‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 51 sur 127 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

ORGANISATION DE l'eXPÉDITION. SON DEPART

30 avril-o aoùL 1492

I — Ordonnances rendues pour envoyer Colomb avec trois caravelles dans certaines parties de lOcéan non désignées.

Colomb avait déclaré que trois caravelles lui étaient nécessaires, et pour divers motifs, dont l'un paraît avoir été de diminuer les frais d'organisation de l'expédition, on décida de mettre deux de ces caravelles à la charge de la ville de Palos, qui s'était mise dans le cas de se voir imposer cette dépense (241). Ce point arrêté, on agit avec promptitude.

Le même jour que, par les lettres patentes du 30 avril 1492, les Rois Catholiques régularisaient la situation de Colomb, des ordres étaient expédiés pour la préparation de la grande entreprise.

Le premier de ces ordres était adressé aux autorités et aux habitants de la ville de Palos (242). Les souverains

(241) Le choix de Halos s'explique aussi par d'autres raisons. C'est dans ce petit port, alors beaucoup plus actif que de nos jours, que le projet de Colomb avait pris la forme définitive qui le fit adopter. C'est là que se trouvaient les franciscains de la Rabida et les Pinzon, dont l'intervention avait été si profitable à Colom'D et devait encore lui être utile. A cette époque, d'ailleurs, il n'y avait que Cadix qui pouvait offrir plus ou autant de ressources pour l'organisation d'une expédition comme celle qu'allait entreprendre Colom'j. En fait, les conditions dans lesquelles l'entreprise fut décidée imposaient le choix de Palos.

(242) Provision par ordre du Conseil pour que les gens de Palos donnent deux caravelles... Grenade, 30 avril 1492. (Nav arrête. Vol. I, n"",)

leur rappelaient que, pour certains méfaits commis par eux (243), ils avaient été condamnés^ par le conseil royal, à servir la couronne pendant douze mois avec deux caravelles, armées à leurs propres frais, et leur ordonnaient, en conséquence, de préparer ces deux caravelles et de les mettre à la disposition de Colomb, auquelil était commandé d'aller « en certaines parties de la mer Océane pour des « choses de notre service »:para ciertas partes de la mar Oceana, sobre algunas cosas que ciimplen â nuestro servicio. L'ordre devait être exécuté dans les dix jours qui suivraient sa réception ; Colomb y est désigné comme étant le capitaine, — nuestro capitan, — des trois caravelles composant son expédition, et les gens qui l'accompagneraient devraient le suivre partout où il leur commanderait d'aller, excepté que ni lui ni eux ne devaient se rendre à rétablissement portugais de la Mine, sur la côte d'Afrique, « qui appartient au sérénissime roi de Portugal, notre « frère, et y faire aucun commerce » (244).

Une autre ordonnance, de la même date (245), portait que, comme Colomb avait absolument besoin de trois caravelles pour exécuter l'ordre qu'on lui a donné « d'aller « dans certaines parties de la mer Océane pour des choses

(243) L'ordre porte simplement : pour certaines choses faites et commises par vous à notre détriment — en deservicio nuestro — sans dire quelles étaient ces choses ; mais il se termine par la promesse que, sur une attestation signée du capitaine do Tcxpédition qu'il est satisfait, la charge imposée par le Conseil sera remise.

(244) Con tanto que vos, ni el dicho Cristohal Colon, ni olros algunos de los que fueron en la dichas carabelas, no vayan a la Mina, ni al trato de ella que iiene el Serenisimo Rey de Portugal, nuestro hermano ; « parce que, « ajoutent les souverains, notre volonté est de respecter et défaire respecter « ce que nous avons arrêté et conclu à cet égard ». Par le traité de 1479 Ferdinand et Isabelle avaient, en effet, reconnu au Portugal la possession de toute la région appelée alors Guinée, dans laquelle était situé le fort de la Mine, centre alors d'un commerce important pour le Portugal.

(245) Cette ordonnance ne nous est connue que par sa reproduction textuelle dans une instruction en date du 20 juin 1492, qui sera mentionnée plus loin. (Navarrete, Vol. III, n° VIII, p. 480.)

