‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 52 sur 127 · IV. — Intervention de Martin Alonso Pinzon · texte numérisé non relu

IV. — Intervention de Martin Alonso Pinzon

Il ne fallut rien de moins que l'influence toute puissante de Martin Alonso Pinzon sur les gens de Palos, de Moguer, de Huelva et des localités voisines, pour vaincre les résistances que Colomb avait partout trouvées (267). Sans Pinzon, sans le concours qu'il détermina ses frères, ses parents et amis à donner à l'entreprise, il est à croire

flots on ne pourrait échapper à la mort. En 1492, la légende de la mer Ténébreuse qui avait longtemps arrêté les navigateurs du prince Henrique n'effrayait plus personne. Il y avait déjà un demi-siècle que les navires portugais, qui sillonnaient cette mer jusqu'aux Açores et au Golfe de Guinée, en avaient chassé les monstres dont l'imagination l'avait peuplée. La véritable raison pour laquelle on ne voulait pas aller avec Colomb, c'est que ceux dont il sollicitait le concours ne voulaient pas s'embarquer dans une entreprise qui leur paraissait dangereuse et liasardéj sous un chef dans lequel ils n'avaient pas confiance.

(267) Prévoyant qu'il lui serait difficile de recruter le monde qui lui était nécessaire, Colomb avait pensé à se servir de gens qui étaient condamnés ou poursuivis pour quelques crimes ou délits et, dans ce but, il avait obtenu des Rois Catholiques une ordonnance suspendant l'action de la justice envers ceux qui consentiraient à s'embarquer avec lui (Provision du 30 avril 1492. Navarrete, Vol. II. n° IX, p. 15.) Grâce aux Pinzon, il ne fut pas nécessaire d'avoir recours à cette mesure extrême, qui aurait compromis le succès de l'expédition et, contrairement à ce que plusieurs auteurs ont avancé, Lazzaronl entre autres, aucun criminel ne fit partie de l'expédition de Colomb. L'équipage de ses trois caravelles fut principalement composé d& volontaires andalous et cantabres accoutumés à la mer et dont Colomb a parlé avec éloge.

Sans rendre complètement justice aux Pinzon, Las Casas a constaté l'importance de leur rôle dans l'organisation de l'expédition de 1492: « Nous- « croyons, dit-il, que Martin Alonso et ses frères furent d'un grand secours « pour Colomb et l'aidèrent beaucoup dans ses préparatifs de départ, notam- « ment Martin Alonso, qui était plus hardi et plus expérimenté dans les c)io- « ses de la mer.» (Chap. XXXI V, Vol. I, p. 256 ) Une fois les Pinzon gagnés, écrit-il plus loin, il fut facile d'en décider beaucoup d'autres à faire partie de l'expédition. {Loc. cil., p. 260.)

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qu'elle n'aurait pas eu lieu. Plus de dix témoignages constatent le fait (2G8) et nous ne croyons pas qu'il puisse être sérieusement contesté (209).

(268) Voici les principaux : Juan Rodriguez Mafra: Si Martin Alonso Pinzon n'était pas allé avec lui, les autres n'y seraient pas allés. (Déposition du 16 fév. 1515, Pleitos, Vol. Il, p. 79.) Diego Ifernandez Colmenero dit la même chose. (19 sept. IôI.t, PZei7os, Vol. I,p.208.) Rodrigo Prieto : Il ne trouvait pas de gens pour aller avec lui... Sans Pinzon, il aurait eu fort à faire pour équiper sa flotte. (!•' nov. 1532, Duno, Colon g Pinzon, pp. 231-232.) Alonso Vêlez Allid : Voyant que les Pinzon y allaient, beaucoup d'autr.^s les suivirent. (1" nov. 1535, Duao, op. cit., pp. 232-233 ) Pedro Arias : C'est par l'avis et l'industrie des Pinzon que l'on pourvut à l'organisation de la flotte... il est notoire que Colomb n'aurait pu organiser l'expédition sans l'intervention de Martin Alonso Pinzon, (1<" nov. 1532, Duno, op. cit., p. 233.) Pedro Medel... Sans lui, les Indes n'auraient pas été découvertes. t1" nov. 1532, DuRO, op. c:<.,p.233.) Pero Benitez Codera; Tout le monde disait que c'était Martin Alonso Pinzon qui organisait la flotte et rémunérait les gens.(22déc. 1535, DuRO, op. cit. ,Y>.2bb.) Antonio Romero ei Alonso Gallego disent la même chose. (22 déc. 1535, Duro, p. 253.) Fernando Valienle : Si Martin Alonso ne s'était pas déterminé à partir pour ce voyage et pour cette découverte, Colomb n'aurait trouvé personne pour l'accompagner. (22 déc. 1535, Dino, p. 251.) Fernan Yanez de Montilla... Sans Martin Alonso, Colomb n'aurait trouvé personne pour l'accompagner... Quand Colomb revint avec les pouvoirs de la Cour, le témoin a vu Martin A'onso déployer une grande activité pour déterminer les gens à s'engager dans l'expédition. C'est à cause de la confiance qu'on avait en lui que beaucoup de gens partirent de Palos, de Huelva et de Moguer. (22 déc. 1535, Duro, op. cit., pp. 252 et 255. )

