lotal despedimiento, mandando los reijes que ledijesen que se fuese en hora huena. (Las Casas, Historia, Liv. I, ch. XXXI, Vol. 1, p. 243.)
(102) C'est ainsi qu'en juge Lazzaroni : « Calui à qui on donnait la veille « une poignée d'argent pour se vêtir décemment, et à qui l'on accordait « comme une granda faveur trois caravelles pour exécuter son chimérique « dessein, le pauvre étranger qui vivait du travail de ses mains et des secours « des grands, s'élevait d'un coup à réclamer l'honneur le plus recherché en « Espagne, et demandait au souverain, par une hardiesse nouvelle, une par- « tie de son titre divin et de son autorité. Ce fut une explosion d'indignation « parmi les conseillers des monarques. La Majesté royale elle-même en fut « épouvantée. » (Lazzarom, Cristoforo Colombo, Vol. I. p. 285.) Le mieux connu des historiens de l'I'^spagnc pense de même : « Ces conditions paru- « rent exorbitantes, inadmissibles ; les courtisans et les grands, j^armi les- « quels le docte archevêque Talavcra, les traitèrent d'exigences offensantes « pour le trône et les considérèrent comme intolérables chez un misérable « aventurier étranger. » (Lafuexte, Hist. Gen. de Espana, Vol. V, p. 251.)
rendre, quand les instances de ses amis de la Rabida et les relations nouvelles qu'il s'était créées à Palos le déterminèrent à se prêter à une autre tentative auprès des Rois Galholiques (103).
« Congédié une seconde fois par mandement des sou- « verains, — reprend Las Casas, — et cette fois absolu- « ment, sans emporter l'espoir, comme précédemment, « que la cour reviendrait à s'occuper de son affaire, Chris- « tophe Colomb, plein de tristesse et de déception, comme « chacun peut se l'imaginsr, s'éloigua de la ville de Gre- « nade (lO'i). »
On était alors au mois de janvier 1492. Le 2 de ce mois Grenade avait capitulé ; les Rois Catholiques avaient occupé l'AIhambra et fait dans la ville une entrée triomphale, à laquelle Colomb était présent (105).
(103) Ruge croit que Colomb était si persuadé que sa mission était providentielle et si certain que les Rois Catholiques céderaient à ses demandes qu'il n'en voulut rien rabattre et qu'il feignit seulement de s'éloigner : « Il « m'est impossible de croire que cette tentative de départ fut sérieuse. Co- « lomb ne voulait qu'exercer une pression sur la reine et hâter sa décision. « C'est pourquoi il se garda bien de se faire prier quand on le rappela. » {Coliimhiis, p. 97.) Fernand Colomb parle cependant comme si son père avait hésité avant de revenir sur ses pas. (Ch. XIV, fol. 37 verso.) Avec Markham (Columbus, p. 58), nous croyons que Colomb avait mùrem-nt réfléchi sur ce qu'il avait à faire et quj son départ fut le résultat d'une décision prise depuis longtemps et dont une acceptation pure et simple de ses conditions pouvait seule le faire revenir.
(104) Las Casas, Liv. I, ch. XXXII, Vol. I, p. i'43. Dans le récit des Historié, qui est moins circonstancié, il n'est pas fait mention expressément du congé donné à Colomb ; mais l'auteur constate, comme l'évéquc de Chiapas, que l'avis du prieur de Prado étant contraire et les rois ne voulant pas accorder ce que l'amiral demandait, les négociations échouèrent et l'amiral, après avoir pris congé de ses amis, se mit en route pour Cordoue — se n'andiô alla voila di Cordova, — pour préparer son voyage en France : per dare ordine alla sua andala in Francia. (F. Colomb, Historié, ch. XIII, fol. 36, recto.)
(105) On ne peut fixer la date exacte à laquelle Colomb fut avisé qu'il n'avait plus rien à attendre des Rois Catholiques, mais c'est certainement dans le mois de janvier, et après la reddition de Grenade ; Las Casas le dit net-
VII — Intervention de Santangel pour faire rappeler Colomb. Janvier 1492.
C'est ici que se ppodaisit le grand événement qui fit passer Colomb de la situation la plus désespérée au comble de la faveur. Il fat rappelé et on fit droit à toutes ses demandes. Nous n'avons sur cet événement que deux récits : celui de Fernand Colomb et celui de Las Casas, qui, pour le fond, ne diffèrent pas l'un de l'autre et qui, cependant, ne se ressemblent guère.
« Le même jour que l'amiral partit de Santa-Fé — dit « Fernand Colomb, — un de ceux que son départ affligeait « et qui voulait remédier à cela, Luis de Santangel, alla « trouver la reine et, avec les paroles que lui suggéra son
lement : « Il s'éloigna de Grenade où les souverains étaient entrés depuis le 2 janvier. » {Loc. cit.) Colomb reconnaît lui-même, d'ailleurs, avoir vu àcelte date arborer les bannières royales sur les tours de l'Alhambra. (Prologue à son Journal de bord.) Et comme, d'un autre côté, Fernand Colomb écrit « qu'on entrait dans le mois de janvier » quand l'amiral partit de Santa-Fé (cil. XIV. fol. 36 verso), on doit placer l'événement dans les premiers jours d.' cj mois Cependant X'N'ashington Irving (Liv. II, ch. Vil, Vol. I, p- 160), Tarducci (Liv. I, ch. XH, Vol. I, p. 134), et VVinsor (p. 177, donnent la date de février 1492. Fiske, sans plus de raison, place le fait en octobre ou novembre 1491. [Tlie Discovery. Vol. I, p. 409.) Harrisse n'en fait aucune mention.
Ne tenant aucun compte du témoignage de Fernand Colomb et de celui de LasGasas, M.Thacher bouleverse toute la chronologie de cette phase de la vie de Colomb. Selon lui les conférences de Santa-Fé eurent lieu en novembre et en décembre 1491. La décision ayant été défavorable, Colomb quitte la cour à la fm de décembre {Columbus, Vol. I, p. 430) et se rend à la Rabida avec soa potiL garçon, et c'est alors que se produit l'intervention du P. Forez. Rappelé par la reine, Colombarrivc à Santa-Fé vers le 1" janvier 1492, à temps pour assister à la capitulation de Grenade. L'épisode du second rappel de Colom'o, attesté par le fils môme du découvreur et par Las Casas disparaît entièrement dans cette manière d'arranger les faits, qui semlilo n'avoir eu d'autre objet que de montrer Colomb réussissant, avant la chute de Grenade, à convaincre les Rois Catholiques de la nécessité d'accepter son entreprise, malgré les graves préoccupations que leur donnait la campagae qu'ils poursuivaient. ILoc. cit., p. 436.)
