VIII. — Le témoignage de Januarius
Voyons maintenant ce que dit ce Januarius, dont le témoignage contredit celui de tous les documents connus relativement au but que se proposait Colomb et confirme celui de ce dernier.
Januarius était le frère de l'ambassadeur du duc de Ferrare auprès de Ludovic le Maure, de Milan ; il avait pour instruction d'écrire à chaque courrier, et la lettre par laquelle il apprend à son frère la grande découverte est du 9 mars (25). Il y dit « qu'au mois d'août dernier le « roi, à la prière de ce Colomb, fit équiper quatre petits « navires pour naviguer, d'après ce qu'il disait, en ligne « droite vers l'ouest, pour aller aborder en Orient »: per dritta Itnea per Ponente per fine che venesse allô Oriente. La terre étant ronde, ajoutait Januarius, il devait forcément arriver à la partie orientale (26).
Si Januarius tenait ces renseignements de quelque per-
(24) Voir sur la lettre de Januarius le paragraphe suivant.
(25) Gomme Januarius parle d'une lettre de Colomb venant de Lisbonne où elle n'a pu être écrite que le 4 mars au plus tôt, M. Harrisse a supposé qu'au lieu de mars il faut lire avril {Christophe Colomb, Vol. II, p. 6), ce qui est assez vraisemblable, quoiqu'il soit possible, à la rigueur, qu'une lettre parvienne de Lisbonne à Barcelone en quatre jours.
(26) Voyez la lettre de Januarius, dans Berchet, Fonti, Vol. I, p. 141, in Raccolla, et dans le Christophe Colomb de Harrisse.
sonnage en position d'être renseigné à cet égard, nous aurions, dans sa lettre, un témoignage autlientique que l'expédition de 1492 avait réellement les Indes pour objet et qu'elle était motivée par des considérations d'ordre théorique ou scientifique. Malheureusement, il y a lieu de douter que ce soit là la source de ses informations, car il termine sa lettre en disant que de Lisbonne, Colomb, « a « écrit ceci au seigneur roi » — ha scripto qiiesto a questo S" Re, — et que lui, Januarius, a vu la lettre — io ho vista la littera. Ce serait donc par cette lettre de Lisbonne, aujourd'hui perdue, que ce Januarius aurait appris ce qu'il écrit à son frère, et nous aurions là une autre preuve que, dans cette première relation adressée aux Rois Catholiques. Colomb s'est montré plus explicite et plus aflirmatif que dans sa lettre à Santangel ou à Sanchez, sur le but qu'il donne à son entreprise. Mais, dans ce cas aussi, la confirmation que nous cherchons des assertions de Colomb sur ce point, et que l'on trouverait autrement dans la lettre de Januarius, nous échapperait encore.
Il faut dire, cependant, que Januarius paraît avoir mêlé aux informations qu'il emprunte à la lettre de Lisbonne, d'autres indications qui n'ont sûrement pas cette provenance, car il n'a pu lire dans aucune lettre venant de Colomb que son expédition se composait de quatre navires et qu'elle passa par le détroit de Gibraltar. Il reste donc quelques doutes sur l'origine des informations que Januarius communiqua à son frère ; elles ne viennent certainement pas toutes de Colomb ; mais viennent-elles d'une source plus sûre ? En tous cas, il crut, comme nous voyons que les Rois Catholiques le crurent, tout d'abord, que les découvertes de Colomb avaient été faites aux Indes.
IX. — C'est après le retour de Colomb que les documents mentionnent pour la première fois les Indes.
Nous avons dit que la légende de la recherche des Indes par Colomb s'était formée graduellement, et que Colomb lui-même semble n'être arrivé que par étapes successives à dire ou à croire que les Indes avaient toujours été son but. On voit la thèse apparaître dans la lettre à Santangel et à Sanchez, destinée à faire connaître la grande découverte, mais là elle n'a pas encore une forme bien nette. Si Colomb est fixé sur ce qu'il croit avoir découvert, il ne dit pas que c'est cette découverte qu'il avait originellement en vue. A Lisbonne, où il s'arrête, il n'est question que de Cypangu et d'Antilia. A Palos, où il arrive le 15 mars, il écrit au duc de Médina-Geli qu'il a réussi dans son entreprise (27) et se prépare à aller trouver les souverains qui sont à Barcelone. Avant de quitter son navire il y reçoit la visite des Inquisiteurs et d'un habitant de Moguer, Cabezudo, avec lequel il avait été en rapports lors de son départ, et il s'empresse de leur donner des renseignements sur son expédition. Il leur montre l'orqu'il rapporte, il leur fait voir les Indiens qu'il ramène ; mais il ne leur dit pas qu'il revenait des Indes Asiatiques et qu'il avait trouvé une nouvelle route pour y aller; il ne leur parle que des îles qu'il a découvertes (28).