(269) Dans le rapport que le procureur de la couronne (le fiscal) fit au conseil des Indes et dans lequel il résume les témoignages recueillis par lui dans le procès en revendication des Pinzon, il constate que, sans leur concours, l'expédition n'aurait pu avoir lieu, et le capitaine Duro qui a fait une étude spéciale de tous les documents relatifs à ce procès, n'hésite pas à écrire que sans « Alonso Pinzon la flotte n'aurait pas été équipée, Christophe Colomb « ne serait pas sorti du port et les Indes n'auraient pas été découvertes » Pinson, p. 46). Les auteurs modernes, qui s'en tiennent, en général, à la tradi- (tion colombienne, voient là, pour la plupart, une exagération, et Lazzaroni, qui s'est fait l'écho de leurs sentiments à cet égard, dit que l'opinion d'après laquelle les Pinzon auraient eu un rôle prépondérant dans la préparation de l'entreprise de Colomb, est basée sur les dépositions d'une poignée de parents, d'amis et « de créatures des Pinzon » (Cristoforo Colombo, Vol. I, p. 302). C'est ici qu'il y a exagération. Les témoins dont nous avons cité les dépositions n'étaient pas tous, tant s'en faut, apparentés ou inféodés aux Pinzon, quelques-uns étaient cités par Diego Colomb. D'autres n'étaient plus, depuis longtemps, sous l'influence des Pinzon et avaient cessé d'habiter

Est-ce seulement alors que Pinzon donna à Colomb un concours définitif et que celui-ci s'engagea envers lui, comme tout indique qu'il le fit ? Plusieurs témoins, entreautres l'un des fils de Pinzon, le disent. D'autres assurent que cet engagement est antérieur au retour de Colomb à la Cour et la suite des faits semble donner raison à cette^ version ; il y a là, néanmoins, un fait qui reste incertain. Les probabilités sont que Pinzon, qui avait déjà prêté son concours à Colomb pour le mettre en position de représenter son projet aux Rois Catholiques, ne se livra complètement à lui qu'après qu'il eut reçu des assurances formelles qui avaient à ses yeux la valeur d'un engagement, et que cela n'eut lieu qu'après le retour de Colomb à Palos, quand il se fut rendu compte que les ordonnances royales dont il était muni ne lui suffisaient pas.

Avec les renseignements que nous possédons aujourd'hui, il n'est pas non plus possible de dire dans quelle mesure exacte Colomb se lia avec Pinzon. Qu'il y ait eu entre eux une sorte d'arrangement ou de contrat par lequel le premier s'engagea à reconnaître le concours que le second lui donnait, on n'en peut douter (270). En quoi consistait ce contrat et comment il devait être exécuté, nous l'ignorons, et la mort de Pinzon, au lendemain même

Palos. L'un d'eux, Pero Ortiz, a entendu Barthélémy Colomb lui-même dire que, sans Martin Alonso Pinzon, l'entreprise n'aurait pu avoir lieu. (Duro, op. cit., p. 256.)

(270) Le procureur Villalobos, chargé de conduire les enquêtes instituées à la suite des procès intentés à la couronne d'abord par Diego Colomb, puis par la vice-reine, déclare dans son rapport au conseil des Indes que Martin Alonso était l'associé de Colomb, qui s'était engagé à lui donner la moitié de tout ce que les Rois Catholiques lui accorderaient. 'Villalobos se montre peutêtre trop partial pour Pinzon, mais il faut reconnaître que sa manière de voir et de juger les choses est autorisée par des dépositions positives, celles entre autres de Juan Martin Pinzon, de Francisco Medel, de Alonso Gallego et de Diego Fernandez Colmenero. Voyez ce document dans Drao, Pinzon, appendice I, pp. 128, 130, et pour plusieurs de ces dépositions les notes au premier et au présent chapitre de ces Études.

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de son retour de la grande aventure, laisse ce point dans une obscurité qui probablement ne sera jamais percée ; mais le fait môme se dégage de nombreuses circonstances sur le sens desquelles on ne peut se méprendre.