« désir de la persuader, il lui dit qu'il s'étonnait de voir « qu'elle, qui avait toujours montré un esprit résolu en « toute matière grave et importante, en manquait mainte- « nant quand il s'agissait d'entreprendre une chose dans « laquelle il y avait si peu de risques à courir et qui pou- « vait tourner à la gloire de Dieu et de son Eglise, non « sans valoir des avantages à ses royaumes et leur faire « honneur (106). »
Continuant sur ce ton, Santangel aurait fait remarquer à la souveraine que, si quelque autre prince bénéficiait de cette affaire, il en résulterait un grand dommage pour son royaume et qu'elle s'exposait au reproche d'avoir mérité ce qui arriverait ; que celui qui proposait cette affaire était un homme de bon jugement et de savoir, qui ne demandait à être récompensé que proportionnellement à ce qu'il trouverait, qu'il consentait même à contribuer à une partie de la dépense et que, par conséquent, la reine ne devait pas considérer l'entrepiise proposée comme étant aussi impossible que des savants le disaient ; mais que, lors même qu'elle serait incertaine, on pouvait bien risquer quelque chose pour la tenter. Enfin, il aurait insisté sur ce point que Colomb ne demandait que 2. 500 écus pour équiper sa flotte, et il aurait conclu en disant qu'il ne fallait pas que la crainte de dépenser une aussi faible somme fit la reine abandonner cette affaire.
Devant un langage aussi ferme et aussi sensé, la reine aurait immédiatement cédé. Elle aurait voulu, nous disent nos deux biographes, attendre un peu pour se remettre des fatigues et des soucis que la guerre lui avait causés, mais puisqu'il fallait agir de suite, elle était prête à faire ce qu'on lui demandait, et même, au besoin, à mettre ses bijoux en gage pour couvrir les frais de l'expédition. Heureux de sa victoire, Santangel assura la reine qu'il ne se-
(106) Feuxakd Colomb, Historié, ch. X[V, fol. 36 verso.
rait pas nécessaire de recourir à cette extrémité et qu'il avancerait la somme indispensable. Cette promesse coupa court à toutes les hésitations et fit décider le rappel de Colomb (107).
Tel que le présente Fernand Colomb, cet épisode, un peu romanesque dans la forme, n'a rien d'invraisemblable. L'auteur des Historié a pu connaître l'intervention de Santangel soit par son père, soit par son oncle Barthélémy, ou par quelques papiers de famille qui n'existent plus, et Las Casas, qui reproduit le fait à peu près de la même manière, quant au fond, était en mesure d'en vérifier l'exactitude. Mais il est curieux de noter comment, sous la plume des autres biographes de Colomb, le récit de son fils s'est accru de détails parasites qui le rendent moins vraisemblable.
Le premier auteur de ces altérations de la version originale est Las Casas lui-même, qui reproduit le discours de Santangel, à la première personne, comme s'il en avait le texte authentique sous les yeux, et qui s'efforce de lui donner une forme dramatique. Santangel, dans le récit du bon évêque, plaide la cause de Colomb avec des accents pathétiques : lai, personnellement, n'a aucun intérêt dans cette affaire, mais il aime ses souverains et sacrifierait sa vie pour eax. C'est ce qui lui donne le courage de prendre la parole dans cette circonstance. On ne peut laisser cette entreprise passer à d'autres mains ; il faut en prendre la responsabilité, car elle donnera un nouvel éclat à la réputation des souverains, qui ne feront ainsi, d'ailleurs, que suivre l'exemple des Ptolémée, des Alexaudre et autres grands rois. Il faut donc donner à Colomb ce qu'il demande (108). Enflammée par ce discours, Isabelle s'écrie qu'elle est prête à donner ses diamants pour tenter une
(]07) Op. cit., fol. 36 et 37.
(103) Las Casas, Hisloria, Liv. I, ch. XXXII, Vol. I, pp. 246, 247.
si grande chose, et Santangel, pénélré de reconnaissance, se jette aux genoux de la souveraine. Luttant alors de générosité avec elle, il déclapc qu'il avancera l'argent nécessaire et demande qu'on envoie chercher immédiatement Colomb qui est peut-être déjà parti (109).
L'exemple donné ainsi par Las Casas a été suivi par bien d'autres, et, parmi les auteurs modernes, c'est à qui apportera un trait de plus à la relation originale (110). Malgré ces inutiles superfétations, on doit admettre que, dans ses lignes générales, le récit de Fernand Colomb est exact, car, excepté sur quelques points secondaires qui sont mentionnés ailleurs, il est conforme à la suite des faits, tels que nous les connaissons, et Geraldini, qui écrivait à une date où il n'a pu connaître ni le récit du fils de Colomb, ni celui de Las Casas, en confirme la teneur (111).
Si l'on voulait tenir cet épisode pour imaginaire, il faudrait admettre que les conclusions de la Junte de Santa-
(109) Ihid., p. 24^.
(îlO) Au moment le plus pathétique de l'eutrctica de Santangel avec la reine, Munoz fait entrer Quintanilla qui vient aussi intercéder pour Colomb (Historia del Nuevo Mundo, Liv. II, § XXX), et Washington Irving ajoute à leurs instances celles de la marquise de Moya {Life, Liv. II, ch. VII, Vol. I, pp. 162-163), qui, nous assure un autre, était assise sur un sofa pendant que cette scène mémorable se jouait entre la reine et ses deux interlocuteurs, (FisKE, Discovery of America, Vol. I, p. 416.) Chez Rosclly de Lorgnes, le tableau prend encore une plus vivo couleur. Soudain, nous dit-il, la reine chang3 d'attitude, son regard s'illumine, un mouvement mystérieux s'opérait dans son ftme : Dieu lui ouvrait l'entendement. Ses yeux se dessillaient: elle comprenait Colomb tout entier. {Christophe Colomb, Vol. I, pp. 212-213.)
(111) Geraldini raconte l'intervention de Santangel d'une façon moins dramatique et plus naturelle. Il dit que c'est après s'être informé auprès de Colomb de ce qu'il lui fallait pour entreprendre son long voyage et avoir appris de lui que trois mille pièces d'or et deux navires lui seraient nécessaires, que ce financier déclara« qu'il voulait bien se charger de l'entreprise etdon- « ner la somme nécessaire ». {Itinerariivn, p. 203.) 11 est vraisemblable que les choses se passèrent à peu près de cette manière, car, tout ami qu'il pouvait être de Colomb, Santangel était un homme d'affaires, ou plutôt un homme d'argent; quelques auteurs modernes ont même vu en lui un usurier.