(27) Ceci n'est qu'une supposition, basée sur le fait que le 19 mars, cinq iours après l'arrivée de Colomb, le duc écrivait aux Rois Catholiques que ce Génois, qui était parti pour aller aux Indes, en était revenu. Comme la lettre du duc est datée du château do Cogolludo,qui est à deux pas de Palos, il est évident qu'il avait déjà communiqué avec son ancien protégé. L'asser. tion du duc que Colomb était parti pour aller chercher les Indes aurait une grande importance si sa lettre était antérieure au retour de Tcxpédition ; mais comme il ajoute que Colomb avait trouvé ce qu'il cherchait, ce qu'il ne pouvait savoir qu'après avoir communiqué avec lui, son témoignage ici ne fait que refléter celui de Colomb même. Voyez cette lettre, note 110, de l'Elude III ci-dessus.
(28j Déposition de Cabezudo, Moguer, 12 février 1515, dans les Pleytos de
On a vu qu'il y a toute raison de croire que Colomb avait tenu un autre langage aux Rois Catholiques dans la lettre de Lisbonne, aujourd'hui perdue, que Januarius assure avoir vue, et d'après laquelle c'était aux Indes que l'expédition devait se rendre et que c'était là que se trouvaient les îles dont le nouvel amiral annonçait la découverte.
Gomme Januarius, les souverains semblent avoir tout d'abord ajouté complètement foi à tout ce que Colomb leur avait dit à cet égard, car dans la lettre du 30 mars 1493 mentionnée ci-dessus, qui est la première qu'ils lui écrivirent après son retour, et où ils rengagent à venir les rejoindre à Barcelone, ils parlent de ses découvertes comme ayant eu lieu aux Indes mêmes : en las Indias. Jusqu'alors ils n'avaient donné à Colomb que le titre de capitaine : nuestro capitan (29). Maintenant, ils l'appellent «notre amiral de la mer Océane, vice-roi et gouver- « neur des îles qui ont été découvertes dans les Indes (30) », formule qui montre qu'à ce moment les souverains croyaient que Colomb avait conduit son expédition jusqu'aux Indes et que les îles découvertes par lui se trouvaient aux extrémités de l'Asie Orientale.
Remarquons ici que cette lettre du 30 mars est la première des pièces officielles, se rapportant à l'expédition de 1492, où figure la dénomination des Indes. On ne la rencontre dans aucun des documents antérieurs au départ de Colomb ; mais, dès son retour, on la retrouve dans tous.
Colon, Vol. II, pp. 17-20. Cabezudo se sert de l'expression d'Indiens ; mais c'est en 1515 qu'il faisait sa déposition et, à cette époque, c'est par ce nom qu'on désignait les indigènes des Antilles ; pour les contemporains cette expression n'a pas d'autre sens.
(23) Voyez les ordres du 30 avril 1402 pour armer et équiper les caravelles de Colomb. Navarrete, Vol. II, n°' VII, VIII et autres.
(30) El Rey é la Reina, : D. Cristoba.1 Colon, nuestro Almirante del mar Oceano, é Visorey y Gobernador de las Islas que se han descubierto en las Indias... (Navarrete, Viages, Vol. II, n» XV, p. 21.)
ViGNAUD. Nouvelles Etudes. II 18
Ainsi, Colomb, auquel, avant son expédition, on donne un titre qui n'indique que d'une manière vague l'espace maritime dans lequel il doit faire ses découvertes, Colomb auquel on interdit de se porter du côté des possessions portugaises de la Mine, ce qui indique qu'on ignorait si les mers d'Afrique devaient faire partie du champ de ses recherches, Colomb, aussitôt après avoir annoncé sa découverte, est désigné officiellement par des titres qui, pour la première fois, font de la mer des Indes le théâtre de ses explorations.
Ou les mots n'ont aucune valeur précise, ou cela signifie que les Rois Catholiques ne savaient pas, à l'origine, dans quelle partie de la mer Océane Colomb se proposait d'entreprendre des recherches, et qu'ils n'ont su qu'il avait été aux Indes — ou qu'il croyait y avoir été, ce qui revient au même, — qu'après avoir pris connaissance de ses premières relations (31).
