‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 72 sur 127 · I. — Témoignage de Pierre Martyr. Ses doutes · texte numérisé non relu

I. — Témoignage de Pierre Martyr. Ses doutes

Si les Rois Catholiques donnèrent à Colomb des navires pour aller aux Indes par une route autre que celle suivie par tout le monde, ce fait, en raison de son importance, n'a pu passer inaperçu pour ceux qui fréquentaient la cour de Castille, ou qui étaient en rapports, soit avec les

Rois eux-mêmes, soit avec ceux auxquels de grandes charges gouvernementales étaient confiées.

Nous possédons le témoignage d'un homme qui se trouvait précisément dans ce cas : c'est celui de Pierre Martyr. C'était un homme instruit et très empressé de renseigner ses nombreux correspondants. Il était à Barcelone quand Colomb y arriva, et connut de suite sa prétention d'avoir été jusqu'aux extrémités de TAsie Orientale (47).

Le 14 mai, il annonce le grand événement dans une lettre où il se borne à dire que le Découvreur arrive des Antipodes, mais où il l'appelle un certain Colomb : Christophvrus quidam Colomb (48). Le 13 septembre, écrivant à une autre personne, il rappelle que Colomb était venu au camp royal, devant Grenade, pour demander « Tauto- « risation de parcourir l'autre hémisphère jusqu'aux Anti- « podes » et ajoute qu'il a exécuté son projet. Il donne ensuite sur sa découverte quelques détails qui ne peuvent venir que de Colomb lui-même, qu'il a pu voir, ou de la lettre dont parle Januarius, puisqu'ils ne se trouvent pas dans celle à Santangel et à Sanchez (49).

(47) Colomb, qui était resté quelques jours à Palos, se rendit à Séville où il arriva, dit Bernaldez, le 31 mars ? et c'est là qu'il reçut la lettre des souverains, datée du jour précédent, lui disant qu'ils l'attendaient à Barcelone. M. Harrisse pense qu'il ne put guère y arriver avant le 20 avril. [Christ. Colomb, Vol. Il, p. 1^.) Mais à la date du 14 mai Martyr écrit comme s'il y avait seulement quelques jours que Colomb se trouvait à Barcelone. Ce serait donc vers le 10 mai qu'il y arriva et il aurait mis quarante jours pour se rendre auprès des souverains qu'il devait élre pressé de voir. Cela est d'autant moins probable que Fernand Colomb dit que son père s'arrêta peu en route et arriva à Barcelone vers le mois d'avril. (Historié, ch. 41, fol. 84, verso.) Il doit donc y avoir erreur dans la date de la lettre de Martyr. On sait d'ailleurs que la chronologie de ces lettres n'est pas bien établie.

(48) Lettre à Jean Borroméc, n" 130 de l'édition de 1670 de VOpus epistolarium, p. 17, Edit. Asensio. Cette expression un peu dédaigneuse se retrouve plusieurs fois dans les premières lettres de Martyr et même dans la première décade de VOrbo novo. Martyr, à cette époque, n'était probablement pas lié avec Colomb, comme il le fut plus tard. L'expression des antipodes revient aussi plusieurs fois sous la plume de notre chroniqueur.

(49) Lettre à Tendilla et à l'archevêque de Grenade (Talavera), n° 133,

Dans une autre lettre datée du môme jour, Martyr se montre plein d'enthousiasme pour la découverte de Colomb: Jusqu'à présent on ne connaissait que la moitié de la circonférence du globe, maintenant, ce qui depuis l'origine du monde était resté inconnu, commence à se dévoiler. Colomb est parti dans la direction du soleil couchant et il est parvenu aux antipodes après avoir franchi 5.000 milles (50). Le 1" octobre, il devient plus précis et avance nettement que Colomb a navigué « jusqu'aux anti- « podes de l'Inde», mais il se reprend aussitôt en ajoutant: « du moins ille croit» — ut ipse cr^û^^i. Il a découvert, poursuit-il, plusieurs îles que «l'on croit voisines de l'Inde», et lui. Martyr, est assez disposé à le croire aussi «quoique la « grandeur de la sphère soit contraire à cette supposi- « tion (51) ».

EtTectivement, Martyr, qui vient d'écrire que la moitié seule de la sphère était connue (180 degrés), et que Colomb a trouvé ses antipodes à 5.000 milles, ne pouvait croire qu'il avait franchi les 180 degrés de la circonférence du globe qui restaient à connaître. Les expressions dont il se sert dans toutes ces lettres montrent clairement que, d'après les informations qu'il avait recueillies, il ne s'agissait, pour Colomb, que de faire des découvertes dans la seconde moitié du monde restée inexplorée, et que sa prétention d'avoir été jusqu'aux Indes soulevait de graves objections. Martyr n'admettait certainement pas, en tous cas, que les îles et terres nouvellement découvertes fissent partie des Indes, car il en fait distinctement un monde nouveau, et il paraît même avoir été le premier à se ser-

p. 18, EdiL. AsE>sio. Entre autres particularités que ne mentionnent pas les lettres imprimées notons ce que Colomb dit du nom de laracine (le manioc) dont se nourrissent les Indiens.

(50) Lettre à Ascanio Sforza, n° 134, pp. 19, 20. Asexsk».

(51) Quamvis spherse magniludo aliter sentire videatar. Lettre à l'archevêque de Braga, no 135, p. 21. Edit. Asensio.

ViGXAUD. Nonveîles Éludes. II. 19

vir de cette expression dans le sens que nous lui donnons aujourd'hui (52).

On ne saurait voir, dans aucun de tous ces passages, une confirmation de l'opinion que l'expédition de 1492 avait pour destination les extrémités de l'Asie Orientale et qu'elle était parvenue jusqu'aux Indes. Pour Martyr, les îles nouvellement découvertes étaient situées dans la partie du monde qui n'avait pas encore été naviguée, mais elles ne faisaient pas partie des Indes (53) .

Les documents que nous avons cités montrent que c'est ce que pensaient les Rois Calholiques et c'est aussi ce que disent les Bulles.

