‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 57 sur 127 · V. — Pinzon s oppose énergiquement au retour en arrière · texte numérisé non relu

V. — Pinzon s oppose énergiquement au retour en arrière

Il y a ici un point important à faire ressortir. C'est le rôle de l'aîné des Pinzon dans cette situation difficile et si critique pour Colomb. Qu'il se soit prononcé énergiquement pour la continuation de l'exploration, et qu'il ait pris vis-à-vis de la partie indisciplinée et hostile des équipages de la flottille une attitude tellement énergique qu'il ne fut plus question de renoncer à l'entreprise, c'est ce que disent à peu près tous les témoins cités.

« Pendez quelques-uns des mutins, dit-il à Colomb^, et si « vous n'osez le faire, mes frères et moi passerons à votre « bord et le ferons (364), » En ce qui le concernait, lui, Pinzon, il était déterminé à aller de l'avant (365); il n'avait pas de motifs pour renoncer à la recherche entreprise et il la continuerait seul (366); il irait de l'avant pendant un an s'il

(363) Plusieurs témoins parlent de la persistance des vents et courants vers l'ouest qui les poussaient en avant et qui auraient pu les repousser eu arrière, quand on voudrait rentrer en Espagne, comme ayant alarmé l'équipage de Colomb ; mais cette objection à la continuation de la marche en avant n'était que la conséquence du fait qu'on n'avait trouvé aucune terre à la distance où le chef de Texpéditioa avait dit qu'on la trouverait. C'est le manque de confiance dans ce chef qui fut la véritable cause de la répugnance de son équipage à le suivre plus loin; ceux de la Pinta et de la A7na, qui avaient toute confiance dans les Pinzon, ne soulevèrent aucune objection.

(364) Y si no se atreve, yo y mis hermfinos barloaremos sobre ellos y lo haremos. (Déposition de Hernan Mateos. Dcno, op. cit., p. 263.)

(365) Déposition de Diego Hernandez Golmencro. Palos, !*■■ octobre 131.5. Ferré, op. cit., p. 162.

(366) Déposition de Gonzalo Martin, Séville, 22 déc. 1535. Duro, op. cit., p. 258.

le fallait (367) ; il ne retournerait donc pas à Palos sans avoir donné de la proiie dans la terre qu'il cherchait, en la tierra de quetrajyo demanda (368), car il doit faire cette découverte ou mourir (369). D'autres témoins confirment ces dépositions et attestent que Pinzon prit bien l'attitude décidée et intransigeante qu'indique son langage (370). On remarquera que ce langage n^est pas celui d'un subordonné qui agit uniquement sous la direction d'un chef qu'il est venu seconder. C'est celui d'un homme qui avait des vues personnelles sur l'objet de l'expédition dont il faisait partie, qui savait qu'il ne s'agissait pas d'aller aux Indes asiatiques, mais de la découverte d'îles ou terres nouvelles sur lesquelles il avait lui-même des indications, et qui était bien décidé à pousser l'aventure jusqu'au bout, coûte que coûte. Gomme, dans son Journal de bord, Colomb glisse ou garde le silence sur tous ces faits, qui tiennent cependant une place importante dans l'histoire de sa découverte, comme il ne dit absolument rien des conseils et de l'appui que Pinzon lui donna dans une des circonstances les plus critiques de son mémorable voyage, et comme le rôle joué dans cette circonstance par cet énergique marin se concilie difficilement avec tout le mal que le rancunier Génois a dit de lui dans ce même Journal, ceux qui s^en rapportent uniquement à ce document sont portés à mettre en question non seulement les services rendus par Pinzon,

(367) Déposition de Manuel de Valdovinos. Lepe, 19 sept. 1515, Pleitos. Vol. II, p. 147-148,

(368) Déposition de Francisco Medel, Séville, 22 déc. 1535. Duro, op. cit., p. 25S.

(369) Témoigna.i^e de Garcia Vallejo, Palos, 1" octobre 1315. Pleitos, Vol. II, pp. 217-2.18.

(370) Voyez entre autres les dépositions suivantes : Fernando Martin Gutierrez, qui tenait ses informations d'un témoin oculaire : Juan de Quintero. (Séville, 22 déc. 1535, Dcro, p. 259); Juan Roldaa, également renseigné par un des compagnons de Colomb (Duro, p. 260); Fernan Ferez Gamacho (Duro, p. 256-257) ; Alonso Bêles (Séville, 15 déc. 1535. Ferré, p. 161.)

188 QUATRIÈME ÉïUDE

mais la révolte même qui en a été roccasion (371). Les témoins dont les nombreuses et explicites dépositions sont aujourd'hui connues ont, quant à tous ces faits, une autorité plus grande que celle de Colomb lui-même, qui était trop intéressé pour être impartial et dont linjustice envers Pinzon est manifeste. La plupart de ces témoins parlent, il est vrai, par ouï-dire ; mais la source de leurs renseignements remonte aux compagnons mômes du Découvreur et on ne saurait ni supposer qu'ils se trompent tous, ni croire à quelque parti-pris de leur part, car leurs témoignages sont identiques, quant au fond, bien que variant sur des points de détails, et ont été donnés, pour la plupart, dans des villes et à des dates différentes, ce qui exclut aussi bien la possibilité de l'erreur que celle d'une coupable entente préalable.

VI. — Sur le conseil de Pinzon, Colomb prend une nouvelle direction qui le conduit aux Lucayes.

Les dépositions analysées au paragraphe précédent montrent que la période aiguë de la mutinerie que la constance de Colomb et l'énergie de Pinzon firent avorter, se place dans les huit jours qui précédèrent la découverte.

