‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 56 sur 127 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

I — Instructions données par Colomb à son départ des Canaries; 9 septembre.

On ne se propose pas ici de faire l'histoire du premier voyage de Colomb, mais seulement de relever celles des particularités de cette fameuse expédition qui laissent voir quel en était l'objet et qui montrent de quelles espérances se nourrissaient ceux par lesquels elle avait été organisée, ainsi que ceux qui y prirent part.

Au moment de se mettre délinitivement en route, après avoir été retenu quelque temps aux Canaries, Colomb donna des instructions écrites aux capitaines de sa flottille. Nous ne possédons plus, malheureusement, ce document qui serait pour nous du plus grand intérêt; mais, grâce à Fernand Colomb et à Las Casas, qui témoignent du fait, nous en connaissons le premier article, qui est très important, comme on va le voir. Après avoir fait 700 lieues à l'occident des Canaries, portait cet article, on devait s'abstenir de naviguer pendant certaines heures de la nuit, si alors on n'avait pas encore trouvé terre (329). Fernand

(329) C'est incidemment que Fernand Colomb donne ce renseignement: Le jeudi 11 octobre, à la veille de la grande découverte, Colomb, nous dit-il pria les gens de son équipage de veiller avec soin, et à cette occasion « il « leur rappela qu'ils savaient bien que, dans le premier article des instruc- « tions qu'il avait données à chaque navire, aux Canaries, il leur recomman- « dait d'avoir, après qu'ils auraient navigué au Ponant 700 lieues sans trouver

Colomb ne donne pas la raison de cette recommandation, mais elle est évidente. C'est parce qu^après avoir franchi la distance indiquée on devait se trouver près de la terre et qu'il ne fallait pas s'exposer à la dépasser sans la voir ou à échouer sur l'une de ses côtes. L'auteur des Historié ajoute que son père avait prévenu les gens de l'expédition qu'il ne s'attendait pas à trouver terre avant d'avoir fait 750 lieues à l'occident des Canaries (330). Il avait dit, — écrit-il, — que dans cette limite il la trouverait (331).

Colomb s'attendait donc à trouver la terre après avoir franchi 700 à 750 lieues et nous allons voir que son Journal de bord montre qu'il en a été réellement ainsi.

Notons d'abord que Colomb n'a pas fait voile de Palos vers l'ouest. Il s'est rendu aux Canaries, expressément pour y prendre son point de départ, et c'est de Gomera, par le 28° parallèle, qu'il a fait route vers la région oc-

« la terre, à s'abstenir de naviguer la nuit entre minuit et le jour » ; Riducendo loro alla memoria, che ben sapevano,si corne egli nel primo capitolo délia commissioneda se data ad ogni naviçflio nelle Canarie, commandava loro, che,poi che avessero navigato per ponenle 700 leghe senza aver trovalo lerra, non facessero camino dalla mezzanolte fino a di. (Ili.ilorie, ch. XXI, fol. 50 recto ; Las Casas, ch. XXXIX, Vol. 1, p. 287.) Cette importante instruction de Colomb est ou omise ou dénaturée par ses biographes modernes. La plupart de ceux qui l'ont mentionnée ont cru qu'il s'agissait de fixer un rendez-vous à la flottille en cas de séparation.

(330) i\on aspellava lerra fin tanto, che non avessero camminato 750 leghe verso occidente dalla Canaria. (Op. cit., ch. XX, fol. 48 verso.)

(331) Voir ci-après note 383 pour le texte de cette importante déclaration. Elle est d'ailleurs aussi explicite chez Las Casas, qui nous dit que le 11 octobre Colomb comprit qu'on se trouvait très près de terre, d'abord par suite des indices manifestes qu'on rencontrait « et d'autre part par la distance « qu'il savait avoir parcourue depuis son départ des Canaries, car il avait « toujours eu dans l'esprit, soit qu'il eût eu quelque occasion d'en avoir « connaissance, soit par quelque conjecture qu'il s'était formée, que, après « avoir fait 7 50 lieues environ à travers la mer Océane, à partir de l'ile de « Fer, il trouverait la terre ». (Historia, Liv I, ch. XXXIX, Vol. 1, p. 287 ) On remarquera que, dans ce passage, Las Casas admet la possibilité que Colomb ait été renseigné sur la distance à laquelle on trouverait les terres qu'il cherchait.

cidentale où il comptait se rendre. Le choix de cette route ne s'imposait pas, s'il s'agissait simplement d'aller aux Indes, et, s'il visait particulièrement les îles des Épices, il devait prendre sa direction plus au sud. On doit inférer de cela que Colomb avait un motif spécial pour choisir cette route, et cette supposition est confirmée par le fait que, tout le temps du voyage il s'attacha à suivre rigoureusement ce parallèle dont il ne consentit à s'écarter qu'avec répugnance, ainsi qu'en témoigne son Journal. On en conclut aussi qu'il croyait trouver sur cette route ce qu'il cherchait, et nous allons voir que ce n'était pas les Indes Orientales.

