‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 66 sur 127 · Lettre à Sanchez. Lisbonne, 14 mars · texte numérisé non relu

Lettre à Sanchez. Lisbonne, 14 mars

Texte latin.

Il y a huit éditions de cette lettre imprimées en 1493, trois à Rome, une à

Bàle, trois à Paris et une à Anvers. Voici le litre de l'édition princeps: Epislola Chrislofori Colom; cai œlas noslra jniilliiin dehel: de Insiilis Indise

SOURCES d'information 2'»3

supra Ganrfem niiper innentis. Ad quas perquirendas octauo anlen mense aiispicijs et j^re inviclissiini Fernandi Ilispaniariiin Régis missus fuerat : ad Marjnificam dam Raphaelein Sanxis : eiusdein Sereiiissiini Régis lesaurarium missa: quarnnobilis ac litleratus vir Aliander de Cosco ab Ilispano ideomate in lalinum convertit : tertio Kal's Maij. MCCCXCIII. Pontifica tus Alexandrisexli Anao primo: Lettre de Christophe Colomb auquel notre siècle doit beaucoup. Dos îles nouvellement découvertes dans l'Inde, au delà du Gange, à la recherche desquelles il a été envoyé il y a huit mois sous les auspices et aux frais du très invincible Ferdinand, roi d'Espagne, adressée au magnifique seigneur Raphaël Sanxis, trésorier du dit roi, et traduite de l'espagnol en latin par le noble et savant Aliander de Cosco. Le trois des calendes de mai [29 avril] 1493. Première année du pontificat d'Alexandre VI. Sans lieu ni date [Rome,Stephanus Plaanck, 1493]. ln-4'>, 4 feuillets de 34 lignes chaque.

Les sept autres éditions latines de l'année 1493 sont faites d'après celle-ci, mais avec quelques variantes, particulièrement dans le titre. Dans toutes la lettre est datée de Lisbonne, 14 mars 1493 ; elle est adressée à Sanchcz et porte la signature de Colomb Les principaux changements sont les suivants. Le destinataire est tour à tour appelé Sanxis, Sanchis et Sanchez. Son prénom est quelquefois Raphaël et d'autres fois Gabriel. Le prénom du traducteur prend aussi des formes différentes. Tantôt c'est pour le compte du roi Ferdinand seul que la découverte a été faite, tantôt, c'est pour celui de ce monarque et de la reine Isabelle. Mais la plus importante de ces variantes est la substitution de in mare Indico, à supra Gangem. Cette correction apparaît dans la seconde édition de la lettre imprimée à Rome par Silber presque immédiatement après l'autre.

Les bibliographes ne sont pas d'accord sur l'ordre dans lequel les éditions du xv» siècle de cette lettre latine se sont succédé ; mais tous admettent maintenant que celle de Plannck, dont le titre précède, est l'édition princeps. Il ne reste qu'un très petit nombre d'exemplaires de chacune de ces éditions et ils atteignent dans les ventes des prix extrêmement élevés. ToutLJS ont été reproduites en fac-similé. On trouvera dans le curieux volume de M. llarrisse sur Colomb et les académiciens espagnols une bibliographie complète de toutes ces éditions, avec l'indication des bibliothèques où on les trouve, de leurs fac-similé et de leurs traductions. Pour la chronologie de ces éditions voyez aussi Vlllustrazione al Documenta II, de M. de LoUis (Scritti, Vol. II, notamment pp. LX et LXIj et le chap. LXIV du Colombus de Thacher, Vol. II, pp. 46 et sq.

Par un singulier concours de circonstances, la première relation de Colomb, envoyée certainement par lui, en duplicata dès son retour des Antilles, et imprimée immédiatement après dans son texte original espagnol, n'a été répandue dans le monde que sous la forme d'une mauvaise version latine donnant des indications complètement erronées et adressée à un personnage auquel tout indique qu'elle n'était pas destinée. C'est, en efTet, cette ver-

24 i CINQUIÈME ÉTUDE

sion laline, imprimée et réimprimée nombre de fois à la fin du xv^ siècle et au commencement du xvi", qui seule a fait connaître la découverte de Colomb. La relation originale en langue espagnole est resiée à cet égard sans influence perceptible. Aucun auteur n'en parle, ceux du temps comme ceux des époques postérieures. On semble avoir ignoré qu'elle avait élé imprimée, et, de fait, comme on Ta vu, ce n'est que de nos jours qu'on a découvert qu'il y en avait eu au moins deux éditions du temps même de Colomb. Ni Munoz, ni Navarrele, ni Washinglon Irving n'ont soupçonné ce fait.