II. — Les propres compagnons de Colomb ne croyaient pas avoir été jusqu'aux Indes.

Les lettres et les propos de Colomb ne forment pas la seule source par laquelle on connut sa découverte. Quatre-

(52) On la trouve pour la première fois dans une lettre en date du 1"' novembre 1493, écrite, par conséquent, sur les seules données rapportées par Colomb de son premier voyage et où il l'appelle, cette fois, l'illustre découvreur du Nouveau Monde : Colonus ille novi orbis reper tor. (Lellve n» 138, p. 21.) Il se sert plusieurs fois de l'expression dans ses lettres des années 1493 et 1494, Le 20 octobre 1493 il écrit : « Chaque jour on nous apprend « des choses étonnantes sur le Nouveau Monde.» (Lettre no 142.)

Le 29 décembre, même année, il écrit : € Ceux qui reviennent du Nouveau Monde...» A ces différentes dates Colomb n'était pas encore revenu de son second voyage. (Lettre n° 132.)

(53) Dans plusieurs autres de ses lettres, postérieures à celles-ci. Martyr rapporte ce que Colomb disait relativement à la proximité de l'Asie des îles et terres qu'il avait découvertes ; voir notamment la lettre n° 142. Mais nulle part il n'exprime une opinion favorable à cette thèse, qu'il présente toujours sous une forme dubitative :« L'amiral prétend... Colomb pense, etc. Notons, cependant, que dans l'une de ses décades, après avoir dit que Colomb se proposait de trouver des îles qui avoisinaient l'Inde, il écrit que les objets rapportés par lui, semblent indiquer que ces îles appartiennent à cette région; mais il n'est pas sûr de son fait car, dans le même passage, il constate, encore une fois, que cette opinion de Colomb est en contradiction avec la grandeur de la terre : Quamvis hiiius Christophori Coloni opinio, magniludini sphœrse et opinioni veterum de subnavigabili orbe videatur adversari. {De orbo novo, dcc. I, p. 74. Edit. Asensio.)

vingts personnes environ, sur les cent vingt qui firent partie de sa première expédition, revinrent à bord de la Nina et de la Pinta, et on pense bien que ces quatre-vingts témoins du grand événement auquel ils avaient pris part, ne manquèrent pas de parler de ce qu'ils avaient fait ni de dire où ils croyaient avoir été. Malheureusement, il ne reste guère de trace de ces récits, qui durent être très nombreux et qui contribuèrent certainement à former Topinion courante sur le résultat de l'entreprise.

Notons, cependant, que Allegretto Allegretti, qui habitait Sienne, et qui tenait un journal des événements de son temps, y a mentionné la grande découverte, à la date du 25 avril 1493, d'après des lettres de marchands italiens, établis en Espagne, qui ne parlent que d'îles nouvelles situées au delà des Canaries (54). Ces marchands ne pouvaient connaître la découverte par les lettres de Colomb, qui, à la date à laquelle ils écrivaient, n'étaient pas encore imprimées ; Allegretti parle aussi, d'ailleurs, de récits faits de vive voix.

Une autre et plus importante information ayant une origine analogue est celle donnée par Juan de Agron, qui dépose, en 1552, qu'il se trouvait à Moguer, lors du départ de Colomb pour la découverte des Indes, lesquelles s'appelaient alors, nous dit-il, Antilia — que enfonces nonbraban Antilla.En revenant d'Afrique, l'année suivante, Agron rencontra le navire de Pinzon, par lequel il apprit que Colomb et ses compagnons avaient découvert les Indes,, c'est-à-dire les Antilles, qui, en 1552, n'étaient connues que sous le nom des Indes (55). Ce précieux témoignage

(54)Dia;-i Seiiesi, document manuscrit des Archives de Sienne, formant le n» 3 du Corpus de Berchct (Fonti, Vol. If, p. 3). Allegretti fut, en 1491, l'un des gouverneurs de la République de Sienne.

(bb) lnfo7'macion de los servicios de la familia de los Ninos, document des archives des Indes de Sévillc découvert en 1889 par l'archiviste F. Belmonte et publié en partie par Asensio, Crislobal Colon, Vol. I, pp. 262-264.

montre, non seulement que ce n'était pas pour aller aux Indes asiatiques que l'expédition de 1492 fut organisée, mais qu'on ne croyait pas y avoir été. 11 est évident que si les gens de la caravelle de Pinzon avaient cru que les îles découvertes étaient aux Indes et qu'ils revenaient des extrémités de l'Asie, ils n'auraient pas manqué de mentionner un fait aussi important et aussi extraordinaire.

Voici un autre témoignage qui est encore plus significatif.

En 1512 Diego Colon intenta un procès à la couronne en revendication de ses droits sur le territoire de Paria, que son père avait découvert à son troisième voyage. Ce procès donna lieu à plusieurs enquêtes dans l'une desquelles Diego fit demander aux témoins s'ils savaient qu'il était public et notoire qu'avant la découverte des Indes par Colomb,c'est-à-diredes Antilles, beaucoup de savants, de lettrés et de marins tenaient pour certain qu'il n'y avait pas d'îles dans les parages où il voulait aller, et considéraient son entreprise comme vaine (5G).

Ainsi, voilà le second amiral des Indes, le propre fils et héritier de Colomb, qui reconnaît implicitement que le projet de son père consistait à aller à la découverte de terres à l'existence desquelles on ne croyait pas 1

On voit qu'il y a de bonnes raisons de penser que lesrécits des gens qui accompagnaient Colomb ne s'accordaient pas avec cette partie de ses relations où il avance que les Indes asiatiques avaient été l'objet de son entreprise et qu'il y était allé. En tous cas, la preuve manque qu'aucun de ses compagnons ait jamais admis l'une ou l'autre de ces deux assertions.

(56) Pleylos, Vol. I, p. 37.

III. — La déclaration que Colomb fit signer à son équipage. Le témoignage de Cuneo-

Nous avons, d'ailleurs, une preuve décisive que les compagnons de Colomb ne partageaient pas ses illusions sur la proximité de l'Asie des îles découvertes par lui, dans l'étrange déclaration qu'il leur fit signer, lors de son second voyage, que Cuba faisait partie du continent asiatique et que c'était là que se trouvait la province de Mangi, appartenant au Grand Khan. Les circonstances dans lesquelles cette déclaration, dont nous possédons le texte authentique, fut arrachée à l'équipage entier de Colomb, forment l'un des épisodes les plus suggestifs de la carrière du grand navigateur ; il est nécessaire de s'y arrêter.