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« très utiles au service de Dieu et au nôtre » (210), il était ordonné aux corrégidors, alcades et autres fonctionnaires, de lui faire livrer ces caravelles avec tout ce qui leur était nécessaire, quand il les leur désignerait, et d'obliger les maîtres et équipages à aller avec lui. Il était stipulé, toutefois, que les gages des gens ainsi requis seraient payés, de même que tous les objets dont on aurait besoin. Une troisième ordonnance, datée également du 30 avril 1492 (247), enjoignait aux autorités locales de fournir à Colomb, qui allait « en certaines parties de la mer Océane, « comme notre capitaine pour y exécuter certaines choses « utiles à notre service » (248), tout ce qui était nécessaire pour armer et équiper ses trois caravelles. Enfin deux autres ordres, donnés en même temps que les autres,, portaient, l'un (249), suspension de toute poursuite contre les gens qui accompagneraient Colomb dans les parties

(246) Nos habemos mandado à Crislohal Colon que como nuestro capitan raya con très carabelas de armada â algunas parles de la mar Oceana, sobre cosas muy complideras k servicio de Dios é nuestro.

(247) Provision para que à Crislobal Colon que iba con très carabelas a ciertas partes del Oceano... Provision pour qu'on procure à Cristobal Colon,, qui allait avec trois caravelles en certaines parties de TOcéan, tout ce dont il pourrait avoir besoin pour les réparer et les pourvoir de bois, de vivres,, de poudre, munitions, etc., en payant le tout à prix raisonnable. Grenade, 30 août 1492. (Navarbetb, Vol. 11, n° VIII, p. 14.)

(2i8) A ciertas partes de la mar Oceana, como nuestro capitan, sobre algunas cosas que cumplen a nuestro servicio.

(249) Provision de los Reyes mandando suspender el conocimiento de lo.r négocias y causas criniinales contra los que van con Crislobal Colon fasl» que vuelvan. Grenade, 30 avril 1492. iNavarrete, Vol. II, n" IX, p. 15.)

Il est à remarquer qu'aux termes de l'ordonnance, elle a été rendue à la requête de Colomb « parce que autrement les gens dont il a besoin pour les « trois caravelles qu'il emmène... ne voudraient pas aller avec lui ». Comme cette ordonnance est de la même date que les autres, 30 avril, il en résulte que Colomb savait, avant de retourner à Palos, qu'il éprouverait de grandes difficultés à trouver le monde qu'il lui fallait. Ce fait confirme les dépositions faites au cours des procès de Colomb, d'après lesquelles on s'était occupé de son projet, à Palos, avant que, sur les instances du P. Perez, il ne fût rappelé à la Cour et ensuite pendant même qu'il s'y trouvait.

de la mer Océane où on l'envoyait pour accomplir diverses choses du service des souverains, et l'autre dispense du paiement des droits de douane ou autres, sur les objets nécessaires à Colomb, qui était chargé d'aller « avec cer- « laines fustes armées dans certaines parties de TOcéan « pour des choses concernant notre service » (250).

Ainsi, dans toutes les dispositions administratives prises pour fournir à Colomb les caravelles nécessaires à son entreprise, pour les armer, les équiper et les approvisionner, l'objet de l'entreprise est indiqué de la même manière et dans les mêmes termes : c'est dans certaines parties de la mer Océane, non explicitement désignées, qu'on l'envoie, et c'est pour y faire certaines choses, non également expliquées, mais qui sont dans l'intérêt ou pour le service de l'État, qu'il y va. Ces expressions calculées pour ne faire connaître de l'expédition que ce que l'on voulait qu'on en sût, et choisies évidemment avec intention, se trouvent répétées dans cinq ordonnances différentes, et on doit constater qu'elles sont en parfaite concordance avec tout ce que nous savons des propositions de Colomb, d'après des sources autres que celles d'origine colombienne. Elles ne sauraient s'appliquer à une expédition allant à l'aventure à la découverte d'îles ou de terres inconnues, non plus qu'à un voyage ayant pour destination arrêtée, soit les Indes, soit les côtes de l'Asie Orientale oii régnait le Grand Khan ; elles s'entendent très bien, au contraire, d'une expédition ayant pour but la prise de possession d'îles et de terres de l'Atlantique^ dont on connaît l'existence, mais sur la situation desquelles on désire garder le secret.

