II. — Lexpression de « Las Indias
Avant d'aller plus loin arrêtons-nous à cette expression de las Indias qui revient à plusieurs reprises dans le Journal de bord de Colomb, et que l'on regarde comme désignant les Indes Orientales. Si elle a réellement ce sens, et si elle n'a pas été ajoutée après coup, on est fondé à voir là une preuve que le but originaire de l'entreprise était de se rendre aux Indes des Epices, mais alors les passages où on la trouve, passages dont aucun ne dépasse deux ou trois lignes, et qui figurent dans le texte d'une manière incidente, sont en contradiction avec la teneur générale du Journal de Colomb, où les particularités relatives à la recherche de nouvelles îles ou terres tiennent la première place. Si nous avions le texte original de ces singulières assertions, nous pourrions probablement mieux en mesurer la portée. Malheureusement, tel n'est pas le cas. Nous ne connaissons le Journal du premier voyage de Colomb que par l'analyse que nous en a donnée Las Casas. Sans doute Té vêque de Chiapas n'a pas sciemment altéré le texte de ce document ; mais, dans toute analyse ou résumé, il entre une part d'interprétation et, comme le
(3i Paes que el habia venido à las Ind ias, y que asi lo hahia de proseguir hasta, hallarlas. (Op. cit., 10 de octubre, p. 19.) Il faut renouveler ici l'importante observation déjà faite, que dans tous les documents du temps l'expression las Indias, les Indes, signifie les Antilles ; c'est par ce nom seul qu'on les désignait. Quand Colomb s'en sert, on ne peut assurer qu'il ne parle pas des i es mêmes qu'il voulait découvrir et qu'il a découvertes.
bon évêque avait adopté avec enthousiasme la thèse de Colomb que son objet était de montrer qu'on pouvait aller aux Indes Orientales en naviguant à l'ouest, on peut se demander si, inconsciemment, il n'a pas donné aux assertions qu'il reproduit, en les abrégeant, un tour plus ou moins favorable à sa propre manière de voir.
Mais ces expressions de las Indias sont-elles réellement employées dans le texte du Journal, tel que nous le possédons, dans le sens que nous leur donnons aujourd'hui, celui des Indes Orientales? Il est permis de se le demander. Le dépouillement de tous les documents postérieurs au premier voyage de Colomb montre que c'est par l'expression de las Indias que tout le monde désignait les îles nouvellement découvertes. Dans les procès dits de Colomb, quand les témoins appelés à déposer parlent de las Indias, où l'on voulait aller, qu'on cherchait et qu'on découvrit, ce sont les Antilles qu'ils appellent ainsi, et non les Indes Orientales, dont il n'a jamais été question dans celles de ces dépositions relatives à la première entreprise de Colomb. Quand les marins de Palos,de Moguer et de Huelva discutent entre eux, ainsi qu'avec Colomb et Pinzon sur l'existence et la possibilité de découvrir les îles qui furent ensuite découvertes par eux-mêmes et qu'ils appellent las Indias, c'est encore des Antilles qu'il est question. Quand les héritiers de Pinzon d'abord, et le fisc ensuite, soutiennent que Colomb n'a trouvé las Indias que sur les indications et avec le concours de l^aîné des Pinzon, c'est toujours des Antilles qu'ils parlent et non des Indes Orientales. Il est donc permis de se demander si Las Casas, quand il se sert de cette expression de las Indias^ dans son analyse du Journal de Colomb, a entendu lui donner un sens différent de celui dans lequel tout le monde l'employait de son temps ? Si telle n'était pas son intention, quand il nous dit que Colomb voulait aller aux Indes, que son but était les Indes, il ne fait que confirmer ce que
toutes les dépositions prises dans les procès en question montrent clairement : à savoir que le but de l'entreprise de 1492 était la découverte des îles appelées ensuite Za^- Indias. En tous cas il est permis de s'étonner que, dans un journal qui serait celui d'un voyage entrepris expressément pour exécuter une chose aussi extraordinaire que celle de passer d'Europe en Asie par une route que personne n'avait faite et qu'on s'était tracée uniquement d'après des données théoriques, les choses y soient présentées de cette manière. Ce n'est pas, il semble, incidemment et par deux ou trois membres de phrase de quelques mots chacune, qui tiennent à peine au sujet, et qui sont faciles à ajouter ou à supprimer, qu'on y ferait connaître l'objet même de l'entreprise, alors surtout que cet objet avait une si grande importance et était d'un caractère si exceptionnel. Ce n'est pas là, il est vrai, que Colomb nous a révélé toute sa pensée, mais on va voir que la pièce dans laquelle il le fait soulève aussi de graves objections.