Ayant rapporté de son premier voyage la conviction que Cuba était l'une des extrémités du continent asiatique, Colomb voulut constater le fait par lui-même à son second voyage. Dans ce but, il prit trois des navires de la flotte avec laquelle il avait quitté Cadix, et partit de l'île Espagnole pour la côte cubaine le 24 avril 1494. Laissant le cap Maysi à droite, il commença, le 1" mai, Texploration de la côte méridionale de Cuba en se dirigeant vers l'ouest. Après s'être détourné un instant de sa route pour découvrir la Jamaïque, il revint à la côte cubaine, qu'il suivit pendant une quinzaine de jours, avec la persuasion, de plus en plus grande, que cette île faisait partie de la province asiatique de Mangi, au sud de Cathay. La difficulté de la navigation, au milieu de récifs et de bas-fonds continuels, l'obUgea à ne pas pousser plus loin que la baie qui s'ouvre vis-à-vis de l'île de Plnos (57) ; mais avant de revenir en

(57) On identifie le lieu où Colomb s'arrêta dans son exploration de la côte méridionale de Cuba, et où l'on prit les fameuses déclarations dont nous allons parler, avec la Laguna de Corlez ou del Pirata.. (Humboldt, Examen

arrière, il voulut faire constater par un acte authentique le résultat qu'il croyait avoir acquis : à savoir que Cuba formait l'une des extrémités du continent asiatique (58).

critique, Vol. IV, p. 246.) C'est là que Gortez réunit sa flotte, pour échapper aux tracasseries de Velasquez, et partit clandestinement pour la conquête du Mexique. (Humbolot, Voyage aux régions équinoxiales, Vol. III, p. 474. Edit. in-4».)

(58) Voici, d'après les termes mêmes de cet acto extraordinaire, comment les choses se passèrent.

« Ce 12 juin 1494, à bord de la Caravelle la Ni7ia...'Don Christophe Colomb, « grand Amiral de l'Océan,.., m'a requis, moi, Fernand Ferez de Luna... « Attendu qu'il a quitté la ville d'Isabelle [dansl'ilc Espagnole] avec trois cara- « velles pour découvrir la terre ferme des Indes - /a tierra firme de las Indias, « — qu'il avait déjà découverte à son premier voyage en 1493, mais sur laquelle « il n'avait pu se renseigner avec certitude »...ct n'avait pu par conséquent, « affirmer positivement que c'était une terre continentale »; Attendu qu'il revenait maintenant à cette terre dont il a suivi la côte « pendant 335 lieues » ; que sa navigation lui a fait voir « et qu'il proclamait qu'elle était contincn- « taie » — y lo pronunciô, que esta era tierra firme ;... mais qu'il poursuivit néanmoins sa navigation encore plus loin « afin que tous pussent acquérir la « certitude que c'était une terre continentale » — porque iodos fuesen muy ciertos que era tierra firme... Ea conséquence, alin que de ce voyage « on n'ait « aucun prétexte d'en mal parler » — que nadie no tenga causacon malicios... « ledit amiral m'a ordonné, à moi le dit notaire... d'aller à chacune des trois « caravelles avec des témoins et de requérir le maître, l'équipage et autres « personnes à leur bord, de dire s'ils avaient quelque doute que cette terre « fût continentale et formât le commencement des Indes — que dijesen si terria duhda alguna que esta tierra no fuese la tierra firme al comienzo de las Indias — parce que, s'il y en avait qui nourrissaient quelques doutes à cet égard, « il leur ferait voir qu'il est certain que cette terre est la terre « ferme » — Y les faria ver que esto es cierto y ques la tierra firme.

Le notaire poursuit en disant qu'il s'est conformé à cet ordre, « exactement « comme l'Amiral lui avait prescrit de le faire » — todo asi como el dicho senor Almirante a mi habia requerido, — déclarant à ceux auxquels il s'adressa qu'ils seraient punis d'une amende de 10.000 maravédis ou de cent coups de verges, avec la langue coupée, — e corlada la lengua, — chaque fois qu'ils diraient, en n'importe quel temps — en ninqun tiempo — le contraire de ce qu'ils diraient maintenant — el contrario dijese de lo que agora diria. Après cet exposé le notaire donne la déposition des gens de chaque caravelle. En voici le texte :

« Francisco Nifio, de Mogaer. pilote de la caravelle la Nina, déclare sous « serment, qu'il n'a jamais entendu parler d'une île ni vu aucune île qui aurait « une longueur de côtes, du Ponant au Levant, de 333 lieues, et qui s'étendrait

Cette déclaration, conçue en termes identiques pour tout le monde, ce qui montre qu'elle était rédigée d'avance, et qull n'y avait qu'à y mettre les noms, fut signée par tous les officiers et matelots des trois caravelles, soit 49 personnes, parmi lesquelles on relève des noms comme ceux des Nino, d'AIonso Medel, de Juan de la Gosa, de Bartolomé Ferez et d'AIonso Ferez Roldan, tous pilotes notoirement connus. Les circonstances dans lesquelles elle fut obtenue ne permettent pas d'y voir l'expression d'une opinion sincère, et autorisent à dire que ceux qui la firent, ou pensaient le contraire de ce qu'elle porte, ou n'avaient aucune idée à cet égard, ce qui devait être le cas pour la plupart des gens dont les noms figurent sur cette liste. Si Colomb avait cru que ceux qui l'accompagnaient dans cette expédition pensaient comme lui qu'on se trouvait sur les côtes de l'Asie et dans le voisinage de Mangi, la solennelle déclaration qu'il leur imposa aurait été inutile. Aucun de ceux qui la signèrent n'a jamais jugé à propos de la confirmer, tandis que l'un d'eux, le plus compétent de tous, probablement, en matière de cosmographie, Juan de la Cosa, son propre pilote, n'a pas hésité, malgré les pénalités barbares dont il était menacé, à dresser, du vivant même de Colomb, une carte où Cuba est représentée sous sa forme insulaire et est nettement séparée de l'Asie (59).

« cacorc plus loin ; qu'il voyait maintcnaat que cette terre tournait au S.S.O . « et au S.E.E.,et que, certainement, il n'avait aucun doute que ce fût quel- « que terre ferme, ou plutôt qu'il affirmait cela et maintiendrait que c'était la « terre ferme, et non une île, et qu'avant qu'on fasse bien des lieues sur la dite « côte, on trouverait une terre habitée par un peuple policé et intellig^ent en « rapports avec le monde. » {Informacion y testimonio de como el Almiranle fne a reconocer la isla de Cuba quedando persuadido de que era tierra. firme. Navarrete, Viages, Vol. II, 143-149.)