(371) Pai'Oii les critiques qui comptent, le P. Cappa est de ce nombre. Son raisonnement est que Colomb, qui s'est montré si sévère pour ceux dont il croyait avoir à se plaindre, ainsi que le montre ce qu'il dit de Pinzon, n'aurait pas manqué de parler de cette rébellion si elle avait eu lieu. {Colon y los Espaiioles, pp. 78 8 J.) Colomb a certainement évité de s'expliquer à cet égard, mais il a néanmoins constaté le fait, incidemment, dans son Journal où, sous la date du 10 octobre, il écrit que l'équipage « se plaignait de la longueur du voyage et ne voulait pas aller plus loin ». Le 14 février, il fait allusion « aux souffrances et aux tourments que lui avaient fait éprouver « ses matelots et son équipage, qui tous d'un commun accord étaient résolus « à s'en retourner et voulaient se révolter contre lui, s'oubliant même jus- « qu'aux menaces ». Le fils de Colomb admet, d'ailleurs, le fait et dit qu'on avait comploté de jeter adroitement son père à la mer. (Historié, cli. XIX, fol. 45.)

Vallejo fixe la date exacte: le G octobre 1492. Or, à celte date^ le Journal de bord consigne un fait d'une grande importance, qui dut contribuer beaucoup à rendre aux marins pusillanimes de l'expédition l'espoir de réussir qu'ils avaient perdu, et qui pourrait bien être la cause déterminante de leur soumission.

Cette nuit, lit-on dans ce Journal, Martin Alonso dit qu'il serait bon de naviguer à l'ouest quart sud-ouest (372). Mais l'amiral, qui tenait à ne pas s'écarter du 28* parallèle qu'il s'était toujours attaché à suivre (373), refusa tout d'abord. Le lendemain, cependant, il se ravisa. Soit qu'il comprît qu'en se rendant à Tavis de Pinzon, qui avait la contiance des trois équipages, il calmerait les esprits, soit qu'il n'eût plus lui-même autant de foi dans Texaclitude des indices qui l'avaient guidé jusque-là, il prit la direction suggérée, qui devait le conduire à sa première découverte.

Nous sommes ici à l'une des dates les plus intéressantes, au point de vue de son importance historique, de l'expédition de Colomb, car c'est la décision qu'il prit ce jourlà qui assura le succès de son entreprise (374). Colomb ne dit pas que c'est sur l'avis de Pinzon qu'il changea ainsi sa direction, et donne une autre raison à sa décision : c'est parce que le vol des oiseaux indiquait que la terre était du côté où ils se dirigeaient (375). Le Journal de bord ne

372j Esta noche, dijn Martin Alonso, que séria bien nave(/ar à la cuarla del oueste, à la parte del sudueste. (Journal de bord, 6 octobre.)

(373) e 11 garda toujours cette direction de l'ouest, ou droit vers l'occident, « et ne la quitta que peu de jours avant de découvrir la terre, pour pren- « dre un quart de vent du côté gauche, vers le sud, » (Las Casas, Liv. I, ch. XXXVI, Vol. I, p. 266.)

(374) A ce moment-là du moins, car il va de soi que, même si Colomb n'avait pas changé de route, il aurait fini par trouver la terre.

(375) « L'amiral savait que les Portugais durent à l'observation du vol des « oiseaux la découverte de la plupart des îles qui sont en leur possession. « Cette raison le détermina à abandonner la route directe de l'ouest et à « tourner sa proue vers l'O.S.O. » (Journal de bord, 7 octobre 1492.)

dit rien déplus, et Las Casas, sans nommer une seule fois Pinzon, attribue entièrement à Colomb la décision de prendre une direction plus méridionale (376). Mais ici encore les enquêtes faites pour les procès des héritiers de Colomb suppléent au silence que lui et son historiographe gardent à cet égard.

Garcia Vallejo et Garcia Fernandez, tous deux témoins oculaires et auriculaires, disent nettement que c'est à Pinzon que cet heureux cliangement fut dû (377). Juan de Ungria tient le fait de Pinzon et de plusieurs autres compagnons des deux navigateurs (378). Arias Perez Pinzon dit que Colomb lui-même en convenait et que la chose était notoire (379). Diego Fernandez Colmenero, qui était à Palos, lors du retour de Colomb, et qui causa avec les gens de son navire, fait une déclaration analogue (380). Plusieurs autres témoins, interrogés sur ce point, parlent comme s'il était bien connu à l'époque que c'est Pinzon qui fit changer la route (381). Comme Las Casas, Fernand Colomb, qui devait connaître ces témoignages, ne les mentionne pas, mais il y répond indirectement, en expliquant

(376) Voyez le récit de Las Casas, Liv- I, chap. XXVIl, Vol.I, pp.235-28ij, (377; L'un et l'autre faisaient partie de l'équipage de la Pinta.. Le premier a vu Pinzon engager Colomb à incliner au sud-ouest et on le fit. (Palos, 15 oct. 1515. Pleitos, Vol. II, p. 216.) Le second dit que Colomb résista d'abord à la demande de Pinzon de se diriger un quart vers le sud-ouest, mais qu'il finit par suivre ce conseil et qu'alors on trouva la terre. (Huelva, 25 sept. 1515. Pleitos, Vol. II, p. 160.)

(378) Enquête de Séville, Il août 1515. Pleitos, Vol. II, p. 142,

(379) Palos, 1" oct. 1515. Pleitos, Vol. II, p. 231. (.380) Palos, 1" oct. lùib. Pleitos, Vol. II, p. 210.