II. — Colomb se met immédiatement à la recherche de certaines îles; 17-26 septembre 1492.

Dès son départ, Colomb semble naviguer comme un homme qui sait exactement où il va. Il se dirige droit sur un point déterminé, où une carte qui lui servait de routier indiquait des îles. Le 19 septembre, les trois navires de sa tlottille se consultent relativement à leur situation, et Colomb trouve qu'on a fait quatre cents lieues depuis leur départ des Canaries (332). Des vols d'oiseaux avaient déjà fait croire au voisinage de quelque terre, quoiqu'il n'y en eût aucune dans ces parages, et dès le 17, Colomb comptait bientôt la trouver (333). Du 20 au 22, nouveaux signes du voisinage de la terre, aussi trompeurs que les précédents d'ailleurs ; du 20 au 24, Colomb change

(332) Primer Viage, 19 septembre.

(333) Ce jour-là Colomb écrit dans son journal : «. . le Ponant, où jespère « que Dieu puissant, entre les mains de qui sont toutes les victoires, nous « fera bientôt trouver terre.» Del Poniente, donde espero en aquel alto Bios en ciiyas manos estan lodas las viclorias que muy preslo nos dara lierra. (Journal de bord, 17 septembre.)

plusieurs t'ois sa direction, inclinant légèrement, tantôt au sud, tantôt au nord du 28° parallèle, comme s'il cherchait quelque chose qu'il ne trouvait pas. Le 25, il confère avec Pinzon et tous deux s'étonnent de ne pas avoir encore rencontré la terre, dont tant de signes leur paraissaient annoncer l'existence. Ils consultent leur carte qu'ils se passent de l'un à l'autre, et, vérification faite, constatent qu'ils se trouvent bien dans les parages où elle indique des îles, qui, cependant, échappent à leurs recherches (334). Un moment ils croient les avoir aperçues et tout le monde rend grâce à Dieu (335). L'erreur dissipée, la recherche recommence.

Remarquons qu'il n'y a pas d'îles dans les parages où se trouvait alors la flottille, c'est-à-dire par le 28' parallèle et vers le 47° ou le 48° degré de longitude, et qu'aucune carte du moyen âge n'y place l'une ou quelques-unes de ces îles fantastiques, à l'existence desquelles on croyait alors. Les îles que Colomb et Pinzon cherchaient avec tant d'ardeur et qu'indiquait leur carte, étaient donc des

(334) « Martin Alonso disait qu'ils étaient [les navigateurs] dans ces para- « ges, et l'amiral répondait qu'il le croyait aussi » : Y respondia el Almiranle que asi le parecia. à el. (Op. cit., 25 de scticmbre.)

Voici ce que dit à ce sujet un jupe compétent en ces matières, Lord Dunraven, qui a étudié le Journal de bord de Colomb en marin : There can he nu doubt that Columbus and ihe other captains and navigalors belicved themselves io be near latid on Ihe -25 ""^ and in Ihe evening of that day Pinzon thought he saio it in Ihe south icest and raised a great shoiit. That Columbus believed land had been sighled in that direction is obvious, for he sailed south west Ôl miles in search of it. But on the 26 "', he resumed his course due west for -J? miles. He u\is evidently looking aboul for land ivhich he believed to be in Ihe immédiate neighbourhood. (Earl Du.nraven, Note on the navigation of Columhus's first voyage, in Filson Young, Columbus. Vol. II, pp. 311-312.)

(335) A la nouvelle criée par Pinzon de son navire, qu'il voyait la terre, « l'amiral se jeta à genoux pour remercier le Seigneur, Martin Alonso chan- « tait le Gloria in excelsis Deo avec son équipage, et celui de l'amiral an fil « autant... L'amiral partagea leur opinion et crut qu'on était à 25 lieues de « la terre. » (Journal de bord, 25 sept. 1492.)

