VI. — Le huitième des frais fourni par Colomb
Le million avancé par Santangel ne formant que la moitié delà somme nécessaire à Colomb, il reste à savoir comment fut obtenu le second million. On a vu que, d'après Colomb, ce serait lui qui l'aurait donné. Evidemment, il faut entendre parla, non qu'il donna lui-même la somme,
(2121 RcMnarffunns, à Tappai de celte observation, que Santangel. qui n'avait prêté qu'un million, reçoit en rcmboupscmcnt un million cent quarante mille maravédis, sans que rien n'explique cette augmentation de la somme prêtée originairement. Cf. Mir, p. 40; Duro, Pinzon, p. 40 ; et Thacher, I, p. 313, note. Il faut noter encore que cette somme entière de 1.140.000 maravédis paraît être entrée dans la caisse de la Sainte-Hermandad.
mais qu'il la trouva. Personnellement, Colomb ne paraît avoir contribué que pour un huitième aux frais de son entreprise. Ses adversaires, nous dit son fils, ayant objecté qu'il ne risquait rien dans l'expédition qu'il proposait, si ce n'est d'en être le capitaine pendant tout le temps qu'elle durerait, il aurait répondu qu'il était prêt à prendre à sa charge un huitième de la dépense totale, à la condition que dans ce cas, ii participerait aux bénéfices dans la même proportion(:213). Cette proposition ayant été agréée, elle fut stipulée dans les capitulations du 17 avril 1492, dont elle forme la cinquième et dernière clause.
Il n'y a pas de doute que Colomb se prévalut de ce droit, car à plusieurs reprises il a réclamé ce huitième comme lui appartenant (214). Colomb ne dit pas à combien cela s'élevait ; mais, comme il dit que la somme totale nécessaire était de deux millions et que Las Casas confirme cette assertion, on doit conclure de là que sa part contributive devait être de 230.000 maravédis. Las Casas affirme cependant qu'elle fut de 300.000 maravédis, et son affirmation est si positive qu'on doit la tenir pour bien fondée (213).
Mais qu'il s'agisse d'un demi ou d'un quart de million, Colomb n'était pas en état de le donner de sa poche à cette époque, qui est précisément celle où il souffrit le plus de la gêne. Las Casas dit lui-même qu'il revint à la cour endetté (216), ce que confirment les dépositions des gens de Palos, qui nous le représentent comme étant alors
(213) F. CoLOMi, Historié, ch. XHI, fol. 36 recto.
(214) Xolamment dans son testament, dans le mémoire de ses f^riefs cité ci-dessus, et dans une lettre à son fils en date du 1""' décembre 1504. Nous possédons, d'ailleurs, une cédule dos Rois Catholiques, en date du 2 juin 1497, où ils reconnaissent que Colomb a droit à ce huitième. (Cartulaire de Paris, n» 4. Navarretb, Vol. II, n» C.\'IV, p. 202.)
(215) « Il est avéré qu'il contribua aux frais pour un demi-million. » (Las Casas, Liv. I, ch. XXXIV, Vol. I, p. 256.)
(216) Luc. cit.
sans ressources. Colomb emprunta donc la somme qu'il mit dans son entreprise, et on est fondé à dire que c'est Taîné des Pinzon qui la lui prêta. Du temps de Las Casas on disait que la somme venait de lui, et on disait même qu'il en avait avancé une plus considérable, car le bon évêque, tout en reconnaissant qull est vraisemblable que c'est Martin Alonso Pinzon, ou ses frères, qui prêtèrent à Colomb un demi-million, ajoute : « ^Nlais il ne lui prêta que cela (217). »
Si l'on en croyait Baldassare Colombo, cet Italien des Colombo de Cuccaro qui vint en Espagne au xvii" siècle pour réclamer Théritage du Découvreur, on savait, dans la famille de Béatriz Enriquez, que Pinzon avait avancé à Colomb le montant de son huitième et on prétendait même que cette dame s'était généreusement appauvrie pour mettre Colomb en mesure de s'acquitter de cette dette. Baldassare aurait appris ces faits des Arana de Cordoue et les aurait fait connaître à Cuccaro, où on en avait conservé la tradition jusqu'à l'époque où l'un des descendants de ces Colombo les aurait révélés à Roselly de Lorgnes (218).
