V. — Le million avancé par Santangel
Le million prêté par Santangel, pour faire face aux dépenses de l'expédition de Colomb (203), ne venait donc pas de la reine Isabelle. Mais d'où provenait cette somme? Est-ce comme trésorier de la Sainte-Hermandad, fonction qu'il a aussi remplie, ou comme contrôleur d'Aragon — escrivano de racion, — ou simplement à titre privé qu'il a fait cette avance ? Il y a quelque incertitude à cet égard.
La première pièce comptable que nous trouvons relative à cette avance est une note portant, que le 5 mai 1492, il a été fait à Santangel, par Tordre de l'archevêque de Grenade, un versement en compte sur diverses créances, dont l'une est de 1.140.000 maravédis, « qu'il avait prêtés « pour payer les caravelles que Leurs Altesses envoyèrent « ensemble aux Indes, et pour solder Christophe Colomb « qui va dans la dite flotte » (204). Une autre pièce, en date du 19 août 1494, mentionne encore un versement fait à Santangel et rappelle qu'il a prêté 1.140.000 maravédis pour équiper la flottille de Colomb (205).
faut croire qu'ils ne rentrèrent pas tous au trésor royal, car il y a quelques années on offrait en vente à Denver, dans le Colorado, un des diamants que la généreuse Isabelle avait engagés pour faire face aux frais de l'expédition de Colomb.
(203) Sur le fait mèmj de cette avance il ne saurait y avoir aucun doute : outre le témoignage de Fernand Colomb et de Las Casas, nous avons à cet égard celui des auteurs suivants : Ovibdo, Liv. II, ch. IV, Vol. I, p. 20 ; Geraldixi, Itinerarium, p. 205 ; Gomara, ch. XV ; Garibay, Los XL libros, tome II, p. 1371 ; Argensot-a, Primera Parte..., p. 100. Il existe, d'ailleurs, des pièces comptables qui établissent le fait.
(204)... Que presto para la paga de las carahelas que Sus Allezas mandaron ir de armada â las Indias,é para pagar a Cristobal Colon que va en la dicha armada. (Livre de comptes de Pedro de Montemayor, Navarrete, Vol. II, n° 11, p. 5.)
(205) Navarrete, Vol. III, n" XVIII, p. 490. Le texte porte 1.040.000 maravédis ; mais c'est là évidemment une erreur de copiste, car les diverses som-
Il semble, d'après ces deux pièces, que l'avance faite vient de Santangel, et c'est ainsi qu'en ont jugé plusieurs critiques (206) ; mais nous possédons un autre document relatif à cette affaire qui la présente sous un jour différent. C'est un extrait d'un livre de comptes de la Sainte-Hermandad portant que, de 1491 à 1493, il a été versé à Luis de Santangel et à Francisco Pinelo, trésoriers de cette organisation— tresoreros de la Hermandad, — 1.140.000 maravédis « que vous avez donnés, par notre ordre, à l'évêque « d'Avila, aujourd'hui archevêque de Grenade, pour expé- « dier l'amiral D. Christophe Colomb » (207).
D'après cette dernière pièce, ce ne serait pas Santangel seul, mais lui et Pinelo qui auraient fait l'avance de la somme en question, et, comme on la leur rembourse en leur qualité de trésoriers de la Hermandad, on peut inférer de là que c'est de la caisse de cette célèbre institution que vint l'argent. Santangel n'aurait fait dans ce cas que prendre la responsabilité de faire le prêt (208).
mes mentionnées dans cette pièce donnent, additionnées, un total qui oblige à lire 1.140.000.
(203) Barrisse, Kayserling,Thacher. Cette opinion est basée sur ce que rapportent Fernand Colomb et Las Casas. Ce dernier fait dire à Santangel: prestando el ciiento de mi casa. (Vol, I, p. 248.)
(207) Vos fueron recibidos é pagados en cuenla un cuento é ciento é cuarenta mil waravedis que disles por nuestro mandado al Obispo de Avila, que agora es Arzobispo de Granada, para el despacho del Almiranle D, Crislobal Colon. (Navarrete, Vol. II, n 11, p. 5.)
II convient de noter ici que ce Francisco Pinelo, qui est désigné dans ce document comme étant, avec Santangel, trésorier de la Hermandad, était, au rapport de Zuniga, un Génois, qui entretenait avec Colomb et avec son Gis Diego des rapports d amitié. Colomb en parle dans deu.x de ses lettres à Diego, l'une du l*' décembre 150 i, l'autre du 3 du même mois. Voyez sur ce personnage Vlllustrazione de Lollis au document L. Scritti, Vol. II.