îles sur lesquelles ils avaient des indications particulières.

Las Casas a dit que celte carte était celle de Toscanelli, et, bien qu'il ne nomme pas Antilia, tous les cosmographes qui ont tenté de reconstituer ce document, ont cru que cette fameuse île, qui tient une si grande place dans la géographie du moyen âge, était celle, ou l'une de celles que Colomb et Pinzon cherchaient si anxieusement dans la dernière semaine de septembre 1492 (336). Mais nous avons fait voir ailleurs que Las Casas ne savait réellement pas de qui était cette carte, et on peut montrer que, si elle était de Toscanelli;, AnLilia ne devait pas y figurer à la latitude où la flottille de Colomb se trouvait en septembre 1492.

Nous ne connaissons, en effet, la carte perdue attribuée à Toscanelli que par la lettre de 1474, également attribuée à ce savant, et dont elle était le complément. Antilia n'y est nommée que comme une étape pour passer aux Indes, et tout ce que l'auteur de la lettre en dit, c'est qu'elle est connue des Portugais. Or^ la seule Antilia que les Portugais connaissaient était celle des portulans du temps, puisqu'elle n'existait que là, et, comme dans tous, sans exception, elle figure sur le parallèle de Lisbonne ou celui du cap Saint-Vincent, c'est-à-dire vers le 40" degré de latitude nord (3o7), Toscanelli ne pouvait la placer sous le parallèle de Gomera, le 28% où Colomb se trouvait quand il cherchait si anxieusement l'île ou les îles qu'indiquait sa carte. On ne saurait dire que l'auteur de la lettre de 1474 a pu vouloir placer cette île ailleurs qu'on ne

(336) Ces auteurs sont : Peschel, Ruge, Vivien de Saint-Martin, Wagner, Uziclli, Murray, Krelschmer. Pour les indications bibliographiques relatives à ces reconstructions de la carte de Toscanelli et à quelques autres, voyez notre Coliinibus and Toscanelli pp. 175-176.

(337) En voici la liste : Pizigani, 1367 ; VVeimar, 1424 ; Beccaria, 1426 et 1435;Bianco, 1436; Pareto, 1455; Bianco, 1448; G. Bennicasa, 1463 et 1470 ; A. Bennicasa, 1476.

ViG:iAUD. Nouvelles Éludes. II 12

le faisait généralement à Tépoque, car, dans ce cas, il se serait exprimé autrement. Voulant indiquer la situation de cette île sur la route des Indes, il n'aurait pas écrit à des Portugais qu'ils la connaissaient, c'est-à-dire qu'ils savaient où elle se trouvait, s'il avait eu des idées particulières à cet égard différentes de celles admises alors.

Pour toutes ces raisons, nous croyons que l'incident du 25 septembre 1492 montre que la carte à laquelle Colomb et Pinzon se référaient ce jour-là ne pouvait venir de Toscanelli,et que les îles qu'elle indiquait étaient des îles dont les deux chefs de Texpédition croyaient connaître la situation, îles dont la découverte entrait dans leurs plans. Que l'une de ces îles fût Antilia, cela n'est pas impossible, parce que, postérieurement à Toscanelli et aux cartographes dont nous avons cité les cartes, un cosmographe tout au moins, Behaim, avait placé Antilia près du Tropique, c'està-dire bien plus au sud que ses prédécesseurs ne l'avaient fait (338), et tout près de la route que suivait la flottille.

Remarquons encore que, si le dessein de Colomb était d'aller aux Indes, et si la carte qui lui servait de routier venait de Toscanelli, il est des plus singulier qu'il n'en soit plus question après l'alerte de septembre. A partir de ce moment, en effet, cette carte n'est plus mentionnée dans le Journal de bord. Et cependant, si nous en croyons la lettre de 1474, elle représentait tout l'espace maritime s'étendant jusqu'aux côtes orientales de l'Asie ; elle indiquait la situation de Cipangu et de Quinsay, que Colomb,

(33S) Sur la soi-disant reproduction du globe de Behaim qui fait partie de l'Atlas de Jomard, Antilia figure tout près de l'Equateur, à la place occupée sur le globe de Nuremberg par l'île de San Brandan; mais on a reconnu qu'il y a là une erreur de transcription, et que c'est bien l'île de San-Brandan, que Behaim a voulu indiquer à cette latitude. Antilia, sur le globe original, est près du tropique, vers le 23» degré de latitude nord, et, chose curieuse, elle est dédoublée. Voyez la reproduction de Ravenstein, feuille I, fuseau B.

quinze jours plus tard, ne sait où cherclier. Pourquoi, dans son embarras, ne consulte-t-il pas sa carte ? Il n'y pensa même pas (339).