Il en esl tout autrement du texte latin de celte relation, connu sous le nom de lettre à Sanchez. Avant même la fin du xv^ siècle, la version laline de Cosco avait élé imprimée huit fois eu 1493 et une fois en 1494. De plus elle avait donné naissance à cinq éditions différentes d'une traduction italienne en vers par Dati, publiée de 1493 à 1495, et à une traduction allemande qui est de l'année 1497. Le seul texte espagnol que l'on connaisse de cette lettre est celui découvert à Valence en 1858, qui n'a été imprimée que de nos jours et qui n'a qu'une valeur relative.

Malgré les variantes indiquées ci-dessus, et d'autres du même caractère que les premières rendaient nécessaires, il n'y a au fond aucune différence entre la lettre à Santangel et celle à Sanchez. Les deux lettres sont identiques. Cette identité ne frappe pas, au premier abord, parce que le passage d'une langue à une autre et les libertés que le traducteur a prises donnent une physionomie différente à la pièce ; mais elle n'est pas moins incontestable et l'on peut avancer que si Colomb a écrit une lettre à Santangel et une autre à Sanchez, l'une était l'exacte copie de l'autre.

Mais Colomb a-t-il écrit à Sanchez ? On le suppose généralement, bien qu'il n'y ait aucune raison sérieuse pour cela. Que Colomb ait écrit à Santangel et qu'il l'ait en même temps chargé du soin de remettre aux souverains la première lettre par laquelle il leur annonçait la réussite de son entreprise, cela se conçoit aisément. Santangel était en rapports étroits avec Leurs Altesses et, au dernier moment, c'est son influence et son appui financier qui avaient eu raison de leurs hésitations. Dans ces conditions, il allait de soi qu'il s'adressât à lui. 11 n'en était pas de même pour Sanchez qu'il n'avait aucun motif particulier de renseigner avant les autres.

Si l'authenticité du texte de Valence était bien établie, il faudrait voir là, malgré l'invraisemblance du fait, une preuve que Colomb écrivit aussi au trésorier d'Aragon ; mais si ce texte a été copié sur une lettre même de Colomb, il porte des traces si évidentes d'interpolations et d'autres changements, qu'on ne peut être certain que le nom de Sanchez, qui y figure, n'a pas été emprunté au titre de la version latine de Cosco. Or, ce titre contient de telles inexactitudes, qu'il n'est pas possible de considé-

SOURCES d'information 245

rer celte partie du document comme authentique. Si Colomb avait lui-même écrit que c'est à Sanchez qu'il destmait cette lettre, il ne se serait pas trompé sur le nom du personnage, et il n'aurait pas dit que c'était aux frais du roi Ferdinand que son entreprise avait eu lieu.

Ces erreurs extraordinaires, qui sontcertainement voulues, ne pouvant venir de Colomb, on s'est demandé si elles ne venaient pas du traducteur de la lettre. Cosco était Catalan et comme tel il ne dépendait que de la couronne d'Aragon. Aurait-il voulu par ses falsifications faire reporter à Ferdinand seul l'honneur d'avoir ordonné la grande découverte ? (Harrisse, Christ. Colomb, Vol. II, p. 18.) II semble, cependant, que si Cosco avait eu cette intention il aurait montré plus d'intelligence ; il ne se serait pas borné à effacer le nom de la reine du texte qu'il traduisait, il en aurait aussi modifié toutes les phrases où Leurs Altesses sont mentionnées au pluriel ; il n'aurait pas non plus commis la bourde de faire partir l'expédition de Cadix. Enfin il aurait écrit correctement le nom du destinataire de lalettre, ainsi que son propre nom. Si Catalan qu'il fût, Cosco n'aurait pas accumulé tant d'erreurs dans un document de cette importance historique.

Ces erreurs, intentionnelles ou non, doivent venir d'une autre source et cette source pourrait bien être L. de Corbaria, évèque de Montepeloso,qui ajouta à la lettre de Colomb une épigramme en vers qu'on trouve dans les premières éditions latines. Ce Corbaria, qui était originaire de la région de Corbières, sur les frontières de l'Aragon et du Roussillon, et qui, par conséquent, était Catalan, a pu suggérer à l'éditeur ou à l'imprimeur de la lettre le titre qu'elle porte.