III. — Ce que dit de ce dessein le prologue au Journal de bord.
C'est, comme on l'a vu, dans la lettre aux Rois Catholiques qui précède son Journal de bord que Colomb déclare catégoriquement que les Indes asiatiques sont l'objet de son expédition et que c'est sur l'ordre des souverains qu'il y va. C'est sur sa proposition, nous dit-il, qu'iis lui auraient donné cette mission. Il les avait renseignés sur les contrées de l'Orient ; il leur avait dit qu'il existait là un Grand Khan qui, à plusieurs reprises, avait demandé qu'on lui envoyât des docteurs versés dans la foi chrétienne, et Leurs Altesses, frappées par ces considérations, lui auraient commandé, en leur qualité de princes chrétiens, qui s'intéressaient au triomphe de la foi, de se rendre dans ces contrées de Ilnde et de se mettre en rapport
avec leurs souverains en vue de les convertir. Ils lui auraient enjoint aussi de ne pas y aller par l'est, comme on le faisait communément, mais d'y aller par la route de rOccident, qui n'avait jamais été prise (4).
Au premier abord ces déclarations semblent mériter toute créance : elles émanent du Découvreur lui-même, elles sont destinées aux souverains qui lui ont confié la mission qu'il explique et dont il leur rappelle l'objet ; comment douter de leur exactitude ? Si Texpédition n'avait pas eu le caractère que lui donne Colomb, comment aurait-il osé tenir un pareil langage à ceux qui, mieux que personne, savaient à quoi s'en tenir à cet égard ?
Cette remarque serait justifiée, si nous étions certains de connaître le Journal de voyage de 1492 tel qu'il a été écrit originalement; mais, comme on va le voir, l'analyse par laquelle nous connaissons cet intéressant document n'a pas été faite sur le texte original, que Las Casas ne paraît pas avoir connu. C'est sur une copie que Tévèque de Chiapas a travaillé et une copie qui, elle-même, était défectueuse, puisqu'il y relève des erreurs et des omissions. Quelle preuve avons-nous que celte lettre aitété remise aux Rois Catholiques ? Sa transcription par Las Casas ? Ce serait peut-être suffisant, si le texte authentique des capitulations intervenues entre Colomb et les souverains n'existait pas, ou si ces documents, qui sont des papiers d'Etat, s'accordaient avec les termes de cette lettre. Mais il n'en est pas ainsi. L'objet de l'expédition, d'après la lettre, était de faire des choses dont il n'est pas dit un mot dans les capitulations (5), et auxquelles, ni ces actes ni ceux qui les
(4) Bien que nous ayons déjà cité ce passage, nous le reproduisons ici à cause de son importance: Y ordenaron que yo no faese por tierra. al Orienle, por donde se coslambra. deanda,r,salvo por el ca.mino de Occidenie,por donde hasta. hoy no sabenios por cierla fé que haya pasado nadie. (Op. cit.. Vol. F, p. 2. Lettre prolofjue.)
(5) Thacher dit qu'il n'est pas question du passage aux Ind:s dans les ca-
suivirent, ne font aucune allusion, de sorte que, si cette lettre est authentique, elle rappelle aux Rois Catholiques qu'ils ont donné à Colomb une mission de la plus haute importance, que non seulement aucune pièce officielle ne constate, mais encore dont l'existence se concilie bien difficilement avec celles que nous possédons.
Cette objection n'est pas la seule qui milite contre l'authenticité de celte pièce. D'où vient-elle ? Les archives espagnoles n'en ont gardé aucune trace ; elle n'existe pas dans les papiers de famille des héritiers et descendants du Découvreur, et, son propre fils, qui avait sous les yeux le Journal de bord de son père, auquel il fait de larges emprunts, la passe sous silence. Elle valait cependant la peine d'être mentionnée. Las Casas seul la connaît, mais il n'est pas sur de son texte, car les deux transcriptions qu'il en donne varient dans nombre de particularités, peu importantes, il est vrai, mais qui suffisent pour montrer qu'il ne possédait ni la pièce originale, ni le brouillon de Colomb, ni même une copie exacte, à moins, ce qui serait encore plus grave, qu'il se soit permis d'y faire des changements (6).