(59) Voyez l'une des nombreuses reproductions ou réductions qui existent du Planisphère de Juan de La Cosa (1500), notamment le fragment donné par Humboldt pour son Examen critique et celui de Ramon de la Sagra dans l'Atlas de son Histoire de Cuba.

Les auteurs qui ont parlé de cette étrange procédure Tont considérée de différentes manières. Washington Irving (60), Humboldt et d'autres, n'y ont vu qu'un acte dicté par les illusions qui obscurcissaient le jugement de Colomb (61). M. Barrisse paraît avoir mieux compris la situation, en disant que Colomb craignait que les Rois Catholiques ne missent fin à ses entreprises, s'ils venaient à croire qu'il n'était pas allé aux Indes (62). Il est possible que Colomb ait eu quelques craintes à cet égard, car les souverains avaient déjà, comme on l'a vu, plus que des doutes sur la réalité du passage aux Indes de la première expédition, ce qui, d'ailleurs, n'excuse pas son procédé.

Ne pouvant justifier la manière dont fut obtenue cette fâcheuse déclaration, on a cherché à dégager la responsabilité de Colomb en disant qu'il n'y fut pour rien, que c'était le notaire qui avait tout fait et que lui, Colomb, n'avait jamais pensé à contraindre personne (63). Nous

(60) Irving (Washington), A llialory of Ihe Life of Coliimhus... Liv. VII, ch. V, Vol. II, pp. 187-191. Le célèbre biographe de Colomb raconte cet événement comme si les gens qui signèrent la déclaration étaient de bonne foi et croyaient réellement que Cuba faisait partie de l'Asie. Fiske, Discovery of America, Vol, I, p. 476 ; Elton, Career of Coiumhus, p. 251, pensent de même. C'était aussi l'opinion de Roselly de Lorgues. {Ch. Colomb, Vol. I, p. 476.) Aucun de ces auteurs n'a connu la relation de Cuneo, mentionnée ciaprès, qui met fin à la légende.

(61) Humboldt, Examen critique, Vol. IV, pp, 237. Cependant Humboldt, qui ne connaissait pas pourtant le récit de Cuneo a parfaitement vu que

ceux qui signèrent la déclaration du 12, juin 1494 étaient des « témoins com- « plaisants » (p. 239).

(62) M. Harrisse croit que Colomb lui-même avait des doutes sur l'insularité de Cuba, mais qu'il ne pouvait les faire connaître sans ôter beaucoup de leur importance aux résultats obtenus, et sans courir le risque de voir le Gouvernement Espagnol renoncer à l'entreprise. {Discovery..., p. 104.)

(63) Le plus récent des biographes américains de Colomb s'est prononcé sur ce point d'une manière extraordinaire. « L'amiral n'a jamais autorisé « cette expression forcée d'une opinion... il n'a même jamais suggéré rien « de pareil. » Tout cela vient du notaire « qui a excédé ses instructions » — he exceeded fus instructions. L'amiral, lui « n'a jamais ni exigé aucun ser- « ment ni prescrit aucune pénalité » — never required any oath and never

avons dans le témoignage d'un des membres de Texpédition la preuve du contraire. Michèle de Cuneo, qui a laissé une relation intéressante de celte expédition, nous apprend, en effet, que parmi ses compagnons il y avait un ecclésiastique, instruit en cosmographie, qui pensait contrairement à Colomb que Cuba était une île, et que celui-ci ne voulut pas pour cette raison le laisser retourner en Espagne, à ce moment (64).

IV. — Arrivée de la nouvelle en Italie. La première impression est favorable à la thèse de Colomb

En Italie, où Ton apprit la découverte très rapidement, elle ne paraît pas avoir été comprise tout d'abord comme

imposée! a penalty. (Thacher, Colombus, Vol. II, pp. 321-322) Avant lui Mac Kie avait dit la même chose. {The last Voyages of the Admirai, p. 181.) (64) Voici le texte et la traduction de cet important passage: E il signor armiranie dice che trovarà il Cathayo ; et di questo mollo slava in argumenta cum iino abbate de Luxerna, homo scientissimo et ri~ chissimo, la quale soliim è veniito in quelle parte per suo piacere per vedere cose nove ; il quale é bono astronomo et cosmografo ; et argumentando de una cùsta dicta di sopra, la quale havevamo navicata leghe. D L. che per questa grandeza era terra ferma ; lui dicea de non, cioè Vabbate, ma che era mollo grande isola. A la quale sentencia, considerata la forma del nostro navicamento, le pià parte de nuy altri se acordaramo. E per questa casone el signor armirante non lo ha volulo lassar venir in Spagna cum nuy, acio che, domandalo di parère de la maestà del re, non causasse cum la sua riposta che dicto re non habandonasse la interpresa. « L'amiral disait qu'il « trouverait Gathay, et sur ce point on discuta beaucoup avec un abbé de « Lucerne, homme savant et riche qui était venu dans cette région pour son « plaisir, et pour voir des choses nouvelles. Cet abbé était bon astronome « et cosmographe. Comme la côte mentionnée ci-dessus avait été suivie « pendant 550 lieues, on arguait de cette grande étendue que c'était celle « d'un continent. Lui, c'est-à-dire l'abbé, disait que non, mais que c'était « une grande île. La plupart d'entre nous, vu le caractère de notre naviga- « tion, étions de ce dernier avis. Et pour cette raison le seigneur amiral n'a < pas voulu le laisser venir avec nous en Espagne, de crainte que, s'il était « appelé à paraître devant la majesté du Roi, il ne fût cause par ce qu'il « disait que le roi abandonnât l'entreprise. » (Michèle de Cuneo, Lettre du 28 octobre 1495, dans la Raccolta, n" 65 du Corpus de Berchet, Fonti, Vol. II, pp. 95 et sq, pour le passage cité, p. 107.)