SECOND SÉJOUR DE COLOMB A LA COUR lO
Fé n'avaient pas été défavorables au projet soumis à leur examen, et c'est ce que semble croire M. Harrisse, qui passe entièrement sous silence le fait en question. Mais, pour voir ainsi les choses, il faut rejeter le témoignaj^e formel de Fernand Colomb et de Las Casas, qui est confirmé par celui de Geraldini et même par Colomb, qui a dit, comme on le verra plus loin, qu'il était déjà en route pour quitter l'Espagne lorsqu'il fut rappelé.
Il est permis, toutefois, de se demander si l'intervention de Santangol a suffi pour amener les Rois Catholiques à prendre ce parti et à accepter les dures et extraordinaires conditions que posait Colomb. Les Historié ne nomment que Santangel, et Las Casas, qui, à différentes reprises, constate l'intérêt que ce personnage prenait à Colomb, dit nettement que c'est lui qui décida la reine (112). Il y a là, il semble, quelque exagération. Santangel était un homme influent par sa situation plutôt que par sa naissance, car il était de race et de famille Israélites (113). Ses aptitudes
(112) « Alors que tant de lettrés, tant de personnes de grande courtoisie « qui se trouvaient autour des souverains voulaient les détourner et les « dissuader d'accepter cette entreprise, ils finirent par y consentir et par la « favoriser sur l'avis d'un homme illettré qui, par sa bonne volonté, sut « chrétiennement et prudemment persuader la reine et la décider.» (Las Casas, Hisloria, Liv. I, ch. XXXII, Vol. , p. 249.) Un peu plus haut Las Casas dit de Santangel que c'était un homme très considéré et prudent que les souverains estimaient beaucoup et qui finalement décida la reine: por qiiien finalmenLe la Reina se delerminô. (Ibid., ch. XXIX, Vol. I, p. 228,)
(113) Comme tant d'autres personnages de cette époque qui devinrent la souche de grandes familles catholiques, les Santangel appartenaient à cette classe de Juifs convertis qu'on appelait des Marranos et que l'on soupçonnait de pratiquer en secret les rites de la religion juive. Ils étaient Aragonais et jouissaient d'une grande influence due à Ijurs talents, à leurs relations de" famille et k leurs richesses. Malgré la considération dont ils étaient entourés, ils n'échappèrent point aux persécutions de l'Inquisition et plus de dix d'entre eux périrent sur le bûcher de 14S6 à 1496 (Kayserling, Christopher Coliimbns and the participation, elc.N&w-Y ovk, 1894, pp. 65-71.) Luis de Santangel échappa par miracle au terrible tribunal et sut conserver, avec la faveur du roi Ferdinand, sa grande influence et ses charges. Il était membre du conseil royal (HAumssE, Christ. Colomb, Vol. I, p. 389), trésorier de la Sainte-Her-
financières et ses richesses l'avaient fait admettre au conseil royal et il occupait divers emplois publics importants. Colomb, qui l'avait connu dès son arrivée à la cour, avait su gagner ses sympathies et, bien qu'il ne Tait nommé dans aucun des rares passages où il parle en termes voilés de ceux qui lui avaient été utiles, il n'est pas douteux qu'il lui dût des services.
Il est invraisemblable, toutefois, que les objections persistantes qu'avait soulevées le projet de Colomb de la part de tous ceux auxquels les Rois Catholiques l'avaient soumis, se soient évanouies, comme le disent Fernand Colomb et Las Casas, à la suite d'un discours plus ou moins pathétique, qui ne contient rien, en somme, que la reine ne devait connaître déjà par Colomb lui-même et par les partisans de son entreprise. Colomb avait d'autres amis à la cour de Castille et on doit croire qu'ils ne restèrent point étrangers aux démarches de la dernière heure qui changèrent sa fortune.
VIII. — Autres personnages qui durent intervenir dans le même but: Mendoça, Quintanilla, la marquise de Moya, Juan Cabrero, Deza, Sanchez, etc.
Il serait intéressant de pouvoir déterminer la part de ceux qui, avec Santangel, contribuèrent à amener les Rois Catholiques à changer complètement de résolution vis-àvis de Colomb et à lui accorder soudainement tout ce qu'ils
mandad ou police du royaume (Navarrete, Vol. I, p. 167, noie ), el Escriba.no de racion e< co/ifador mayor d'Aragoa (chancelier et contrôleur général). Il était aussi fermier de certaines redevances royales et à la tète d'une grande maison de commerce. En 1497 le roi Ferdinand le garantit par patente spéciale contre toute accusation d'apostasie de la part de l'inquisition, et cette garantie s'étendait à ses descendants. Kayserling a donné le texte de cctl~. singulière pièce (op. ci7.,pp. 12i, 125 et 147.) Voyez aussi sur les Santangel le petit ouvrage de M. Miguel Mm : Influencia de los Aragoneses en el descubrimiento de America. Palma, 1892, pp. 27-42.
lui avaient précédemment refusé, tout ce que leurs propres conseillers avaient refusé de donner.
En dépouillant la correspondance du découvreur du Nouveau Monde et les écrits des auteurs du temps, particulièrement ceux de Fernand Colomb, de Las Casas et d'Oviedo, on trouve que Colomb avait plus d'amis et de partisans de son entreprise qu'il veut le donner à entendre, quand il affirme que tout le monde le tournait en dérision, excepté deux moines. Outre ces deux moines. Ferez et Marchena, dont on a fait connaître le rôle important, outre Médina-Celi qui le recommanda à la reine, et Quintanilla qui le reçut sous son toit, outre Deza, qui lui témoigna une bienveillance constante, et Santangel dont on vient de voir l'importante et décisive intervention, Colomb pouvait compter sur le concours de bien d'autres personnes qui avaient rang à la cour, ou qui étaient en position de l'y appuyer.