(217) Loc. cit.
(218) Cet auteur a rapporté ces faits dans son Salan contre Christophe Colomb, pp. 159-161 ; dans son Histoire posthume de Colomb, pp. 224-223, et dans ses Calomniateurs, pp. 33-37, où il dit qu'il eu possède le récit entièrement écrit pour lui de la main du dernier membre de cette antique race : Mgr Luigi Colombo. Après que le vénérable Postulateur eût fait connaître cette singulière histoire, le capitaine Duro fit faire faire une enquête à Cordoue pour s'assurer si, dans les archives particulières ou publiques de cette ville ou chez quelque membre de la famille à laquelle Béatriz avait appartenu, il n'y aurait pas quelque trace de cette affaire ; mais ses recherches n'ont eu aucun résultat. {Historia Postuma, note 163.)
Asensio avait aussi supposé que Béatriz Enriquez, ou l'un des Arana, ses parents de Cordoue, avait fait la somme nécessaire pour Colomb ; mais il a reconnu lui-même que cette supposition n'était pas fondée et s'est alors demandé si les protecteurs du Génois à la cour, ou même les moines de la Rabida ne lui avaient pas fait obtenir la somme; le plus vraisemblable, con-
S'il n'y avait d'autres raisons de croire aux avances d'argent de Pinzon à Colomb que cette histoire extraordinaire, il faudrait regarder le fait comme dénué de toute vraisemblance, mais on a vu qu'outre ce que dit Las Casas à ce sujet, il y a d'autres motifs de penser que Pinzon aida Colomb de sa bourse. Les auteurs modernes, restés fidèles à la tradition colombienne, se montrent en général peu favorables aux Pinzon et méconnaissent l'importance des services que celte famille, et notamment son chef, Martin Alonso, rendit à Colomb. Mais si on lit avec attention et sans parti pris les nombreuses dépositions recueillies au cours des procès auxquels donna lieu l'héritage du premier amiral, on reconnaîtra facilement que le rôle de Martin Alonso Pinzon fut considérable dans la période qui précéda l'accord intervenu entre Colomb et les Rois Catholiques et que son influence ne fut pas étrangère à la conclusion de cet accord. Nous verrons plus loin qu'après le retour de Colomb à la Rabida, avec les capitulations en poche, cet actif et très capable homme de mer lui rendit de tels services, qu'on a pu dire sans exagération que, sans lui, la grande expédition de 1492 n'aurait pu se faire.
Pourquoi Pinzon aurait-il fait tout cela, s'il n'avait aucun intérêt matériel dans l'entreprise? Pinzon était alors indispensable à Colomb, qui, sans lui ne pouvait rien ; il était riche, considéré et n'avait aucun besoin de Colomb ; pourquoi se serait il bénévolement dévoué à son entreprise, comme nous verrons qu'il le fit ? Il est donc on ne peut plus vraisemblable qu'il avait une part matérielle dans l'entreprise de Colomb et que, comme on le dit à Las Casas, c'est bien lui qui mit le futur amiral en mesure de s'engager à participer pour un huitième dans l'af-
clul-il, c'est qu'elle viaL de Martin Alonso. {Cristobal Colon, \ol. I, pp. 186- 187.) Voyez ce que nous avons dità ce sujet, vol. I, p. 632,
12 i QUATKIÈME ÉTUDE
faire et qui lui fournit les moyens de tenir cet engagement (219).
VII. — Autres personnes probablement intéressées dans laffaire-
En admettant que ce soit pour cinq cent mille maravédis, et non pour un huitième seulement des deux millions demandés, que Colomb contribua à l'organisation de sa grande entreprise, cela ne fait, avec le million de Santangel, qu'un million et demi, et, pour compléter la somme indiquée comme nécessaire, il manque encore un demi-million. S'il a été versé, ce qu'à vrai dire nous ignorons, — car les derniers arrangements pris avec Pinzon ont pu rendre cette somme inutile — il faut qu'il y ait eu d'autres collaborateurs financiers à l'œuvre de Colomb que Santangel et Pinzon et que Colomb lui-même. Rien ne le prouve absolument, mais cela résulte des faits, tels qu'ils nous sont connus. Malheureusement nous ne connaissons ni les noms de ces collaborateurs inconnus à la grande aventure de 1492, ni dans quelle mesure ils peuvent y avoir pris part. Nous avons cependant une indication assez importante à cet égard.