Que devient alors le grand dessein de Colomb, ce dessein qu'il aurait sucessivement proposé à diverses cours et qui consistait à aller directement aux Indes en traversant l'Atlantique ? Il semble donc que cette soudaine apparition du nom des Indes dans les documents officiels, immédiatement après le retour de Colomb, doive être considérée comme une indication équivalant à une preuve
(31) Dans le rapport que le licencié Villalobos fit au Conseil des Indes sur le procès que Diego Colomb et après Luis Colon firent à la couronne en revendication de certains droits, il est dit que Colomb, au retour de son premier voyage, affirma avoir découvert les Indes et que les souverains le crurent. Ce mémoire est très hostile àColomb et est d'une grande partialité pour Pinzon, qui, d'après le rapporteur, aurait eu le premier l'idée d'aller aux Indes. Mais cela ne détruit pas la portée de l'assertion dé ce magistrat qui, après avoir conduit en personne l'enquête ordonnée à propos de ce procès, dit que c'est à son retour que Colomb parla de la découverte des Indes et que c'est ce qui motiva le renouvellement de ses privilèges. Le rapport de ce Villalobos est du 31 mars 1536. M. Duro l'a donné à l'appendice I de son Pinzon, 1892, in-18, p. 129.
•qu*il n'avait pas été question originairement d'un passage à la région des épices ou aux possessions du Grand Khan. Nous verrons tout à l'iieure ce que les contemporains ont pensé de la prétention de Colomb d'avoir voulu aller aux Jndes et d'y avoir été.
X. — Les Rois Catholiques reviennent sur leur première opinion au sujet des Indes.
La croyance que Colomb avait été aux Indes, croyance que les Rois Catholiques partagèrent tout d'abord et qui fut aussi celle de ceux que les premières relations du héros du jour avaient si vivement impressionnés, ne tarda pas à faire place à une appréciation plus judicieuse du grand fait qui venait de se produire.
Et il est curieux de noter que ce sont les Rois Catholiques qui semblent avoir été les premiers à revenir de leur erreur. A peine Colomb était-il arrivé à Barcelone et leur eut-il rendu compte de sa découverte, qu'on remarque qu'ils n'en parlent plus comme ils l'avaient fait auparavant. Quand ils lui écrivaient, le 30 mars, de venir les trouver à Barcelone, c'est aux Indes mêmes qu'ils plaçaient ses découvertes — en las Indias; mais sous cette forme et avec cette signification, cette expression caractéristique ne se retrouve plus dans aucune pièce subséquente. Moins de deux mois après la lettre du 30 mars, quand les souverains mentionneront les îles nouvellement découvertes, ce n'est plus aux Indes qu'ils les placent, mais simplement <ians les parages des Indes — en la parte de las Indias. C'est ainsi que dans la cédule du 20 mai 1493, accordant à Colomb de nouvelles armes, il est appelé : « notre ami- « rai des îles et terre ferme découvertes par nos ordres et « à découvrir dans la mer Océane, dans les parages des « Indes (32) ». Notons que dans cet acte, destiné à hono-
(32) Navarrete, Vol II, n° XX, p. 36.
rer celui qui venait d'ajouter de nouvelles possessions au domaine royal, il n'est fait aucune allusion à la découverte qu'il aurait faite d'une nouvelle voie pour se rendre aux Indes des Epices, alors que c'était nécessairement le cas de le faire s'il revenait, comme il le disait, des îles de l'Asie Orientale. Les Rois auraient-ils omis une mention aussi importante si elle eût été justifiée ?
Trois jours plus tard, les souverains, prenant des dispositions pour armer une nouvelle flotte, disent qu'elle est destinée « aux îles et terre ferme qui ont été décou- « vertes et seront découvertes dans la mer Océane, dans « les parages des Indes (33) ». Enfin, le 28 de ce même mois, lorsqu'ils confirment à Colomb les privilèges qui lui avaient été accordés antérieurement, ils répètent qu'ils lui sont acquis pour les régions découvertes et à découvrir « dans les parages des Indes (34) *.
Ce changement de langage laisse clairement voir que, si les souverains crurent, d'abord, que Colomb avait accompli le passage aux Indes, qu'il croyait avoir fait, ils ne tardèrent pas à considérer les choses autrement. Leurs négociations avec le Saint-Siège en sont une preuve.