(381) Martin Martinez, Séville 11 août 1515. (Pleitos, Vol. II, p. 137). Martin Gutierrez, Séville 22 déc. 1535. (Duro, Colon y Pinzon, p. 259.) Luis de Valle, Palos, 1" oct. 1515. (Pleitos, Vol. II, p. 214.; Pedro Medel, Palos. 1" nov. 1532. (DuRO, op. cit., p. 234.) La question à laquelle ces témoins répondent est la dix-huitième de l'interrogatoire. On leur demande s'ils savent qu'après avoir changé de route et de direction, sur le conseil de Pinzon, on alla aborder aux Lucayes et à l'île Guanahani. (Pleitos, Vol. II, p. 128.)

de la manière suivante pourquoi son père abandonna la direction qu'il avait suivie jusqu'alors : En inclinant vers le sud-ouest, nous dit-il, l'amiral ne s^écartait pas sensiblement de la route qu'il s'était tracée et, en suivant le chemin que prenaient les oiseaux, il prenait la route même sur laquelle il avait toujours dit qu'il trouverait la terre (382).

Mais on va voir qu'en donnant cette explication (dont l'objet est, évidemment, de montrer que l'intervention de Pinzon dans cette circonstance était inutile à Colomb), le fils du Découvreur admet un point important, à savoir que son père savait, ou croyait savoir aussi bien que son lieutenant, où devait se trouver la terre qu'ils cherchaient, ce qui est une confirmation autorisée de toutes les raisons qu'on a de dire que Colomb se dirigeait d'après des indications positives qu'il croyait sûres. On verra plus loin que cette confirmation n'est pas la seule du fait avancé.

VII. — Découverte del'ileque Colomb cherchait: (Espanola-Cypangu).

Quelle était donc cette terre qui se trouvait dans la direction indiquée par Pinzon, et dont Colomb, de l'aveu de son fils, connaissait l'existence et la situation? Nous connaissons l'opinion de Pinzon à cet égard. Comme on l'a vu à un chapitre antérieur, il avait rapporté de Rome des renseignements sur Cypangu et, bien qu'ils fussent absurdes, il y croyait et les avait communiqués à Colomb, qui paraît s'y être intéressé ; il n'est pas douteux qu'il fut question de la découverte de cette île entre les deux naviga-

(382^ Facevano quasi la medesima via, nella quale egli sempre hehbe per cerlo di dover trovar terra : «[Les oiseaux] prenaient presque tous la même « route sur laquelle il avait toujours tenu pour certain qu'il trouverait la < terre. » (F. Colomb, Historié, ch. XX, fol. 48, verso.)

leurs et que cette découverte entra dans leurs plans. Pinzon était entiché de ce projet et parlait avec enthousiasme de cette île, qu'il représentait aux matelots et marins de Palos comme étant tellement riche que sa découverte devait faire leur fortune (383),

Y eut-il quelque entente entre lui et Colomb à ce sujet? On ne peut le prouver ; mais cela semble assez probable, et on peut relever divers faits qui tendent à montrer que les deux chefs de l'expédition étaient d'accord sur l'objet pour lequel elle avait été ors^anisée. Parmi les plus significatifs sont ceux qui se passèrent du 19 au 26 septembre, période pendant laquelle nous avons vu Pinzon agir de concert avec Colomb, comme s'ils étaient également renseignés sur les îles cherchées alors. Evidemment, il ne s'agissait pas à ce moment de Cypangu, mais plus tard le Journal de bord donne à entendre, et Las Casas dit formellement, que c'est pour arriver à cette île que Pinzon voulait faire changer la direction des navires, à la fin de la journée du 0 octobre (384).

(383) Parlant de Cypangu aux gens de mer que l'on cherchait à embaucher pour lexpédition, voici, d'après un témoin oculaire, le langage que Pinzon leur tenait : « Amis, venez ça, partez avec nous pour ce voyage ; ici vous êtes dans la misère, partez pour ce voyage, car d'après la renommée nous trouverons les maisons avec des tuiles d'or et, tous, vous reviendrez riches et en bonne fortune : Amigos, andad acù, ios con nosotros esta jornada,que andaisaqiii misereando ; ios esta jornada, que segund fama habemos de fallar las casas con tejiis de oro, e iodos vernéis ricos e debuena vcnlura. (Déposition de Fernan Yanes de Montilla de Huelva, âgé de 80 ans. Séville, 22 déc. 1535, dans Duro, Colon y Pinzon, p. 255.)

(384) Le Journal de bord est ici assez obscur. Las Casas, dans le résume qu'il nous a donné de ce document, écrit : Al almirante pareciô que no decia eslo Martin Alonso por la isla de Cypango. (Primer viage, > octobre.) Ce qui, traduit littéralement, donne : L'amiral pensa que Martin Alonso ne disait pas cela par rapport à l'ile de Cypangu. Mais dans son Ifisloria, Las Casas dit formellement que la proposition de Pinzon avait pour objet de gagner Cypangu : Esta noche dijo Martin Alonso que séria bien navegar à la cuarta del gueste, à la parte del sudueste, por la isla de Cypango. (Historia, Liv. I, ch. XXXVIII, Vol I, p. 283.) C'est ce qui résulte d'ailleurs de la suite des faits.

Etait-ce dans le même but que Colomb accéda à la proposition de son premier lieutenant et peut-être aussi associé ? On doit le croire, si on s'en rapporte à Fernand Colomb qui, dans un passage déjà mentionné plus haut, dit que la terre dont son père parlait à ses compagnons, quand il leur disait qu'il ne s'attendait pas à la trouver avant d'avoir fait 750 lieues à l'ouest des Canaries, mais qu'il la trouverait certainement dans cette limite, était Vîle Espagnole que Von appelait alors Cjypangii. Ce sont les expressions mêmes de Fernand Colomb (385).

Ainsi, Espaiwla était l'île que Colomb avait cherchée depuis le commencement, c'était celle qu'il croyait trouver à 750 lieues des Canaries, celle dont il continua à affirmer l'existence à son équipage, même après avoir fait plus de 800 lieues, celle que, dans les premiers jours d'octobre, il espérait rencontrer en naviguant directement à l'ouest, celle que le 7 au soir il se décida à aller chercher en inclinant un peu vers le sud-ouest et qu'il ne tarda pas à découvrir ! Comment douter de tout cela? c'est son fils même qui le dit, et Las Casas corrobore son témoignage à cet égard (38G).

