‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 62 sur 127 · VI. — Objections diverses · texte numérisé non relu

VI. — Objections diverses

Venant d'une source aussi autorisée, et recueillie dans les conditions qui ont été indiquées, cette histoire, telle que la racontait Las Casas, donnait au récit de Gomara. généralement discrédité, une vraisemblance qu'on avait

(457) ...< Quand il se décida, il était aussi certain de découvrir ce cju'il a « découvert que s'd l'avait tenu sous clé dans sa propre chambre > : caando el se détermina, tan cierto iba de descabrir lo que descnbriô y hallar lo que hallô, como si dentro de ana càmara, con sa propia llave, lo tariera.

Ce sont les ligues par lesquelles Las Casas termine l'histoire du pilote sans nom. iCh. XIV, Vol. I, p. 103. i Toute la fin du chapitre qu'il a consacré au sujet est très significative. M. Thacher, qui donne le texte espagnol de Las Casas, a supprimé cette partie. < Colnmbns, VoL l, pp. 232-233.) On trouvera à l'appendice le texte entier du récit de Las Casas.

(458 Lautonté de la chose jugée est telle que, malgré les preuves du contraire, preuves déjà indiquées dans notre Toscanelli, on coatinue à ranger l'évéque de Chiapas parmi ceux qui n'admettaient pas l'authenticité de cette histoire. « Las Casas himself, écrit M. Thacher, doe« not eonsider the story

pu lui refuser et ajoutait une valeur inattendue à l'opinion de tous les auteurs espagnols du xv° et du xvi" siècle qui ont pensé comme lui. Assurément cela ne suffit pas pour la faire accepter ; mais c'est assez pour changer les termes du problème tel qu'il se posait auparavant. Les faits se présentent maintenant dans des conditions différentes, qui ne permettent pas de les écarter sans les avoir soumis à un examen critique auquel ils ont échappé jusqu'ici.

Dire qu'Oviedo ne croyait pas à Thistoire (459) ; qu'elle nous est rapportée avec des particularités qui la rendent invraisemblable ; que sur la route d'Espagne à l'Angleterre il ne règne pas de vents et de courants qui auraient pu pousser un navire aux Antilles (460) ; qu'un pilote au-

as triie. » {Columbus, Vol. I, p. 335.) M. Gallois, qui s'est occupé séricuscnienl de la question est ég^alemcnt de cette opinion, que Sir Cléments R. Markham n'éprouve aucune difficulté à partager.

(459) L'opinion d'Oviedo a une grande valeur ; il faut donc tenir compte de sa manière de voir. Il ne croyait pas, lui, à l'histoire, cela est certain ; mais les passages suivants, que l'on ne cite jamais, montrent qu'il admettait que d'autres pussent y croire :

« Poussé par ce désir [celui de faire des découvertes], en homme qui con- « naît bien le secret de l'art de naviguer, — c'cst-à-dirc de suivre une roule « déterminée, — Colomb, soit par l'effet de sa science, soit qu'il fût certain « de son fait, 6 por estar certifîcado de la cosa, par la révélation de ce pi- « lote, por aviso del piloto, qui premièrcm.eat, disait-on, lui avait fait connaî- « tre, en Portugal ou aux îles, cette terre inconnue, si la chose est vraie, si « aquello fué assi, soit qu'il fût renseigné par les auteurs mentionnés au cha- « pitre précédent, ou quel que soit le motif qui le détermina, il..., etc. » {Historia gênerai. Liv. II, ch. IV, Vol. I, p. 18, col. 2. Edit. de 1851.) Ce langage indique un doute, non une certitude. Dans le chapitre suivant, racontant la découverte de la première terre, il dit « qu'on soupçonna beaucoup « qu'il avait été renseigné d'une manière certaine par le pilote qui mourut. « disait-on, dans sa maison »: Se tuvo mas sospecha que el eslaha certificado del piloto que se dixo que muriô en su casa. (Liv. II, ch. V, Vol. I, p. 24.) Si Oviedo ne tenait aucun compte de cette histoire, pourquoi la mentionnet-il à trois reprises différentes ?

(460) Un marin américain, M. Taber, qui. pendant des années, a navigué sur l'Atlaniique, a fait valoir cette objection ; mais elle suppose que le ua—

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quel une telle aventure serait arrivée n^aurait pu noter sa routeet rapporter de son voyage des indications utiles (461) ; que si une pareille découverte avait eu lieu, le nom du découvreur ne serait pas tombé dans l'oubli (462) ; que la date tardive à laquelle on a connu l'histoire milite contre son authenticité (463) et d'autres objections de ce

vire du pilote en question allait en Angleterre, ce qui ne serait le cas que d'après l'une des versions de l'histoire, tandis que deux des quatre auteurs qui, les premiers, l'ont racontée, disent que le navire se rendait des Canaries à Madère ou du Portugal à la Mine, sur la côte d'Afrique. Dans l'un comme dans l'autre cas, l'objection de M. Taber tombe. {Columbus and ihe Pilot storif, The Evening Post. New-York, Feby. 21, 1903.)