X[. — Les Bulles confirmant aux Rois Catholiques la possession des nouvelles terres découvertes ne les placent pas aux Indes.
Conformément aux usages du temps, les Rois Catholiques devaient demander au Pape de reconnaître et de sanctionner leur droit de possession sur les nouvelles contrées que Colomb venait d'ajouter à leur couronne, ainsique sur celles qu'il pourrait encore découvrir ; ils ne perdirent pas de temps à le faire.
(33) Op. cit.. Vol. II, n° XXII, p. 38.
(3i) Op. cit., Vol. II, n» XLI, p. 57. Cette expression de en la parte de las Indias n'est d'ailleurs qu'une forme de langage à laquelle on ne donnait pasun sens littéral.
Nous ne connaissons pas les instructions qu'ils envoyèrent à cette occasion à leurs ambassadeurs à Rome, qui étaient alors Bernardino de Carvajal et Ruiz de Médina ; mais nous connaissons un discours que l'un d'eux fît à Rome trois semaines après avoir obtenu les Bulles qu'il était chargé de demander, et nous voyons que les îles nouvellement découvertes y sont décrites, non comme étant aux Indes, ni même comme se trouvant dans les parages des Indes, mais simplement dans la direction des Indes — versus Indos (35). On est donc fondé à dire que c'est ainsi que les instructions des ambassadeurs désignaient ces îles, et que c'est ainsi qu'ils en parlèrent au Saint-Père. Le langage des bulles conlirme cette induction.
Ces bulles sont au nombre de trois; dans la première, celle Inter cce^era, qui est du 3 mai 1493, il est dit que le roi Ferdinand et la reine Isabelle dépêchèrent Colomb avec des navires et des hommes qui « faisant toute dili- « gence, naviguèrent par les régions occidentales de la mer « Océane, vers les Indes, et, à ce que l'on dit, découvrirent « des îles très éloignées et même des terres fermes qui, « jusqu'à ce temps, n'avaient pas été découvertes (36). »
(35) Carvajal (Bernardo). Oratio super prœslanda solenni ohedientia sanciissimo D. iV. Alexandro papœ VI,.. Discours touchant l'assurance solennelle d'obédience... s. 1. n. d., petit in-4°, 8 feuillets non chifTrés.
Ce discours fut prononcé le 19 juin 1493, c'est-à-dire six semaines après la promulgation des Bulles demandées. 11 fut imprimé aussitôt ; mais on n'en connaîtaujourd'hui que six exemplaires, dont l'un est à la Bibliothèque nationale, un autre appartenait à M. Harrisse qui a décrit l'ouvrage dans la plaquette suivante : Un rarissime americanum Paris, Techner, 1897, 8", p. 10. Voici le passage cité ; nous l'empruntons à cette brochure :
Suherfit quoque siib eis Fortiinatas Insulas.quaram ferlilitatem mirabileni esse constat. Ostendit et nuper alias incognitas versus Indos : [Le Christ] a soumis à leur domination les îles Fortunées, dont la. fertilité admirable a été constatée. Et il a révélé dernièrement d'autres îles vers les Indes.
(36)... Per partes occidentales, ul dicitur, versus Indos, in mari Occeano navigantes, certas insulas remotissimas et etiam terras firmas quse per alios hactenus repertœ non fuerant. (Navarrete, Vol. Il, no XVII, p. 24 ; Berchet, Fonti, Vol. II, p. 5.)
Daas la seconde Bulle, celle Exiniie devotlonis, qui est également du 3 mai, et qui n'est qu'un abrégé de l'autre, il est simplement dit que le Saint-Père reconnaît au roi Ferdinand et à la reine Isabelle la souveraineté de « toutes « les terres fermes et îles lointaines et inconnues, situées « vers les régions occidentales, dans la mer Océane, et « qui ont été ou seront découvertes par vous ou par vos « soins... qui ne seraient pas sous la domination de quelle que prince chrétien (37). »
La troisième Bulle, qui fut accordée le lendemain des deux autres, le 4 mai, commence comme celle Inter cœtera qu'elle répète en grande partie ; c'est la plus explicite et la plus importante des trois, celle qui établit la ligne de démarcation entre les régions ouvertes à l'activité de l'Espagne et du Portugal (38). L'objet que se proposaient les souverains d'Espagne y est clairement défini et la situation des nouvelles îles non moins clairement indiquée. S'adressant au Roi et à la Reine, le Pape leur dit qu'il sait qu'ils se proposaient depuis longtemps « de chercher et de « trouver des îles et terres continentales éloignées et incon- « nues, — insulas et terras firmas remotas etincognitas — « dont personne encore n'a fait la découverte », et que fort occupés d'assiéger le royaume de Grenade, ils n'ont pu conduire à bonne fin cette louable entreprise, mais qu'ayant
(37) Cette Bulle, que ne donne pas Navarrete, forme le n" 1 de Berghet, fonti, Vol. I, p. 3, texte des Archives du Vatican. C'est aussi le n"> 1 des Annales ecclésiastiques de Raynaldi, Vol. XI, édition de Lucques, 1754; mais M. Harrisse a montré que, d'après une phrase du document même, c'était un abrégé de la première Bulle dite /n(er cœtera. (Diplomatie Hislory... note 29, p. 162.) C'est le n" 3 de Thacher, op. cit. Voyez les sources de la présente Étude, n" 5.