Voilà, il semble, une confirmation pleine et complète de tout ce qui a été dit ci-dessus relativement aux renseigne-

(385) Voici le passage entier : Cpn. cià fosse che, corne bene sapevano, spesse voile esser loro stalo dello da lui, non aspeltava terra fin lanlo, che non avessero caminato 750 leijhe verso occidente dalla Canaria ; nel quai termine aveva ancor detto, che avrehbe ritrovalo la Spagnola, delta allora Cipanrjo : « Car [les gens de l'équipage] le savaient bien, plus d'une fois il « [Colomb] leur avait dit qu'il ne comptait pas ti-ouver la terre avant d'avoir « fait 750 lieues à l'occident des Canaries, distance à laquelle il leur avait « dit aussi qu'il trouverait la Espafiola, appelée alors Cypangu. »(Fer]\and Colomb, Historié, ch. XX, fol, 48 verso.)

(386) Il avait toujours eu dans l'esprit, soit cju'ileùt quelque occasion d'en avoir connaissance, soit par quelque conjecture qu'il s'était formée qu'après avoir fait 750 lieues à travers l'Océan, à partir de l'île de Fer, il trouverait la terre. (Las Casas, Historia, Liv. I, ch. XXXIX, Vol. I, p. 287.)

ViGNAUD. Nouvelles Études. II 13

ments que devait avoir Colomb sur une ou plusieurs îles de l'Allantique non encore connues ! Si quelques doutes subsistaient encore à cet égard, reportons-nous de nouveau à Las Casas et nous y verrons que « Colomb avait « avec lui une carte sur laquelle se trouvaient marquées « nos Indes — estas Indias — et leurs îles, notamment « Espanola qu'il appelait Cypangu » (387) . Remarquons bien que les Indes dont parle Las Casas ne sont pas les Indes orientales, mais les Antilles, que Las Casas a toujours appelées las Indias, comme tout le monde à cette époque, d'ailleurs.

On peut se demander ici pourquoi Colomb attendit pour aller vers cette île que Pinzon suggérât de prendre par le sud-ouest. Si depuis longtemps il savait où était Espanola, pourquoi n'y allait-il pas ? Ni le Journal de bord, ni Las Casas ne le disent. Mais Fernand Colomb tente de Texpliquer. Parlant d'Espanola-Cypangu, il écrit : « Il n'y a pas « de doute qu'il Taurait trouvée, s'il n'avait su que sa lon- « gueur, à ce qu'on disait, était de la tramontane au midi, « c'est pourquoi il ne s'était pas tourné davantage vers le « sud pour la rencontrer (388). » C'est-à-dire que Colomb, qui naviguait directement à l'ouest, crut qu'en raison de la longueur de cette île et de sa projection vers le nord, il n'était pas nécessaire d'incliner vers le sud pour la rencontrer et qu'il ne pouvait manquer de le faire même en restant dans la direction qu'il suivait. Il est évident qu'ici encore cette explication n'est donnée que pour montrer que Colomb n'avait pas besoin de Pinzon ; elle répond indirectement aussi aux dépositions de ceux qui dirent

(387) Una caria, de mare ar que Uevaha Crislohal Colon, donde lenia pinladas estas Indias é islas, mayormenle esla Espafwla que llamô Cipango. (Op. cit., Liv. I, ch. XXXVIII, Vol. 1, p. 278.)

(388) La onde egli non si era volto piii al mezzodi, per urtare in essa, (Historié, ch. XX, fol. 49 recto.)

que c'est le changement de route conseillé par Pinzon qui assura la découverte.

Les faits exposés dans les paragraphes qui précèdent ayant démontré que, d'après Colomb lui-même, ce qu'il cherchait c'était l'île à laquelle il donna le nom d'Espaiïola, nous n'avons pas ici à le suivre plus loin dans son premier voyage.

VIII. — Rôle de Martin Alonso Pinzon dans la découverte de l'Amérique.

Tous les documents de source colombienne et tous les auteurs qui s'y sont fiés entièrement, réduisent considérablement le rôle de Martin Alonso Pinzon dans la grande découverte dont Colomb a tout l'honneur. Peu s'en faut même qu'on ne lui fasse jouer le rôle d'un envieux et d'un traître. Ni le fils du Découvreur ni celui-ci n'aimaient Pinzon. Le premier passe sous silence le concours effectif qu'il donna à son père lors de l'organisation de Texpédition, ainsi que dans le cours du voyage, et le second ne s'est pas fait faute de dénigrer secrètement son lieutenant, dans son Journal de bord qui était destiné aux souverains seuls (389).

Colomb, qui était vindicatif et orgueilleux, semble avoir gardé rancune à Pinzon de s'être rendu nécessaire et d'avoir exercé sur ses gens une autorité morale que luimême ne put jamais obtenir (390). Il est possible que Pin-

(389) Excepté à la date du 6 août, tout au commencement du voyage, date à laquelle rénergiede Pinzon est constatée, le Journal de bord ne mentionne le capitaine de la Pinta, qu'en termes désobligeants : avarice, désobéissance et « bien autre chose » (21 nov.) ; mensonge, tromperie (3 janv.); cupidité entêtement, orgueil, grossièreté (6 et 8 janv.) ; insolence, sans délicatesse, sans vertu (9 janv.) ; méchanceté notoire, violence (10 janv.); sont les seules qualités que Colomb lui reconnaisse.