Jusqu'à présent, Colomb avait navigué à peu près sur le 28« parallèle, dont il évitait autant que possible de s'écarter. A partir de sa déconvenue du 25 septembre, il semble qu'il ne sait plus au juste où aller et qu'il s'attende à chaque instant à voir la terre. Le 26, on fait encore trente et une lieues dans l'espoir de la trouver ; on était alors à six cents lieues des Canaries (340). Le 27 et les jours suivants, on continue la navigation vers l'ouest ; le 1®"" octobre on avait fait sept cent sept lieues (341) ; c'est-à-dire qu'on n'avait pas encore franchi la limite extrême de la distance dans laquelle Colomb comptait trouver la terre.

III. — Assertion que les iles ainsi cherchées étaient sur la route des Indes.

On pourrait dire, et quelques auteurs Tonl dit, en effet, que la recherche de certaines îles par Colomb n'était pas inconciliable avec le but qu'il assigne à son entreprise, parce que les îles ainsi cherchées étaient sur la route qu'il suivait pour aller aux Indes, et qu'il avait prévu leur existence ; on ajoute qu'il n'y attachait aucune importance et qu'il ne voulut même pas s'attarder pour constater le fait (342).

(339) Ceci d'après le Journal de bord. Las Casas, dans le récit qu'il donne du premier voyage, se réfère souvent à la carte de Toscanelli; mais il semble que ce soient des commentaires que lui suggère la carte qu'il avait sous les yeux, qu'il croyait être celle même de Toscanelli. Rien n^indique que c'est au Journal de Colomb qu'il emprunte les réflexions qu'il fait à propos de cette carte.

(340; Cela résulte du nombre de lieues fait entre le 26 sept, et le l" oct,

(341) Journal de boi'd, ]«■• octobre, et Las Casas, Liv. I, ch. XXXVIII, Vol. I, p. 282.

(342) Colomb, en effet, a dit cela plusieurs fois. Voyez, notamment le Journal de bord à la date du 19 septembre.

Cette explication, basée sur une assertion de Fernand Colomb, qui a d'ailleurs paru bien extraordinaire aux colombisles orthodoxes (34"3), n'est pas recevable ; ce que Fernand dit lui-même des instructions données par son père au départ des Canaries, et de l'engagement qu'il prenait de trouver terre à sept cents lieues environ, suflirait pour le montrer, si le Journal de bord même n'établissait d^me manière incontestable que Colomb, malgré ses dénégations, s'attachait tout particulièrement à la découverte de ces îles. Que ce soit simplement par mesure de précaution, pour éviter quelque accident de nuit, ou pour calmer les appréhensions de ses gens et les encourager à le suivre jusqu'au bout, il est évident qu'en leur tenant le langage rapporté par son fils, Colomb entendait dire que sept cent cinquante lieues, au plus, formaient le terme approximatif de la route qu'il y avait à parcourir pour atteindre le but qu'il poursuivait. C'était une limite qu'il traçait luimême à la distance qu'on serait appelé à franchir, et une promesse que cette distance ne serait pas dépassée, ce qui exclut toute idée à ce moment d'aller aux Indes.

rv. — Après avoir fait sept ou huit cents lieues sans trouver terre, il est question de renoncer à lentreprise ; l«"^-6 octobre 1492.

La journée du 26 septembre, dans laquelle il avait fallu reconnaître que les terres que 1 on croyait distinguer à l'horizon n'existaient pas, causa un grand désappointement à l'équipage de Colomb et dut certainement contribuer à diminuer le peu d'autorité qu'il avait sur ses gens. Dès le 17, en effet, ils avaient commencé à murmurer (344), et

(343) Historié, ch. IX, fol. 19 verso. Xous avons cité le passage au chapitre III de la première Etude de ce volame,où l'on a pu voir que M. Harrisse s'est indigné du langage; tenu là par le fils de Colomb.