(38) Les auteurs ne sont pas d'accord sur l'ordre dans lequel ces Bulles ont été accordées. Nous suivons la classification de M. Harrisse, qui est celle du P. Ehrlc et de Heywood Pour eux, comme pour Berchet, la Bulle principale, celle du 4 mai, est la troisième. Thacher en fait la seconde. Pour l'objet qui nous occupe ici, ces différences importent peu.
LA LÉGE:NDE de COLOMB 279
recouvré ce royaume, ils ont voulu accomplir leur dessein : « Vous avez envoyé notre cher fils^ Christophe Colomb, « homme très digne, recommandable à plus d'un titre et « apte à une si grande entreprise, avec des navires et des « hommes équipés dans ce but... pour rechercher soigneu- « sèment — diligenter inqiiireret — des terres continen- « taies et îles éloignées et inconnues » — terras firmas et insulas remotas et incognitas — « dans une mer où jusqu'à « cejour nul n'avait encore navigué » — per mare ubi hactenusnavigatumnonfuerat. — « Et ces hommes. Dieu aidant, « ont trouvé certaines îles éloignées — c^rtas insulas remo- « tissimas, — et même des continents — et etiam terras fir- « mas — que nul autre n'avait encore découverts. »
Plus loin, précisant les limites du domaine ouvert à la Castille, le Pape indique où doit passer la hgne idéale à l'ouest de laquelle toutes les îles ou terres, découvertes ou à découvrir, appartiendront à leur couronne, « qu'elles « soient situées dans la direction de l'Inde ou vers tout « autre pays» — sint versus Indiamaut versus aliam quamcumque partem (39).
On voit que le grand dessein attribué à Colomb disparaît complètement dans ces importants documents, écrits immédiatement après l'arrivée du Découvreur et sur des indications venant des souverains eux-mêmes, car le Pape n'auraitpupréciser, comme il le fait, l'objet qu'ils avaienten vue et celui qui avait été atteint, si leurs ambassadeurs ne l'avaient pas renseigné à cet égard. Un passage des Bulles montre bien que le Saint-Père connaissait la lettre à Santangel et à Sanchez, qui était peut-être déjà imprimée à ce moment et dont, en tous cas, les deux ambassadeurs ne
(39) Celte fameuse Bulle a été reproduite nombre de fois. On la trouve dans tous les Bullariiim, ainsi que dans Navarrete.A part quelques modifications verbales, elle ne diffère de la Bulle n° 1 que par l'addition du passajje fixant la ligne de démarcation.
manquèrent certainement pas de lui remettre une copie, mais ce n'est pas là qu'il a trouvé que les îles nouvellement découvertes étaient seulement dans la direction des Indes, et que c'était pour découvrir ces îles et terres inconnues que l'expédition de Colomb avait été organisée.
Nous avons donc, dans ces Bulles, une preuve documentaire authentique, à ajouter à tant d'autres, que le roi Ferdinand et la reine Isabelle n'avaient pas chargé Colomb d'aller à la recherche d'une route nouvelle pour passer aux Indes, et qu^'ils ne considéraient pas que les îles qu'il avait découvertes se trouvassent aux Indes.
XII — Raisons de croire que c'est après être arrivé aux Antilles que Colomb s imagina avoir atteint les Indes.