Sans parler des témoignages si nombreux, si variés, si posilifs, qui montrent que Colomb eut des rapports étroits avec Pinzon, aussi bien avant de retourner à la Cour qu'après en être revenu, et qu'il ne pouvait rien sans lui, on ne saurait expliquer que par une participation intéressée à l'entreprise l'ardeur avec laquelle elle fut embrassée par tous les Pinzon, leurs parents et leurs amis, alors que personne à Palos n'en voulait. Un homme ayant le droit de diriger, de commander, de parler avec connaissance de cause, pouvait seul faire ce que nous voyons Martin Alonso Pinzon faire en ce moment : amener la reprise des négociations avec la Cour, convertir à l'entreprise des gens qui la regardaient comme vaine et y engager sa personne et ses biens ; nous le verrons plus tard agir avec indépendance vis-à-vis de Colomb, conférer avec lui sur la situation des terres cherchées et faire prévaloir son opinion dans des cas graves.

On ne fait pas toutes ces choses sans droit et sans motif; Pinzon n'aurait pas déployé une si grande activité et ne se serait pas imposé les sacrifices qu'il a faits, s'il n'avait trouvé son avantage à agir ainsi. Las Casas l'a très bien compris, lui qui, tout en cherchant à diminuer le rôle de Pinzon dans l'entreprise de Colomb, remarque, comme on l'a vu, que les hommes ne se laissent mouvoir que par l'intérêt (271). Si élrangc que soit cette réflexion sous la plume d'un philanthrope, elle est judicieuse : Pinzon n'aurait pas pris et n'aurait pas gardé jusqu'à la fin l'attitude qu'il eut dès le commencement, s'il n'avait été qu'un subordonné ou un simple collaborateur. Il était certainement

(271] Las Casas, op. cit., ch. XXXIV, Vol. I, p. '2ôQ.

plus que cela dans la mémorable expédition dont Colomb eut tout l'honneur et tout le profit. La couronne, qui soutint toujours les revendications de sa famille, savait qu'il en était ainsi, autrement elle ne lui aurait pas donné des armes en récompense de services rendus, parmi lesquels les découvertes mômes de 1492 sont énumérées (272).

La critique n'est donc pas fondée à donner tort à Pinzon vis-à-vis de Colomb, ni à écarter les dépositions de ceux qui témoignèrent de la part considérable qu'il prit à la découverte du Nouveau Monde. Nous pouvons admettre que, parmi tous les témoignages favorables à Pinzon, recueillis dans les différentes enquêtes que Ton connaît, il y en ait quelques-uns, beaucoup si l'on veut, qui soient empreints de partialité et même de mauvaise foi, mais il est inadmissible que les gens qui tinrent le même langage en 1515, en 1532 et en 1535, à Palos, à Séville, à Saint- Domingue, se soient entendus pour répéter les mêmes faussetés dans tant de lieux diirérents et à de si longs intervalles (273).

(272) Real provision, etc. Provision royale assignant un blason aux descendants des Pinzon et à d'autres qui avaient pris part aux découvertes de Colomb. Barcelone, 23 septembre 1519. (Navarrete, Vol. IIF, p. 143-146.) On lit dans cette pièce qu'en considération des services que les Pinzon ont rendus à la couronne dans le premier voyage de découverte et dans d'autres, il leur est donné comme récompense « pour armes distinctives trois caravelles « au naturel sur la mer, et de chacune d'elles sortira une main montrant la « première terre qu'ils ont trouvée et découverte ».

(273) Le capitaine Duro, qui a étudié minutieusement toutes les pièces de ces procès, auxquelles nous devons la révélation de tant de faits curieux, et qui les a publiées dans les deux volumes de la seconde série do la Coleccion de documentos ineditos, intitulés : De los pleitos de Colon et dans son mémoire : Colon y Pinzon, est convaincu qu'il y eut un engagement formel entre Colomb et Pinzon. Dans son substantiel petit volume : Pinzon en el descubrimiento de las Indias, où il a analysé et résumé toutes les pièces qui se rapportent à ce sujet, il fait remarquer que l'absence d'actes constatant le fait rend difficile l'établissement de la vérité. « Mais, ajouto-t-il, comme la « saine raison et la critique réunies repoussent la probabilité que Pinzon ait « consenti à sacrifier tout ce qu'il possédait pour le caprice, qui aurait été « très singulier, de servir les intérêts d'un étranger, il convient de présu-

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Pinzon seul n'aurait jamais découvert rx\mérique. Il fallait pour accomplir cette héroïque tâche la haute personualilé de celui qui osa Tentreprendre, et ce talent, qu'il paraît avoir eu au suprême degré, de s'imposer, talent sans lequel on accomplit rarement de grandes choses; mais on doit ajouter que sans l'appui éclairé et énergique qu'il trouva dans Martin Alonso Pinzon, Christophe Colomb n'aurait pu mettre à exécution, en Espagne du moins, son vaste projet. On verra au chapitre suivant que, même après le départ de la llottille, Pinzon fut encore d'un grand secours à Colomb.

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