Que ce soit lui ou un autre qui en soit l'auteur, un fait que Varnhagen et Major avaient déjà signalé et sur lequel MM. de Lollis et Haebler ont appelé l'attention, peut expliquer comment on a été amené à désigner Sanchez comme le destinataire de la lettre. Il existe à l'Ambrosienne une ancienne traduction italienne, partielle, de la lettre de Colomb qui porte en tête qu'elle a été envoyée par le trésorier général d'Aragon à son frère Juan Sanchez qui était alors à Florence {Scrilti, in Baccolta, Vol. I, Allegalo A, p. LXVIIII). C'est donc, selon toute probabilité, par cette voie que la lettre de Colomb, à Santangel arriva en Italie et, comme elle ne porte aucun nom de destinataire, ceux qui la firent traduire et imprimer ont pu croire qu'elle avait été écrite à celui qui l'avait envoyée à son frère. Ce n'est là, évidemment, qu'une hypothèse, mais M. de Lollis ne la repousse pas {Illus- Irazione al Dociimento II, Scritti in Baccolta) et le professeur Haebler lui est favorable (Sur quelques incunables espaffnols,p. 7).

Ce que cette supposition n'explique pas, c'est où l'auteur du titre latin a trouvé que les îles découvertes par Colomb étaient situées au delà du Gange, car les textes espagnols que nous con-

naissons ne disent rien de cela. Celte indication viendrait-elle de la lettre perdue de Colomb aux Rois Catholiques, que Januarius dit avoir vue, lettre dont l'existence paraît avoir été connue en Italie avant même celle que Cosco traduisit? Quoi qu'il en soit de ces diverses suppositions, il iaut dire qu'il n'y a aucune preuve que Colomb ait communiqué directement avec Sanchez à son retour et que toutes les indications que nous possédons sur les lettres qu'il éci-ivil, en arrivant en Espagne, ou au moment d'y arriver, pour faire connaître sa découverte, se rapportent aux suivantes:

1° Celle qu'il écrivit sur parchemin et qu'il adressa aux Rois Catholiques, le 14 février 1493, alors qu'il était en danger de périr et qui fut jetée à la mer dans un tonneau, avec une note priant celui qui la trouverait de la faire parvenir à son adresse. (Journal de bord, 14 février, F. Colomb, Historié, ch. XXXVI, fol. 76, verso.) Celte pièce n'a jamais été recueillie.

2» Celle que, le même jour, il adressa de la même manière et qu'il arrima sur le pont delà Nina de façon à ce qu'elle pût flotter si le navire périssait dans la tourmente. (F. Colomb, loc. cit.) Le navire ayant échappé à ce danger, celte seconde lettre resta à Colomb, et c'est, sans doute, une de celles qu'il utilisa plus lard.

3° Celle qu'il envoya à Leurs Altesses le 4 mars, jour de son arrivée à Lisbonne. (.Journal de bord, 4 mars, et le P. S. de la Lettre à l'Escribano de Racion.)

4° Celle qu'il envoya le même jour à l'Escribano de Racion, qui est datée des Canaries ou de l'île Sainte-Marie, le 15 février 1493, — selon la manière dont on déchifl're le manuscrit— et à laquelle il ajoula un post-scriptum daté du 4 ou du 14 mars. C'est cette lettre qui contenait la précédente destinée à Leurs Altesses.

Et 5° enfin, celle que, très vraisemblablement, il écrivit encore, aux souverains à son arrivée à Palos. Nous disons vraisemblablement, parce que Fernand Colomb se borne à dire qu'il avisa les Rois de son retour (ch. XLI,fol. 84, verso) ; mais Herrera ajoute qu'il leur envoya un résumé de tout ce qu'il avait fait (Dec. I, Liv. II, ch. 'VII), et nous voyons Ferdinand et Isabelle accuser réception à Colomb de ses lettres au pluriel, ce qui suppose qu'il leur en écrivit au moins deux. (Lettre des Rois Catholiques à Colomb, Barcelone, 3o mars 1493. Navabette, Vol.II, p. 21.)

4. JANUARIUS (Hanaibal). — Lettre à son frère. Barcelone, 9 mars 1493.

Archives de Modène. Publiée pour la première fois par M. Harrisse, avec

SOURCES, d'information 247

traduction française, clans son Christophe Colomb, Vol. Il, pp. 7-9. Autre texte, tiré des Archives de Modènc et donné par Berchet, Fonli, in Raccolla. Vol. I, Ferrare, n" 1, pp. 141-142, d'après une autre copie contenant quelques lignes de plus, insignifiantes d'ailleurs.

Cette lettre fut envoyée de Barcelone àMilan,où GiacomoTrotti, conseiller du duc Hercule d'Esté, en obtint une copie et l'envoya le 21 avril li93 au duc Hercule d'Esté. Voyez chapitre IjU" 7.

ô. ALEXANDRE VI. — Ses trois Bulles de mai 1493 : Inter cetera, 3 mai ; Eximie, 3 mai ; Liter cetera, 4 mai.