Si nombreuses et si frappantes que soient les raisons qui montrent que Colomb n'était mù, dans tous ses efforts pour faire agréer et pour mettre à exécution son projet, que par la certitude de découvrir quelques terres nouvelles sur lesquelles il avait recueilli des renseignements, la critique reste néanmoins en présence de sa déclaration formelle qu'il n'eut jamais d'autre objet que de se rendre aux Indes des Épiées. Bien que cette déclaration ne se concilie point avec nombre de faits exposés dans le Journal même où on la trouve, elle est si catégorique, et Colomb, ainsi que ses biographes autorisés, l'ont si souvent répétée, qu'elle a fini par prendre avec le temps une autorité qu^il semble téméraire de mettre en question.
On ne peut, cependant, admettre que l'objet des négociations de Colomb avec les Rois Catholiques ait été de passer aux Indes sans soulever des objections insurmontables. Si tel était le cas, comment expliquer que le fait soit en contradiction avec tout ce que nous savons des origines et des préparatifs de la grande expédition, ainsi
qu'avec les parties essentielles de la relation que Colomb lui-même en a donnée ? S'il ne voulait aller qu'aux Indes, et s'il ne voulait pas s'attarder à chercher des îles ou terres nouvelles, comment se fait-il que son propre Journal témoigne que lui et Pinzon faisaient précisément le contraire ? S'il ne pensait qu'aux Indes, pourquoi, avant de partir, promet-il à ses compagnons de trouver terre à 700 ou 800 lieues des Canaries ? Pourquoi, lorsqu'il rapporte que Pinzon lui proposa de faire voile vers une île qu'il croyait être Cypangu, Fernand Colomb nous dit-il que son père connaissait l'existence et la situation de cette île et que c'était celle qu'il cherchait ? Y-a-t-il rien, d'ailleurs, de plus invraisemblable et de plus contraire à l'évidence même que cette prétention de Colomb d'être resté indifférent à la découverte d'îles nouvelles, alors qu'il avait tout intérêt à cela et aucun à aller aux Indes !
On voit combien il est difficile d'admettre que l'unique objet de Colomb était, comme il le dit, de passer aux Indes. Serait-il plus facile d'admettre qu'il cherchait à la fois un passage aux Indes et des terres nouvelles ? Dans ce cas, son grand dessein se serait doublé d'une entreprise commerciale qui n'aurait eu pour lui qu'un intérêt pécuniaire, et on s'expliquerait ce que dit le Journal de la recherche des îles et de l'intention de Colomb de se rendre aux Indes. Plusieurs critiques en ont jugé ainsi ; mais il faut remarquer que cette espèce de compromis entre des faits contradictoires ne répond pas aux prétentions de Colomb, qui repousse absolument l'idée qu'il a pu penser un seul instant à autre chose qu'à aller droit aux Indes. Les îles nouvelles lui étaient indifférentes ; les Indes seules avaient de l'intérêt pour lui et pour les Rois Catholiques qui l'y envoyaient expressément pour tracer une autre route y conduisant, et poup entrer en relations avec le Grand Khan, auquel on voulait apporter les bienfaits du christianisme. Colomb est, à cet égard, aussi affîrmatif qu'exphcite, et
on sait que S3S plus éminents biographes modernes ont adopté sans liésiter sa manière de voir, Harrisse et Ruge entre autres.
Toujours est-il qu'au cours de ses négociations, on ne peut relever au:un fait indiquant que son dessein était d'aller aux Indes, et que c'est seulement dans son Journal de bord, qui ne fut terminé qu'après sa découverte, qu'on trouve pour la première fois la déclaration qu'il n'eut jamais d'autre objet ; déclaration qui est en si flagrante contradiction avec nombre de faits consignés dans ce Journal même, qu'on peut supposer qu'elle y a été introduite après coup. En tous cas, il est bien acquis que s'il a été question d'aller aux Indes en prenant par l'ouest, avant le départ de Colomb, le fait est resté inconnu de tous ceux qui devaient le connaîlre, excepté de lui. Mais dès son retour, tout change ; personne auparavant ne pensait aux Indes ; il revient, tout le monde en parle.