(344) Témoignage de Las Casas. (Liv. I, ch. 36, Vol. I, p. 268.) Fernaud

quelques jours plus lard^ le 22, Colomb dut, pour les calmer, donner l'assurance qu'on était près de terre (345), ce dont il était lui-même persuadé, ainsi qu'on Ta vu ci-dessus.

On reprit donc la recherche de la terre qu'à plusieurs reprises on croyait avoir approchée ; mais il n'est pas douteux qu'à partir de ce moment les appréhensions des matelots de la Santa-Maria et leur insubordination, dont Colomb avait déjà eu quelque peine à avoir raison, ne firent qu'augmenter. Le Journal de bord, cependant, est très discret à ce sujet et tout ce que nous y voyons, c'est qu'à la date du 3 octobre, Colomb croyait avoir dépassé les îles qu^indiquait sa carte, mais qu'il ne voulut pas s'attarder à les chercher, quoiqu'il eût des données sur leur existence dans ces parages (34(1).Fernand Colomb ajoute que cette décision de son père mécontenta l'équipage, qui fut sur le point de se mutiner (347), et Las Casas dit à peu près la même chose : mais nous allons trouver dans les dépositions prises lors des procès dits de Colomb, des renseignements plus complets et plus vraisemblables sur les causes réelles du mécontentement des marins de la Santa- Maria et de leur répugnance à suivre plus loin l'amiral.

La première indication relevée à ce sujet est donnée par l'une des questions de l'interrogatoire posé aux témoins cités par le représentant du gouvernement, qui était dé-

Colomb dit que c'est mémo dès le 9 septembre, quand on perdit la terre de vue, que la crainte de ne plus la revoir troubla l'équipage et que Colomb, pour réconforter ses gens, leur promit beaucoup de terres et de richesses : moite terre e ricliezze. {Historié, eh. XVII, fol. 41 recto.)

(345) Historié, ch. XVIII, fol. 44 recto. Fernand Colomb parle de complots formés contre son père. A la date du 22 septembre, le Journal de bord constate seulement une grande effervescence.

(346) Antique ténia, nolicia.de ciertas islas en aqiiella coniarca. (Journal de bord, 3 octobre.)

(347) Historié, ch, XX, fol. 47, verso. Las Casas dit que tous les pilotes croyaient à l'existence de ces îles, notamment Pinzon, d'après la carte que Colomb lui avait montrée, c'est-à-dire celle produite le 25 septembre, que Las Casas croit être de Toscanelli. (Liv. 1, ch. XXXVIII, Vol. I, p. 282.)

fendeup dans l'afTaire. Savez-vous, leur demande-t-on, si après avoir fait 800 lieues, Colomb s'approcha de Pinzon et sollicita son avis sur ce qu'il y avait à faire, maintenant qu'on avait dépassé de 200 lieues la distance à laquelle on devait trouver la terre (348). La question était insidieuse, en ce sens qu'elle avait pour objet de mettre en relief l'attitude de Pinzon dans cette circonstance ; mais elle montre que le gouvernement savait que Colomb avait fixé la distance à laquelle on devait trouver la terre, ce qui est d'ailleurs établi, comme on l'a vu ci-dessus, par le double témoignage de Fernand Colomb et de Las Casas.

Sur le fait que la question de rebrousser chemin fut soulevée après qu'on eut parcouru la distance indiquée par Colomb et sur celui de l'intervention des Pinzon dans cette circonstance, il ne saurait y avoir aucun doute, car l'un et l'autre sont attestés par un grand nombre de témoins. Garcia Vallejo, qui faisait partie de l'équipage de

(34S) VoicL la question entière. Sij sahen que en el dicho viaje fiiè el dicho Martin Alonso conio persona principal por capilan de uno de sus dos navios e sus hermanos de las olras dos,e que corrieron desde la ysla del Hierro enel hueste ochocienlas léguas, e que en este lienpo doscienlas léguas antes el dicho almirante se hazia con la tierra, e no sabia ya donde yr e desque vido que no fallava. llegôse al navio de Martin Alonso y le dyxo que le parecia que fisyesen, que ya doscientas léguas avian andado demasiado de lo quai pensaba e ya avian de aver llegado a la tierra. (XV"> question du Fiscal, Séville, 15 août 1513. Pleitos de Colon, Vol. II, p. 127.)

