‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 47 sur 127 · III. — Les frais de l'entreprise · texte numérisé non relu

III. — Les frais de l'entreprise

Les capitulations ne nous renseignent pas sur ce qu'on appellerait aujourd'hui la partie financière de l'entreprise. Quelle était la somme demandée ou nécessaire à l'exécution du projet de Colomb et comment devait-elle être obtenue?

Sur ces deux points, si intéressants, nous n'avons que des indications incomplètes ; elles suffisent cependant pour nous renseigner d'une manière générale.

Dans le discours qu'il prête à Santangel pour décider la reine à accepter les propositions de (Colomb, Las Casas lui fait dire que celui-ci ne demande qu'un million de maravédis, somme que lui, Santangel, est prêt à avancer (180). Ainsi présentée, cette déclaration du contrôleur aragonais, qu'on retrouve dans le récit de Fernand Colomb (181), et que semble confirmer un passage d'Ovicdo où il dit que c'est ce fonctionnaire qui fit les fonds qu'il fallait pour équiper sa flotte (182), pourrait donner à croire que la

(180) Ciianlu mas, Senora, que todo lo que al présente pido no es sino solo un cuenlo... (Las Casas, Liv. 1, ch. XXXII, Vol. 1, p. 247.) Plus loin Santangel dit qu'il avancera la somme de sa bourse; preslando el cuenlo de mi casa. (Ibid., p. 248.)

(181) Ollra che V Ammiraglio non chiedeva allro, clie MMD scudi per métier l'armala ad ordine : « Outre qu2 l'amiral ne demandait que 2.500 ccus pour équiper la flotte. » (Historié, ch. XI V, fol. 37 recto.)

Il y avait alors des écus d'argent et des écus d'or de diflcrente valeur, de sorte qu'il n'est pas facile de déterminer exactement l'équivalent de cette somme en maravédis. Mais il ne faut pas perdre de vue que cette mention de 2.500 écus est la traduction italienne du tc.\te espagnol de Fernand Colomb, qui a très probablement indiqué la somme en maravédis. Et comme Las Casas suit toujours et en tous points Fernand Colomb, il est vraisemblable que le chill're donné par le fils du découvreur est bien celui qu'il a fait connaître.

(182) « Et comme l'argent manquait pour son expédition à cause de la « guerre, l'escrfia no de racion, Luis de Santangel, prêta ce qu'il fallait pour

somme totale nécessaire à Tentreprise ne s'élevait qu'à un million, si Colomb lui-même ne s'était expliqué de manière à montrer que tel n'était pas le cas. Dans son testament Colomb dit, en effet, que Leurs Altesses n'ont voulu dépenser et n'ont dépensé pour son entreprise qu'un million de maravédis et que c'est lui qui a trouvé le reste (183).

Le million dont Santangel parla à la reine ne représentait donc que la contribution demandée par Colomb aux Rois Catholiques et non la somme entière qui lui était nécessaire et qu'il dut compléter ou faire compléter. Cette somme entière, nous dit Las Casas, ne s'élevait pas ou ne dépassait pas deux millions de maravédis (184). Dans un autre passage, il est vrai. Las Casas parle comme si les frais de l'expédition ne devaient s'élever qu'à un million. C'est ainsi qu'en terminant le chapitre où il rapporte les instances de Santangel auprès de la reine, il se livre à des commentaires moraux sur les desseins de la Providence qui a voulu « que l'œuvre héroïque, monstrueuse par sa « nature et sa grandeur, de la découverte de nos Indes fût « entreprise avec un million prêté par un serviteur peu « riche par lui-même » (183). Mais il est clair que Las Casas parle ici seulement du million prêté par Santangel; s'il y avait quelque doute à cet égard, le témoignage de Colomb lui-même le ferait disparaître.

« former celte première flotte des Indes et pour la découverte de celles-ci.» (OviEDO, Liv. II, ch. IV, Vol. I, p. 20.)

(183) SS. AA. no gastaron ni quisieron gaslar para ello, salvo un cueyito de maravédis, é à mi fiie necesario de gàslar el res<o. (Testament de Colomb, 19 mai lj06, in Navarretb, Vol. II. n" CLVIII, p. 313.)