(390) « Les Pinzon, dit Las Casas, étaient les capitaines et les chefs de tous

vl96 QUATRIÈME ETUDE

zon, qui était un rude marin, se soit exprimé trop librement sur rincompétence nautique de Colomb, qui avait alors peu navigué, et que celui-ci ait été froissé de ces propos. Quelque chose de ce genre doit avoir eu lieu, lorsque Colomb eut la malheureuse idée de laisser une quarantaine d'hommes au fortin.de la Navidad, car il paraît que Pinzon qui blâmait ce dessein, s'oublia, à cette occasion, au point de parler de l'amiral en termes d'une telle verdeur qu'ils cessèrent toute relation. L'interveni ion des frères de Martin amena une réconciliation apparente entre eux (391). Mais Colomb n'étaitpas homme à pardonner sincèrement une telle offense. On en voit la preuve dans ses insinuations perfides (392) et daus le silence qu'il a loujours gardé sur les services considérables qu'il avait reçus de celui sans lequel il n'aurait pu ni quitter le port de Pulos, ni vraisemblablement avoir raison de son équipage niiand il était sur le point de se mutiner. La situation personnelle de Pinzon dans la flottille était telle, que Colomb devait par prudence lui céder, la plupart du temps, ou tout au moins éviter de se mettre en opposition avec lui (393) ; mais cette attitude devait singulièrement lui peser, et, comme il était lui-même violent et emporté, il ne pui évi-

« les équipages, car comme la plupart des marins étaient originaires de Pa- « los et de Moguer, tous recouraient à eux et les écoutaient. » (l.iv. I, ch. XXXVII, Vol. I, p. 276.)

(391) OviEDO, Hist. Gen., Liv. II, ch. VI, Vol. I, p. 26.

(392) Faisant allusion, sans les nommer, aux deux frères Pinzon, Colomb parle des « méfaits d'hommes sans délicatesses et sans vertus, qui prétendent « insolemment faire prévaloir leur volonté contre celui qui leur lit tant « d'honneur. » (Journal de bord, 9 janvier 1493.)

(393) « Dans les différends qui auraient pu surgir entre les deux chefs, dil, « avec raison le professeur Ferré, l'amiral n'aurait eu d'autre ressource que « de se soumettre, car si de son côté était l'autorité légale, du côté dr Pin- « zon était l'autorité morale et la réalité du pouvoir, en vertu desiuclles il « aurait pu arrêter l'expédition en quelque point du chemin. Il était difficile « que cette supériorité de Pinzon ne blessât pas Colomb, de caractère auto- « ritaire et quelque peu soupçonneux. » [El Descubrimienio, p. 150.)

ter quelques scènes désagréables avec son second, que le Journal de bord laisse entrevoir et dont plusieurs dépositions témoignent (394).

Quoi qu'il en soit, on ne rend pas justice à Pinzon en se bornant à dire que, sans lui, Colomb aurait été obligé de reprendre sa vie errante de solliciteur plus ou moins écouté auprès de quelque autre cour. Pinzon a été plus que le bras de celui qui dirigeait l'entreprise (395) ; il a été son collaborateur, car s'il est vrai que Colomb avait conçu son dessein avant d'avoir connu ce marin, celui-ci lui a apporté des informations tout aussi valables que celles qu'il avait déjà recueillies, et qui ont non seulement rendu son entreprise possible, mais qui paraissent aussi avoir exercé sur lui une inûuence considérable. Les faits que nous avons mis en lumière montrent, en effet, que l'idée de se mettre à la recherche de Cypangu, qui prit naissance chez Pinzon et qu'il suivit tout le temps du fameux voyage, fut l'un des buts de l'expédition et finit par devenir l'objet principal des préoccupations de Colomb.

La distinction si souvent faite entre les deux découvreurs, que l'un avait des vues théoriques et l'autre des visées pratiques, ne peut plus être maintenue devant les faits que la critique a relevés. Rien n'indique que des considérations d'ordre scientifique aient été pour quelque chose dans l'entreprise de 1492, tandis qu'on voit clairement que pour Colomb, comme pour Pinzon et comme pour tous ceux qui s'y engagèrent, il s'agissait de la découverte d'îles et de terres nouvelles dont on espérait tirer de grands avan-

(394) Déposition de Francisco Medel, qui vit Pinzon à son lit de mort, à la Rabida, et qui tient de lui que Colomb l'avait menacé de le faire pendre. Voyez cette curieuse déposition à la note 54 de cette Étude.

(395) C'est ainsi qu'un des meilleurs biographes de Colomb, Asensio, juge le rôle de Pinzon.

tages, et à l'existence desquelles on croyait pour des raisons qui n^avaient rien de scientifique.

La part qui appartient à Pinzon dans la recherche de ces îles semble avoir été aussi importante que celle de Colomb lui-même. Avant le départ de la petite flottille, comme après, on le voit agir en homme qui se sent une grande responsabilité dans l'œuvre entreprise et qui, bien que placé nominalement au second rang, occupe presque toujours le premier. C'est le concours matériel et moral qu'il donna à Colomb qui rendit l'entreprise possible. C'est son exemple et ses représentations qui décidèrent la plupart de ceux qui y prirent part. C'est ce qu'il disait de Gypangu qui enflamma leur zèle. C'est lui qui empêcha qu'on ne revînt en arrière. C'est son énergie, sa compétence et son influence sur les équipages qui firent poursuivre les recherches. C'est lui qui, aux derniers jours, fit prendre la bonne direction, croyant aller sur Cypangu. Enfin, comme Espafîola, qu'on découvritpeu après, et dans laquelle Colomb reconnut la Cypangu de Pinzon, est l'île même que le Génois cherchait, d'après son fils, et dont il aurait connu la situation, on serait presque fondé à dire que la découverte de cette île fameuse, qui était l'objet de Pinzon et l'espoir de ceux qu'il avait influencés, fut en réalité l'objet principal de la mémorable expédition de 1402.