(461) Cette objection vient de M. Thacher qui en a fait bien d'autres dont l'une des plus étonnantes est celle que si ce pilote avait fait le trajet qu'on lui attribue il aurait découvert la déclinaison de l'aiguille aimantée : Would he not hâve discovered the erralic conduict of the magnectic needZe. (Thacher, Columbas, Vol. I, p. 336.) M. Thacher, qui semble croire que la grande découverte dont il parle était encore à faire, énumère une foule de choses que le pilote aurait faites, s'il avait réellement découvert l'une des Antilles. Ainsi, par exemple, il en aurait pris possession au nom de ses souverains et, alors, voici ce qui serait arrivé: Si le pilote était Portugais, le roi Joâo II aurait représenté au pape qu'il avait mal placé sa ligne de démarcation. Si, au contraire, il était Espagnol, le roi Ferdinand aurait eu une raison capitale à opposer aux incessantes revendications de Colomb. (Op. cit., p. 337.) M. Thacher n'ajoute pas que, dans ce cas, le Nouveau Monde au lieu de prendre le nom d'Americ Vespuce aurait pris celui de ce pilote. C'est dommage.

(462) M. Uzielli a consacré un travail spécial à la légende du pilote [ToscànelU, Colombo e la leggenda del Pilota, Florence, M. Ricci, 1902, 8», pp. 38), où cependant il n'en parle guère. Ses objections principales sont que les contemporains ont passé sous silence le nom du personnage, que son pays est inconnu et qu'on ne trouve pas trace de son aventure dans les archives, p. 8.

(463) M. Luigi Hugues croit que si l'histoire était vraie, elle aurait été connue dès le lendemain du premier voyage de Colomb, tandis qu'elle n'a commencé à circuler qu'au moment où les ennemis de Colomb se donnaient toute liberté contre lui. (La Leltera, p. 31.) Cette observation aurait beaucoup de poids, si nous savions que les choses se sont passées ainsi; mais nous ne le savons pas. C'est à l'époque où les ennemis de Colomb récriminaient contre lui que Las Casas recueillit l'histoire, vers 1502 ; mais rien dans son récit n'indique que c'est à ce moment-là seulement qu'on commença à en parler, son langage suppose même le contraire, puisqu'il dit

genre, perdent toute leur force devant les particularités rapportées par Las Casas (464).

La vérité est qu'en s'inscrivant pour ou contre l'authenticité de cette tradition, les auteurs ont été influencés par ridée que, selon qu'on adoptait l'une ou Tautre manière de voir, Colomb se trouvait diminué ou grandi. Ce ne sont pas les raisons qu'ils ont données et que nous avons exposées, qui font qu'ils regardent l'histoire comme un conte ou comme une calomnie, c'est une autre raison qu'on ne formule pas, mais qui, à elle seule, pèse d'un plus grand poids que toutes les autres ensemble. Cette raison c'est qu'en admettant l'authenticité de l'histoire on admet, implicitement, que l'objet de Colomb était de découvrir des terres nouvelles, et non de passer aux Indes. Il y a, en effet, une corrélation étroite entre les deux faits. Si ce sont les révélations du pilote qui décidèrent Colomb, si c'est là ce qui fut, comme on le disait, la cause déterminante de son entreprise, ce n'est pas pour se rendre aux Indes, comme il Fa affirmé, qu'il partit de Palos en 1492, puisqu'il est certain qae le pilote n'était pas en position de lui donner aucune indication à ce sujet.

Cette considération, qui a pu longtemps arrêter la critique, n'eut aucune influence sur les auteurs du temps, qui, comme nous allons le montrer par des textes indiscutables, n'ont jamais attribué à l'entreprise de Colomb un autre objet que celui de faire des découvertes nouvelles, et qui parlent même comme s'ils ignoraient qu'il préten-

qu'elle avait cours parmi les compagnons de Colomb qui peut-être la tenaient de lui-même.

(464) Ce fait a été reconnu par le professeur Bourne, de Yale Collège, un juge des plus compétents en pareille matière : This Pilot story M. Vic/naud snccessfiilly puis iipon a new fooiincf hy hringing oui the fact thaï Las Casas leslifies Ihat il tvas generally helieved in Hispaniola as early as len years afler Columbus firsl voyage. {American Hislorical Review. New-York, janvier 1903, p. 346.)

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dait avoir eu un autre dessein. Garibay, le P. Acosta, Mariana, Torquemada, le P. Simon, le P. Aspa, le P. Remon et bien d'autres, qui ont rapporté l'histoire du pilote, ne Tont pas fait dans un sentiment hostile à Colomb, qu'ils tiennent tous en grande admiration. Ils n'ont rien vu là que de très naturel, et cela se comprend aisément. Une entreprise organisée expressément pour aller à la recherche de terres nouvelles devait nécessairement être basée sur des indications diverses, parmi lesquelles il y en avait de plus exactes que les autres. Celles attribuées au pilote sans nom étaient de ce nombre. En quoi cela pouvait-il faire tort à Colomb d'avoir compris leur importance et de les avoir mises à profit ? Au contraire, il y aurait plutôt lieu de le louer de sa perspicacité.