(219) Harrissk, Christophe Colomb, Vol. I, p. 402, et son aller ego Thachcr, Coluinbiis, Vol. I, p. 455, objectent à cetti manière de voir que, si Pinzon avait réellement contribué financièrement à la première expédition de Colomb, Charles-Quint, quand il anoblit cette famille, n'aurait pas manqué de rappeler ce fait dans l'acte où les services rendus par Martin Alonso sont mentionnés. Cette preuve par omission pèse bien peu auprès du témoignage formel de Las Casas, témoignage d'autant plus valable qu'il semble être donné à regret. Une meilleure raison serait le silence que gardent sur ce point les fils de Pinzon dans leurs revendications ; bien qu'ils rappellent à cette occasion les services que rendit leur père, ils ne parlent pas de celuilà, qui avait cependant une certaine importance. Ce sdcnce est surprenant ; mais il ne détruit pas le fait que Colomb, qui était sans argent, trouva les fonds nécessaires pour organiser une expédition à laquelle Pinzon, qui avait de l'argent, prenait un intérêt extraordinaire.
Parmi les documents publiés ces dernières années, il y en a un très curieux, faisant partie des archives de la maison d'Albe, qui peut se rapporter à la question que nous cherchons ici à élucider. C'est une pièce émanant du fameux banquier et armateur florentin Juanoto Berardi, qui était établi à Séville à l'époque et que nous savons avoir entretenu des relations étroites avec Colomb. Dans cette pièce, qui est datée du 15 décembre 1495 et qui fut écrite à la veille de sa mort (220), Berardi déclare que Colomb lui est redevable de 180.000 maravédis et il le supplie de payer cette somme à sa fille qu'il laisse pauvre. Et comme il résulte de la teneur de cette déclaration que la dette date de trois ans, c'est-à-dire de 1492, on est fondé à dire qu'il s'agit d'une somme avancée à Colomb, soit pour compléter son huitième, soit pour l'aider à armer sa flottille (221).
A cette époque, Colomb était aussi en relations avec plu-
(220) Berardi mourut dans ce mèrr.e mois de décembre. (Xavarrete, Vol. III, p. 317.)
(221) Credilo de Janoto Berardi contre Crislobal Colon, public d'après la pièce originale par la duchesse d'Albe dans ses Dociimenios escogidos, pp. 201-203, et dans ses Aiilografos, pp. 7-9.
Le 15 décembre 1495, Juanoto Berardi, qui avait fait son testament la veille, appelle trois notaires de Sjville et leur fait rédiger une déclaration, destinée évidemment à Colomb auquel elle fut envoj'ée, puisqu'on l'a trouvée dans ses papiers, par laquelle il confirme son testament et dont les passages essentiels portent ce qui suit : Digo é confieso por decir verdad A Bios é guardar salud de mi anima, que el Senor Almiranle Don Crislobal Colon me deve é es ohligado à dar c pagar por su cuenta corrienle ciento y ochenta mill mrs pocos mas ô menas, segun por mis libros parecerâ,y mas el servicio y Irabajo que yo por su Senoria é por sus hermanos é ftjos é négocias lie f'echo y trabajada ires anos : « Je dis en toute vérité devant Dieu « et sur le salut de mon ùme que le Seigneur Amiral Don Christophe Colomb, « me doit et est obligé de me payer, d'après son compte courant, 180.000 ma- << ravédis environ, selon mes livres, outre mes services et les peines prises « dans son intérêt et celui de ses frères et de ses fils et pour ses affaires, il y « a trois ans. » Cette déclaration, que Berardi ditfaire de cette manière parce qu'il est trop faible pour écrire à Colomjj, se termine par un appel pathétique au grand navigateur de payer ce qull lui doit à ses exécuteurs testamentaires, afin qu'ils puissent acquitter des dettes qu'il a laissées et venir en aide à sa lille, qui reste orpheline et pauvre.