(18i) Porque para lodos los qaslos que al présente se habian de hacer, lo que pedia no llegaba 6 no pasaha de dos cuentos de maravédis :Cav pour tous les frais qu'il y avait à faire immédiatement, ce qu'il voulait n'allait pas ou ne dépassait pas deux millions de maravédis. (Las Casas, op. cit. ,ch. XXIX, Vol. I, p. 232.)

(185) Un cuento, y prestado por un criado,no muy rico, de los reyes. (Las Casas, ch. XXXII, Vol. I, p. 250.)

Dans le mémoire rédigé par son ordre que nous avons déjà cité, mémoire où il expose ses griefs aux Rois Catholiques, il leur rappelle qu'ils n'ont accordé qu'un tiers et un dixième à celui qui alla leur gagner et leur découvrir les Indes contre l'opinion de tous; qu'il fit la moitié de la dépense de l'entreprise, qu'il y exposa sa personne; qu'ils ne voulurent pas mettre dans l'affaire plus d'un million, et qu'il fut, lui, obligé de fournir la moitié de la somme nécessaire (180).

Ce passage, que Las Casas a peut-être connu, et celui extrait du testament de Colomb cité plus haut, ne portent, comme on le voit, qu'à deux millions la dépense causée par la découverte des Indes. Cependant, dans d'autres de ses écrits Colomb répète plusieurs fois qu'il a contribué pour un huitième aux frais de son entreprise, et Las Casas assure que c'est 500.000 maravédis qu'il y a apportés (187). A ce compte, la dépense totale de l'entreprise n'aurait pas été de deux millions, mais de quatre, et c'est ainsi que plusieurs critiques ont compris les textes. Pourtant Colomb ne dit nulle part à combien s'élevait le huitième qu'il souscrivit et Las Casas ne dit pas non plus que les 500.000 maravédis versés par Colomb formaient le montant de son huitième, tandis que l'un et l'autre disent explicitement que l'entreprise entière coûta deux millions. C'est donc à ce dernier chiffre qu'il faut s'en tenir, et nous pouvons conclure qu'il résulte des documents que nous possédons sur ce point que les frais de l'organisation et de l'équipement de la petite flot-

(186) y' el cual fizo la meytad del gaslo y piiso su persona, porque SS. AA. para, este nec/ocio no le quisieron dar ma.s de uni cuenlo, y a el fue necesario de prover de medio, porque non abaslaba para lai fecho. (Mémorial de ag?-avios del Almiranle, dans les Nuevos autografos,de la duchesse d'ALDE,

(187) «Il est avéré que Colomb contribua aux frais de l'expédition pour un demi-million de maravédis, en guise d'un huitième ». (Las Casas, Liv. 1, ch. XXXIV, Vol. I, p. 256.)

tille avec laquelle Colomb découvrit le Nouveau Monde ne s'élevèrent qu'à deux millions de maravédis, c'est-à-dire 30.000 francs, — si on admet que le maravédis ne valait qu'un centime et demi (188), — dont la moitié seulement fut donnée par l'Espagne (189).

(188) Les auteurs sont loin de s'entendre sur la valeur exacte du maravédis au xv siècle. Nous avons montré à l'Elude précédente que, d'après l'évaluation la plus vraisemblable, le maravédis valait environ un centime et demi de notre monnaie. (Voyez I'Étude III, ch. IV, § 1, note 223). Notons cependant que Sophus Ruge porte cette valeur à un chiffre plus élevé.