Colomb voulait qu'elle le fût. Le premier chroniqueur qui la mentionne, Tribaldo de Rossi, écrit, en etîet, qu'onla connaissait à Florence, en mars 1493, par une lettre portant qu'en Espagne, certaines gens, partis avec des caravelles pour aller chercher des pays nouveaux — a clerchare di paesi nuovi — s'étaient avancés plus loin que le roi de Portugal ne l'avait fait, et qu'ils avaient découvert de grandes îles (65). Rossi n'indique pas la source de cette nouvelle, mais elle vient sans doute de l'un de ces marchands italiens établis en Espagne, lequel l'aura apprise des compagnons mêmes de Colomb, qui rentrèrent à Palos en beaucoup plus grand nombre qu'on ne le croit, et qui savaient parfaitement que l'expédition n'avait fait que chercher des il es nouvelles. Un mois après, cependant, une autre version fut donnée. Le 18 mars la Chronique Del/înienne annonce qu'à Rome on a reçu du Portugal une lettre datée du 15 février 1493, en vue des Canaries, relatant la découverte d'iles trouvées par les navires du roi qui allaient aux Indes (66). Ici la nouvelle vient de Colomb, et la découverte prend un autre caractère. Dans cette même année 1493, Rolando Malipiero consigne le grand événement dans sa chronique et lui donne la même signification, en disant que la découverte a été faite par Colomb avec la

(65) Lihro de' conli (Livres des comptes), chronique manuscrite, appartenant à la Bibliothèque nationale de Florence, dont un extrait forme le n° 1 du Corpus de Berchet. (Fonli, Vol. 11, p. 1, in Raccolla.) Ce Tribaldo de Rossi était un cardcur de laine florentin, qui insérait dans son livre de comptes des notes sur les affaires publiques de son temps. Ce registre fut tenu de 1482 à 1501.

(66) Compendio délia Cronaca Delfîna, Extrait fait par Marine Sanuto de la chronique de Pierre Dolfin. Manuscrit de la Bibliothèque Marciana ^ Venise. N° 2 du Corpus de Berchet {Fonti, Vol. II, p. 2). Sanuto dit qu'il ne donne pas la lettre de Colomb, parce qu'elle se trouve dans la chronique qu'il résume, chronique aujourd'hui perdue. Sanuto a aussi mentionné cette lettre dans sa Cronaca veneta e vita dei docfi. La lettre du 15 février est celle A Santang;el avec un P. S. daté du li ou du 4 mars. Une copie en aurait donc été envoyée aussi de Lisbonne?

flotte des Indes du roi Ferdinand et de la reine Isabelle (67).

En 1493, également, on trouve dans la chronique de Fregoso un passage plus explicite. On y lit qu'en trente et un jours Colomb parvint jusqu'aux Indes « comme il « avait dit qu'il le ferait ». « Il avait souvent discuté cela en « présence de Ferdinand, roi de Castille, et par ses rai- « sonnements, il finit par le convaincre que non seulement « la chose était possible, mais même qu'il était facile, en « partant de Cadix, de naviguer en ligne droite jusque « dans l'Inde (68). » Les idées, sinon les faits, avancées dans ces lignes, sont celles de Colomb, mais en 1493 il ne les avait pas encore exprimées, à moins que ce ne soit dans la lettre aux Rois Catholiques que Januaiius dit avoir vue ; mais est-il bien certain que ces lignes ont été écrites en 1493 ? Celui qui les traduisit en latin en 1309 avait-il le texte italien original sous les yeux et ne peut-il y avoir fait quelques changements?

En 1494, nous trouvons une autre assertion de ce genre. Bergamo, relatant la découverte de Colomb dans sa fameuse chronique, y écrit que le roi Ferdinand « ordonna à Co- « lomb de faire voile versTOrient... pour montrer à l'Orient « la puissance des Occidentaux... qu'il atteignit les mers « de l'Inde... et qu'il découvrit quatre grandes îles dans « l'Inde, en dehors du monde (69) ».

(6') Clirunique manuscrite appartenant à la Bibliothèque Vitlorio Emanuele de Rome. Berghet, Fonti, Vol. II, n^ 5. Un autre Malipiero, le célèbre amiral Domcnico, est aussi auteur d'une chronique dont nous n'avons qu'un abrégé où la découverte de Colomb est éj^alement mentionnée. C'est le n° 4 du Corpus de Berchet.

(68) De Diclis Faclisque Meinorabilibus (Des dits et faits mémorables), Milan 1509. Extrait donné par Berchet dans son Corpus. (Fonti, Vol. II, n" 60.) Fregoso écrivit son livre en 1493, en italien; mais on ne le connaît que par la traduction latine citée par Berchet. Il en existe C'3pendant un manuscrit incomplet qui paraît être de l'époque.

(69) Supplément um Chronicarum. Bergomexsis [Jacobi). Ouvrage célèbre, imprimé et traduit plusieurs fois, qui a servi de modèle à la fameuse Chro-

Bergaino cite à l'appui de ce qu'il avance une lettre de Colomb — sua epistola — et le reste du passage qu'il consacre à la découverte montre, en effet, qu'il a puisé dans la lettre à Sanchez dont il y avait déjà alors plusieurs éditions. Ce n'est pas là toutefois qu'il a pris que c'est sur Tordre de Ferdinand que Colomb se rendit en Orient pour y faire connaître TOccident, car cela ne s'y trouve pas, non plus que dans le discours d'obédience qu'il cite également. Il est donc possible que Bergamo ait eu sur ce point particulier des informations de sources colombiennes autres que celles imprimées alors. Mais il se pourrait aussi, et c'est ce qui semble plus probable, qu'il n'y ait là qu'une inférence suggérée par ce qui est dit dans les deux pièces citées, notamment par le titre latin de la lettre à Sanchez, où il est question du Gange ; mais on ne voit pas où il aurait pu apprendre que Colomb s^était rendu aux Indes sur l'ordre des souverains d'Espagne, à moins que ce ne soit dans la lettre perdue que cite Januarius.

Un autre document de la même époque, la relation de Scillacio (70), relation basée sur des informations communiquées par un nommé Coma, parle aussi des découvertes

nique de Nuremberg, où on en l'ctrouve de nombreux passages. La première édition est de 1483,1a dernière est de l'année 1581. C'est dans celle de 1503, continuée jusqu'en 1508 que se trouve le passage relatif à Colomb, passage dont les termes mêmes indiquent qu'il a été écrit en 1494. Voyez Berchet, op. cit., p. 76, note. Ce passage forme le n" 61 de la collection de textes de Berchet (Fo/i h", 76 à 78). Thacher en a donné le fac-similé avec une traduction anglaise. {Colomhus, Vol. II, pp. 77-82.)