L'évêque de Chiapas l'a sans doute trouvée dans les papiers que Marie de Tolède et Luis Colon lui avaient con-
pitulations parce que cela avait été complètement stipulé dans d'autres pièces: it loas fully included and incorporated in olher documents. (Coliimhiis, Vol. I, p. 153.) Malheureusement, personne ne connaît ces autres documents que l'heureux bibliophile américain ; ils auraient cependant richement illustré la splendide histoire de Colomb que nous devons à sa munificence. (6) La première transcription de cette pièce donnée par Las Casas est celle qu'il a faite pour son résumé analytique du Journal de bord; on la trouve en tète de toutes les reproductions et traductions de ce document. La seconde est celle qu'il a insérée dans son Ilistoria de las Indias, Liv. 1, ch. XXXV, Vol. I, pp. 261-263. Les difYérences entre les deux textes sont assez nombreuses, mais peu importantes ; elles sont toutes indiquées en note de la reproduction du Journal de bord dans la Raccolta Colombiana,Scritti, Vol. I.
ViGNAUD. Nouvelles Études. II 17
fiés ; mais ce n'est pas une preuve qu'elle ait été écrite au moment du départ de Texpédilion et qu'elle ait reçu sa destination nominale. Toutes les pièces auxquelles Luis Colon a touché sont suspectes et nous savons qu'il a touché au Journal de son grand-père, comme aux Historié de son oncle ; il voulait publier l'un et il a fait publier l'autre. Si la lettre est authentique, pourquoi n'estelle pas datée? et qui l'a mise en tête du Journal ? est-ce Colomb ou son petit-fils ?
Ce n'est pas tout. On relève dans cette lettre extraordinaire des anachronismes bien singuliers dans une pièce adressée aux Rois Catholiques. Colomb leur dit que c'est dans le mois de janvier 1492 qu'ils mirent fin à la guerre contre les Maures et que c'est dans ce même mois de janvier, après avoir chassé les Juifs d'Espagne, qu'ils lui ordonnèrent de partir pour les Indes (7). Or, c'est bien en janvier 1492 que Ferdinand et Isabelle firent leur entrée à Grenade ; mais c'est en mars que le décret d'expulsion des Juifs fut rendu et c'est en avril que les capitulations furent signées. Si la lettre est authentique, elle a été écrite au mois d'août, c'est-à-dire quelques mois seulement après les événements considérables qui y sont mentionnés, et Colomb, qui en avait été le témoin oculaire, aurait ainsi confondu les dates de faits auxquels il était particulièrement intéressé (8).
Ces différentes observations font perdre à cette lettre la
(7; Este présente afio de 1492, despues de Vuestras Altezas haher dado fin à la giierra de los Moros... y haher acahado la guerra en la muy grande cindad de Granada, adonde este présente ai'io à dos dias del mes de Enero por fuerza de armas vide poner las banderas Reaies... en las torres de Alambra... Asi que despues de haber echado fuera todos los Judios de todos vuestros reinos y sefiorios, en el mismo mes de Enero mandaron Vuestras Altezas à mi que con armada suficiente me fuese à las dichaspartidas de Indias. (Primer Viage, Navarrete, Vol. I, p. 1 et 2.)
(8) Navarrete, Loc. cit., note, et Harrisse, Christophe Colomb, Vol. I, pp. 381-382, ont appelé l'attention sur ces anachronismes.
valeur historique qu'il faudrait lui reconnaître autrement. Si Colomb Ta réellement écrite, dans les termes que nous lui connaissons, elle doit dater de l'époque, où ses idées ayant changé, il voulait faire prévaloir l'opinion que, contrairement à ce que Ton était en droit de conclure des termes de ses capitulations, l'objet de son entreprise était uniquement la découverte d'une route nouvelle pour se rendre aux Indes Orientales.
IV. — Faits qui indiquent que le Journal de bord a dû être remanié et complété après le retour.
Cette circonstance que la lettre prologue rappelle aux Rois Catholiques des choses dont les capitulations, qui devraient en témoigner, ne disent rien, est de nature à faire naître quelques doutes sur l'authenticité du texte que nous possédons du Journal de bord.
Si Las Casas eut sous les yeux le document original, ou simplement une copie fidèle, on peut s'étonner que lui, qui se montre si soucieux de reproduire in extenso de nombreuses lettres de Colomb, ne crut devoir faire connaître que sous une forme abrégée le plus important de ses écrits, celui qui importait le plus à sa gloire. Le fait, facile à constater, qu'il a introduit dans ce document des remarques qu'on n'est pas toujours certain de distinguer du texte, et celui qu'il y manque des parties intéressantes, sinon importantes (9), est une autre raison de se deman-
(9) Parmi les interpolations de Las Casas notons, entre autres, la remarque qu'il y avait des îles, comme le croyait Colomb, à l'endroit où la flottille se trouvait le 19 septembre (voyez le Journal de Bord à cette date) et cette observation que, contrairement à ce qu'avance Colomb, il ne pouvait faire chaud par 16 42° degré de latitude Nord (Journal de Bord, 21 nov.).Markham a supprimé ce passage, qu'il regarde avec raison comme une bévue [blunder) de Las Casas. {The Journal of. C. C, p. 82, note.) On le trouve dans Navar- RSTE, et dans la RaccoUa. Lq 6 septembre, Las Casas écrit dans son analyse
der s'il ne travaillait pas sur une copie qui avait déjà subi des suppressions et peut-être aussi des modifications.