GusMAN DE Mendoza. — Parmi ceux-là les auteurs font une place prépondérante au grand cardinal d'Espagne, Gusman de Mendoza, qui aurait, ainsi qu'on Ta vu ci-dessus, obtenu pour Colomb une audience des Rois Catholiques lorsqu'il arriva à la cour, en 148G. D'après Oviedo, qui le premier a présenté les choses de cette manière, c'est grâce à l'intervention de ce grand personnage que notre Génois avait réussi (114). Celte opinion, qu'on retrouve chez Barros et chez Gomara, qui la lui ont vraisemblable-
(114) Après avoir dit que c'est par le moyen du cardinal et de Quintanilla que Colomb eut audience des souverains, et que c'est de là que date l'attention que l'on prêta à ses propositions, Oviedo ajoute : « Et l'alTaire vint à se « conclure à l'époque où les Rois Catholiques tenaient assiégée la grande et « très renommée ville de Grenade, l'an 1 492 de la nativité de notre rédempteur. » {Historia. General, Liv. II, ch. IV, Vol. 1, p. 20.) Oviedo veut évidemment dire ici que c'est cette première audience accordée à Colomb qui lui valut l'acceptation de son projet, et c'est bien aiinsi que tous les auteurs l'ont compris. Mais le fait est inexact, on a pu s'en convaincre par l'exposé des différentes phases par lesquelles ce projet passa avant d'être finalement accepté.
ment empruntée (115), ne peut être acceptée sans réserve. Las Casas, qui la rapporte d'après Barros, reconnaît que le cardinal appuya chaudement Colomb à diverses reprises, mais ne croit pas que ce soit lui qui ait entraîné la reine (116). Ce prélat qui, à en juger d'après le récit de Geraldini, se montra favorable à Colomb dans la conférence de Santa-Fé, a probablement appuyé son projet ; mais il est à croire que si le ministre, alors tout puissant et sans lequel rien d'important ne se faisait, avait réellement voulu que ce projet lut accepté, on n'aurait pas congédié Colomb, comme on le fit, à l'issue de cette conférence (117). Tout ce qu'on peut avancer avec quelque certitude, c'est que ce grand personnage fit bon accueil à Colomb et lui témoigna de la sympathie ; peut-être appuya-t-il la proposition de rappeler Colomb ; il ne s'y opposa pas certainement.
QuiNTANiLLA. — Plus cncorc que le grand cardinal, Alonso de Quintanilla, contador major de Castille, c'està-dire contrôleur des finances, paraît avoir encouragé et appuyé Colomb, car Oviedo, Las Casas, Gomara et Garibay disent tous qu'il lui vint en aide de diverses manières (118) ; mais aucun d'eux ne le fait intervenir à la der-
(115) L'édition originale des premiers livres de l'ouvrage d'Ovicdo est de l'année 1535, la seconde édition est de 1547. La prcmiètc Décade de Barros ne parut qu'en 1552. On y lit que le roi refusa de donner audience à Colomb « jusqu'au moment où, par le moyen de l'archevêque de Tolède, Dom « Pero Gonzalez de Mendoça, le roi l'entendit et, finalement, son projet fut « accepté ».(Da Asia, Dec. I, Liv. III, ch. II, Vol. I, p. :;50). Gomara répète presque textuellement ce que Oviedo a dit. ( La //('.s'/orta, Anvers, 1554, ch. XV, loi. 20.)
(116) Las Casas, Liv. I, ch. XXXII, Vol. I,p. 248.
(117) Voyez ce que nous avons dit à ce sujet. Étude III, ch.lll, n° 3 M.IIarrisse a exprimé une opinion contraire. Selon lui le rôle de Mendoça a été prépondérant en dernier lieu. (Christophe Colomb, Vol. 1, pp. 363, 378-380. ) GaiTarel pense de même. {Hist. de la déc. de l'Amérique, Vol. I, p. 83.) Le P. Mandonnet a judicieusement critiqué cette manière de voir. {Les Dominicains, etc., p. 136 et sq.)
(118) Voyez ce que nous avons dit de ce personnage à l'/i^uc/e ///,ch. II, § 4.
nière heure auprès de la reine. Herrera est le premier, croyons-nous, qui lui attribue un rôle dans cette circonstance. La reine, écrit-il, se voyant importunée par Quintanilla, comme elle l'avait été par Santangel, céda à leur conseil, et alors tous deux «lui baisèrent les mains » (119). Se fiant à cette assertion Munoz d'abord (120), Washington Irving ensuite (121), et d'autres après eux (122), ont associé Quintanilla aux démarches de Santangel. C'est une addition malheureuse, car il a été démontré que de 1491 à la fin de J492 Quintanilla était à Burgos et à Valladolid (123). Il ne pouvait donc pas baiser les mains de la reine à Santa-Fé ou à Grenade en janvier 1492.
La marquise de Moya. — Après Mendoza et Quintanilla, on nomme cette grande dame comme ayant pris une grande part au rappel de Colomb.
Beatrix Fernandez de Bobadilla, femme de Andres de Cabrera, premier marquis de Moya, était certainement en position de rendre de grands services à Colomb. Amie d'enfance de la reine, qu'elle ne quitta jamais et dont elle ferma les yeux, active, énergique, intelligente et dévouée à la souveraine, qui l'aimait beaucoup et qui appréciait ses qualités, elle avait une influence réelle à la cour, qu'elle suivait partout, même aux camps (124). Usa-t-e lie jamais
(119) Quintanilla, i Sanl Angel la hesaron las nianos. (Dec. I, liv. I, ch. VIII.)
(120) llisioria del JSuevo-Mundo, Liv. II, § XXX.
(121) Life, etc., Vol. I, p. 161.
(122)RosELLY DE LoRGUES, Vol. I, p, 212; Gaffarel, Histoire de la découverte, etc., Vol. I, p. 84.
(123) Voyez Navarrete, Viage, Vol. III, p. 601, et le chapitre II de l'Étude III, note 113.
(124) Au siège de Malaga, où elle avait accompagné la reine, elle faillit être assassinée par un prisonnier maure qu'on avait conduit au camp royal pour être interrogé par le roi. Voyant la marquise causer familièrement avec Don Alvaro de Portugal, il les prit pour les deux souverainset, tirant un poignard qu'il avait caché, il se précipita sur eux et leur porta à chacun un coup qui blessa le prince, mais qui glissa sur les broderies d'or du vêtement de la
de son pouvoir en faveur de Colomb ? On le suppose plus qu'on ne le sait ; mais la plupart des biographes de l'illustre navigateur ont admis la tradition qui témoigne du fait, sans chercher à remonter à sa source, dont la plus ancienne trace se trouve dans un poème latin que l'on dit être du commencement du xvi° siècle, mais dont l'authenticité n'est pas bien établie (125), et dans un ouvrage de
marquise. A leurs cris on accourut elle Maure fut massacré sur place. (Près- COTT, Ferdinand and Isahella, Vol. II, p. 26 et les documenls cités là )
Notons, en passant, que cet Alvaro de Portugal, avec lequel la marquise s'entretenait, était le frère du duc Ferdinand de Bragance décapité par ordre de Joào II de Portugal en 14.S3. Alvaro réussit à passer en Castillc où on l'accueillit favorablement. Son fils Jorge de Portugal, fait comte de Gelves par Charles- Quinl, épousa Isabelle fille de Diego Colomb, et leur petit-fils, Nuno de Portugal, devint en 1608 héritier des titres et des biens de Colomb. (Voyez notre mémoire sur la Maison d'Albe.)