(70) De Insulis Meridlani... s. d. (1496?), réimpression figurée donnée par Lenox, New-York, 1859. Niccolo Scillacio était un Sicilien qui avait voyagé en Espagne et qui devint professeur de philosophie à TUniversité de Pavie. Il reçut là des lettres d'Espagne d'un nommé Guillelmo Coma qui l'entretenait du second voyage de Colomb, lettres dont Scillacio fit un recueil qu'il publia sous le titre donné ci-dessus. On ne connaît que cinq exemplaires de cet ouvrage qui a été réimprimé plusieurs fois de nos jours, notamment en 1889, par Olschi qui en adonné un fac-similé, Cf, sur ce document HxnnissE, Christophe Colomb, II, p. 63 et 83.

de Colomb comme ayant eu lieu aux extrémités de l'Orient et presque dans l'Océan Indien. C'est pour explorer les rivages de l'Orient — Orientis liitora (71) — que Colomb entreprit sa seconde expédition, et les premières îles qu'il découvrit à ce voyage — le groupe des petites Antilles dites des Caraïbes — sont dispersées dans l'Océan Indien et s'étendent du côté de l'est vers le golfe Arabique (72). Ailleurs il se demande si l'une des îles ainsi découvertes est une île arabique ou indienne (73).

L'ignorance et la crédulité de ce Scillacio et de son correspondant Coma ont lieu de surprendre, quand on réfléchit que cette relation est du mois de décembre 1494. A cette époque on trouve encore dans beaucoup d'écrits la croyance que Colomb était parti pour aller aux Indes, mais personne ne croyait plus que ses découvertes étaient asiatiques. SimoD Verde, le D' Chanca et Michel Cuneo, qui ont aussi raconté le second voyage de Colomb, auquel ils prirent part, ne disent rien de pareil ; le dernier dit même le contraire, comme on l'a vu plus haut.

V. — Parenti, Sabellicus, 1500 ; Gallo, 1506 ; Senarega, 1510 1513, ne font pas revenir Colomb des Indes.

Fregoso, Bergamo, Sanuto et Malipiero,dont on a reproduit les témoignages au paragraphe précédent, n'ont fait qu'enregistrer la nouvelle de la découverte d'après des lettres de Colomb ; mais à la même époque d'autres auteurs, qui se sont renseignés à d'autres sources, ou qui ont examiné de plus près les assertions de Colomb, tiennent un langage différent.

Ainsi, le Florentin Pietro Parenti, qui vivait à la fin du

(71) Op. cit., Édit. Lcnox, p. 10.

(72) Ibid., p. 42.

(73) Ihid., p. 70.

xv° siècle, consigne dans sa chronique, à la date de mars 1493, que le roi d^Espagne a découvert par ses navigateurs plusieurs grandes îles inconnues jusqu'alors, où abondent l'or et autres denrées précieuses. Cependant, ajoute-t-il, il y en a qui pensent que ces îles pourraient bien être celles qui étaient figurées sur une carte ayant appartenu au cardinal de Nicée (74). Parenti semble avoir emprunté ses informations à la lettre à Sanchez ; mais les remarques qu'il fait montrent clairement qu'il ne croyait pas que les îles nouvellement découvertes fissent partie des Indes.

Après Pierre Martyr, le premier historien qui ait relaté en détail les nouvelles découvertes est Sabellicus. Il le fit dans un passage de sa grande histoire universelle écrit en 1500, où il dit que Colomb alla d'abord aux Canaries et découvrit ensuite certaines îles dont les produits ressemblent à ceux des Indes — indicis similes — remarque qui montre que l'auteur distinguait les îles trouvées par Colomb de celles des Indes (75). Ainsi, dès Tannée 1500, c'est-àdire avant que Colomb n'ait fait son quatrième voyage et bien avant la découverte du Pacifique, Sabellicus avait

(74) Ce passage Je la chronique de Parenti a été relevé et publié pour la première fois par Uzielli dans le n" 1 de son Toscanelli, p. 34. Il serait intéressant de savoir quelle était cetle carte que possédait Bessarion, à laquelle Parenti fait allusion. On a fait à cet égard des suppositions qui manquent de base. Dans la seconde moitié du xv° siècle, il y avait un grand nombre de cartes montrant des îles à l'ouest des Canaries et des Açores et nous en possédons plusieurs,

(75) Sabellicus (Marcus Antonius), — Rapsodise hisloriarum enneadam... L'ouvrage, qui a été réimprimé plusieurs fois, parut en deux parties, la première en 1498, la seconde en 1504. C'est dans la X» ennéade, chapitre VI II, que se trouve le passage cité, qui date de 1500, puisque Sabellicus commence son récit en disant que c'est dans la huitième année avant celle pendant laquelle il écrit que Colomb mit à la voile. La seconde partie de cet ouvrage est assez rare. Le passage relatif à Colomb forme le n" 73 du Corpus de Berchet, Fonti, Vol, II, pp. 116-117. On le trouve aussi dans le Coluinbus de Thacher, Vol. II, pp. 518-522.

TÉMOIGNAGE DES COINTEMPORAINS 303

compris que les îles qu'on appelait les Indes n'étaient pas celles auxquelles ce nom appartenait réellement.

Quelques années plus tard, un Génois de distinction, qui entretenait des relations avec la famille de Colomb et qui avait des lettres de ce dernier, Gallo (76), rédigeait la première biographie qui ait été écrite du Découvreur, et y disait que Barthélémy Colomb étant arrivé à la conviction que si l'on s'avançait sur TOcéan vers l'Occident, on finirait par rencontrer une terre continentale, fit partager celte conviction à son frère, qui représenta alors à la Cour de Castille « que, si l'aide ne lui faisait pas défaut il avait l'in- « tention de faire mieux que les Portugais en découvrant « de nouvelles terres et de nouveaux peuples, là où on y « pensait le moins (77)». Racontant alors le voyage de 1492, Gallo dit que Colomb chercha avec persévérance des îles ou terres nouvelles, qu'il en découvrit un grand nombre et revint en Espagne avec la satisfaction d'avoir réussi dans ce qu'il avait plus particulièrement cherché (78), Plus loin, Gallo dit qu'on appela les contrées ainsi découvertes les Indes — qiiem IncUam vocabant (79).

