‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 45 sur 127 · IX. — Rappel de Colomb et acceptation de ses conditions · texte numérisé non relu

IX. — Rappel de Colomb et acceptation de ses conditions

Nous allons maintenant retrouver Colomb sur la route de Gordoue où nous l'avons laissé.

Il n'était encore arrivé qu'à la porte de Pinos, à deux lieues de Grenade, lorsqu'un alguazil envoyé par ordre de la reine le rejoignit et lui fit connaître l'ordre qui lui avait été donné de le ramener avec lui (152). Golomb, qui avait été tant de fois déçu dans ses espérances au moment où il croyait toucher au but qu'il poursuivait depuis si longtemps, paraît avoir hésité un instant à revenir sur ses pas. Bien assuré, cependant, de la détermination de la reine, il retourna avec Talgnazil à Santa-Fé, où les souverains lui firent bon accueil. Fernand Golomb et Las Gasas disent tous les deux que la reine « ordonna immédiatement au « secrétaire d'État Juan de Golomade dresser en toute dili- « gence la convention à signer entre eux, avec toutes les « pièces que Golomb lui demanderait comme étant néces- « saires pour son voyage et sa découverte» (153) ; mais, comme les premières capitulations ne furent arrêtées qu'au mois d'avril, il s'écoula plus de deux mois avant que Colomb et le secrétaire d Etat ne s'entendissent sur leur rédaction.

Il faut noter ici que ni Fernand Colomb, ni Las Casas ne font intervenir le roi Ferdinand dans ces arrangements préliminaires. Ils ne parlent tout le temps que de la reine et laissent l'impression que cette entreprise la regardait seule. Les capitulations furent cependant consenties par les deux souverains, et la suite des événements montre que Ferdinand eut une aussi grande part qu'Isabelle à la

(152) F. GoLOMu, Historié, ch. XIV, fol. 37 verso ; Las Casas, ch. XXXH, Vol. 1, p. 248.

(153) Las Casas, loc, cit.

direction des affaires des Indes. C'est une opinion trop facilement accréditée que, dès l'origine, Ferdinand se montra indifférent ou sceptique aux ouvertures de Colomb, tandis que la reine, qui était susceptible d'enthousiasme, voyait, au contraire, l'entreprise proposée avec sympathie. Le roi, dans celte manière de voir, ne se serait rallié à l'entreprise que par déférence pour la reine (154) et sur les instances des personnes qui pensaient comme elle. Rien ne justifie ces suppositions, contre lesquelles militent bien des faits. Comment croire, par exemple, que Santangel, qui était fonctionnaire aragonais et qui dépendait du roi, se serait avancé comme il le fit si son maître et protecteur avait été opposé à l'entreprise de Colomb? Un autre fait très significatif c'est que le ministre qui fut chargé de préparer les capitulations et qui les signa, Juan de Coloma, était secrétaire d'Etat pour l'Aragon. La vérité est que la reine Isabelle, dont le caractère moral a, d'ailleurs, été surfait, se montrait en politique aussi froide et aussi dépourvue de sentimentalité que celui dont elle était bien la digne compagne, et, quand il s'agissait d'intérêts, son cœur restait aussi fermé que celui de Ferdinand à tout ce qui pouvait leur être contraire. Tout indique qu'à l'origine ils étaient l'un et l'autre indifférents ou opposés à l'entreprise de Colomb, et, s'il est vraisemblable que la reine fut gagnée la première, il n'y a pas lieu de croire que les raisons qui finirent par déterminer le roi étaient différentes de celles qui avaient décidé la reine.

Washington Ipving suppose que Colomb lui-même fut pour beaucoup dans la conversion du roi à ses idées. A son retour à la cour, il aurait fait valoir qu'il allait se ren-

(154) Per deferenza, alla moglie (Tarducgi, Vita, Vol. I, p. 183. Avant lui, RosELLY DE LoRGUES, avait écrit que la reine s'était déterminée « malgré le « sentiment du roi son époux» et que « le cauteleux et défiant roi d"Aragon « resta étranger à l'expédition ». {Christophe Colomb, Yo\. I, pp. 214 et 215.) Lazzaroni et bien d'autres ont pensé de même.

dre aux extrémités de l'Asie, à ce vaste et ma2:nifique empire du Grand Khan, dont avait parlé Marco Polo en termes si pompeux; que le souverain de ces opulentes et à demi barbares régions avait jadis manifesté l'intention d'embrasser la foi chrétienne; qu'il était de Tintérèt de l'Eglise de répondre à ce désir et que lui, Colomb, se sentait de force à remplir cette grande mission. Et Ferdinand aurait prêté une oreille complaisante à ces discours, parce qu'il savait faire servir la religion à ses intérêts, de sorte qu'il aurait été gagné au projet de Colomb pour des motifs différents de ceux qui avaient entraîné la reine (155).

Bien qu'il ne le dise pas, l'historien américain base cette supposition sur une assertion de Colomb qui assure, dans la lettre extraordinaire formant le prologue de son Journal de Bord, qu'au mois de janvier 1492 il avait parlé aux Rois Catholiques du Grand Khan, et leur aurait tenu à ce sujet des propos identiques, quant au fond, à ceux que Washington Irving lui fait tenir (150).

Si nous étions certains que Colomb a tenu alors ce langage, il y aurait là une preuve valable, la première que fournit Fétude de l'histoire de ses démarches pour faire agréer son projet, que ce projet consistait à aller aux Indes par l'ouest. Malheureusement cette lettre, qui date du retour de Colomb de son fameux voyage, ne nous donne que le témoignage de Colomb lui-même, qu'il a répété sous différentes formes, et qu'il s'agit de contrôler par des témoignages provenant d'une autre source.

Colomb aurait aussi parlé à ce moment de l'idée qu'il avait conçue de faire servir les richesses que produiraient ses découvertes au rachat ou à la conquête des lieux saints.

(155) Washington Irviisg, Hist. of the life, Liv. II, ch. VIII, Vol. I, pp. 167.

(156) Journal do bord de Colomb, Navarrete, Viajes, Vol. I, p. 1. Nous citerons ailleurs ce passage.

idée qui paraît lui être venue en 1489, quand le soudan d'Egypte menaça les Rois Catholiques de représailles en terre sainte, s'ils ne cessaient pas la guerre contre les Maures d'Espagne (157), et qui finit par prendre une si grande place dans ses conceptions mystiques. Colomb rapporte, dans son Journal de Bord, qu'il parla de cela à Leurs Altesses et on peut admettre que c'est à ce moment qu'il le fit ; mais de son aveu même les Rois Catholiques ne paraissent avoir attaché aucune importance à ces propos (158),

Washington Irving voit là un trait caractéristique du grand dessein de Colomb, dont on n'a pas assez tenu compte, et remarque, avec raison, que la délivrance du Saint-Sépulcre fut l'un des objets de l'ambition du futur amiral, qui croyait avoir reçu une mission spéciale à ce sujet et qui finit par considérer sa découverte comme un moyen employé par la Providence pour en assurer l'exécution (159).

Nous croyons, toutefois, qu'au moment où Colomb s'entendait avec les Rois Catholiques pour l'exécution de son projet, il ne fut question de rien de semblable et que ce fut seulement dans la suite que ces idées-là et d'autres du même genre s'emparèrent de son esprit.

(157) Voyez VÉlude III, ch. VI § 2.

(158) Journal de bord, 26 décembre 1492.

(159) Wash. Irvikg, Life, Vol. II, pp. 168-169.

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