Plus tard, quand les Pinzon se furent désistés en faveur de la couronne, le Fiscal, qui connaissait toutes les dépositions reçues dans les précédentes, enquêtes, donna à cette question la forme suivante dans l'action judiciaire intentée au Gouvernement en 1335 par la vice reine, veuve du second amiral: « S'ils savent qu'ayant navigué huit cents lieues par mer vers l'ouest, le « dit D. Christophe Colomb était ébranlé et sans confiance ; qu'on ne savait <,< où on allait et qu'il voulait s'en retourner... et qu'il demanda au dit « M. A. Pinzon ce qu'on devait faire et que le dit Pinzon encouragea ledit « Colomb, ainsi que ceux qui allaient dans la dite flotte, et dit: en avant, en € avant ! qu"il était déterminé à naviguer jusqu'à trouver terre, et qu'il le « fit ainsi? » (Enquête du Fiscal, XIV* question, Madrid, 28 août 1535, m DuRo, Colon y Pinzon, pp. 239-266.)

la Pinta et qui déclare avoir été présent aux faits qu'il rapporte, dit qu'après qu!on eut fait 800 lieues, l'amiral informa les autres capitaines que ses gens murmuraient, et leur demanda conseil (349). Hernan Ferez Mateos déclare tenir de Pinzon lui-même, qu'il vit dès son retour, qu'après une longue navigation, les gens de Colomb menaçaient de se révolter (350) ; Francisco Morales a appris de Juan Nino,qui était maître d'équipage à bord de la iVma, qu'on voulait forcer Colomb à revenir en arrière (351) ; Juan Roldan tient de Juan de Jerez, qui était du fameux voyage, qu'après avoir navigué 700 à 800 lieues, les matelots prétendaient obliger Colomb à rentrer en Castille(352) ; Juan Moreno tient de ceux mêmes qui étaient de l'expédition qu'ils voulaient s'en retourner (353) ; Juan de Quexo tient de la plupart des compagnons mêmes de Colomb qu'après avoir fait 800 lieues sans découvi?ir aucune terre, l'amiral consulta Pinzon sur ce qu'il y avait à faire (354).

D'autres témoins, en assez grand nombre (355), font des dépositions analogues en ce qui concerne les deux faits principaux, à savoir: l'intention d'une partie des gens de l'équipage de renoncer à l'entreprise, quand on eut fait inutilement 700 à 800 lieues, et l'intervention de Pinzon pour les faire rentrer dans l'ordre.

Le seul point que ces dépositions ne permettent pas de trancher avec toute certitude, c'est à qui incombe la res-

(349) Déposition du \" octobre 1515 à Palos. {Pleilos, Vol. II, pp. 217-218).

(350) Déposition du 26 janvier 1535 à Saint-Domingue. (Doro, Coio/i y Pinzon, p. 263.)

(351) Déposition du 14 oct. 1314, Porto-Rico. (Pleitos, Vol. I, p. 421,)

(352) Déposition du 22 décembre 1535 à Séville. (Duuo, Colon y Pinzon, p. 260.)

(353) Déposition du 16 février 1511 à San-Salvador, in Ferré, op. cit., p. IbS.

(354) Enquête de Séville du 24 décembre 1533, in Duro, op. cit., p. 266.

(355) Entre autres Alonso de Cota (Porto-Rico, 30 septembre 1514, in Ferré op.cit., p. 158) ; Pedro de Bilbao (mêm3 source;; Pero Ortiz (Séville, 22 décembre 1535 (Duro, op. cit., p. 256,', et ceux nommés aux notes suivantes.

ponsabilité d'avoir posé la question d'un retour en arrière. Est-ce Colomb lui-même qui aurait fini par perdre tout espoir de trouver ce qu'ilcherchait?Garcia Vallejo, témoin oculaire et auriculaire, semble le dire, et Juan Quinlero, ainsi que Gutierre Ferez, témoins oculaires également, l'ont dit formellement, l'un àFernan Martin Gutierrez(356),rautre à Gonzalo Martin (337), et Pinzon lui-même se serait exprimé de cette façon en parlant à Francisco Medel (358) . Mais on doit noter que Quintero était hostile à Colomb , qu'il ne suivit qu'avec répugnance, et on ne peut guère admettre que Pinzon ait tenu à Medel un langage différent de celui qu'il tint à INIateos. Ces témoins et d'autres qui déposèrent dans le même sens (339) ont pu, d'ailleurs, mal interpréter la démarche, fort naturelle dans les circonstances où il se trouvait, que Colomb fit auprès des Pinzon et croire, de bonne foi, que c'est lui qui voulait renoncer à la découverte que l'on avait en vue. Ces dépositions ne sauraient prévaloir contre celles qui attribuent à l'équipage seul de Colomb l'intention d'abandonner la recherche, et encore moins contre celles de témoins oculaires comme

(356) Eaquète de Séville, 22 décembre 1335. (Duro, op, cit., p. 259.)