Un fait qui, à ce point de vue, doit fixer l'attention, c'est celui, déjà mentionné, que le Journal de Colomb remis à la reine ditîérait du texte que nous en possédons aujourd'hui. Gela résulte de deux lettres d'Isabelle à Colomb lui-même, l'une en date du 5 septembre 1493, l'autre du 16 août 1494. Dans la première, la reine, qui vient de lire le Journal, se plaint du vague des informations qu'il donne sur la situation des îles découvertes, ainsi que du manque d'indication des degrés, et demande une carte qui la renseignerait davantage. Dans la seconde lettre, qui est très affectueuse d'ailleurs, la reine revient sur ce sujet et dit qu'elle ne connaît ni le nombre des îles découvertes, ni la distance à laquelle elles se trouvent les unes des autres. Le Journal de bord ne contenait donc pas à ce moment ces divers renseignements qui s'y trouvent aujourd'hui !
du Journal, que le roi de Portugal était sans doute jaloux que Colomb fût entré au service de l'Espagne, ce qui n'était sûrement pas dans le texte de Colomb. M. Harrisse a aussi remarqué que les dénominations de Lucayes, Peiïa. de los Enamorados,Rio Tejo, Caho Frances, sont également des interpolations. {Christophe Colomb, Vol. I, p. 417, n.) Elles sont, en effet, postérieures à la découverte. Le 8 octobre Las Casas constate la distance parcourue, d'après le Journal, et fait cette remarque singulière : si le texte dit vrai : si no esta mentirosa la letra. Dans ces exemples les interpolations se laissent voir facilement ; mais dans bien d'autres cas elles peuvent nous échapper.
Quant aux suppressions, elles sont nombreuses, son plan l'y obligeait d'ailleurs ; mais on peut se demander si elles ont toujours été faites avec le tact et l'à-propos nécessaires. Ainsi, il a omis le passage, conservé dans les Historié, où Colomb dit qu'il avait préparé une seconde lettre, relatant sa découverte, destinée aux Rois Catholiques pour le cas où son navire se serait perdu ; il omet aussi de dire que la grande quantité de fucus rencontrée le 21 septembre avait fait croire à Colomb qu'on était près de la terre, particularité qu'il mentionne dans son Historia, Vol. I, p. 271, et qui a son intérêt, parce qu'elle rappelle ce que Vasquez de La Frontera avait dit à Palos avant le départ de l'expédition. Voyez ci-dessus, Étude IV, note 31.
Tous ces faits autorisent la supposition que la rédaction définitive du Journal de bord n'a eu lieu qu'après le retour de Texpédition. Les observations que la reine fit à Colomb, à propos des indications qu'elle ne trouvait pas dans ce document, ne s'expliqueraient pas autrement. Ce serait alors que le Journal aurait été remanié et complété pour le mettre au point où Las Casas le trouva. Dans ces conditions, on comprend la brièveté des passages relatifs à la recherche des Indes, qui n'ont pu être introduits facilement dans une relation, déjà rédigée, dont chaque page, pour ainsi dire, indique que ce n'était pas là l'objet que l'on avait en vue. De là, aussi, la nécessité de la lettre prologue qui, en précisant nettement le caractère attribué à l'expédition, suppléait à Tinsuffisance du Journal sur ce point.
V. — Autre fait de ce genre : le double compte de distances que Colomb aurait tenu.
Parmi les diverses particularités enregistrées dans le Journal de bord qui sont de nature à entretenir les doutes que les remarques précédentes font naître, sur l'authenticité du texte dont Las Casas a fait l'analyse, il faut mentionner celle relative au double loch que Colomb aurait tenu pour dissimuler une partie de la route que Ton faisait à ceux qu'il voulait entraîner jusqu'aux Indes sans trop les effrayer. Pour peu qu'on y réfléchisse, on reconnaîtra aisément que cette tromperie, qu'on s'est habitué à considérer comme une ingénieuse supercherie, n'était pas praticable. En premier lieu, ce n'est pas le capitaine d'un navire et encore moins l'amiral d'une flottille qui relève le compte des distances parcourues chaque jour. C'est là le travail des pilotes. Il y en avait plusieurs à bord de la Capitana, qui, sans doute, faisaient le point à tour de rôle.
