‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 50 sur 127 · IX. — La participation de lAragon · texte numérisé non relu

IX. — La participation de lAragon

Un autre point sur lequel plane une certaine obscurité, c'est la mesure dans laquelle TAragon participa à l'entreprise de Colomb.

Les auteurs, comme on l'a vu, font dire à Isabelle, répondant à Santangel, qu'elle la prendrait au compte de son royaume de Castille. S'il en est ainsi, comment se fait-il que tous les actes relatifs à cette entreprise soient signés ou pris, non par la reine de Castille, mais par les deux souverains ? Comment se fait-il que tous les ordres qui se rapportent à son organisation émanent, non d'elle seule, mais d'eux (231) ? Que ce soient des fonctionnaires aragonais qui y prennent la plus grande part, que ce soient eux qui

la reine pour la convertir à l'idée de Colomb. Ibarra donne aussi à ce monarque un rôle prépondérant dans l'acceptation et dans la mise en œuvre du projet de Colomb. (D. Fernando el Catolico, passim et notamment pp. 170-172).

(230) L'historien moderne de la Catalogne, Violer Balaguer, s'élève très judicieusement contre les écrivains mal renseignés qui ont accusé Ferdinand d'avoir été hostile aux projets de Colomb, ou qui le représentent comme ayant été tout au moins froid et indilTérent. Ce roi, ajoute-t-il, prit à la découverte de l'Amérique une part directe, spéciale et décisive : directa, especial, y decisiva.{Castilla y Aragon en el desciibrimiento de Anierica, Madrid, 1892, p. 18.)

(231) Ainsi, dans les lettres patentes du 30 avril 1492 qui ratifient les capitulations du 17 du même mois, le roi intervient au même titre que la reine et le document oblige également les grands, les magistrats et les autorités des royaumes des deux couronnes. Les mêmes formules reviennent dans toutes les ordonnances relatives au premier voyage de Colomb, ordonnances auxquelles sont soumis les villes, villages et localités de « tous nos royaumes et seigneries », portent les textes : de iodos los nuestros reinos é senorios.

fassent le plus gros de !a somme nécessaire et qui rédigent les contrats? Faut-il voir là de simples formes de chancellerie qui dissimulaient la réalité des choses (232)? Le fait rapporté par un annaliste aragonais,que le roi Ferdinand employa le premier or reçu du Nouveau Monde à redorer son palais de Saragosse (233), ne se concilie pas avec cette manière de voir, car il montre que ce n'était pas seulement en nom, mais en fait, que l'Aragon était associé à la Castille dans l'exploitation de la nouvelle découverte.

Cependant Oviedo a écrit que « tant que vécut la reine « catholique, Doua Isabelle, on n'admettait à passer aux « Indes que les propres sujets et vassaux de ses apanage ges » (234). Mais celle assertion semble être plutôt une interprétation des facilités qu'on donnait alors plus particulièrement aux Castillans, car c'est ainsi que Gomara, qui écrivait à la môme époque, présente les choses, quand il dit « qu'on soupçonnait la reine de favoriser plus que « le roi la découverte des Indes, parce qu'elle ne permet- « tait qu'aux seuls Castillans d'y aller ». Et si quelque Aragonais voulait s'y rendre, ajoute-t-il, « il fallait qu'il « obtînt pour cela une permission spéciale » (235).

(•232) « Malgré l'apparente participation du roi Ferdinand et malgré sa « signature aux titres et pouvoirs accordés à Colomb, tout était concédé par « ordre dTsabclle et pour le compte du trésor de Castille.» (LAZzARONi.Crtstoforo Colombo, Vol. I, p. 297.)

(233) Cette assertion vient d"ARGKNsoi-A,qui dit que, pour commémorer l'entreprise des Indes^ le roi ordonna « qu'avec une partie du premier or que « Colomb rapporta des Indes on dorât, à Saragosse, les toits et les plafonds « de la salle royale dans le grand palais »:qiie con una parle del oro priniero que Colon truxo de las Indias se dorasen en Çaragoça. los lechos y arlesones de la sala real en el gran palacio... {Primera parie de los anales de Aragon... 1630, p. 100.)

(234) Parque, enlanlo que la calholica reyna dona Isahel viviu, no se adniitian ni dcxahan pasar â las Indias sino à los proprios subdilos é vasallos de los senorios del palrimonio do la reyna. (Oviedo, Liv. III, ch. \'lf, Vol. I, p. 74, col. I.)