(125) Al\ar Gomez de Giudad-Real, seigneur de Pioz, de Pozo et Attançon — De mira novi orbis deleclione. Poetica prolusio (De l'admirable découverte du Nouveau-Monde. Essai poétique). C'est un poème inédit publié par Pinel en tête de l'ouvrage cité à la note suivante, où se trouve, en vers naturellement, le discours que la marquise de Moya aurait tenu à la reine pour l'amener à revenir à Colomb. On y lit que cette noble dame, saisie d'une sainte fureur, interpella la souveraine de la manière suivante: « Isabelle, fille « des héros, illustre rejeton d'une famille illustre et qui doit donner le jour « à de petits enfants auxquels sont réservés l'empire des tjrres et les hauts « sceptres des mers, quelle lâche inaction te retient ? Quelle crainte remplit « ton cœur de terreurs eiîrayantes ?... Entreprends une chose que la musc « chantera et que 1^ monde célébrera... Suis avec confiance la voie de Dieu « et les flottes de l'Hespérie sillonneront les flots de l'Atlantique, qui effrayè- « rent autrefois le tyran armé d'une massue et les destins te donneront les « terres et les mers plus iillra... Courage, vole, la fortune qui accable les « lâches élève aux cieux les audacieux et les vaillants... plus de délais, chasse « bien loin la faiblesse: un autre Tiphys est là: qu'il y ait un autre Argo I... « La reine transportée par ces exhortations, déride son front et ordonne que « Colomb revienne. »
L'auteur supposé de ce poème, qui ne manque ni de mouvement ni de couleur, était un poète renommé du xvi" siècle, qui mourut en 1538. Si nous étions certain de l'authenticité du poème qui lui est attribué, il y aurait là une preuve que la tradition, qui fait intervenir la marquise de Moya en faveur de Colomb, date au moins du commencement du xvi" siècle ; mais Pinc! se borne à dire qu'il a reçu ce poème d'une personne digne de foi (p. 329), et, comme Antonio, qui cite Gomez avec éloge, et qui donne la liste de ses
la fin du siècle suivant, où il est dit que c'est la marquise de Moya qui contribua le plus à déterminer la reine à mettre Colomb en position d'exécuter son projet (126). On a vu que, brodant sur ce thème, Washington Irving et Fiske font assister la marquise de Moya à la scène qui aurait eu lieu entre la reine et Santangel au sujet du rappel de Colomb. D'autres, comme Latuente et Asensio, se bornent à dire qu'elle joignit ses instances à celles de Santangel (127) ; mais Burke et Markham lui l'ont jouer dans la circonstance un rôle tout à fait décisif : c'est elle qui a tout fait et Santangel disparaît complètement ou passe au second plan (128). Il est à peine nécessaire de dire qu'aucun document du temps ne justifie de telles assertions.
ouvrages (Bihlioleca Hispaii. Xova, Vol. I, pp. 59-60) ne dit rien de celui-ci, il est permis de douter de son authenticité. L'allusion à Tiphys, qui semble avoir été su;^gérée par un passage des /fts/orie, publiées seulement en 1571, et le fait que a poème, dont l'objet est de glorifier la marquise de Moya, est publié dans un livre écrit visiblement dans l'intérêt de la famille et sur des piècesvenant d'elle, donnent à penser qu'il a pu être composé pour la circonstance et faussement attribué à Alvar Gomcz.
(126) Francisco Pi.nisl y Monroy. Retrato del hiten vassullo, copiadn de la vida y heclios de D. Andies de Cabrera, primero marques de Moya. Madrid MDGLXXVII, in-fol.
Voici le passage auquel nous nous référons : « Il est certain que ce fut « Dona Beatrix qui, voyant la reine incertaine el irrésolue, àcausc des iiom- « breuses diflicuités que présentait l'admission de rentre[)rise, contribua le « plus à l'encourager et à la déterminer à favoriser D. Christophe Colomb « afin que, sous ses auspices, il pût mettre à exécution son projet aussi mé- « morable qu'aventureux. » (Liv. II, eh. XXIi, p. 328.) Pinel reconnaît luimême que sa seule source d'information est le poème de Alvar Gomez cité à la note précédente. (Voyez p. 329.)
(127) Lafubnte, Ilisloria gênerai de Espana, Vol. V, 251. Ase.nsio, Cristobal Colon, Vol. I, p. 164.
(128) Burke, A Uistory of Spain, Vol. II, p. 113, note 2. Cet auteur ne nomme même pas Santangel. M.^ukham, Columhus, p. 28. Pour ce dernier la marquise occupe le premier plaa et Santangel passe au second. C'est elle qui cherche à voir la reine, et qui la conjure de rappeler Colomb. Santangel ne fait que la seconder.
ViGNALD. Nouvelles Éludes, II b
Andres de Cabrera. — Nous n'avons non plus aucune indication authentique sur le concours que le mari de la marquise, Andres de Cabrera, aurait donné à Colomb. Comme elle, il était en position de le servir efficacement, car il était l'un des plus anciens défenseurs des droits d'Isabelle, qu'il avait soutenus auprès du roi Henri IV à une époque où ils étaient très contestés, et il jouissait d'une grande autorité. On le considérait comme le type du gentilhomme accompli : droit, brave, généreux et loyal ; son biographe l'a peint sous les traits du vassal parfait (129).
Juan Cabrero — Un homme dont l'intervention à la dernière heure paraît avoir été plus certaine que celle de Mendoza et de la marquise de Moya, et tout aussi efficace que celle de Santangel lui-môme, est celui que Las Casas appelle le Camarero Juan Cabrero.