Le récit de Senarega, qui est de la même époque, n'est autre que celui de Gallo, revu et corrigé, car il rectifie plusieurs de ses erreurs. Mais comme lui, et peut-être avec plus de précision encore, il dit que Colomb, influencé par son frère, alla à la découverte de nouvelles terres, et

(7ô) Voyez sur ce point l'article de Staglieno, Antonio Gallo e la famiglia di Colombo, dans le Giornale Lignstico, 1891, pp. 387 et sq. Voyez aussi nos Etudes, sources n° 12, p. 41 .

(11) ... Nisi adjnmenia. defecerinl, multo preclariiis quani Lusitani fecissent, novas terras popiilosqiie novos unde minime pute tu r invenire.

(78) Sed Christophorus, qnod maxime quesiverat consequutum se exislimans, rétro ad Hispaniam renieare quamprimum constituit, ut instructiore deinde ad has easdem insulas Itrrasque rediret.

(79) Gallo. De navlgatione Columbi. La notice entière de Gallo est donnée par Berchet, Fonti, Vol. II, n° 86, pp. 188-i9J. Pour d'autres reproductions voyez nos Etudes, p. 41.

qu'après avoir abordé aux Antilles, il repartit pour la Castille, ayant trouvé ce qu'il cherchait. Il n'y a pas un mot dans ce récit indiquant que c'étaient les Indes Orientales que Colomb avait en vue (80).

VI. — Témoignage de Giustiniani, 1514, et de Geraldini, 1522.

Les deux lettres que Colomb écrivit en 1498 et en 1501, lettres où il expose son système sur la proximité des Indes, et dont la seconde ne tarda pas à être imprimée et traduite en italien, contribuèrent grandement à accréditer ses assertions, et au commencement du xvr siècle on enregistre encore quelques témoignages favorables à la thèse que l'expédition de 1492 avait été organisée pour aller aux Indes.

Ainsi, Giustiniani, qui emprunte à Gallo le fait que c'est Barthélémy Colomb qui donna à son frère l'idée de son entreprise, présente les choses de la manière suivante. Colomb, dès qu'il eut compris qu'en faisant voile dans la direction du sud, on pourrait trouver en peu de mois, « soit une île, soit l'extrémité du continent des Indes » — aut insulam aliquamaut ultimas Indorum — entra en rapports avec la Cour d'Espagne et assura qu'il pouvait découvrir de nouvelles nations et pénétrer jusqu'à des régions encore inconnues, et cela bien plus rapidement que ne le faisaient les Portugais (81). Ce passage qui s'éloigne sensiblement

(80) Senarega (Bartolomeo). Coinmentario, in Raccolla, n° 87 de BEncuEX, Fonti, Vol. II, pp. 192-196. Voyez nos Eludes, Sources n" 13, p. 42.

(81) Que ubi salis exacte percepit a fralre, serio inlra, se rem examinans, nonniilis régis hispani proceribas oslendil esse in animo sibi, modo rex necessaria conficiende rei subminislrel, longe celerins qiiam Lusilani fecissenl novas lerras novosque adiré populos, regiones poslremo anle hac incognitas penelrare. Aussitôt qu'il [Colomb] eut suffisamment bien compris Jcs idées de son frère et les eut prises en sérieuse considération, il fit connaître à des personnages de la Cour du roi d'Espagne qu"il pourrait, s'il obtenait du

du texte de Gallo, montre que Giustiniani croyait que Colomb avait proposé d'aller où les Portugais se rendaient en tournant le cap de Bonne-Espérance.

Geraldini est généralement compris parmi ceux qui témoignent en faveur de la réalité du projet de passage aux Indes attribué à Colomb. Examiné de près, son texte ne confirme guère cette manière de voir. Voici le passage où il s'exprime à cet égard.

« Ayant compris, par le calcul qu'il avait fait de la cir- « conférence de la terre, qu'il était possible, en traversant « l'Océan, de trouver les terres équinoxiales ou les Anti- « podes, car il ne croyait pas que la partie delà terre sub- « mergée par l'Océan fût aussi grande que le dit Platon « dans son Critias,qui la fait égale à l'étendue de l'Europe « et de l'Asie, il se rendit en France, puis en Angleterre, « pour y proposer son projet de découverte d'un Nouveau « Monde (82). »

On voit qu'il n'est question ici ni de la route des Indes, ni du voisinage deCathay ou de Mangi,mais de la découverte d'un Nouveau Monde — Novi 3Iundi, — ce qui suppose un tout autre dessein que celui de se rendre aux pays des épices par une route nouvelle. Geraldini ne dit pas où l'on s'attendait à trouver ce Nouveau Monde, mais le peu qu'il dit se rapporte à des lieux situés au delà des Canaries, dans la région équinoxiale,ou à celle des Anti-

roi les moyens de le faire, découvrir de nouvelles terres, de nomcUcs nations et pénétrer jusqu'aux régions restées inconnues, et cela bien plus rapidement que ne le faisaient les Portugais. (GiLsxixiANr, Psallerium. dans le Corpus de Berchet, Fonti, Vol. II, n° GXVII, pp. 245-247 ; pour un autre passage de Uiusi:iiaiii, voyez ci-dessus, 11° Etude, note 152.

(82) Ilic cam,dimenso celi et terre circnitu, coinperisset in longa per Oceanum mviyatione terras Equinoctii, vel Antipoduni inveniendas esse, et lecto in Critia Platane niillo modo crederet, magnam adeo partein mundi summersani esse, quant ille non minorent Europa^et Asia esse dicit, primo Galliam et postea Britanniam Insulant adivil,et proposita spe novi mundi inveniendi.,. (Geraldini. Ilinerarium, LGXIV, pp. 202 et 203.)

ViGNALD. Nouvelles Éludes. II ' 20

podes, situées cepeodant en deçà des côtes asiatiques ou des Indes, puisque s'il s'agissait de ces dernières, on n'aurait pas dit, ainsi qu'il nous l'apprend dans un autre passage, qu'on objectait à Colomb que les terres qu'il prétendait découvrir pouvaient ne pas être babitées (83).