Colomb se serait donc entendu avec eux pour tenir son compte en partie double. Cela semble déjà assez invraisemblable. Mais en admettant que cette entente ait pu se faire, à quoi cela aurait-il servi, puisqu'il y avait deux autres navires dont les pilotes tenaient, indépendamment les uns des aulres, le compte des distances parcourues ? Cette observation suffit pour montrer que la ruse dont on fait honneur à Colomb, — y a-t-il bien de quoi? — d'après le Journal, tel qull existe aujourd'hui, n'a puètre pratiquée. Le Journal môme le laisse voir, car, à la date du 25 septembre, il constate que le pilote du bord et quelques-uns de ses marins se mirent à pointer la carte routière. Il y a là évidemment, une supercherie ; mais elle pourrait bien consister dans l'invention d'un fait qui a pu trouver difficilement place dans le Journal original de ce mémorable voyage et qui a dû y être introduit à dessein.
Remarquons à ce sujet que Las Casas, dans son analyse, donne quelquefois les distances parcourues par les deux autres navires. Où prend-il ces indications? Dans le Journal qu'il résume ? Mais alors ce Journal n'a pas été tenu jour par jour comme il devait l'être, car Colomb n'a pu apprendre que plus tard les calculs des pilotes de la Pinta et de la Nina. Il y a là une autre preuve que le Journal de bord de la fameuse expédition a été complété après coup.
Supposons, cependant, que Colomb ait réellement tenu son Journal en partie double, ce procédé, assez singulier de la part d'un amiral, ne pouvait le mener bien loin, car s'il était possible d'escamoter de cette manière quelques dizaines ou même quelques centaines de lieues, on ne pouvait en dissimuler 800 ou 1.000, ce qui aurait été nécessaire, si Colomb avait voulu franchir la distance à laquelle lui-même a placé les extrémités de l'Asie Orientale, dans l'exposé qu'il a fait, plus tard, de sa thèse cosmographique. D'après cet exposé, l'espace maritime qui séparait les
Açores ou les îles du Cap Vert des extrémités orientales de l'Asie, formait le tiers de la circonférence du globe, soit 120 degrés (10). Mais, dans son voyage, Colomb comptait ses distances des Canaries (H) qui sont à 10 degrés plus à l'est. C'est donc, d'après ses propres calculs, 130 degrés ou 1.950 lieues qu'il avait à franchir pour atteindre TAsie, puisqu'il ne donnait au degré que 15 lieues ou 60 milles (12). S'il avait donné au degré sa longueur véritable, 20 lieues marines, la dislance à parcourir eût été bien plus grande. Eh bien 1 prenons le Journal de bord de Colomb et voyons à quelle distance il nous dit être arrivé au but qu'il poursuivait.
Nous avons vu qu'il avait d'abord estimé que la terre qu'il cherchait se trouvait à 700 ou 800 lieues, au plus, des Canaries. Admettons, puisque cette thèse a été soutenue, que la terre ainsi cherchée n'était pas le but qu'il poursuivait et que l'on doit y voir seulement cette terre de « grande utilité », dont parle Fernand Colomb, qui devait se rencontrer sur la route de son père. Colomb ne la trouva pas et continua son chemin. Le l'"" octobre, il n'avait encore fait que 707 lieues. Dix jours après il dé-
(10) F. Colomb, ch. VI. Nous avons exposé, avec toutes les preuves à Tappui,le système cosmographique de Colomb dans la première de ces Nouvelles Études, ainsi que dans notre Toscanelli and Columbus, p. 91 et sq. Il n'y a d'ailleurs aucune contestation à ce sujet.
(11) Le Journal de bord montre cela nombre de fois. Las Casas précise le fait : en disant que Colomb comptait ses distances à partir de l'île de Fer, la plus occidentale des Canaries : las cuales estaban de la isla del Hierro, que es la mas occidental de las islas de Canaria. (Hisloria, Liv. I, chap. XXXVI, Vol. I, p. 268.)
(12) Pour ses théories scientifiques, Colomb avait adopté, comme on l'a vu ci-dessus, le module d'Alfragan de 56 milles 2/3 au degré. Mais, dans la pratique, il en comptait 60. Son Journal de bord donne à chaque instant la conversion des lieues en milles d'après cette règle. Le mille de Colomb était le mille italien, dont il entrait quatre à la lieue. Aucun de ces faits n'est contesté. Il ne s'agit ici que des distances d'après Colomb et non des distances véritables.
couvrait San-Salvador ; il avait fait alors 1.116 lieues el considéra qu'il était arrivé à la région qu'il cherchait (13). Sans pousser sa navigation plus loin, dans la direction de Fouest, il se met à la recherche d'autres îles et découvre successivement Cuba et Haïti. Il revient alors en Europe et raconte qu'il est allé jusqu'aux extrémités de l'Asie, oii il s'était proposé de se rendre, et qu'il a découvert les Indes. Or, d'après son propre système cosmographique, il lui restait plus de 800 lieues à faire pour atteindre cette région.