Pas plus dans ces documents que dans aucun de ceux

(250) Navaruete, Vol. II, n° X, p. 16. Une troisième ordonnance, ayant le même objet que cette dernière, fut rendue le 13 mai.(NAVAHRETE, V.IIjn" XII, p. 18.)

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constatant l'accord avec Colomb, il n'est question des Indes et de la route des Indes ou de Cathay et des régions des extrémités de l'Asie. L'une de ces pièces, la première, montre même qu'on n'avait à ce moment aucune idée que l'expédition pouvait avoir ces contrées pour destination, puisqu'elle stipule que Colomb pourrait lui faire prendre la direction qa'il voudrait, excepté celle de la Mine de Saint-George, sur la côte d'Afrique, ou de toute autre possession du roi de Portugal. Pourquoi cette défense, s'il s'agissait d'aller, comme le porte la lettre attribuée à Toscanelli, droit de Lisbonne à Quinsay?

Il ne faudrait pas dire que les Rois Catholiques ont euxmêmes indiqué que l'entreprise qu'ils sanctionnaient avait cette destination, en nommant les Indes dans plusieurs documents officiels, parce que ces documents, ainsi qu'on le fera voir dans un autre chapitre, sont tous postérieurs au retour de Colomb et ont été rédigés après qu'on eût connaissance des résultats qu'il annonçait et qu'il était impossible de vérifier. Le silence que gardent les souverains sur ce point important dans les capitulations du 17 avril 1492, dans les lettres patentes du 30 du même mois, ainsi que dans diverses ordonnances rendues pour préparer l'expédition, détruit toute la portée que l'on pourrait donner autrement aux mentions des Indes qui se trouvent dans les documents postérieurs.

II — Passeport et lettres de créance, donnés à Colomb. La lettre pour le Grand Khan ?

Entre autres pièces dont Colomb fut pourvu, il y avait, nous assure-t-on, un passeport et des lettres de créance pour les princes des contrées qu'il pourrait visiter. C'est lui qui aurait demandé ces lettres et les Rois Catholiques se seraient empressés de le satisfaire. Parmi ces lettres, nous dit Las Casas, il y en avait qui étaient particulière-

ment adressées au Grand Khan de Tartarie (23 1), personnage dont il est question dans la lettre attribuée à Toscanelli, et qui paraît avoir exercé une influence fascinatrice sur Colomb. Dans tous les livres qu'il eut entre les mains et qui nous sont restés, où cette expression se trouve, il la souligne ou en fait l'objet d'une noie. Dans VHlstoria Rerum de Pie II, il la relève huit fois ; dans le Marco Polo elle le frappe trois fois, et dans Vlmago Mundi il la remarque deux fois (252). Dans la singulière pièce qui sert de prologue à son Journal de bord, il affirme avoir fourni

(251) Voici ce que dit Las Casas à ce sujet : « Comme il crut toujours que « non seulement il découvrirait des îles et des continents, mais qu'il devait « encore rencontrer par là les roj'aumes du Grand Khan et les terres très « riches de Cathay, suivant les renseii^nements qu'il tenait de Paul, mcde- « cin, — choses qu'il aurait faites peut-être s'il n'avait pas trouvé les terres « qu'il a découvertes en travers de son chemin, — il demanda aux souverains « des lettres de recommandation pour le Grand Khan et pour les rois et « princes de l'Inde et de toute autre contrée qu'il pourrait rencontrer dans « les terres qu'il découvrirait. Il lui en fut donné aussi pour les princes « chrétiens dont il pourrait visiter les contrées et les ports. Dans ces lettres, « on leur faisait savoir que Colomb était envoyé par Leurs Altesses et qu'il « était revêtu de leur autorité ; on les priait de le tenir pour recommandé « comme leur ambassadeur et leur serviteur et d'ordonner qu'il fût bien « traité, de même que Leurs Altesses étaient prêtes à bien traiter ceux qu'ils « leur enverraient et qui seraient pori eurs de lettres de créance de leur part. » {Hisioria, Liv, I, ch. XXXIII, Vol. I, p. 254.)