Ce que nous disons ici de la part de Pinzon dans la découverte du Nouveau Monde n'était pas ignoré en Espagne au temps de la découverte, ou du moins à une époque où vivaient encore des gens qui avaient été des compagnons de Colomb ou qui les avaient connus. On peut avancer que c'était ce que pensait la couronne même ; la manière dont furent conduits les procès entamés pour déterminer ce qui appartenait réellement à Colomb dans ses découvertes, le montre clairement. Nous voyons en effet par un rapport adressé au Conseil des Indes par le magistrat chargé des enquêtes nécessitées par ces procès que, dans

son opinion, Pinzon avait eu au moins une part égale à celle de Colomb dans la grande découverte. Il avait des indications sur les îles découvertes, il se proposait d'aller à leur recherche lorsque Colomb vint le trouver, il s'associa alors à lui et fournit les moyens de mettre l'entreprise à exécution. Il devait donc bénéficier de la moitié de tous les avantages que rapporterait la découverte; mais profitant de ce que Pinzon mourut avant d'avoir pu voir les rois, il s'en attribua tout le mérite (396).

Les auteurs qui s'en tiennent uniquement à la tradition colombienne écartent ce document comme entaché de partialité excessive pour Pinzon ; mais c'est là une opinion à laquelle la froide critique peut difficilement se rendre. Les Pinzon n'étaient plus engagés dans ce procès où les héritiers de Colomb et la couronne se trouvaient seuls en présence. Pourquoi Yillalobos les aurait-il favorisés contre les Colomb, qui étaient devenus de grands personnages depuis leur alliance avec la maison d'Albe? Si une pression a été exercée dans ces procès, elle l'a été en faveur des Colomb et on peut en voir la trace, sinon la preuve, dans l'arrêt du Conseil des Indes repoussant la demande de Yillalobos d'ouvrir une nouvelle enquête pour établir les faits qu'il avançait et déclarant le procès clos. On est donc justifié à tenir compte de l'opinion du magistrat qui avait dirigé lui-même l'instruction de ce procès, qui avait entendu les témoins des deux parties et qui se prononçait d'une manière aussi nette sur la grande participation de l'aîné des Pinzon à l'œuvre de Colomb.

Des auteurs modernes ont jugé avec sévérité deux actes de ce marin, qui, examinés de près, semblent échapper à toute critique. Le premier est sa séparation de Colomb le 21 novembre 1492, alors que les trois caravelles devaient

{3^Q) Alecfalo del fiscal licenciado Yillalobos, in Duno, Colon y Pinzon en el Desciibriniiento, pp. 129-138.

se rendre de conserve à l'île appelée Babeque par les Indiens, qui assuraient qu'on y trouvait beaucoup d'or. Colomb accuse Pinzon de Tavoir quitté sans ordre pour aller chercher cet or et dit qu'il lit tenir un fanal allumé pour lui indiquer où se trouvait le vaisseau amiral (397). Pinzon ne rejoignit les deux autres caravelles que le 6 janvier et, dit le Journal, donna à l'amiral les raisons pour lesquelles il s'était involontairement séparé de lui. Colomb ne fait pas connaître ces raisons, mais dit qu'elles étaient toutes fausses et que c'est uniquement pour avoir de l'or que Pinzon avait ainsi agi (398). Colomb ne dit pas non plus que son lieutenant lui apporta l'or qu'il avait recueilli dans son expédition (399), ce qui détruit Taccusation de cupidité portée contre lui. Si Pinzon avait voulu se rendre seul en Espagne pour tromper les souverains par des mensonges, comme Colomb le craignait (400), rien ne Tempéchait de le faire à ce moment.

Le second reproche fait au capitaine de la Plnta est d'être rentré en Espagne sans Colomb, quand les deux caravelles qu'ils commandaient furent séparées par la tempête qui les assaillit le 14 février. Si cette tempête obligea Colomb lui-même à chercher un refuge au port de Lisbonne, elle a pu certainement forcer Pinzon à entrer dans le premier port qu'il lui fut possible de gagner, qui se trouva être Bayona de Galice, et on ne saurait voir là un acte de déloyauté envers son chef. Fernand Colomb dit qu'il voulait devancer Tamiral auprès des Bois Catholiques et que, leur ayant écrit pour annoncer son arrivée ils refusèrent de le recevoir, ce qui l'aurait fait mourir de

(397) Journal de bord, 22 nov. 1492.

(398) Journal de bord, 6 janvier 1-493.

(399) Déposition de Garcia Vallcjo, Palos, 15 août 1515. Pleilos, Vol. II, pp. 220-221.

(400) Journal de bord, 3 janvier.

chagrin (401). Si Pinzon écrivit aux souverains, ce qui dans les circonstances où il se trouvait était tout naturel, puisqu'il ignorait le sort de la Nina que montait Colomb, il est inexact que les souverains refusèrent de le voir ; il paraît au contraire que la reine lui envoya un messager pour lui dire de se présenter, mais que Pinzon était mort lorsque ce message arriva à Palos (402). 11 est à croire que s'il eût vécu, Colomb n'aurait pas obtenu aussi facilement le renouvellement des privilèges exorbitants qu'il avait obtenus.

La légende colombienne a fait à l'aîné des Pinzon un si mauvais renom, que peu d'auteurs ont été tentés de prendre sa défense, et ceux en petit nombre, qui ont osé le faire (403), n'ont pas échappé au reproche d'avoir voulu diminuer, au profit d'un Espagnol, le mérite de Colomb qui était étranger. La vérité est, cependant, que les accusations portées contre Pinzon viennent toutes de Colomb, qui n'était ni véridique,ni impartial, ni reconnaissant, excepté envers les grands, et qu'elles sont contraires à tout ce que nous savons par ailleurs. Il semble que ce fait suffise pour montrer qu'elles ne méritent guère créance.