Nous connaissons Colomb maintenant mieux qu'on ne le connaissait il y a vingt ou trente ans ; nous savons qu'il était capable de dissimuler et d'altérer les faits, et la supposition qu'il a pu vouloir cacher les véritables origines de son entreprise en taisant l'histoire du pilote n'a rien qui soit de nature à nous surprendre. On oserait presque dire qu'il était dans son caractère qu'une telle idée lui vînt.

L'histoire du pilote sans nom nous apparaît donc aujourd'hui sous un jour différent (465). Ce qui semblait calomnieux et incroyable^ quand on était convaincu que Colomb

(463) On le voit par le langage tenu dans des écrits postérieurs à la production du témoignage de Las Casas. Ainsi, comme nous le disions tout à l'heure, le professeur Bourne, dont nous regrettons la mort prématurée, reconnaissait que l'histoire du pilote sans nom repose maintenant sur des bases différentes. M. Gabriel Marcel admet qu'elle a « un fond de vérité qui «nous est attesté par l'évoque de Chiapas ». (La Géographie, 13 av. 1902, p. 271); le derni;r biographe de Colomb, M. Filson Young, dit qu'elle n'est ni impossible ni invraisemblable (Columbus, Vol. I, p. 19) et Lord Dunraven ajoute que les probabilités sont qu'elle soit vraie (Même ouvrage, Vol. II, p. 294.)

n'avait jamais eu d'autre but que de passer aux Indes et qu'il était indifférent à tout autre objet, prend un caractère différent devant les nombreux faits quimontrent que, pendant toutes ses démarches, il ne paraît avoir eu en vue que la découverte de nouvelles îles. De pareils faits ont une portée considérable ; ils changent complètement l'aspect des choses en laissant voir clairement que Colomb avait des indications précises qu'il ne voulait pas faire connaître, mais qui lui donnaient la certitude de réussir dans l'entreprise qu'il proposait.

On suppose que cette certitude lui venait des informations que lui aurait communiquées le pilote sans nom, parce que de telles informations ne pouvaient lui venir que d'une source de ce genre, et parce que tous les faits quimontrent que sonobjectif était la découverte d'îles dont Texistence ne faisait pour lui aucun doute, sont autant de raisons de croire que l'histoire de ce pilote n'est pas une invention des ennemis de Colomb. Si elle est fausse, il n'est pas faux qu'elle circulait à l'époque même de la découverte et que c'étaient des gens qui avaient pris part à cette découverte, ou qui avaient connu les premiers compagnons de Colomb, qui la répétaient, ce qui suppose, chez ceux qui l'auraient imaginée, la croyance que c'était pour découvrir des terres nouvelles, et non pour aller aux Indes, que l'expédition de 1491 avait été organisée. L'invention même de l'histoire serait ainsi une indication contraire à l'opinion généralement admise sur le but qui était alors poursuivi.

Nous nous sommes longtemps arrêté à cette histoire de pilote parce que tous les auteurs lui donnent une importance exceptionnelle et parce qu'en réalité elle en a une grande. Dans les spéculations sur les origines du projet de Colomb, elle tient une place trop considérable pour qu'on puisse l'écarter sommairement. Il était donc nécessaire de montrer sur quelles bases elle repose véritablement et

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de faire connaître les raisons pour lesquelles tant d'auteurs la rejettent.

On a vu que ces raisons ne sont pas de celles qui autorisent à dire qu'elle est inadmissible, et que s'il n'est pas possible de prouver qu'elle est authentique, il y a certainement bien des motifs de croire à sa réalité. Remarquons bien que l'authenticité de cette histoire particulière importe peu, au fond. Ce qui est essentiel, ce qu'on doit tenir pour certain, c'est que Colomb avait des renseignements d'une nature particulière qui lui paraissaient absolument sûrs, et que c'est la confiance qu'il avait dans leur exactitude qui explique ses démarches persistantes, au milieu des circonstances les plus décourageantes, et ses exigences, autrement incompréhensibles. Que ces renseignements lui vinssent du pilote sans nom ou de toute autre manière, cela ne change rien à cette conclusion suggérée par tant de faits concordants: que le projet présenté aux Rois Catholiques et accepté par eux était basé sur des données matérielles et non sur des conceptions d'ordre spéculatif.

Nous terminons ici la partie de ces Etudes consacrée à l'examen critique des actes de la vie de Colomb pendant la période qui se termine à sa première découverte. Dans les deux Études suivantes, nous chercherons l'explication des faiis que noire enquête a mis en lumière.

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