Que devient, devant tous ces faits, dont rien ne peut détruire la portée, la thèse que Colomb était parti pour aller à la découverte d'une route nouvelle conduisant aux Indes et qu'il ne chercha pas autre chose ?
VI. — Dans les lettres à Santangel et à Sanchez, Colomb se borne à dire qu il revient des Indes.
On est tout d'abord porté à croire que c'est par la lettre prologue du Journal de bord, où Colomb a si nettement affirmé que le passage aux Indes était l'objet de son entreprise, que cette opinion s'accrédita; mais, outre que nous sommes en droit de croire que cette lettre a été ajoutée plus tard au Journal, ce Journal même étant resté inconnu aux contemporains, n'a pu exercer aucune influence sur l'opinion qu'on se fit de l'entreprise de 1492, au moment où on en connut les résultats. C'est donc par les premières lettres que Colomb écrivit pour annoncer sa découverte et par ce que lui et ses compagnons rappor-
(13)11 l'écrit aux Rois Catholiques et son Journal de bord témoigne du fait. Ce journal ne dit pas expressément le nombre de lieues qu'on avait faites à l'arrivée à San-Salvador i mais il fournit les éléments du calcul. Ainsi, il y est constaté que le 1»' octobre on avait fait 707 lieues et on y trouve le nombre de lieues fait chaque jour jusqu'au 12 à 2 heures du matin.
tèrent que cette opinion se forma. La lettre qui précède le Journal de bord, tel qu'il existe aujourd'hui, ne put exercer aucune influence sur la manière de voir des contemporains.
Nous connaissons deux de ces premières lettres de Colomb, écrites toutes deux dans les derniers jours du voyage de retour. L'une est celle à VEscribano de Racion, Luis de Santangel, Tautre, celle adressée au trésorier Raphaël Sanchez (14). Reçues à Barcelone en avril 1493, avant l'arrivée de Colomb dans cette ville, où se trouvaient alors les Rois Catholiques, ces deux lettres furent immédiatement imprimées, la première, celle à Santangel, à Barcelone même, vraisemblablement ; l'autre, celle à Sancliez, à Rome et ailleurs, dans une traduction latine faite par Leandro Cosco, datée du 29 avril 1494 (15).
Il n'est pas douteux que ce fut principalement par ces deux versions, notamment par la seconde, qui eut une grande et rapide publicité, que le monde apprit l'étrange découverte et que se forma la première idée qu'ont eut de son importance et d3 son caractère. Colomb y dit qu'il est passé aux Indes; qu'il y a découvert de nombreuses îles dont il a pris possession aux noms des Rois Catholiques; que ces îles ne sont pas éloignées des possessions du Grand Khan et que leurs habitants sont des Indiens ; mais il ne dit ni qu'il avait été envoyé aux Indes, ni qu'il s'était proposé d'y aller. Cette réserve n'est pas san s signi-
■ (14) Nous prenons ici ces documents tels qu'ils étaient connus à l'époque . La lettre à VEscribano de Racion et celle au trésorier Sanchez n'en forment qu'une sous deux adresses différentes. Il est certain que cette lettre fut envoyée par Colomb à Santangel ; mais on ne peut affirmer qu'il l'ait aussi adressée à Sanchez. et il se peut que ce soit après sa réception à Barcelone qu'on en ait fait une copie qui fut publiée sous le nom de lettre à Sanchez. Pour notre objet cela importe peu, et il est utile de maintenir la distinction, parce que, dans les publications du temps, il y a quelques différences entre ces deux versions du même document.
(15) Voyez sur ces deux lettres \cs Sources de la présente Étude, n°' 1, 2 et 3.
fication, quand il s'agit de déterminer comment s'accrédita l'opinion que les Indes avaient été l'objectif de Colomb et qu'il s'était tracé d'avance un plan pour s'y rendre. Il faut donc noter que ce n'est pas parles deux lettres dites à Santangel et à Sanchez que Colomb émit la prétention, qu'il soutint plus tard, d'avoir mis à la voile pour se rendre aux Indes par une route nouvelle.