A défaut d'autres faits, cette circonstance significative suffirait à montrer que c'est seulement au cours de son expédition que les idées de Colomb subirent l'évolution qui le conduisit à former le système qu'il s'est efforcé de faire prévaloir à son retour. Parti avec le dessein arrêté de chercher des îles qu'il croyait trouver à 700 ou 800 lieues des Canaries, il entre à Palos après en avoir fait plus de 1.100, et déclare non seulement qu'il revient des Indes, mais que c'est aux Indes qu'il s'était proposé d'aller. Que s'était-il donc passé pour motiver ce langage nouveau? Le Journal de bord nous le montre. Au lieu de 800 lieues qu'il comptait faire au maximum, il dépasse de beaucoup cette distance sans obtenir aucun résultat, et ce n'est qu'après avoir changé sa direction et pris une route qui, selon Pinzon, devait conduire à une île que celui-ci croyait être Cypangu, qu'on découvrit Espanola, que Colomb pensaêtre celle dont parlait Pinzon, conviction qu'il garda jusqu'à sa mort.
Jusqu'alors Colomb n'avait pas paru s'occuper de cette île ; mais dès ce moment il semble ne plus penser qu'à elle. Soit qu'il eût perdu Tespoir de trouver l'île sur laquelle il avait des indications que rien n'avait confirmées, soit qu'il ait fini par croire que la Cypangu de Pinzon était celle même qu'il cherchait, ainsi qu'on peut l'inférer du langage de son fils, on le voit se préoccuper uniquement de la découvrir. Il la cherche partout. Ne pouvant la reconnaître dans la petite île de Guanahani, il se persuade qu'elle n'en peut être éloignée, et se remet aussitôt en route pour la trouver (40). Il croit d'abord que c'est Cuba, parce que cette île occupe, à ce qu'il assure, la situation de Cypangu sur les sphères et les mappemondes qu'il a vues (41) ; mais il ne persiste pas dans cette opi-
(40) Journal de bord, 14 oct. 1492.
(41) ... En las espéras que yo vi y en las pinturas de mapamundos es ella en esta coinarca. (Journal de bord, 24 oct. 1492.) Ce passage, où Las Casas cite Colomb textuellement, montre que notre Génois parle des sphères et mappemondes qu'il avait vues et non, comme on l'a dit, de celles qu'il avait à son bord. Il est évident que si Colomb s'était proposé de traverser tout l'espace séparant les deux extrémités du monde connu, il aurait pris avec lui au moins un globe. Le fait qu'il n'en avait pas, qui se déduit logiquement de la phrase ci-dessus et d'une autre ayant le même sens qu'on trouve sous la date du 14 novembre, est une indication de plus que son objectif n'était pas les extrémités orientales de l'Asie.
A part le globe de Behaim, qui est postérieur au voyage de Colomb, on n'en connaît aucun où Cypangu figure dans cette situation. Il en est de même des mappemondes, celle de Fra Mauro est la seule qui indique cette île ; s'il en a existé d'autres, elles ont disparu. Les auteurs qui considèrent la carte dite de Toscanelli comme authentique pensent que Colomb faisait allusion à elle. Peut-être avait-il en vue quelque carte que Pinzon aurait connue à Rome et dont il lui aurait parlé, ou dont il aurait rapporté une copie. On voit, en effet, dans le questionnaire de l'enquête du 1" novembre 1532, à Palos, qu'il est demandé aux témoins s'ils savent que Pinzon rapporta de Rome des extraits d'une mappemonde relative à des terres occidentales et que Pedro Alonso Ambrosio répondit affirmativement, ainsi que Pedro Arias. Dans un autre questionnaire il est dit que Pinzon rapporta de Rome un livre — ou écrit — sur les îles de la mer Océane. (Duao, Informe, pp. 30 et 37.)
284 GINQUlÈMli ÉTUDE
nion et finit par l'identifiep définitivemeat avec Haïti, à laquelle il donne le nom d'Espanola (42).
Dans de pareilles conditions, il n'y a pas à s'étonner que Colomb, qui n'avait, alors surtout, que de très rudimentaires connaissances en géographie générale et en cosmograpliic, ait cru qu'il s'était avancé jusqu'aux Indes et ait fini par se persuader que c'était ce qu'il avait voulu faire. De là à dire que c'était aussi ce qu'il avait promis défaire, il n'y a qu'un pas, et Colomb l'a franchi, de bonne foi peut-être : il y a des dispositions d'esprit qui rendent les illusions faciles aux hommes d'imagination (43).