(357) Gutierre Ferez, qui était l'un des compagnons de Colomb, aurait dit à Gonzalo Martin qu'après avoir navigué pendant 800 lieues, l'amiral fut pris de découragement et voulait qu'on reprît la route d'Espagne j mais que Pinzon s'y opposa éucrgiquemcnt et qu'il y eut à ce sujet une violente altercation entre eux. (Enquête de Séville, 22 décembre 1535, Duro, op. cit., pp. 257-258.)

(35S) Séville, 22 décembre 1535 (Duro, op. cil., p. 258.) (359) Les plus marquants sont Fernan Yanes de Montilla, Pero Ortiz de Maticnzo, Fernan Perez Gamacho, qui parlent d'après les dires de ceux qui avaient fait le voyage et qui, comme les précédents témoins, placent la scène avec Pinzon après qu'on eut fait 800 ou 1.000 lieues. Il faut remarquer que ces dernières dépositions furent toutes prises le même jour, à la môme place et 42 ans après l'événement. Dans ces conditions on peut soupçonnerqueles témoins ne se rappelaient pas exactement les faits et qu'ils se sont répétés les uns les autres. (Enquête de Séville, 22 décembre 1535. Duro, op, cit., p. 256-257.)

Garcia Alonso et Garcia Hernandez, qui faisaient partie du voyage et qui disent, en substance, que Colomb, loin d'avoir eu des défaillances, ne cessait d'encourager ses compagnons et de leur affirmer qu'ils ne tarderaient pas à voir la terre (360). Comment admettre d'ailleurs que Colomb, qui était obstinément attaché à son entreprise et qui avait tant intérêt à la poursuivre jusqu'au boul, même en courant les plus grands risques, ait pu de son propre mouvement y renoncer aussi facilement (361)?

Le fait n'a, d'ailleurs, qu'un intérêt secondaire. Il importe peu que ce soit Colomb ou ses gens ou Pinzon luimême, car un témoin le met en cause (362), qui parla de renoncer à l'exploration commencée; l'essentiel est que la question fut soulevée et qu'elle ne l'a été qu'après qu'on eut parcouru une distance plus grande que celle qui, d'après le langage de Colomb, était considérée comme devant être le terme de l'expédition, c'est-à-dire au moment où l'on croyait que le but indiqué par lui était manqué. Il résulte donc clairement de ces faits que ce n'est pas parce que les compagnons du hardi navigateur désespéraient d'arriver aux Indes Orientales, dont on ne leur avait jamais parlé, qu'ils hésitaient à le suivre plus longtemps ou

(360) Les dépositions de Garcia Aloaso et de Garcia Hernandez ont été données par le professeur Sales Ferré dans son excellent petit livre El desciihrimienlo, etc., pp. 165 et 166. L'une est de Saint-Domingue, 5 septembre 1511, l'autre de Huelva, 25 septembre 1515.

(361) Oviedo, qui rapporte cet incident, attribue au.x trois frères Pinzon le dessein de faire renoncer à l'entreprise; mais à la fin du chapitre il constate que, d'après une autre version ce seraient au contraire les Pinzon qui se seraient opposés au désir de Colomb de revenir en arrière ; il ne se prononce pas entre les deu.K versions et dit que le procès qui se plaidait au moment Où il écrivait fera connaître la vérité sur ce point. {Ilisl. Gen., Liv. Il, chap. V, pp. 23 et 24.)

(362) Manuel de Valdovinos dépose qu'il tient de Yanes Pinzon que c'est celui-ci et son frère Martin qui demandèrent à Colomb ce qu'il comptait faire, quand on eut parcouru 800 lieues sans rien découvrir. (Enquête de Lepe 19 sept., 1515. Pleitos, Vol. H, p. 147.)

186 QUATRIÈME KTUDE

refusaient de le faire, mais parce qu'il s'était engagé visà-vis d'eux à trouver la terre dans les limites de 700 à 750 lieues à l'ouest des Canaries, et qu'on avait dépassé cette distance sans que rien n'indiquât que ses promesses dussent se réaliser (363).

Page 1