(401) Historié, ch. XLI, fol. 84 verso. Cette histoire a été reproduite par Hcrrera (Dec. I, Liv. II, ch. VI), où Charlcvoix et Munoz l'ont prise et d'où elle est passée dans nombre d'ouvrages modernes. Oviedo n'en dit rien, Las Casas assure que Pinzon mourut de remords. (Liv. I, ch. XXXXII, Vol. I, p. 469.)

(402) Déposition de Diego Rodriguez Golmenero. (Enquête de 1532 dans DuRO, Colon y Pinzon, p. 237) Pinzon en effet s'était empressé de se rendre à Palos où il arriva malade ; il se lit transporter à la Rabida où il mourut quelques jours après. Voyez le témoignage de Francisco Mcdel. Madrid, 22 déc. 1535. Di'RO, p. 258.

(403) Parmi ceux-là il faut citer en première ligne le capitaine Duro et le profess3ur Manuel Sales Ferré. L'un a publié les dépositions prises dans les procès de Colomb et a discuté judicieusement les critiques adressées au principal collaborateur de Colomb, dans ses deux ouvrages sur Pinzon; l'autre a repris la même tâche, avec quelques documents nouveaux, dans son petit volume El descuhrimienlo de America, qui est des plus instructifs.

OU qu'elles ont été singulièrement exagérées. Il n'est pas vraisemblable que les magistrats qui instruisirent les procès dont nous avons parlé, que les nombreux témoins oculaires et auriculaires qui y furent entendus, et que l'empereur Charles-Quint, qui rappela publiquement les services que Martin Alonso avait rendus dans la découverte de FAmérique, aient été tous dans l'erreur et que, seul, Colomb soit justifié à parler de lui comme il l'a fait et à lui imputer, sans en donner aucune preuve, les graves méfaits dont il l'a chargé.

Tout bien considéré, il semble que la légende de Pinzon traître et ingrat doive aujourd'ljui disparaître du livre de l'histoire ; elle n'a en tous cas d'autre fondement que des assertions d'origine colombienne, que rien ne confirme et dont quelques-unes sont manifestement erronées.

IX. — Invraisemblance de la thèse q le Colomb cherchait les Indes et non des terres nouvelles

Tous les faits qui ont été exposés dans les paragraphes précédents montrent que dans le cours de ce mémorable premier voyage de Colomb, on ne peut relever aucune particularité indiquant qu'on avait alors l'intention d'aller jusqu'aux extrémités de l'Asie orientale, tandis que les divers incidents du voyage qui ont été notés, ne laissent voir que la préoccupation de trouver certaines îles dont l'existence était affirmée par les chefs de l'expédition. Pas un des nombreux témoins qui déposèrent dans les enquêtes judiciaires faites de 1513 à 1532 et à 1535 ne dit un mot du dessein que Colomb aurait eu d'aller aux Indes, alors que nombre d'entre eux abondent en détails sur les îles et terres nouvelles qu'à ce moment-là on cherchait avec anxiété.

Peut-on croire que, si le voyage avait eu réellement

COMMENT SE FIT LA GRANDE DECOUVERTE 9.0',l

une destinalion aussi extraordinaire que celle qui lui est attribuée, il n'en aurait pas été question dans les diverses circonstances qui motivèrent les murmures des équipages de Colomb, et qui firent craindre qu'on ne fût obligé de retourner en arrière ? Ou, dira-t-on, que des gens qui se souvenaient si bien des diverses péripéties de ce voyage historique avaient oublié, ou omirent de mentionner dans leurs dépositions, un fait aussi important que l'objet même de l'entreprise ? Remarquons aussi que dans aucun des interrogatoires préparés, tant par la couronne que par les représentants de la famille de Colomb, pour être soumis à ces témoins, la question n^est soulevée. On leur demande une foule de choses relatives à ce premier voyage, mais jamais s'ils savent que Colomb voulait aller aux Indes orientales. Nous savons, cependant, que celui-ci affirme, dans son Journal de bord, que telle était son intention et que c'est ce qu'il s'était engagé à faire vis-à-vis des Rois Catholiques ; il va même, comme on l'a déjà fait remarquer, jusqu'à avancer qu'il ne voulut pas s'attarder à chercher des îles sur sa route, bien qu'il connût leur existence, alors que ce mèms Journal dément ces assertions de la manière la plus nette.

Nous avons vu, en effet, que loin de montrer qu'on ne cherchait pas des îles, ce document établit qu'on n'a fait que cela tout le temps du voyage ; qu'on s'empressait de se diriger du côté où quelque indice paraissait révéler leur présence, qu'on était fort désappointé quand on ne les trouvait pas, et que, finalement, c'est par la recherche délibérée de l'île appelée par Colomb Espanola, et par Pinzon Cypangu, que l'expédition atteignit le but qu'elle s'était proposé.

Ces assertions extraordinaires de Colomb sont, d'ailleurs, contraires au plus élémentaire bon sens. Le grand Génois avait tout intérêt à chercher des îles et aucun à aller aux Indes orientales ou au royaume du Grand Khan.

C'est pour la découverte de certaines îles qu^il avait contracté avec les Rois Catholiques ; c'est pour faire cette découverte qu'il avait engagé les capitaux de ses amis et c'est elle seule qui devait mettre dans sa famille la dignité perpétuelle d'amiral et lui assurer une vice-royauté héréditaire, avec des prérogatives royales et des revenus qui pouvaient se chiffrer par millions. A l'en croire, cependant, lui, qui était si âpre au gain, aurait dédaigné de s'arrêter en route pour constater l'existence de ces îles, dont la découverte devait lui assurer des avantages si considérables, et aurait préféré se rendre directement aux Indes, dont il n'est pas dit un mot dans ses engagements avec les souverains et où aucun intérêt ne l'appelait !