II faut remarquer que ce que Las Casas dit ici de la persuasion où était Colomb de rencontrer, dans ses découvertes, les terres du Grand Khan, fut écrit longtemps après que notre Génois eût avancé qu'il était allé jusqu'aux extrémités de l'Asie; cela devait sembler tout naturel à un homme qui avait entre ses mains la correspondance attribuée à Toscanelli et qui n'avait aucune raison de suspecter son authenticité. Il est évident que si cette correspondance a réellement eu lieu, tout ce que dit Las Casas est justifié. Si elle est apocryphe, toutes ses suppositions tombent avec les pièces qui en forment la base. En ce qui concerne Colomb lui-même, non seulement il n'a jamais dit qu'il espérait trouver des terres en allant aux Indes, mais il a dit expressémont qu'il ne cherchait que les Indes et qu'il ne voulait pas s'attarder à chercher autre chose

(252) On peut aisément faire cette constatation grâce aux Poslille desScriili di Colombo dans la Raccolla Colomhiana. Nous avons donné les numéros de ces notes au chapitre VII, de la deuxième partie de la première de ces Nouvelles Études.

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aux Rois Catholiques des renseignements sur ce potentat, pour lequel ils lui auraient donné des lettres, et son Journal, tel que nous le possédons, semble confirmer cette assertion. Nous y voyons, en effet, qu'il se préoccupe de la situation de Cathay, résidence supposée de ce Grand Khau, qu'il s'informe de la distance qui le sépare de ses possessions, qu'il veut aller jusqu'à lui et qu'il s'efforce de lui faire remettre les lettres dont il dit être porteur.

Bien que cette pièce n'existe ni aux Archives des Indes, où se trouvent toutes celles relatives à l'organisation de l'expédition de Colomb, ni aux Archives particulières des descendants du découvreur, il y en a une copie à celles d'Aragon, à Barcelone, où elle fait partie d'un dossier contenant aussi une copie d'un passeport général au nom de Colomb, pièce qui manque également aux Archives des Indes, ainsi qu'à celles de Veragua(253).

Nous n'avons pas été en mesure de vérifier l'authenticité de ces deux pièces extraordinaires qui supposent que les souverains admettaient l'éventualité d'une navigation pouvant s'étendre jusqu'aux côtes asiatiques, alors

(253) ('.es deux pièces sont transcrites au registre 3.569, le passeport au folio 13(3, recto, la lettre de créance au verso du même folio. Comme toutes les pièces de ce genre, le passeport a une forme générale. Il est adressé à tous les Sérénissimes et Illustrissimes Rois et à tous leurs premiers-nés, parents et amis très chers de Ferdinand etd'isabelle.par la grâce de DieuRoi et Reine, etc., ainsi qu'aux ducs, marquis, comtes, vicomtes, barons, seigneurs et dames de terres de leurs Royaumes, auxquels sont recommandés le noble homme Christophe Colomb qui est chargé de certaines choses et affaires concernant le service de Dieu et l'accroissement de la foi chrétienne ainsi qu'à notre avantage et utilité.

Les lettres de créance ne sont pas adressées nominativement au Grand Khan, mais il semble bien quelles lui soient destinées. Les Rois Catholiques appellent le souverain auquel elles sont adressées « notre très cher ami » et lui disent que, sachant qu'il est animé de bons sentiments pour eux et qu'il désire être informé de ce qui les intéresse, ils lui envoient leur noble capitaine Christophe Colomb, qui le renseignera et auquel ils le prient d'accorder créance entièr.3. On trouvera aux pièces justificatives une transcription de celte pièce, avec traduction française.

que tout ce que nous savons jusqu'ici de la grande enlreprise montre qu'il ne s'agissait que de la découverte et de la prise de possession d'îles ou terres dont Colomb affirmait connaître l'existence, mais dont il refusait de faire connaître la situation.