(233) De donde sospecho que la reyna favoreciô mas que no el rey el descubrimienlo de las Indias. Y iambien porque no consenlia passar a ellas

Nous voyons d'ailleurs que les Rois Calholiques ouvri- •ent les Indes à tout le monde moins de deux ans après la première découverte (23G). Colomb prolesta contre cette iisposition libérale, qui, d'après sa manière de voir, por- ;ait atteinte à ses privilèges, et les llois Catholiques, par esquels il fut toujours traité avec une grande bienveillance, rendirent une autre ordonnance modifiant en partie la )r3mière, mais ne créant pas néanmoins un privilège en 'aveur des seuls Castillans. Eu 1495, au moment où Colomb )rganisait sa troisième expédition et où les Rois Gatliolijues prenaient des dispositions pour peupler les Indes, )n défendit cette fois, dit Herrera, à toute personne excepté mx Castillans d'y passer (237). En 1501 on donna pour instruction à Ovando, qui allait remplacer Bobadilla, de ne permettre à qui que ce soit de vivre dans les Indes qui ae serait originaire du royaume d'Espagne (238).

Il faut croire cependant qu'il existait en fait, sinon en iroit, une règle qui assurait aux Castillans dans les Indes les privilèges que les Aragonais n'avaient pas ou qu'ils l'obtenaient qu'avec difficîulté, car, aux Cortès d'Aragon ;enus à Monzon en 1585, on décida que désormais les

nno a Caslellanos, y si alrjan Aracfones alla yva, era con sn licencia y ',spresso mandamiento (GoMvnA, La Hisloria General,ch. XV[1, fol. 22, verso, îdit. 1534.) L'annaliste aragonais, Zapatcr, continuateur cI'Argensola,cite ce passage de Gomara et dit que le fait qui y est avancé est incroyable. No es zreihle.(Segunda parte de Los anales de la Corona y Reyno de Aragon. ..p. 136.) (235) CéJule du 19 avril U95. (NAVAnnsTE, Vol. II, n° 86, p. 165.) Celle )rdonnance fut rendue, non parce que les Indes n'avaient été ouvertes jusque-là qu'aux seuls Castillans, mais parce que Colomb croyait que seul il ivait le privilège d'y autorisor le commerce. Ces dispositions furent rappcées en partie par l'ordonnance du 2 juin 14'>7.(NAVARKETE,n'> CXIII, p. 201-202 .)

(237) / de esta vez se proveiô, que de ninguna naclon, sino de la castellana, pasasen â las Indias. (Heurera, Ilistoria gênerai, déc. I, Liv. III, ;h. II.) Quelques-uns disent, ajoute Herrera, que c'est Colomb qui obtint cet ordre de la reine. {Loc. cit.)

(238) Que no se permitiese vivir en las Indias, ninguno que no fuese naturel de estos reinos. [Op. cit., déc. I., Liv. IIII, ch. XII>.

Aragonais jouiraient dans les Indes des mêmes facilités accordées aux Castillans (239). Mais il ne semble pas néanmoins qu'on puisse conclure de là, comme le fait un éminent biographp de Colomb, « que l'empire des Indes « relevait exclusivement de la couronne de Castille et « que jamais celle d'Aragon n'y eut de droits » (240).

(239) La loi if aero) stipulée à cette occasion porte: « Attendu que la décou- « verte des Indes et le commencement de leurconquéte se firent dans le temps « du sirénissime roi Don Ferdinand le Catholique de glorieuse mémoire et « que des personnes de ce royaume y ont pris part — e inlervinieron en « clla personns desle reyno — Sa Majesté, parla volonté de la cour, et à la « supplication de celle-ci, décide et ordonne que les naturels du royaume « d'Aragon puissent passer là-bas et y. jouissent et puissent jouir des offices, « bénéfices, prélatures et dignités ecclésiastiques et séculières, et des autres « prééminences et prérogatives do:it les naturels des royaumes de Castille « jouissent. » (Miguel Ramon Z.\pater, Seijunda parle de los Anales de la Coroaa y fier/no c/e.4ra,yoa...Sai-agos3e, 1063, liv. [l,chap. IV, p. XXX[V,p.l37.) On p3ut inférer du fait qu"il a fallu prendre cette disposition que le droit des Aragonais dans le Nouveau Monde avait été tout au moins contesté. Dans une enquête judiciaire qui s;mble avoir été faite sur c^tte question même et dont on trouve quelques extraits dans les Pleilos de Colon on lit : Pro utroqae regno (Caslellse et Aragonum) faernnt diclœ Indix acquisitœ: Lesdites Indes ont été acquises au profit des deux royaumes : Castille et Aragon (Vol. I, p. 24).

(240) Harrissh:, Christophe Colomb, Vul. I, p. 397. Dans un autre ouvrage {Qui a imprimé la première lettre de Colomb, p. 12), M. Harrisse a cité à l'appui de son opinion une phrase du teslam nt d'Isabelle disant que la découverte et la conquête des îles et de la terre ferme ont été faites aux frais de ses royaumes (la Castille et le Léon) : A costa de estas mis reynos. {Discursos varias de historia.. Zaragoça, 16S8, p. 344 ) Il n'y a pas doute que c'est ce que prétendait la reine.

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