sieurs autres personnages qui lui avaient témoigné de la sympathie et qui paraissent avoir cru au succès de son entreprise. Tels sont, par exemple, les deux ducs de Médina-Sidonia et de Médina-Celi, qui menaient l'un et l'autre un train de prince ; le grand cardinal d'Espagne qui avait des revenus considérables ; le chambellan Juan Gabrero qui disposa le roi en faveur du projet de Colomb, le trésorier d'Aragon Gabriel Sanchez, parent de Santangel, et le Génois Francisco Pinelo, trésorier de la Sainte- Hermandad. Il est donc possible que Colomb ait trouvé chez un ou plusieurs de ces personnages, ou parmi d'autres amis dont tous les noms ne nous sont pas parvenus, une partie du concours financier qui parait lui avoir été nécessaire, et en ce qui concerne ces derniers, nous avons quelques indications authentiques (222). 11 est certain, en
(222) Le frère Antonio de Aspa.qui rédigea entre Jes années 1512 et 1524 une relation du premier voyage de Colomb, principalement d'après Pierre Martyr, mais aussi d'après d'autres renseignements donnés par des compagnons mêmes de Colomb, dit que selon les informations ainsi obtenues l'entreprise de 1492 avait été organisée avec le concours financier de « trois « commerçants génois dont l'un s'appelait Jacopo di Negro qui jouissait à « l'époque d'un grand crédit à Séville, un autre s'appelait Çapatal et habi- « tait Xérès ; l'autre avait nom Luis Doria et habitait Cadix » ; Très ginoveses mercaderes que al uno llamavan Jacobo de Negron, que ténia en aquel liempo mucho credilo en Sevilla y al otro llamavan Çapatal y estava en Aères, y ni otro llamavan Luis Doria que morava en Cadix. (Relacion de los dos primerros viages, fol. 5 du Manuscrit original, de l'Académie Royale de Madrid, dont nous avons fait prendre une copie. Ce passage a été donné dans la Bibliografia Colombina, no 100, pp. 247-248 et par M. Harrisse dans Colomb devant l'Histoire, note 118.) 11 faut toutefois noter que la plupart des indications que l'auteur de ce manuscrit a ajoutées à ce qu'il emprunte à Pierre Martyr sont erronées.
Un autre auteur du xvi= siècle, qui nous a laissé un mémoire curieux sur la famille de Colomb, dit qu'en outre de sa participation personnelle aux frais de son premier voyage, quatre Génois nommés Riberol, Francisco de Oria, Francisco Catafio et Gaspar Spinola, qui habitaient l'Espagne et qui appartenaient aux premières familles de Gènes, lui avancèrent des sommes relativement considérables. (Nungibay, Genealogia de la casa de Portugal, Manuscrit de la Bibliothèque de l'Académie d'Histoire de Madrid, dont nous avons une copie.) Colomb confirme ce renseignement en disant que ces
tous cas, que les Rois Catholiques ne mirent qu'un million dans l'affaire et que la part contributive de Colomb ne dépassa pas un huitième de la somme totale, puisque c'est ce qu'il réclamait et que c'est aussi ce qu'on lui paya (223) ; il faut, par conséquent, que le reste de la somme ait été fourni par d'autres, si ce n'est par Berardi.
Ces indications et celles notées aux paragraphes précédents nous renseignent suffisamment sur la provenance des fonds avec lesquels fut organisée la grande aventure de 1492 ; mais, excepté en ce qui concerne Colomb, nous restons dans Tignorance sur les dispositions qui furent prises pour la répartition des bénéfices, car il est évident que ceux qui prirent part originairement à l'entreprise n'y virent qu'une affaire. Les capitulations qui s'étendent complaisamment sur les avantages, tant matériels que moraux, qui reviendraient à Colomb en cas de réussite, se taisent à cet égard, et ni les documents provenant d'une autre source, ni les auteurs du temps ne suppléent à ce silence.
quatre Génois lui prêtèrent 118.000 maravédis pour compléter le huitième des marchandises qui ont été envoyées aux Indes. (Mémoire à son iils Diego, 1502. Scrilti, Vol. Il, n° 36, p. 170.)
Ainsi, la provenance des deux millions nécessaires à l'organisation de la fameuse entreprise de 1492 s'expliquerait de la manière suivante. Le million avancé par Santangel viendrait de la caisse de la Sainte-Hermandad et celui trouvé par l'entremise de Colomb aurait été fourni par des marchands ou banquiers, parmi lesquels Colomb lui-même en nomme trois dans la lettre à son fils citée ci-dessus. Les autres bailleurs de fonds paraissent avoir été Pinzon, Berardi et les quatre marchands nommés par Aspa.