On peut cependant s'expliquer le fait. On a vu ci-dessus qu'on prêtait à Pinzon l'intention d'aller à la découverte de l'île de Gypangu, sur laquelle il avait rapporté de Rome des indications lui inspirant toute confiance, et aussitôt communiquées à Colomb, qui avait anxieusement cherché à se mettre en rapports avec lui, et on verra plus loin, qu'après s'être associé à l'entreprise, Pinzon s'attacha à faire valoir auprès de ceux qui hésitaient à y prendre part, les grands avantages qu'ils retireraient de la découverte de Cypangu. Ce fait et d'autres, dont plusieurs ont déjà été relevés dans les pages précédentes, montrent que, si Colomb n'avait en vue que les découvertes nouvelles pour lesquelles il avait contracté avec les Rois Catholiques, Pinzon,^ lui, pensait à Cypangu.

Il peut donc se faire qu'influencé par ce dernier, avec lequel il était alors en excellents termes, Colomb, au dernier moment, ait entretenu les souverains de la possibilité de pousser son exploration jusqu'aux côtes asiatiques et leur ait demanda des lettres pouvant être éventuellement présentées au Grand Khan, dont la puissance paraît l'avoir vivement impressionné. Il est môme permis de voir dans la perspeciive, ainsi entr'ouverte aux Rois Catholiques, une des raisons qui ont donné au plan originel de Colomb une forme nouvelle plus acceptable ; et si, comme cela semble évident, le P. Percz, qui avait mis Colomb en rapports avec Pinzon, a également parlé à la reine de Cypangu, on s'expliquerait mieux la facilité extraordinaire avec laquelle il la ramena à un projet qu'elle connaissait parfaitement et qui avait été écarté après mûre considération.

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Dans ces condilions, Tidée de la recherche du Levant par le Ponant, qui devint plus lard une idée lixe chez Colomb, aurait pris naissance dans les suggestions de Pinzon relativement à Cypangu. On trouvera dans les pages suivantes plusieurs faits curieux, passés inaperçus jusqu'ici, qui viennent à l'appui de cette supposition.

III. — Résistance des gens de Palos à l'armement de ^expédition {'2bi).

Colomb, ayant été pourvu de toutes les pièces nécessaires à l'organisation de son entreprise, ainsi qu^à la garantie de ses droits et privilèges, partit de Grenade le 12 mai 1492 (255), pour se rendre à Palos, où l'on devait réquisitionner et équiper les trois caravelles qui lui étaient nécessaires. Cette fois encore il logea à la Rabida où les frères pourvurent à ses besoins, comme ils avaient fait précédemment (256). Des dilticultés d'un autre genre allaient maintenant commencer pour lui.

(254) Tout ce que nous savons des préparatifs de la grande expédition à Palos et des difficultés auxquelles cela donna lieu, vient principalement de Las Casas et des pièces des procès dits de Colomb. Les llislorie ne disent rien de cela. On ne trouve rien non plus à cet égard dans Oviedo ni dans Gomara.

(255) Cette date est donnée par Fernand Colomb, chapitre XV, par Colomb lui-même, au prologue de son Journal de bord, et par Las Casas, qui raconte de la manière suivante le départ de Colomb de la Cour.

« Après qu'il eut expédié toutes ses affaires à la Cour et, qu'à sa grande « satisfaction, il se vit pourvu de toutes les provisions de chancelleries, « brevets lettres et faveurs royales qu'il avait demandés, il prit congé des « Rois Catholiques et leur baisa les mains. Ceux-ci lui dirent adieu delà façon « la plus aimable en faisant des vœux pour l'heureux succès de son voyage. « Il partit de Grenade au nom de la Très Sainte Trinité, — c'est sous cette « invocation qu'il avait l'habitude de commencer tout ce qu'il faisait, — le « samedi 12 mai de la susdite année ].i92. »(Historia,Liv. I,ch. XXXIV, Vol. I, p. 255.)