(189; Notons sur ce point des opinions divergentes. Harrisse, Christ. Colomb, Vol. I, p. 401 ; DuRO, Pinzon, p. 52 ; et Thacher, Columbus, p. 460, ne portent la dépense totale qu'à l.ôiO.OOO maravédis. Mais ils trouvent ce chiffre en ajoutant aux 1.1 iO. 000 remboursés pour le prêt de Santangcl, dont il sera question à un paragraphe suivant, les 500.000 maravédis que Las Casas dit avoir été donnés par Colomb; ils ne tiennent aucun compte de l'assertion du découvreur lui-même, confirmée par Las Casas, que les frais de l'expédition se montèrent à deux millions. Lollis, Christoforo Colombo, p. 112, et Cha>-ning, Hisl. of the United States, Vol. I, 1905, p. 20, qui ignorent aussi cette déclaration di Colomb, élèvent la dépense à 4.000.000 de maravédis, parce qu'ils infèrent du langage de Las Casas que les 500.000 maravédis donnés par Colomb formaient le huitième de la somme totale. Un autre auteur américain, auquel on doit une belle Histoire des Etats-Unis, Avehy, réduit la dépense à 4.000 dollars (Vol.I, p. 133). C'est aussi l'appréciation de Lafuente qui estime à 20.000 pesetas le coût total de l'expédition. (Ilist. gén.. Vol. V, p. 253 ) A la fin du xvi" siècle le célèbre Mariana Taugmentait considérablement en disant que la découverte de l'Amérique fut entreprise avec 17.000 ducats — environ 144.000 francs, — somme que Muxoz transforme en 17.000 écus {Historiadel Nuevo J/undo, Liv. II,§ XXXII), environ 87.000 francs, ce qui est encore beaucoup trop. Au commencement du xvii" siècle Thistorien aragonais, Argensola, qui prétendait, cependant, avoir des preuves de ce qu'il avance, fait des 17.000 ducats de Mariana des florins, (Trimera par/e de Los Anales de Aragon, 1630, Vol. I, p. 100), ce qui donne encore une somme beaucoup trop élevée. (Voyez sur ce point IIark\s?,e, Christ. Colomb, Vol. I, p. 3J5.) Au xviii" siècle l'historien anglais, Robertsox, estimait que l'entreprise de Colomb avait coûté 4.000 livres sterling, soit 100.000 francs. .0 n voit que presque toutes les anciennes appréciations sont très exagérées.

ViGNAUD. Xoiivelles Eludes. II

IV. — Les bijoux que la reine Isabelle aurait engagés pour l'entreprise de 1492.

On a vu que sur les deux millions qui étaient nécessaires à Colomb pour mettre à exécution son plan, Santangel avait proposé d'avancer celui qui était demandé aux Rois Catholiques, et on verra plus loin qu'il fit réellement cette avance. Mais on s'est demandé si, contrairement au langage généreux que Las Casas attribue à V escribano de racion, le million qu'il prêta ne provenait pas des diamants de la couronne, que la reine aurait spontanément offert de donner en garantie pour obtenir la somme nécessaire.

En réalité, il n'y a aucune raison de le supposer et it n'est même pas certain que la reine ait tenu le langage que la tradition met dans sa bouche. Cette tradition, si on remonte à son origine, vient de Fernand Colomb seul. C'est lui qui a dit le premier que la reine avait fait cette offre (190) et c'est certainement à lui que Las Casas a emprunté le fait (191). Aucun des auteurs du temps ne parle de cette proposition de la reine, qui méritait, cependant, d'être constatée par ceux dont les écrits sont remplis du panégyrique de cette souveraine (192). Herrera, dont le livre parut au commencement du xvir siècle, est le second auteur qui mentionne le fait (193) ; mais pas plus que Fer-

(190) Conientava, che sopra le gioie délia sua caméra si cercasse imprestilo délia quantilà de' denari, necessaria per far délia armaia: elle consentit à ce que sur les joyaux de sa cassette on cherchât à emprunter la somme (d'argent nécessaire pour armer la flotte. {Historié, ch. XIV, fol. 37 verso.)

(191) « Je veux bien — aurait dit la reine à Santangel, — qu'on emprunte sur les bijoux de ma garde-robe l'argent qu'il demande pour équiper la flotte.» Las Casas, Liv. 1, ch. XXXII, Vol. I, p. 248.)

(192) Ainsi. Fernando del Pulgar, Bernaldez, Nebrija, Oviedo, Pierre Martyr, Geraldini, Garibay, Mariana et Çurita ne connaissent pas cette proposition de la reine.

(193) Heurera, Dec. I, Liv. I, ch. VIII.

nand Colomb et que Las Casas, qui sout évidemment sa seule source d'information sur ce point, il ne dit que l'offre attribuée à la reine fut acceptée. C'est seulement quarante ans plus tard que nous trouvons cette assertion chez Pizarro y Orellana, auteur disert, érudit, mais dépourvu de critique: « Santangel, nous dil-il, ayant prêté à la reine 10.000 écus sur ses joyaux — sobre sus joj''as — elle se décida (104). » D'Orellana l'anecdocte est passée dans les nombreux ouvrages où on la trouve, et le meilleur historien moderne de l'Espagne l'a présentée de façon à faire croire que la reine mit réellement ses bijoux en gage à cette occasion (105).