(223) Colomb s'est plaint amèrement qu'on ne lui tenait pas compte de son huitième. Il est certain, cependant, qu'on le lui paya, quelquefois tout au moins, car il y a une cédule des Rois Catholiques, en date du 2 juin 1495, ordonnant qu'on remette immédiatement à Berardi la huitième partie de l'or qu'il réclamait au nom de Colomb. (Navahrete, Vol. lll, p. 317.) II faut dire que Colomb ne réclamait pas seulement le huitième des produits résultant des découvertes faites à son premier voyage, aux frais duquel il avait contribué, mais aussi de ceux provenant de toutes les autres découvertes qui suivirent celles-IiJ, bien qu'il n'eût pas contribué aux dépenses qu'elles avaient nécessitées. (Voyez la Déclaration de lo que pertenece al almiranle . )
On doit inférer de cette absence complète de tous renseignements sur* ce point, que ceux qui avaient prêté leur concours financier à Colomb durent être promptement renboursés et que les Rois Catholiques et lui restèrent seuls engagés dans l'entreprise. Il résulte néanmoins des renseignements qui nous sont parvenus, que l'expédition avec laquelle Colomb découvrit le Nouveau Monde ne fut pas originairement une entreprise gouvernementale, mais une affaire commanditée et patronnée par rEtat;,dans laquelle, toutefois, il n'entra que pour une moitié du capital nécessaire.
VIII, — Le concours du roi Ferdinand.
On peut mettre au nombre des légendes dénuées de tout fondement l'histoire, si souvent répétée, que le roi Ferdinand était hostile au projet de Colomb et que la découverte du Nouveau Monde se fit sans son concours et presque malgré lui. C'est encore chez Fernand Colomb qu'il faut chercher la source de cette manière de voir que Las Casas a peut-être exagérée, malgré son respect professionnel pour la personne royale (224). On n'en trouve la confirmation ni dans les auteurs du temps, ni dans les faits.
(224) Voici l'un des passages où Las Casas met en contraste les sentiments bienveillants de la reine pour Colomb et ceux plutôt hostiles du roi. « Cette « dame et bienheureuse reine avait été non seulement la première à accep- « ter l'entreprise de la découverte de nos Indes... mais c'était elle qui favo- « risait Colomb, qui l'encourageait, le consolait, le défendait, le soutenait en « femme chrétienne qu'elle était... Tout au contraiie le Roi Catholique, je ne « sais comment et dans quel esprit, ne faisait rien, ne lui donnait aucun « gage pour lui prouver sa reconnaissance; loin de là il le desservait de tout « son pouvoir, tout en le comblant de compliments. Je crois que s'il avait « pu le faire en bonne conscience et sans détriment de son honneur et de sa « renommée, il n'aurait tenu que peu et peut-être aucune des clauses anx- « quelles il avait si justement consenti. » (Las Casas, Historia, Liv. 11 chap. XXXVII, Vol. III, p. IS'.) On verra plus loin que Colomb s'exprime tout autrement.
La tradition a fait au roi Ferdinand d'Arag-on la réputation qu'il méritait d'être un politique froid, intéressé et fourbe, et à la reine Isabelle celle qu'elle ne mérite pas, d'une femme dont le cœur et l'esprit étaient ouverts à toutes les nobles aspirations humaines. Au point de vue moral, les deux souverains se valaient. Aussi habile, aussi ambitieuse et aussi peu scrupuleuse, au besoin, que son royal époux, Isabelle n'a donné dans sa vie publique et privée aucun exemple qui autorise à dire qu'elle était plus susceptible d'enthousiasme que le roi d'Aragon et plus capable de céder à aucun des sentiments désintéressés qui ennoblissent l'âme humaine. Tout ce qu'on a dit de la sympathie particulière avec laquelle elle envisageait les projets de Colomb et de son désir de les favoriser, contrairement à ce que pensait Ferdinand, paraît singulièrement exagéré.
Il a plu à Fernand Colomb et à Las Casas de mettre la reine plus particulièrement en avant dans les derniers événements qui amenèrent l'adoption du plan de Colomb, et peut-être fut-elle réellement appelée à jouer alors un rôle prépondérant, mais on ne saurait en inférer, comme on l'a fait, que le roi Ferdinand la laissa agir, sans parlager son opinion (225), et même qu'il était opposé à ce qu'on prît en considération les propositions de Colomb (226).