(253) Les dépositions de plusieurs témoins établissent le fait, entre autres, celles de Pedro Medcl et de Rodrigo Prieto (15 nov. 1532, Duao, Colon y Pinzon, Informe... p, 23i;. Las Casas dit que Colomb arriva de la Cour à Palos

Las Casas dit qu'en arrivant à Palos il commença par se mettre en relation avec l'aîné des Piuzon et s'occupa immédiatement des préparatifs de son départ (:257). Mais nous avons vu que ses rapports avec les Pinzon étaient antérieurs à son retour à la Cour, et nous savons par plusieurs témoins qui déposèrent dans les procès dits de Colomb que, pendant son absence, Martin Alonso avait déjà commencé à préparer les esprits à la difficile entreprise dans laquelle il s'était engagé (258).

Il y a quelque incertitude sur l'attitude que prit Colomb en arivant à Palos. Contrairement à ce que dit Las Casas, il semble qu'il ait voulu tout d'abord agir par lui-même. Y eut-il alors quelque froissement entre lui et l'aîné des Pinzon ? Celui-ci, qui se savait indispensable, se monlrat-il mécontent de ce que Colomb ne lui eût fait aucune part dans ses arrangements avec la couronne ? Ou est-ce notre <jfénois qui, revenant les mains pleines, se crut en position de se passer du concours de Pinzon ou du moins de

endetté (ch. XXXIV, Vol. I, p. 255). Oviedo constate aussi que lorsque Colomb retourna à la Rabida « il resta avec le F. Juan Ferez, conférant « avec lui sur son voyage et mettant ordre aux choses de son âme et de sa « vie. »(Hisl. Gen., Liv. II, ch. V, Vol. I, p. 21.)

(237) Las Casas place à ce moment les premières relations de Colomb a%-ec les Finzon, sur lesquels il s'exprime dans les termes suivants : « Parmi les « habitants de cette ville [Palos] se trouvaient trois frères du nom de Pinzon. « C'étaient des marins riches et des personnes honorables. L'un d'eux s'ap- « pelait Martin Alonso Pinzon, c'était le plus riche et le plus considéré des « trois ; le second s'appelait Vicenle Ynnes, le troisième Francisco Martincz. « Presque tous les habitants de la ville étaient sous leur influence, car ils « étaient les plus fortunés et les mieux apparentés. (Loc. cit., pp. 235-256.)

(238j Alonso Gallego déclare que, pendant que Colomb était allé à la Cour pour nég^ocier au sujet de la découverte, il vit que Martin Alonso préparait .l'armement des navires, recrutait et enrôlait des matelots ; il vit aussi qu'il donnait à quelques personnes de l'argent et ce dont ils avaient besoin pour leurs maisons. L'on disait alors que le dit Martin Alonso payait et donnait de sa propre bourse ; et le témoin ignore si au retour de Colomb, celui-ci lui remboursa l'argent avancé. (Enquête du Fiscal, Séville, 22 déc. 1333, in DuRO, Colon y Pinzon, p. 253. Voyez aussi la déposition de Fernan Yanez de Montilla, ibid.)

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ne pas lui faire dans l'entreprise la place sur laquelle il comptait ? On ne saurait le dire (259). Toujours est-il que Colomb entreprit d'organiser son expédition avec les seuls moyens d'action qu'il tenait des souverains : son titre, les ordonnances dont il était armé et le concours des autorités locales. Il devait bientôt voir que cela ne suffisait pas. Le 23 mai, Colomb se rendit à l'église Saint-George de Palos avec un notaire, qui, en présence des autorités locales, lut l'ordre royal enjoignant à la ville d'équiper et d'armer dans les dix jours deux caravelles et de les mettre à la disposition de Colomb (2G0). Une publication semblable eut lieu dans d'autres localités, mais bien que personne ne refusât d'obéir, il ne se trouva personne pour s'offrir de le faire et Colomb se heurta partout à une résistance passive que ses promesses ne purent vaincre. Il fallut de nouveau recourir à l'autorité royale, et le mois suivant les souverains rendirent une autre ordonnance enjoignant aux autorités de l'Andalousie de saisir tout navire approprié au voyage projeté, et d'obliger leurs équipages à accompagner Colomb dès qu'il serait prêt à partir (21U). Citte ordonnance fat exécutée, au moins en

(259) M. Ferré croit que le différend vint de ce que les titres obtenus par Colomb n'étant pas divisibles ou transférables, l'amiral ne put se conformer aux termes de l'engagement qu'il aurait pris avec Pinzon, qui refusa alors le concours qu'il avait offert. (El descubriniiento de America, p. 138.) C'est là, en effet, ce qui semble le plus probable.