Cela ne suppose pas nécessairement, il est vrai, que Colomb ne se proposait pas d'aller jusqu'aux Indes. Si tel était le cas^ cependant, il est singulier que Geraldini qui connaissait personnellement Colomb, dont il fut l'un des protecteurs, ait ignoré l'existence de ce dessein ou ne l'ait pas jugé assez important pour le mentionner. Prétendre aller aux Indes à celte époque, par une route autre que celle qu'ouvraient les Portugais, n'était pas une entreprise ordinaire, et il semble qu'un auteur qui écrivait pour faire connaître Colomb et ce qu'il avait fait, n'aurait point passé sous silence un tel fait. Le témoignage de Geraldini n'a pu, en tous cas, exercer aucune influence sur l'opinion qu'on se fit à l'époque de la découverte de Colomb, car il ne fut imprimé qu'au xvii" siècle, bien que datant de 1522 (84).

Remarquons que tous les témoignages favorables à la thèse de Colomb qui furent donnés en Italie, à la réception de la grande nouvelle, sont uniquement basés sur ses propres assertions, avancées dès son retour, et reproduites un peu plus tard dans ses lettres de 1498 et de 1501. On ne saurait voir là rien qui soit de nature à infirmer le silence éloquent des capitulations et des pièces ofticielles qui les suivirent, sur le dessein de passer aux Indes, que la grande entreprise aurait eu pour objet, selon la légende colombienne.

Nous allons voir, d'ailleurs, que d'autres témoignages plus

(83J Ibid., p. 201.

(84) Voir les Sources de la IV= ÉLude, ii° 6.

nombreux que ceux qui ont été mentionnés ci-dessus, et plus valables par leur source, contredisent ceux-là et confirment ceux de Sabellicus, de Gallo et de Senarega, tout en se conciliant bien mieux avec les faits relevés dans les chapitres précédents.

vu. — Témoignage du cosmographe Estanques, 1504 ? et du moine Aspa, 1511-1518.

En Espagne, nous allons trouver presque tous les auteurs du temps d'accord pour dire que l'entreprise de Colomb n'avait pour objet que la découverte de nouvelles terres ou îles dont il assurait connaître l'existence. Citons d'abord deux témoignages qui sont antérieurs à ceux des grands chroniqueurs du xvi* siècle, celui du cosmographe Estanques et celui du moine Aspa, dont les ouvrages sont encore manuscrits.

Alonso Estanques, qui vivait à la fin du xv° siècle et au commencement du xvi°, est auteur d'une chronique des Rois Catholiques, dans laquelle il dit comment Colomb entra en relations avec les souverains, et où il relate ses voyages, sans faire la moindre allusion au passage aux Indes (85).

« Dans le temps, écrit-il, que la ville de Grenade fut « remise aux Rois Catholiques, ils furent très importunés « par Don Christophe Colomb, Génois, tant de vive voix « que par des pétitions. Il les suppliait de vouloir bien « l'aider de quelques navires, hommes et provisions, avec « lesquels il pourrait naviguer dans la mer Océane, où il « offrait à Leurs Altesses de découvrir plusieurs îles et « terre ferme ayant beaucoup de richesses en or et en « argent, en pierres précieuses, en perles et en épiées ». Et,

(85) Cronica de los reyes D. Fernando y Dona Isahel, reyes de Castilla y de Aragon. V. les Sources, n° 7.

ajoute notre auteur, Colomb disait que, « outre le grand « service que les Rois rendraient à Dieu en étant cause de « la découverte de telles terres et îles, peuplées de tant « de gens... qui viendraient ainsi à le connaître, ils pour- « raient ajouter à leurs royaumes bien d'autres seigneu- « ries et revenus (86) ».

Ainsi, non seulement ce cosmographe ne dit pas que Colomb se proposait d'aller aux Indes ; mais, parmi les raisons qu'il place dans sa bouche pour décider les souverains à accepter ses offres de services, il n'est pas question du grand avantage qu'il y aurait à pouvoir passer aux Indes par la voie de Touest. Il est donc évident que pour Estanques, la recherche de llnde n'entrait pas dans les plans de Colomb, et comme son récit est un des plus anciens que nous ayons sur les premières démarches du Découvreur en Espagne et sur ses premiers voyages, il a pour nous une grande importance (87).

Il en est de même de celui de Aspa. Ce religieux, dont nous avons déjà cité Touvrage, parle aussi de l'entreprise de Colomb comme n'ayant eu pour objet que la découverte d'îles nouvelles. Colomb se serait d'abord adressé au roi de Portugal auquel, toutefois, « il ne dévoila pas « tout son secret, tel qu'il le savait et le possédait par « écrit, sauf qu'il lui donnait, de loin en loin, quelques « renseignements et quelques raisons sur la manière dont

(86) En el tiempo que A los Reyes Catolicos fué entregada la ciudad de Granida, facron mucho iinporianalos de D. Crisloval Colon, Genovés, asi de palabracomo peliciones, siipUcandoles Inviesen por bien de lo ai/ud^r con aUjunos navios, génie y manlenimienlos con que pudieae navegar en el mar Oceano, donde el se preferia [ofrecia ?] à sus Allezas à descubrir mnchas islas y lierra firme, donde habia muchas riquezas de oro y plala, piedras preclosas y perlas y especia, diciendo que allende de hacer muy gran servicio à Bios en que por su causa se descubriesen laies tierras é islas do tanlas génies como en ellas habia podiian venir à conocimienlo sayo, y ellos podian acrescenlar en sus reinos olros muchos sefiorios y renias. (1£!5tanques, Cronica, apuJ Duno, Colon y la Ilisloria Posluma, pp. 279 2S0.)

(87) Voyez les Sources, n" 7.

« on savait qu'il existait certaines terres ignorées et non « connues, lesquelles une fois trouvées, seraient d'un « grand profit, si on les possédait ou s'en emparait, parce « qu'il y avait beaucoup d'or». Aux souverains de Castille auxquels il s'adressa ensuite il dit « que, dans les régions « occidentales, il y avait une infinité d'îles, et qu'il les « trouverait, si on lui venait en aide avec des navires, des « hommes et les choses nécessaires (88)». On voit que ce langage ne donne pas du tout à penser que Colomb avait autre chose en vue que des découvertes de terres nouvelles. Nous allons voir maintenant comment les grands chroniqueurs espagnols du xvr siècle ont jugé l'œuvre de Colomb.

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