On a vu que dès les premiers rapports de Colomb avec Pinzon, il avait été question de Cypangu. Ce marin avait rapporté de Rome des renseignements sur cette île qui, d'après ce que quelques témoins ignorants en ont dit, paraissent absurdes, mais qui, cependant, avaient inspiré à un homme sérieux et expérimenté comme il l'était, l'idée que sa découverte serait une opération profitable. On lui prêtait même l'intention de tenter l'aventure lui-même, et ce qui donne à croire qu'il voulait réellement le faire, c'est qu'immédiatement après s'être entendu avec Colomb, on le voit mettre tout en œuvre pour persuader aux gens de mer de Palos et des localités voisines, qui hésitaient à
(42) Le 24 décembre Colomb ccriL dans son Journal que les Indiens donnent à Cypangu le nom de Givao.qui désignait, en réalité, une partie de Tilc Espagnole. Le 26 il répète cela. A partir de ce moment il n'est plus question de Cypangu dans le Journal, mais nous savons par d'autres documents qu'il tenait pour certain que son île Espagnole était bien Cypangu. Il le dit dans l'acte du 22 février 1498 constituant son majorât, ainsi que dans une note de sa main au Pline de la Colombinc (Scritti, Poslille a la Ilislorii di Plinio, n" 23) et son frère Barthélémy confirme le fait dans sa carte de 1503. Voyez la note 206 de notre Toscanelli and Columbus,
(43; Qu'il en faut peu, dit judicieusement M. de Lollis, pour se donner à soi-même et pour donner aux autres, comme sûr et certain, ce que l'on désire vivement ! Il se persuada qu'il allait d'un moment à l'autre mettre la main sur Zaiton et Quinzay. (Qui a découvert l'Amérique, p. 131.)
s'enga2:er dans la grande entreprise, qu'ils avaient tout intérêt à le faire, parce que la découverte de Cypangu les enrichirait (44). Enfin, nous avons vu qu'au cours du voyage il voulait qu'on se dirigeât du côté où il croyait qu'on trouverait cette île et que son avis finit par prévaloir.
Il est permis d'inférer de cette série de faits que, lorsque les deux navigateurs se communiquèrent à Palos les renseignements qu'ils avaient relativement à l'existence de terres inconnues à l'ouest, Pinzon représenta que son île de Cypangu devait être celle sur laquelle Colomb avait de son côté réuni des indications, et que celui-ci se laissa persuader. S'il en avait été autrement, Fernand Colomb n'aurait pu écrire le passage si curieux et si peu remarqué, cité à un chapitre précédent, d'où il résulte que Cypangu, vers laquelle Pinzon voulait qu^'on se dirigeât lorsque le 6 octobre il fit changer la direction suivie, était la même qu'Espaiiola, et que son père savait aussi bien qu3 son lieutenant où se trouvait cette île, qu'il aurait pu découvrir auparavant s'il Pavait voulu (45).
Ce qui est certain, c'est qu'on croyait à l'époque que la recherche de Cypangu était l'objet ou l'un des objets de l'expédition, ainsi qu'on peut le voir par plusieurs des témoignages donnés dans les diverses enquêtes qui nous ont fourni de si curieux détails, tant sur l'organisation de l'entreprise que sur la suite du voyage. Une autre preuve du fait c'est que les historiens portugais, Ruy de Pina et Resende, racontant l'entrevue que le roi Joâo II accorda à Colomb à son retour de sa grande découverte, disent l'un et l'autre que l'objet de l'expédition était la recherche d'Anlilia et de Cypangu (46). Ruy de Pina et
(44) Voir pour la justification de ces assertions le ch. V, § VU, de la IV* de ces Nouvelles Éludes.
(45) Voir ci-dessus, Étude IV, ch. V, § VII.
(46) Voyez ci-dessus, Étude II, chap. I, § III.
Resende étaient des témoins oculaires, qui n'ont pu connaître ce qu'ils disent là que par Colomb lui-même ou par ses compagnons. A cette époque, la légende de la recherche de la route des Indes n'était donc pas encore née !
Il est difficile de ne pas voir dans tous ces faits une preuve que Tinfluence des idées de Pinzon sur Colomb fut plus grande qu'on ne le suppose généralement, et il est à croire que si cet intelligent et énergique marin n'était pas mort en arrivant à Palos, il aurait revendiqué sa part dans Thonneur d'avoir découvert l'Amérique.
Quelle que soit, en tous cas, la manière dont Colomb arriva à former son opinion sur la proximité des Indes des côtes d'Europe et d'Afrique, il faut insister sur ce fait que rien n'indique qu'il nourrissait quelque idée de ce genre quand il s'ouvrit aux Rois Catholiques, tandis qu'il est bien certain qu'il rentra à Palos, après son heureuse découverte, avec la conviction qu'il revenait de ces riches contrées.