Mais la distinction entre le fait qu'on revient d'une région et celui qu'on s'était proposé d'y aller, ne se laisse pas facilement saisir, et Colomb va pouvoir passer facilement d'une assertion à l'autre. Dans les deux lettres en question il se borne à la première : c'est le point de départ de la légende.
VII. — Relations perdues de Colomb où il dit que son intention était de se rendre aux Indes.
La lettre à Santangel, sous ses deux formes, n'est pas la seule que Colomb écrivit pour annoncer son retour et l'heureuse issue de son expédition.
Le 14 février, se croyant en danger de périr, il prépare deux relations sommaires de sa découverte, dont l'une est jetée à la mer dans un tonneau. Le 15 ou le 18, il écrit ou date de l'un de ces deux jours celle de ses relations connue aujourd'hui sous le nom de lettre à V Escribano de Racion (10). Il est à croire qu'il se proposait de l'expédier
(16) La lettre, telle qu'elle est publiée sous ses deux formes, est datée du 15 février 1493 en vue des îles Canaries. Mais on a vu au paragraphe des Sources qu'il y a des raisons très sérieuses de croire qu'il y a une erreur de copiste dans cette mention. La première, c'est que le 15 février Colomb n'était pas dans le voisinage de l'une des Canaries, mais près de Sainte-Marie des Açores, et qu'il s'en était parfaitement rendu compte, ainsi qu'en témoigne son Journal de bord. Colomb n'a donc pu dater sa lettre d'un lieu où il savait qu'il n'était pas. Une autre raison, c'est que Colomb était malade et que la mer était encore très grosse, deux circonstances qui rendent peu probable la rédaction ou la copie autographe d'une lettre de l'importance et
après avoii* atterri à Tile où il arriva le 18 ; mais, si telle fut son intention, il ne put la réaliser, car l'attitude hostile des autorités portugaises l'obligea à s'éloigner. Il y revint le 21, et, ne pouvant encore débarquer, il reprit la mer. Du 25 au 20, il navigua à l'est par un temps assez favorable. Le 27,1a tempête commence à s'élever et pendant plusieurs jours de brusques sautes de vents le jettent tantôt •d'un côté, tantôt de l'autre. Le 3 mars, après avoir essuyé une bourrasque qui le mit dans un péril imminent, il se trouva à proximité des côtes du Portugal. Le lendemain, 4 mars, malgré la tempête qui avait encore augmenté, il parvint à entrer dans le Tage et alla mouiller à Rastello, à quelque distance dans l'intérieur du fleuve.
Le jour même de son entrée dans ce petit port, qui est celui de Lisbonne, Colomb ajoute à sa lettre du 15/18 février un post-scriptum dans lequel il dit qu'il a résolu d'écrire de là à Leurs Altesses (17). Du 4 au 13 il communique avec les autorités ; il voit le roi, puis la reine, ainsi que nombre d'autres personnages, et envoie un courrier aux Rois Catholiques avec une lettre leur annonçant sa découverte (18). Le 13 il remet à la voile, le 15 il arrive à Palos et envoie un autre courrier aux souverains (19).
de l'étendue de celle qui nous occupe. Ajoutons que l'un des deux manuscrits anciens de cette lettre que nous possédons, celui de Simancas, porte ; Sobre las Islas de Canaria, quince de Fehrero, l'autre, celui de Valence, porte : Sobre la isla de Saiita-Maria, IS de Fehrero 93. Il est donc possible que le copiste du texte reçu de Colomb ait pris un 8 pour un 5 et que de Santa- Maria ou Stamaria, comme il semble y avoir, il ait fait Canaria. Voir le Colambus de Markham, p. 131, note, et ci-dessus le no 1 des Sources.
(17) Adonde acordé de escribir à sus Altezas. (Post-scriptum de la lettre à Santangel. Navarrete, Vol. I, p. 174.)
(18) E subito espedi un corriero a'Re Catolici con la nuova délia sua venuta. <F. Colomb, Historié, ch. XXXIX, fol. 82 recto.) Ce témoignage est complété par celui de Januarius, sur lequel nous revenons plus loin, où l'on voit qu'en arrivant à Lisbonne, Colomb écrivit aux souverains de Castille. (Fonti italiane, Vol. I, p. 142, in Raccolta.)
(19) F. Colomb, Historié, ch. XLI, fol. S4 verso; Herrera, Dec. I, Liv. II, ch. III.
Après être resté quelque temps dans ce petit port, il part pour Séville, où il arrive le 31 mars et où il reçoit une missive des souverains, datée du 30, lui accusant réception de ses lettres, — vimos vuestran letras, — au pluriel, et l'invitant à se rendre à Barcelone (20).