Ce personnage, relativement effacé, dont le nom figure à peine dans les biographies de Colomb, était chambellan ou camérier du roi ; mais il avait toute la confiance de son maître, qui l'aimait beaucoup et dont il était le confident. Ainsi que Santangel, il était Aragonais et juif d'origine (130). Çaritaen parle comme d'un homme ayant eu une grande importance politique (131). Ses relations avec le roi étaient anciennes et ce monarque égoïste et froid lui témoigna, tant qu'il vécut, une affection particu-
(129) Voir l'ouvrage de Pinel, cité un peu plus haut : Relrato del buen vasallo. Oviedo a aussi consacré un des dialogues de ses Quincuagenas, \c 23', à ce personnage.
(130) Il était, dit Kayserling, fils de Martin Cabrero et d'Isabelle de Paternoy,tous deux de lignée Israélite et d'une famille qui paya son tribut à l'Inqui siLion. En 1497 les restes d'un Paternoy furent exhumés à Saragosse et brûlés dans l'autodafé du 20 juin de cette année. (Kayserlixg, Chrislopher Coliimbus, pp. 50 et 72.)
(131) ÇuRiTA, Anales de Aragon, Part. V, Liv. III, ch. XXIV, et XXX.
lière ; il l'avait même nommé Tunde ses exécuteurs testamentaires (132).
La part importante qu'il prit à l'acceptation du projet de Colomb par les souverains est attestée de différentes manières, d'abord par Colomb lui-même, qui, dans une lettre au roi Ferdinand, que Las Casas dit avoir vue, parle de Deza, sur lequel nous reviendrons tout à l'heure, et de Cabrero, comme « ayant été cause que les souve- « rains possèdent les Indes » (133). Las Casas ajoute que longtemps avant d'avoir vu le fait attesté par Colomb, il savait que Deza et Cabrero « se faisaient gloire d'avoir « été cause que les rois acceptèrent l'entreprise de la dé- « couverte des Indes » (134). Revenant sur ce sujet dans une autre partie de son livre, Las Casas nous dit encore que Colomb étant allé en 1505 trouver le roi à Ségovie pour obtenir un règlement lui suggéra que personne ne pourrait mieux s'acquitter de cela « que l'archevêque de « Séville, parce qu'il a été cause, avec le chambellan, que « Votre Altesse a eu les Indes » (135). Et Las Casas complète le sens de cette phrase par la remarque que cet archevêque était Diego de Deza, qui « insista beaucoup auprès de « la reine pour qu'elle acceptât l'entreprise » de Colomb, et que le chambellan était l'Aragonais Juan Cabrero « qui en « avait fait autant, car il était très intime avec le roi » (136).
(132) Testament du roi Ferdinand de 1512, fait à Burgos, (Mir, Influencia de los Aragoneses, p. 50.)
(133) Habian sido causa que los reyes tuviesen las Indias. {Las Casas, Liv. I, ch. XXIX, Vol. I, p. 228.) Nous ne possédons plus cette lettre dont Las Casas ne cite qu'une phrase, mais il dit l'avoir vue et qu'elle était de la main de Colomb : de su mano.
(134) Se gloriabaii que hahian sido la causa de que los reyes aceptasen la dicha empresa y descubrimienlo de las Indias {loc. cit.).
(135) Las Casas, Liv. II, ch. XXXVII, Vol. III, p. 1S8.
(136; Loc. cit. Nous avons trois lettres de Colomb à son fils dans lesquelles il parle de Cabrero en termes qui indiquent qu'il entretenait des relations avec lui et qu'il comptait sur son appui. Dans la première, en date du
A ces témoignages si précis il faut en ajouter un autre qui est tout aussi concluant, celui du roi Ferdinand. Pour récompenser les services de Cabrero, ce prince lui avait accordé, à titre tout à fait exceptionnel, le droit de posséder des esclaves indiens, droit qui n'appartenait qu'aux seuls résidents des Iles. De son vivant, ce privilège ne paraît pas avoir été contesté à Cabrero ; mais à sa mort, son neveu et héritier, Martin Cabrero, ayant trouvé de la résistance auprès de Diego Colomb, gouverneur général d'Espanola, à lui reconnaître son droit, se plaignit au roi qui écrivit alors à Diego une lettre dans laquelle il dit, en parlant de ces esclaves indiens : « Vous devez savoir « que je les ai donnés à Juan Cabrero parce qu'il a travaillé « à ce que j'ordonne l'entreprise de votre père (137). »
Tous ces documents ne permettent pas de douter de la réalité et de l'efficacité de l'intervention de Juan Cabrero à l'heure critique où on allait décider si l'Espagne devait prendre à son compte l'entreprise des Indes ou laisser Colomb la porter ailleurs (138).
l"' décembre 1504, il recommande à Diego de s'adresser à l'évéque de Palencia [Dcza] et au chambellan du roi : y ansi al Sr. Camarero. (Navarrete, Vol. I, p. 339; Serilli, in Raccolta, Vol. II, n° XLIX, p. 237.) Dans la seconde, en date du 21 décembre, il lui renouvelle cette recommandation à propos d'une autre affaire. (Navarrete, Vol, J, p. 346; Scritli, n° LU, p. 244.) Enfin, à la date du 18 janvier 1505 il envoie à Diego une lettre pour le seigneur chambellan : y le envié una caria para el Sr. Camarero. (Navarrete, Vol. I, p. 349, ScriUi, n" LVI, p. 231.)
(\31) Porque Irabaxô que dièse empresa al Almiranie vueslro pndre. {Cédiile en date de Burgos, 23 fév. 1512, dans Coleccioii de Dociimenlos de Indias, Vol. XXXtl, p. 329. Apud Mir, Infliiencia, p. 53.) Nous avons, aussi, une lettre de ce Martin Cabrero dans laquelle on lit que le « Roi Catholique « accorda certains Indiens au camérier Juan Cabrero, son oncle, parce que, « outre les autres nombreux services qu'il rendit, ledit camérier fut la cause « principale que l'entreprise des Indes se fit : el dicho camarero fuc cabsa principal que se ymprendiese de las Indias. (Même collection, Vol, XXXIV, p. 330. Apud Mir, p, 52.) Navarrete avait déjà donné un extrait de ces deux documents dans ses Nolicias exaclas de Americo Vexpucci, in Viages, Vol. III, pp. 325-326.