(260) Tarducci, Vila, Vol. t, p. 195. Voyez aussi l'ordonnance pour la réquisition des navires: Navarrete, Vol. II, n° Vil, p. 11.

(261) Sobrecarta, comeliendo â Jaan de Penalosa la ejecucion de lo mandado en la car ta inserta,para facililar très carabelas a Crislohal Colon. Guadelupe, 20 juin 1492. (Navarrete, Vol III, n" VIII, p. 480.) Cette ordonnance porte que, Colomb n'ayant pu faire exécuter à Moguer celle du 30 avril stipulant qu'on devait lui fournir trois caravelles pour le service de la couronne, il était enjoint â lui, Penalosa, contino de nueslra casa, auquel ou donnait tous les pouvoirs nécessaires pour cela, de faire exécuter la dite ordonnance par la force. Du même jour date une ordonnance conçue dans des termes identiques, adressés au même Penalosa contre les gens de Palos et nommément contre Rodriguez Pricto. (Navarrete, Vol. III, n» IX, p. 482.)

Vig:»aud. Nouvelles Éludes. II 10

ce qui concerne l'une des deux caravelles, la Pinta, mais on ne sait pas au juste comment les deux autres furent obtenues (262).

Cette difficulté d'ordre matériel vaincue, il fallut en surmonter une autre qui était plus grave. On avait les navires et on pouvait avoir tout ce qui était nécessaire pour les équiper, mais on n'avait pas les hommes pour les monter. Personne ne voulait faire partie de l'expédition. On ne croyait ni à l'homme qui l'organisait, ni à la réussite de son entreprise (263). Les gens auxquels on demandait de s'embarquer refusaient de le faire en donnant pour raison que le voyage projeté serait long et périlleux (264), que l'exis-

(232) On voit Colomb requérir le ministère d'un notaire de Moguer, Alonso Pardo, pour saisir les navires qui lui étaient nécessaires (déposition de ce notaire, Duro, Colon y Pinzon. p. 222, et les Pleilos, Vol. Il, pp. 28, 29), mais on ne voit pas que cette saisie ait eu des suites. Le capitaine Duro dit que les caravelles, primitivement réquisitionnées furent remplacées par deux autres en bon état appartenant à ceux qui devaient faire partie de l'expédition (Pinzon, p. 44), et divers témoignages semblent confirmer le fait. En ce qui concerne Alonso Pinzon, nous avons le témoignage de son fils Juan Martin qu'aucune des caravelles ne lui appartenait.! Déposition du 28 août 1533. Duro Colon y Pinzon, pp. 242, et 247.) Cependant d'autres témoins dirent le contraire. Il est possible, probable même, que les Pinzon étaient intéressés dans la propriété des deux caravelles substituées à celles qui avaient été saisies et dont les principaux propriétaires auraient été Quintero et Rascon, pour la Pinla., et Nino pour la Xina.. La troisième caravelle, qui était à la char"-e de l'entreprise, parait avoir été obtenue par un arrangement amiable avec ses propriétaires, dont l'un était Juan de La Cosa. (Asensio, Vol. I,

pp. 182, 183.)

(263) Fernan Yanez de Montilla dépose que Colomb était un homme de peu, qui n'avait pas grand'chose et qui n'était pas connu. Francisco Medcl dit qu'il était inconnu et n'avait aucun crédit. (Déposition du 22 décembre 1535 Duro pp. 252, 253.) Alonso Velez AUid dépose qu'il ne trouvait personne pour aller avec lui (l" nov. 1532, Duro, p. 231). On peut relever d'autres dépositions ayant le même caractère.