De quelles lettres les souverains parlent-ils ? On a supposé qu'il s'agissait de celles adressées à Santangel et à Sanchez (21) ; mais la forme de ces deux lettres ne prête pas à cette hypothèse. Colomb s'y adresse, il est vrai, à une personne qui n'est pas nommée, mais qui n'est assurément nileRoini la Reine, puisqu'il l'appelle: Monsieur — Senor, — et qu'à différentes reprises il mentionne à la troisième personne les souverains, dont il parle dans un style qui indique bien que ce n'est pas à eux qu'il s'adresse. Pourquoi, d'ailleurs, Colomb aurait-il pris cette façon détournée de faire connaître aux Rois Catholiques une nouvelle de l'importance de celle qu'il avait à leur annoncer ? Dans la position qu'il occupait, il ne pouvait y avoir aucune raison de procéder ainsi. Son rang d'amiral lui donnait le droit de communiquer directement avec ses souverains. Il avait déjà été en rapports personnels avec eux ; il n'était pas timide et revenait triomphant d'une entreprise qu'il avait eu bien de la peine à faire accepter. A tous ces titres, il devait tenir particulièrement à annoncer lui-même sa découverte. Enfln, ne nous dit-il pas lui-même qu'il écrivit à L 'urs Altesses et n'est-ce pas à elles que son Journal de
(20) Caria mensacjera de los Seiiores Reyes Catolicos a Don Crlslobal Côlon. (Navarrete, Vol. II, no XV, p. 21.) La phrase vimos vuestras letras ne signifie pas nécessairement que les lettres dont parlent les souverains leur étaient personnellement adressées ; mais, pour les raisons indiquées, cela paraît certain. Dans l'hypothèse contraire, il faut supposer non seulement que Colomb n'avisa pas directement les Rois, mais que ceu.^L-ci qui, eu.\, lui écrivaient directement, répondaient à des lettres qui ne leur avaient pas été adressées.
(21) IIarrisse, Christophe Colomb, Vol. I, p. 419. Voyez aussi, Vol. II, pp. 12 et 13.
bord est adressé ? Pourquoi aurait-il agi autrement en leur envoyant le résumé de ce même Journal ?
Il faut donc admettre que ces lettres de Colomb par lesquelles les souverains apprirent sa découverte, et dont ils parlent dans leur communication du 30 mars, leur étaient directement adressées, et ne peuvent être confondues avec celle remise à Santangel, que l'on suppose avoir été adressée également à Sanchez. Il est évident, dès lors, qu'il s'agit de la lettre expédiée de Lisbonne que mentionne le post-scriptum de celle à V Escribano de Racion, et de la lettre qui dut être envoyée de Palos. En ce qui concerne la première, cela est certain. En effet, le texte des Archives de Simancas de la lettre à VEscribano de Racion, que Navarrete a publié le premier et qu'il dit être le texte original (22), porte la suscription suivante, de la main d'un bibliothécaire ou archiviste de l'époque : « Cette « lettre concernant les îles trouvées dans les Indes fut « envoyée à TEscribano de Racion par Colomb, avec une « autre pour Leurs Altesses (23). » Ainsi qu'il le dit dans le post-scriptum mentionné ci-dessus, Colomb écrivit de Lisbonne aux souverains et leur fit parvenir sa lettre sous le couvert de celle qu'il adressait en même temps à Santangel.*
Cette lettre et celle envoyée de Palos étaient vraisemblablement copiées Tune sur l'autre, et, comme elles n'existent plus, nous n'en connaissons pas la teneur ; mais il existe un témoignage qui montre que Colomb y disait ce qu'il ne dit pas dans la lettre à Santangel, à savoir que
(22; Esta copiado literalmenie del dociimento original que obra en este Real Archiva de Simancas. (Navarrete, Vol. I, p. 175.)
(23) Esta caria envio Colon al Escribano de Racion de las islas halladas en las Indias é otra de Sus Allezas. (Navarrete, Vol. I, p. 175.) D'après la transcription de Navarrete il y aurait é otra ; mais il devait y avoir e, avec le tilde, (en ou dans). Les deux textes imprimés de cette lettre, l'in-folio et l'in-quarto, portent a.
son expédition avait eu pour objet le passage aux Indes par rOccident. Ce témoignage est celui de ce Januarius, cité plus haut, qui dit avoir vu la lettre de Lisbonne (24). Ici encore, donc, ce serait de Colomb seul que viendrait Tassertion que son entreprise avait le caractère scientifique qui lui est attribué, et son assertion à cet égard reste toujours dépourvue d'une sanction provenant d'une autre source.