(223) The kinçf looked coldly on the affair, écrivait Washington Irving en 1828. [Life of Colomhiis, Vol. I, p. 163.) Le s^rancl historien américain, Pres- COTT, dit à peu près la même chose : Ferdinand had looked ivith cold distrust on the expédition from the firsl. [Ferdinand and Isabella, Vol. II, p. V26.} Lazzaroni qui estime que le roi désirait que les propositions fussent écartées, dit qu'il finit par laisser faire, sans vouloir se mêler de rien. (Cris loforo Colombo, Vol. I, p. 2S9, 291.)
(226) Dans son Crislophe Colomb, Roselly de Lorgnes se borne à dire que le roi ne voulut personnellement entrer pour aucune part dans l'entreprise à laquelle il ne croyait pas (Vol. I, p. 213); mais dans ses ouvrages subséquents, il finit par faire du roi Ferdinand un ennemi implacable de Colomb qui, sournoisement, mettait tout en œuvre contre lui. Ces assertions, répétées sous diverses formes et avec l'ardeur qu'il mettait à soutenir ses thèses, furent trop facilement accueillies et des biographes de Colomb dune autre
ViGNAUD. Nouvelles études. Il 9
Si Ferdinand avait été opposé à l'entreprise de Colomb, elle n'aurait pas eu lieu, en Gastille du moins, car c'est par lui plutôt que par la reine qu'elle s'est faite. C'est son secrétaire des finances qui a fourni l'argent ; c'est son secrétaire d'État qui est chargé de s'entendre avec Colomb pour la rédaction des capitulations par lesquelles les deux souverains s'engagent, et c'est lui, si on s'en rapporte à son propre témoignage, qui ordonna l'expédition (227). Enfin nous avons la déclaration du principal intéressé, de Colomb, qui reconnaît en s'adressant au roi lui-même « qu'il « l'a honoré dès qu'il eut connaissance de son projet » — despues que hoho cognoscimiento de midecir, me honrô... — et qui lui dit, qu'ayant ainsi agi « au temps où il n'avait « encore eu de lui que des paroles » — al tiempo que no hahia visto de mi salvo palabras, — « il renouvellera, main- « tenant que son œuvre est connue, les récompenses pro-- « mises » (228).
Voilà, il semble, des témoignages qui montrent le peu defondement de la légende que le roi Ferdinand éprouvait de la répugnance à entrer dans la voie indiquée par Colomb et du mauvais vouloir qu'il lui aurait toujours témoigné. Si ce monarque ne fut pas, comme on l'a dit avec quelque exagération, celui qui au dernier moment fit et dirigea tout (229), il est certain qu'il ne fut pas hostile aux projets
valeur que le vénérable postulaLeur, comme Tarducci et Lazzaroni, s"en firent l'écho. Le roi, dit le premier, fut très mécontent de la décision de la reine et s'efforça de calmer son ardeur et de la ramener à sa première opinion : Il reFerdinando sente molto maie la deterininazione presa dalla moglie. (Vita, ch. XII, Vol. I, p. 187.) Le second assure que Ferdinand se réjouissait en sou cœur de voir les propositions de Colomb rejetées par la commission à laquelle on les avait renvoyées. (Crisloforo Colombo, Vol. I, p. '280.)
(227) Lettre du roi à Diego Colomb, citée au chapitre précédent. Note 137.
(228) Lettre de Colomb au roi Ferdinand. Ségovie, mai 1305. (Las Casas,. Liv. II, ch. XXXVII, Vol. III. Scritli in Raccolta, Vol. II, n» 59.) Voyez £ur ce document la IV» de nos Études critiques. Sources, p. 289.
(229) MiR, Influencia de los Aragoneses.. 1892, p. 60. Cet auteur va mêmejusqu'à supposer que c'est peut-être le roi Ferdinand qui dépêcha Santangel à
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de Colomb et que c'est avec son consentement, ou plutôt avec son concours, que ces projets finirent par être agréés et mis à exécution (230). Nous ne serions même pas éloigné d'admettre que le rôle du roi Ferdinand, à cette époque décisive, a été plus grand que celui d'Isabelle.