‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 61 sur 127 · SOURCE DES INDICATIONS QU AVAIT COLOMB · texte numérisé non relu

SOURCE DES INDICATIONS QU AVAIT COLOMB

lui, Las Casas, qui était son admirateur et son panégyriste, s'étend sur elle plus longuement que tous les autres auteurs du temps, puisqu'il admet qu'on peut y croire, et va jusqu'à donner des raisons pour lesquelles on serait fondé à le faire.

Il admet aussi, il est vrai, qu'on peut ne pas y croire et ne se porte pas garant de l'authenticité des faits; mais le soin qu'il prend de dire, à plusieurs reprises, qu'il les a obtenus de première main, qu'ils lui viennent de gens qui étaient à même de les connaître et qui peut-être les avaient appris de la bouche même de Colomb (452), son assertion qu'on les tenait pour certains (453), l'insistance qu'il met

auteurs du temps de qui nous tenons l'histoire, Garcilaso, la donne exactement dans le même esprit. Ce qui est encore plus extraordinaire c'est que l'un des plus illustres parmi les héritiers du nom et des titres de l'amiral, don Pedro Colon, III" duc de Veragua, marquis de la Jamaïque et viceroi du Mexique, n'écartait pas l'histoire, au contraire. U y fait allusion dans un mémoire à la reine d'Espagne, oîi il s'étend sur les grands services que son aïeul avait rendus à la couronne, et le jurisconsulte Galardi, qui lui dédia son Trai7epo/i<tqrHe, rappelle, tout à l'honneur de Colomb, qu'il accueillit généreusement le pilote malheureux et que celui-ci lui donna une haute preuve de son estime en lui confiant le secret de sa découverte.

(452) Que se derivaria de alguno ô de algnnos que lo supiesen, à por Ventura quien de la hoca del mismo almlranle. .. (Op. cit., p. 104.)

Un érudit auquel on doit quelques études intéressantes sur Colomb M. Emile Eude, que ces paroles de Las Casas embarrassaient, parce que, naturellement, il tient l'aventure du pilote pour apocryphe, les explique d'une manière tout à fait ingénieuse. Au cours de son fameux voyage, lors de « l'horrible sédition » qui faillit faire avorter son grand dessein, Colomb à bout d'arguments, aurait eu recours à un « sublime mensonge » pour vaincre les résistances des mécontents ; il leur aurait raconté l'histoire imaginaire d'un pilote qui l'avait exactement renseigné sur les terres qu'ils cherchaient. Grâce à cette héroïque supercherie, l'équipage reprit courage et consentit à continuer l'exploration. Voilà comment les compagnons de Colomb entendirent de sa bouche même l'histoire de ce pilote. (Emile Eude : Les Compétiteurs de Colomb. Rev. Britannique, nov. 1892.)

(453) Voyez ci-dessus note 452. Las Casas répète cela une autre fois et d'une manière encore plus catégorique : « Voilà ce qui s'est raconté... ce qui, à ce « moment, se répétait communément parmi nous comme je l'ai dit, et était « considéré comme certain»: Esta es lo que se dijo ,.ylo que entre nosotros,

ViGNAUD. Nouvelles Éludes. Il 15

à montrer qu'ils ne sont pas invraisemblables et à énumérer des exemples du même genre (454), tout cela laisse clairement voir que, s'il ne garantit pas l'exactitude des choses qu'il expose, c'est que n'en ayant pas été témoin oculaire, il ne peut le faire; mais qu'il n'existe, à sa connaissance, aucun motif de les rejeter (435).

Las Casas ne fait qu'une réserve ; il proteste contre la portée qu'on prétendait donner à cette aventure, et n'admet pas qu'elle ait été, comme on le disait alors, c'est luimême qui rapporte le fait, la cause déterminante de l'entreprise de Colomb (436). Pour lui, le découvreur du Nouveau Monde était un homme providentiel, auquel Dieu avait tracé sa voie et qui n'avait pas besoin pour la suivre des indications du pilote en question ou de celles de tout autre marin. Mais c'est là, évidemment, un point de vue spécial, que la critique n'a pas à prendre en considération et qui ne touche point aux faits mêmes. D'ailleurs, Las Casas, après avoir formulé cette réserve, la retire, en fait, quand il ajoute qu'il se peut que la Providence, dans ses inscrutables desseins, ait voulu envoyer à Colomb ce surcroît de lumière, et il termine par cette remarque signifi-

los de aqnel tiempo y en aquellos dias coniunmente, como ya dije, se platicaba y ténia por cierlo. [Op. cit., p. 106.)

(454) Las Casas s'étend complaisamment sur ce point et va chercher ses exemples jusque chez Aristote, Hérodote et Cornélius Nepos. Une des raisons qu'il donne à l'appui de la vraisemblance de l'aventure est que les Indiens de Cuba assuraient que, peu d'années avant l'arrivée des Espagnols, on avait vu à l'île Espagnole des hommes blancs et barbus.

(455) Ce dernier point résulte du fait que Las Casas, qui voit tant de raisons pour admettre la vraisemblance de l'histoire, n'en voit pas une seule qui pourrait la faire mettre en doute.

(456) « Pour finir avec cette question des motifs qui déterminèrent Colomb, « nous allons rapporter la croyance qui était commune autrefois d'après « laquelle il était admis que la cause la plus efficace de sa décision finale « {la causa mas efftcaz de sa final determinacion) est celle qu'on va exposer « dans ce chapitre. » (Historia, Liv, I, ch. XIV, Vol. 1, p. 103.) Suit Ihistoire du pilote.

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cative, qu'on peut assurer, en tous cas, que Colomb paraissait agir comme à coup sûr (457).

Il résult3 clairement de tout ce qui précède qu'on ne saurait, avec aucune apparence de raison, mettre Las Casas au nombre de ceux qui regardaient l'histoire de ce pilote comme apocryphe. Les réserves qu'il fait relativement à son authenlicilé, sontetfacées par les termes de son récit qui laissent voir qu'il croyait à la réalité matérielle des faits rapportés et qu'il ne contestait que la portée qu^on prétendait leur attribuer. S'il en avait été autrement, il n'aurait pas donné une si grande place à cette histoire et il n'en aurait pas parlé comme il l'a fait. Avec la vivacité qu'il mettait dans l'expression de ses opinions, il n'aurait pas hésité à dire qu'il la tenait pour fausse ou pour douteuse, si telle avait été sa manière de voir. Son silence sur ce point est une raison de croire à l'authenticité de l'histoire qu'il n'est pas facile d'écarter (458).

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