Fac-similé et transcription dans Heywood et dans Thacher ; texte latin seul dans Berchet {Raccolla), Vol. I, n°^ 1, 2 et 3, Traduction anglaise dans Thacher, Vol. II, et dans les Philippines Islands de Blatr et Robertson, Vol. I, p. 97 et sq. Le texte latin de la Bulle Inter cetera du 4 mai se trouve dans tous les Biillariuni, dans Ray.naldi et dans le codex de Leibnitz. Il a été imprimé pour la première fois dans Solorzano, Deindiarum Jure, Liv.II, ch. XXIV. Excellente traduction française dans Gourd, Chartes Coloniales, Vol. I.

Ces trois bulles, promulguées immédiatement après les premières découvertes de Colomb et à la demande des Rois Catholiques, sont des documents de la plus grande importance pour l'histoire de la prise de possession des régions nouvelles et pour la définition des conditions auxquelles les puissances chrétiennes pouvaient les posséder légitimement. Elles ne nous occupent ici que parce qu'elles montrent où l'on plaçait, à Rome, au lendemain même de la découverte, la région qui en avait été l'objet.

La première bulle, celle Jnter cetera du 3 mai, explique que l'objet des Rois Catholiques, en entreprenant de nouvelles découvertes, était de servir la religion et reconnaît à eux et à leurs successeurs des droits de souveraineté sur les terres de l'Ouest, ainsi découvertes ou à découvrir, identiques à ceux qui ont été reconnus aux rois de Portugal à l'occasion de découvertes du même genre. La deuxième bulle, Eximie devolionis, a le même objet que la précédente," dont elle semble être le résumé. Plusieurs critiques la considèrent cependant comme ayant précédé l'autre, qui en serait le développement. La troisième et plus importante des trois, Inter cèlera, 4 mai, répète la première, avec cette addition qu'elle trace une ligne de démarcation entre les régions ouvertes à l'activité des Portugais et des Espagnols.

6. MARTYR (Pierre). — Opus Epistolarum Pétri Martyrii Anglerii Mediolanensis, Protonotarii Apostolicii... cui

accesserunt Epistolge Ferdinandi de Pulgar... Editio postrema, Amsterdam, Elzevir, 1670, in-fol.

Contient 816 lettres écrites de 1488 à 1525. La première édition de ce recueil est de 1530; mais celle de 1670 est généralement préférée et c'est celle que nous citons. Sur les différences entre les deux éditions, vojez l'étude de Thacher sur P. Martyr dans son Columbus, Vol. I, notamment pages 45 et sq. Celles relatives à Colomb ou au Nouveau Monde sont au nombre de 51. M. Berchet les a toutes reproduites dans le Vol. II de ses Fonli. Thacheren a donné une vingtaine, ea fac-similé, d'aprèsl'édition de 1530, avec traduction anglaise (Columbus, Vol. I pp. 55 et sq). M. Gaffarel et l'abbé Louvot ont traduit en français 43 de ces lettres qu'ils ont publiées, avec d'intéressantes notes, dans la Revue de Géographie, en 1885.

Les lettres de IMartyr embrassent mille sujets ; tout l'intéressait et il écrivait sur tout, souvent avec une légèreté et une précipitation qui ne sont pas une garantie d'exactitude. Elles ont été réunies avec quelque difficulté et Ranke et Hallam ont m'-^ en doute l'authenticité de certaines d'entre elles. Peut-être ontelles été retouchées. Il y a sûrement de l'incertitude sur la date de plusieurs d'entre elles. A tout prendre, néanmoins, elles forment, en ce qui concerne Colomb et les premiers découvreurs, une source précieuse de renseignements à laquelle on peut se fier.

7. ESïANQUES(Alonso). — Cronica de losreyesD. Fernando y Dona Isabe/, reyes de Castilla y de Aragon, compuesto par... cosmographo mayor. Dedicada al principe D. Felipe (el Hermoso).

Manuscrit appartenant au British Muséum, dont Pdscual Gaj^angos a fait une copie pour la Bibliothèque de l'Académie d'Histoire de Madrid. C'est le n» 582, p. 38 6, de la Bibliografia Colombina, Le capitaine Duro a donné un long extrait de ce document dans son Colon y la Hisloria Posluma, note 169, p. 279-284.

Nous ne savons rien de la vie de cet Estanques, mais comm3 sa chronique estdédiéeau prince Philippe-le-Beau qui ne devint roi de Caslille qu'en 150i et qui mourut en 1506, elle est antérieure à la première de ces deux dates. Il est évident qu'Isabelle était encore vivante quand il l'écrivit, ce qui reporte la composition de l'ouvrage à une date plus ancienne encore. En tous cas cette chronique est antérieure aux ouvrages de Fernand Colomb, d'Oviedo, de Goraara et de Las Casas.

SOURCES d'information 249

Page 1