M. Harrisse a cru faire justice de cette histoire en remarquant qu'à répoque où la reine fut amenée à accepter les propositions de Colomb, elle n'avait probablement plus ses bijoux qui avaient été mis en gage pour subvenir aux frais de la guerre (196). La reine avait effectivement emprunté aux villes de Valence et de Barcelone une somme assez forte garantie par sa couronne royale et par un collier de perles (197). Mais la reine était très riche en bijoux (198), et, en 1492 même, il lui en restait encore assez pour faire

(194) Pizarro y Orellana, Varones iliistres del Niievo Miindo, p. 10.

(195) La magnanime reine, — nous dit cet auteur — voyant le roi Ferdinand hésiter s'écria : « E\\ bien, n'exposez pas les trésors de votre royaume « d'Aragon, je prends cette entreprise à la charge de ma couronne de Cas- « tille... j'engagerai mes bijoux pour suffire aux frais. » (Modesto Lafueîvto, Hisloria gênerai de Espana, Vol. V, p. 251.)

(196) Christophe Colomb, Vol. I, p. 392.

(197) Voyez Harrisse Fernand Colomb, § 2S, et Duro : Las Joyas de Isabel la Catôlica, p. 22.

(198) Clemeiicin en a donné un inventaire partiel dans son éloge de la Reine Isabelle, et M. Sepulveda en a dressé un autre, qui établissent le fait. En 1500 la reine donna à l'Infante Marie, qui allait se marier, de magnifiques bijoux. Les rois de Gastille,qui aimaient ce luxe, empruntaient souvent aux villes ou aux usuriers des sommes considérables sur leurs bijoux et leur vaisselle d'or et d'argent. Le roi Henri IV, auquel Isabelle succéda, avait laissé un riche trésor de ce genre»

l'offre qu'on lui attribue (199). Ce n'est donc pas parce qu'elle n'était plus en possession de ses bijoux qu'il faut rejeter toute celte histoire ; c'est parce qu'elle est inconnue à tous les auteurs du temps qui étaient en position de la connaître, et parce que rien ne la confirme, alors que tout semble l'infirmer (200).

Mais l'invraisemblance d'un fait n'empêche pas d'y croire, et le spectacle d'une reine sacrifiant ses joyaux pour faciliter une grande entreprise est d'un exemple si heureux que toutes les dénégations de la critique n'ont pas réussi à l'effacer du livre de l'histoire où, probablement, il figurera toujours. Le peuple espagnol, dit un érudit castillan, qui s'est occupé de la question, croîtra Tinfaillibilité de l'histoire des bijoux engagés par la reine Isabelle pour la découverte du Nouveau Monde; cela suffit (201).

Ce mot résume l'histoire de toutes les légendes : le grand public ne les discute pas : il y croit ou il n'y croit pas (202).

(199) En septembre 1492 les Rois Calholiques firent leur entrée à Barcelone avec leurs filles, toutes très richement vêtues de brocart avec colliers, bracelets et perles de grande valeur. (Vallador, op. cit., p. 55, d'après d'anciens documents.)

(200) M. Duro croit que la phrase de Fernand Colomb qui témoigne du fait a été imaginée pour donnen plus de couleur à son récit, et que Las Casas l'a copiée sans y attacher de l'importance. (Las Joyas, p. 22.)

(201) RicARno Sepulveda, Colon y las Joyas de Isahella la, Caiolica, chapilvc extrait du tome II de Las cronicas del Madrid viejo, du même auteur, public par la Epoca du 2 avril 1891. Cet érudit croit tellement à l'authenticité de celte tradition, qu'il s'est elTorcè de dresser une liste des bijoux que la reine Isabelle aurait sacrifiés pour venir en aide à Colomb : Inveniario de las alha.jas que la Reina Catolica Dona Isahel I êmpet'iô, segun unes, ô diô â Cristohal Colon, segun olros, para alender con su producto al descuhrimiento del Nuevo Mundo..,Ce curieux document, fait, dit l'auteur, d'après les papiers de la marquise de Moya qui était, comme on l'a vu ci-dessus, l'amie intime de la reine, donne l'énumération détaillée de 12 joyaux précieux valant pour le moins trois millions de réaux.

(202) On a montré pendant quelque temps à la cathédrale de Grenade le coffret même qui avait contenu les bijoux que la reine avait mis en gage. Il

Page 1