(208) La Sa(i/a Hermandad. Sainte Fraternité, était une sorte de gendarmerie rurale créée pour assurer la sécurité des routes qui étaient alors livrées aux brigands et au.K malandrins de tout genre. Elle avait des droits de police et de juridiction étendus, et levait des contributions qui lui laissaient la disposition de sommes importantes. Voyez sur cette curieuse organisation Pres- COTT, Ferdinand and Isabella, Vol. I, pp. 176-181.
Selon une autre version, dont l'historien aragonais Argensola s'est fait l'écho, ce serait le trésor du royaume d'Aragon qui aurait fourni la somme et le rôle de Santangel, qui était trésorier, chancelier ou contrôleur de ce royaume — cscribano de raciones — se serait borné à faire cette avance sur Tordre du roi Ferdinand (209). Cette version, qui a été acceptée par Washington Irving (210) et par d'autres (211) ne provient, comme on le voit, d'aucune source authentique. Le seul auteur qui la connaisse écrivait près d'un siècle et demi après l'événement, et le seul document qu'il cite à l'appui de son assertion, document resté introuvable, est contredit par d'autres pièces dont l'authenticité est incontestable.
En fait, la seule raison qu'il y ait de supposer que l'argent provenait des caisses de l'Aragon, c'est que Sanlangel occupait un emploi dans l'administration financière de ce royaume qui lui permettait, avec le consentement du roi, d'en faire l'avance sur les fonds de l'État. Mais on a vu que ce personnage remplissait aussi d'autres fonctions qui lui donnaient les mêmes facilités, et, en l'absence de toute pièce aulhenlique infirmant celles que nous possédons, on doit plutôt croire que c'est la caisse de la
(209) Cet auteur cite une pièce que M. Harrisse a fait vainement chercher dans les Archives d'Aragon, et qui ne serait pas concluante, d'ailleurs, car il y est simplement dit que Luis de Santangel, escrivano de raciones de Aragon, prêta 17.000 florins pour équiper la flotte : y para el gasto de la Armada. (Argensola, Primera Parte de las Anales de Aragon, 1630, Vol. I, p. 100.)
(210) The funds reallij came from the coffers of Aragon. (Wash. Irvixg, Ilist. of the Life of Colambiis, Vol. I, p. 163.)
(211) Parmi ceux-là il faut nommer le célèbre historien américain PrescoTT {op. cit.. Vol. II, p. 127) ; l'érudit auteur de plusieurs ouvrages remarquables sur l'Espagne, Martin A. S. Hume, note 3, p. 113, Vol. II, à son édition de la History of Spain de Burke, et l'élégant historien moderne de la Catalogne, Victor Ba^laguer, qui a repris cette thèse dans sa conférence Castilla y Aragon .. Roselly de Lorgues a aussi exprimé cette opinion (Christophe Colomb, Vol.I, p. 2 13), ainsi que Ibarra, D. Fernando el Catolico, ch. VII, pp. 159 et sq.
120 QUATRiiÎME ÉTUDE
Sainte Hermandad qui a fait les fonds de cette avance. Quelle que soit la source à laquelle Santangel puisa pour trouver la somme qu'il avait promise à la reine, et qu^il ait fait cette avance à l'insu du roi, ou, comme nous le croyons, avec son assentiment, il n'est pas douteux que c'est la promesse de cette avance qui rendit possible l'acceptation du projet de Colomb. Il est difficile de croire, cependant, qu'en donnant cet argent Santangel ait été mû par les sentiments désintéressés que lui prête Las Casas et que ce soit l'amitié qu'il avait pour Colomb, ou la crainte patriotique de voir porter ailleurs le projet, qui l'ait déterminé. Comme le remarque M. Sepulveda, ce juif, converti par force, qui avait vu nombre de membres de sa famille périr au milieu de supplices barbares, et qui avait subi lui-même de pénibles humiliations, motivées uniquement par sa race et par ses croyances religieuses, ne pouvait ressentir un bien grand amour pour le pays qui l'avait traité d'une manière si cruelle et qui le tenait encore en suspicion. Il est donc à croire que le patriotisme resta étranger à ce prêt, qui dut être pour lui une affaire de banquier, sinon d'usurier (212).