(138) Nous avons insisté sur l'importance du rôle de Cabrero dans cette cir-
Diego de Deza — Il n'est pas douteux que le dominicain Diego de Deza, qui occupa successivement les principaux sièges épiscopaux de l'Espagne (139), et qui était un homme de grand savoir (140), doit être compris parmi ceux qui contribuèrent le plus à l'acceptation définitive des propositions de Colomb, qu'il paraît avoir été un des premiers à connaître et à approuver (141). Ses relations avec celui qui n'était alors qu'un humble solliciteur datent probablement de l'année 1486 ou de la suivante, époque à laquelle on assura qu'il y eut à Salamanque des conférences sur les idées de Colomb, dans lesquelles Deza, qui était alors prieur du couvent de San Esteban, de cette ville et professeur à l'Université, aurait eu un rôle important (142).
constance, parce qu'il est, en général, mal compris ou méconnu. C'est ainsi que le P. Mandonnct,dans un livre très bien fait, d'ailleurs, a soutenu que ce chambellan n'avait donné son concours à Colomb qu'après ses découvertes. {Les Dominicains, etc., p. 179 et sq.) Outre les pièces et passades cités cidessus, voyez sur Cabrero une longue note de Lollts à Vlllustrazione du document XLIX. Scrilli, Vol. II, pp. CVIII et GVIIII.
(139) Voici, d'après les notes recueillies aux sources authentiques par le P. Mandonnet {op. cit., p. 146), les évêchés occupés par Deza : Zamora, 1494; Salamanque, 1497; Jaen, 1498; Palencia, 1500; Séville, 1504; Tolède, 1523. Avant d'être élevé à l'épiscopat, il avait été professeur de théologie à Salamanque et précepteur du prince Juan, fils d'Isabelle et de Ferdinand. II fut aussi grand inquisiteur et chancelier de Castille II était fds de Antonio Deza et do Dona Inès Tavera: il naquit à Toro en 1444 et mourut en 1523. Voyez sur ce personnage la troisième de ces Études, ch. III, § 10. Voyez aussi la note 4 k Vlllustrazione da Lollis au Doc. XXXVII in Scritti, Vol. H, pp. C et CI, et le livre plusieurs fois cité du P. Mandonnet.
(140) « A la fin du xv" siècle, dit le P. Mandonnet, Doza était en Espagne « un des maîtres les plus écoutés de l'école dominicaine. » {Les Dominicains, p. 106.) L'ordre des Dominicains était le plus éclairé des ordres monastiques de ce temps. Il professait les doctrines d'Albert le Grand et de saint Thomas, qui prenaient leurs sources dans les idées d'Aristote. Les Dominicains étaient nombreux et très influents en Espagne.
(141) « Monseigneur l'évéque de Palencia, dès que je suis arrivé en Castille, « m'a toujours favorisé etadésirc mon honneur. (Lettre de Colomb à son fils 21 nov. 1504, Navarrete, Vol. I, pp. 333-334. Scritti, Vol. II, nM?, p. 232.)
(142) « Il n'était pas seulement un théologien consommé, mais un homme
Il n'était encore que précepteur du prince Juan quand, en décembre 1491, ou à une date très rapprochée de cellelà, Colomb fut congédié pour la seconde fois ; mais les fonctions intimes qu'il remplissait à la cour lui fournissaient l'occasion de voir souvent les souverains et il paraît en avoir profité pour faire des représentations contre la décision prise. D'après son propre témoignage, que semble corroborer, à première vue, une lettre de Colomb, ce serait lui seul qui aurait décidé les souverains à revenir sur leur décision. Las Casas nous dit, en effet, comme on l'a vu un peu plus haut, qu'il était à sa connaissance que Deza et Cabrero s'attribuaient l'un et l'autre le mérite d'avoir amené les souverains à accepter l'entreprise des Indes (143), et nous possédons une lettre de Colomb à son fils où il lui tient le langage suivant :
« Monseigneur l'Evèque de Palencia fut la cause que « Leurs Altesses possèdent les Indes et que je suis resté « en Castille », car, ajoute-t-il, « j'étais déjà en route pour « en sortir » (144), phrase qui vise évidemment le fait re-
« de science... Il entendit Colomb et s'éprit de son projet. > (Pinilla, Colon en Espana, pp. 154-156.) Cet auteur dit qu'il était à cette époque confesseur du roi et Prescott écrit, d'après des manuscrits d'Oviedo, qu'il exerçait une grande influence sur ce prince avec lequel il resta en correspondance jusqu'à la fin de ses jours. (Ilisl. of Ferdinand and Isabella, Vol. II, p. 121.)
(143) Las Casas, Liv. I, ch. XXIX, Vol. I, p. 228, voir note 134.
(lii) El que filé causa que sus Altezas oviesen las Yndias, y que yn quedase en CastiUa,que y a estaba yo de camino para /"«era. (Lettre de Colomb à son fils, 21 déc. 1504. Navaurete, Vol. I, p. .346, Scritti, Vol. Il, n»^ LU, p. 244.)
Gomme dans cette lettre, ainsi que dans celle du 21 novembre, Colomb ne nomme pas Deza, qu'il désigne seulement par son titre d'évéquc de Palencia, et comme il y a quelque incertitude sur la date exacte à laquelle ce religieux prit possession de son siège épiscopal de Séville et laissa celui de Palencia à Juan de Fonseca, on s'est demandé si ce n'était pas ce dernier dont Colomb avait voulu parler. (TnACHEn, Columbus, Vol. III, pp. 285 et 310-311.) M^is bien que Deza eût été nommé à l'évêché de Séville en 1504, il ne prit possession de ce nouveau siège qu'en 1505. En novembre et en décembre 1504, date des deux lettres de Colomb ci-dessus mentionnées, l'évêquc de Palencia
laté par Ferdinand Colomb et qui sera rapporté plus loin, que son père avait quitté la ville, lorsqu'on vint le chercher de la part des souverains.
Si Colomb n'avait parlé du rôle de Deza dans cette circonstance que dans la lettre qui vient d'être citée, on pourrait croire qu'il entendait attribuer son rappel à la cour à la seule intervention de ce dominicain ; mais on a vu, un peu plus haut, que dans une lettre au roi Ferdinand, il associe Cabrero à Deza dans les démarches qui, selon lui, valurent aux Rois Catholiques la possession des Indes (145) et qu'il répète cette assertion dans un entretien qu'il eut avec le roi en 1505 (146). Il faut donc admettre que, pourGolomb lui-même, aussi bien que pour Las Casas, l'intervention de Deza ne fut pas la seule cause de la décision que prirent les Rois Catholiques de donner suite à l'entreprise des Indes (147).