(264) Diego Hernandez Colmenero : L'amiral ne trouvait personne pour aller avec lui, parce que le voyage était périlleux. (1" octobre 1515. Pleitos. Vol. II, p. 20i.) Pedro Arias : Aucun autre que les Pinzon, leurs amis et parents, n'osait faire partie de la flotte, car il leur paraissait que cela était périlleux et pénible. (1"- nov. 1532, Duro, p. 233.)

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tence de terres nouvelles dans les parties inexplorées de rOcéan était plus que douteuse (205) et que c'était une folie que d'en entreprendre la recherche (266).

(2d3) Bai'tolomé Colin : On regardait comme certain qu'il n'y avait pas de terres à l'ouest parce que le Portugal avait déjà exploré cette région et n'y avait rien trouvé. (Déposition du 15 fév. 1515. Pleilos, Vol. Il, p. 51.) Arias Ferez Pinzon: On disait que s'il partait il ne trouverait aucune terre. (1" oct. 1513, Pleitos, Vol, II, p. 220.) Juan Rodriguez Mafra: On disait que dans ces parages de l'ouest, il n'y avait pas de terres et qu'il était impossible d'en trouver. (Ifi oct. 1515, Pleilos, Vol. II, p. 78-79.)

Bartolomé Colin et Mat'ra, en parlant des tentatives infructueuses faites en Portugal pour découvrir des terres vers l'ouest, faisaient sans doute allusion à des cxpMitions, ou des projets d'expéditions, sur lesquels nous .possédons aujourd'hui quelques renseignements. En 1475, le roi Affonso accorda à Fernam ïellez le privilège d'aller à la recherche de l'île des Sept »Cités. En i486, le roi Joao II autorisa Fernam Dulmo à aller à la découverte ■de cette même île des Sept Cités et autres terres à l'ouest, dont on lui assurait le gouvernement à titre héréditaire. On ignore si cette expédition reçut un commencement d'exécution, mais nous avons do nombreux détails sur ses préparatifs, qui révèlent ce fait curieux qu'elle avait à peu près le même but que celle de Colomb. Le privilège, en effet, ne parle pas seulement de l'île des Sept Cités qu'il s'agissait de chercher, mais aussi de la terre ferme. -Ainsi, en 1486, à l'époque même où Colom'ù entrait en relations avec les Rois Catholiques, il y avait en Portugal des gens qui croyaient à l'existence de terres à l'ouest et qui proposaient au roi JoSo II exactement ce que lui, Colomb, était venu proposer de faire en Castille, car il n'est pas contestable que son projet, tel qu'il ressort des capitulations de 1492, soit identique dans ses grandes lignes à celui de Dulmo. On trouvera à la dernière de ces Éludes Nouvelles un chapitre entier sur l'expédition de ce Dulmo.

On ignore ce qu'il advint de l'entreprise portugaise. Elle échoua, c'est évident, bien qu'on ne sache pas dans quelles conditions ; mais il est permis de croire que les gens de mer de Palos, de Huelva.de Moguer, de Lepe et autres localités maritimes du comté de Niebla, intéressés par leur profession et leurs habitudes à se renseigner sur de semblables entreprises, savaient à quoi s'en tenir à cet égard et il n'y avait pas là de quoi les encourager à s'associer aux projets de Colomb.

(266) Cabezudo: Nombre de personnes se moquaient de l'amiral et de son projet; on riait de lui... on tenait son entreprise pour vaine (12 fév. 1515, Pleilos, Vol. Il, p. 19 ) Mafra: Beaucoup de gens n osaient pas aller avec l'amiral parce qu'ils tenaient l'entreprise pour vaine. {Loc. cil.).

Ce sentiment était celui de la plupart des gens auxquels en pareille circonstance on pouvait s'adresser. Contrairement à ce qu'on a souvent dit, ce qui retenait ces gens-là, ce n'était pas la croyance que l'Atlantique était peuplé de monstres de toutes sortes tt que si on s'aventurait trop loin sur ses

lis QUATRIÈME ETUDE

C'est à ce moment que Colomb dut se résigner à avoir de nouveau recours à Pinzon.

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