Est-ce assez invraisemblable, et ne serait-on pas autorisé à voir là une raison suffisante pour écarter la prétention bizarre de Colomb si, comme on l'a vu, il n'y en avait bien d'autres ?

X. — Colomb avait des indications qu'il croyait certaines sur les terres ou iles qu il proposait de découvrir.

Puisque tous les renseignements que nous avons recueillis sur l'objet de la grande entreprise de 1492 vont à rencontre de ce que Colomb dit à ce sujet, et montrent qu'il n'avait en vue, à l'origine, que la découverte de nouvelles îles ou terres, il va de soi qu'il était convaincu de leur existence.

Mais d'où lui venait cette conviction?

Nous savons que Colomb recueillait avec soin tous les indices qu'il pouvait trouver relativement à l'existence de terres inconnues dans les régions maritimes non encore complètement explorées, et qu'il les enregistrait lui-même dans des cahiers de notes, que son fils et Las Casas ont pu dépouiller. Nous possédons, grâce aux deux biographes du fameux navigateur, une liste de toutes ces indications

et nous voyons bien qu'elles étaient réellement de nature à faire soupçonner l'existence de terres jusqu'alors non reconnues, et à inspirer à un esprit aventureux Tidée d'entreprendre leur découverte ; mais, par leur nature même, ces indications restaient un peu vagues ou indécises et ne pouvaient donner lieu à aucune certitude.

Or, Colomb avait une certitude. Tous les actes que nous le voyons faire montrent qu'il en était ainsi : la crainte qu'il avait de se voir dérober son plan s'il s'expliquait trop ouvertement ; son intransigeance relativement aux conditions qu'il posait; les termes léonins de son contrat avec les Rois Catholiques, et surtout la facilité avec laquelle le P. Ferez gagna la reine, après Tavoir entretenue en secret, sont autant de preuves logiques qu'il était renseigné sur les îles et terres dont il proposait d'assurer la possession à la couronne de Castille, et que Las Casas a eu raison de dire qu'il agissait comme s'il avait tenu ces îles sous clé (404).

Une pareille assurance ne pouvait lui venir de considérations d'ordre théorique. On ne traite pas d'égal à égal avec des souverains, comme il le faisait, et on ne leur offre pas, en échange de prérogatives royales et de revenus qui pouvaient être considérables, des terres dont l'existence n'aurait été prouvée que par la conviction que Marin de Tyr avait eu raison contre Ptolémée en donnant 225 ou 230 degrés à l'étendue du monde connu, et que le degré équatorial mesurait 56 milles 2 3 au lieu de 62 1/2. Il est donc clair que Colomb savait ou croyait savoir où étaient les terres dont il parlait. Sa certitude à cet égard était si grande que, sans vouloir donner les raisons

(404) Nous avons cité ailleurs deux passages de Las Casas à ce sujet. Dans l'un il dit que Colomb avait la certitude de découvrir des terres ayant des habitants « comme si déjà il y était allé en personne ». (Liv. I, ch.V, Vol. I, p. 55.) Pour l'autre passage voirie ch. XIII du Liv. I, Vol. I, p, 106.

sur lesquelles il s'appuyait, il refusait de rien céder sur le prix qu'il mettait à sa découverte éventuelle. Il était si sûr de son fait qu'à trois reprises différentes il préféra abandonner la partie et reprendre sa pénible existence de solliciteur besogneux, plutôt que de se laisser marchander.

Ce n'est, cependant, ni la découverte de bambous d'une espèce étrangère à nos climats, apportés par les flots, ou celle de pièces de bois sculptées par des mains inconnues, jetées sur les côtes des îles portugaises, ni les racontars de pilotes et de matelots sur les terres qu'ils avaient cru apercevoir au loin, ni les diverses tentatives, toujours infructueuses, faites pour trouver ces terres, qui pouvaient lui donner l'assurance dont parle Las Casas et dont témoigne son attitude dans des circonstances critiques de sa vie. Une certitude aussi grande, aussi inébranlable de réussir dans l'entreprise qu'il proposait, devait être motivée par d'autres faits que ceux qu'il a notés et par d'autres considérations que celles qu'il a fait valoir plus tard. Il est évident qu'il ne disait pas tout ce qu'il savait et qu'il y avait certaines choses qu'il tenait obstinément cachées. A-t-il fini par s'expliquer plus clairement à cet égard ? A-t-il fait connaître, en dernier lieu, la nature des renseignements qu'il possédait et qui lui donnaient la certitude de réussir? On ne peut le dire, mais il est bien certain qu'avant de conclure définitivement avec lui, les Rois Catholiques se laissèrent persuader qu'il connaissait lui-même les îles et terres dont il parlait, puisque son contrat avec eux le dit en toutes lettres (405).

Colomb avait donc des indications, cela ne peut faire l'objet d'aucun doute. Que ces indications fussent matérielles, réelles, c'est-à-dire d'ordre pratique et non dérivées de considérations théoriques, cela est également cer-

(405) Voir ci-dessus, chap. III, § I.

tain. Elles étaient erronées, évidemment, puisque Colomb n'a pas trouvé, où il croyait qu'elle était située, l'île ou les terres qu'il cherchait ; mais elles avaient, néanmoins, un caractère de précision qui lui inspirait une confiance absolue, restée chez lui inébranlable, malgré les déceptions qu'il éprouva au cours de son exploration, et sans laquelle il n'aurait pas fait sa grande découverte.

Nous chercherons dans le prochain chapitre la source de ces indications ; pour le moment nous devons nous borner à constater qu'elles existaient réellement et que c'est parce que Colomb y croyait qu'il découvrit l'Amérique.

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