Les personnages sur lesquels nous venons de nous arrêter quelques instants ne sont pas les seuls qui étaient en position d'intervenir en faveur de Colomb à la dernière
était Diego de Deza. (Voyez Zuniga, AnaZes, ano 1505, pp. 200, et 201 et Man- DONNET, op. cit., p. 146, n.) On a vu d'ailleurs que Colomb nomme Deza dans un autre passage.
(145) Las Casas, Liv. 1, ch. XXIX, Vol. I, p. 228. Voir ci-dessus, note IS.'^.
(146) Quien lo puede mejor hacer que el Arzobispo de Sevilla, pues habia sido causa, con el camarero, que su Alteza hobiese las Indias. (Las Casas, Liv. Il, ch. XXXVII, Vol. III, p 188.)
(147) Le P. Mandonnet, qui a étudié avec soin le rôle de Deza dans cette circonstance, assure que c'est lui qui a tout fait : « Ce fut son intervention « qui sauva tout. »(0p. cit., p. 149.) Les textes que nous avons cités ne permettent pas de maintenir cette assertion. Dans la manière de voir de l'auteur dominicain, les démarches des autres amis de Colomb, si tant est qu'ils en firent, se produisirent tardivement, après que Deza eût tout obtenu, et en ce qui concerne celles de Santangel, il pense que tout ce que Las Casas en dit est emprunté à Fernand Colomb qui, par ignorance ou mauvaise foi, attribue à ce personnage le rôle qu'aurait rempli Deza (Op. cit., p. 175.) Las Casas aurait été alors complice de ce nouveau méfait attribué à Fernand Colomb, car, tout en faisant la part grande à Deza, il laisse la leur à Santangel et à Cabrero.
heure. Gabriel SANCHEz.trésoriep général de Ja couronne d'Aragon, qui avait la confiance du roi et auquel est adressée l'une des deux expéditions de la première relation de Colomb (liS); Doua Juana Velasquez de la Torre, nourrice du prince Juan (149), à laquelle Colomb adressa une lettre navrante lorsque Bobadilla le renvoya en Espagne, en 1500, avec les fers aux pieds ; et Gaspar de Gricio, secrétaire des Rois Catholiques (150), vivaient aussi dans l'inti-
(148i Les Sanchez appartenaient à une famille aragonaise et riche de Juifs convertis dont les membres occupèrent des situations élevées. Leur influence ne put le5 mettre k l'abri des persécutions de l'Inquisition, qui fit dans cette famille de nombreuses victimes. Kayserling qui a fait des recherches consciencieuses dans les archives mêmes d'Espa!:;ne sur le rôle des Juifs dans la découverte de l'Amérique, a donné sur ce sujet des détails épf)uvantables. (Op. cit., pp. 37-39.) Gabrieléchappa au terrible tribunal, grâce sans doute à ses fonctio is qui le mettaient à môme de rendre des services d'argent au roi Ferdinand, et comme il était apparenté à Santangel qui remplissait des fonctions analogues au.v siennes, il est à croire qu'il ne fut pas étranger, sinon à la démarche de ce dernier auprès de la reine, du moins au.\ arrangements financiers qui permirent d'avancer les fonds nécessaires à la grande entreprise. Gabriel mourut en 1505.
(149) Nous n'avons aucune preuve documentaire que Juana de la Torre fut la nourrice du prince et Zuniga nomme même une autre personne comme ayant été chargée de cela. Colomb, cependant, lui donne cette qualité dans la longue lettre qu'il lui écrivit, et il ne pouvait se tromper sur ce point, car à son second voyage il avait pris avec lui le frère de cette dame, Antonio de Torres, qui ramena en Espajjne une partie de la flotte et auquel il confia d'importants papiers. Gomme le prince Juan mourut en 1497, il est pi'obablc que Juana resta auprès de la reine, qui lui témoignait, d'ailleurs, une grande affection, puisqu'elle lui assura une pension de 60.000 maravédis et qu'en lôO'^, après sa mort, elle dota richement sa fille. (Navarrete, Vol. II, p. 265. note.) Los termes de la lettre de Colomb montrent qu'il était certain de ses sympathies et qu'il comptait qu'elle serait son interprète auprès de la reine. Juana avait un autre frère, Pedro, qui fut aussi l'un des secrétaires des Rois Catholiques.
(15U) On suppose qu'il était d^ ceux; qui appiivèrent Colom'.J. parce que, celui-ci, dans sa lettre du 21 novembre lôOi, recommande deux fois à son fils de voir le « secrétaire » pour qu'il parle en sa faveur aux souverains, et parce quî, à cette date, celui qui remplissait ces fonctions était Gaspar de Gricio qui signe en cette qualité plusieurs documents reproduits par Navarrete, entre autres, une en date de février 1504.(NAVAnRETE, Vol. II. n» 154.) Il mou-
mité des souverains et occupaient auprès d'eux des postes qui leur permettaient de servir les intérêts de Colomb auquel il n'est pas douteux qu'ils témoignaient de la sympathie.
Alexandre Geraldini qui, comme on Ta vu, assistait aux conférences de Santa-Fé et parla pour Colomb au grand cardinal, était aussi dans le même cas et on peut en dire autant du P. Juan Ferez, qui ne paraît pas être retourné immédiatement à la Rabida, ou qui, en tous cas revint à la cour où nous le verrons donner son concours à Colomb pour la rédaction de ses capitulations avec les souverains.
Nous n'avons aucune preuve écrite que tous ces personnages tirent, soit auprès de la reine, soit auprès du roi, des démarches semblables à celles que firent Santangel, Cabrero et Deza, quand il fut connu que Colomb avait été congédié et qu'il se préparait à partir ; mais cela est assez probable, car c'était le cas ou jamais de dire ce qu'ils pensaient de l'entreprise qui allait échapper à l'Espagne, si réellement ils croyaient à son succès, comme cela n'est pas douteux, pour plusieurs d'entre eux tout au moins. C'est ainsi, d'ailleurs, que l'entend Las Casas, qui, tout en faisant la première place à Santangel dans cette dernière phase des tribulations de Colomb à la cour, admet que ses autres amis ont dû contribuer à le faire écouter, bien que leur concours eût été insuffisant sans celui du secrétaire des finances (151).
rut en 1507. Ce Gricio était le frère de Beatrix Galindo qui dirig-ea l'instruction scienttique d'Isabelle et qu'on appelait la Latina, à cause de sa grande connaissance du latin. Elle était la fîUc d'un professeur de latin à l'Université de Salamanque. (Antonio, Bib. Hlsp. Aoua, Vol. Il, p. .346.) (151) Las Casas, Liv. I, ch. XXIX, Vol. I, p. 228.