‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 74 sur 127 · IX. — Témoignage décisif dOviedo · texte numérisé non relu

IX. — Témoignage décisif dOviedo

Oviedo, auquel nous arrivons maintenant, est un témoin encore plus précieux que Bernaldez, Moins crédule et plus

(9») Es mi créer que con otros mil é docienlas léguas, andando el firma.menlo de la ma.r é tierra, en derredor no llegare alla, y ansi se lo dije é hice enlender yo, el afio de 1496, cuando vino en Castilla la primera vez. (Bernaldez, Reyes catholicos. Vol. II, ch. GXIX, pp. 43-44.) L'année 1496 que porte le texte est une erreur de copiste. C'est 1493 qu'il faut lire.

judicieux que lui, il avait, en ce qui concerne Colomb, des sources d'information plus nombreuses et plus sûres. Il était historiographe des Indes ; il avait vécu longtemps à la Cour dans le commerce des grands ; il vit Colomb de près et, s'il n'eut avec lui aucune relation personnelle, ce que nous ignorons, il en eut certainement avec son frère Barthélémy et avec ses deux fils. Il connaissait aussi plusieurs de ses compagnons, et nous savons qu'il leur demanda et obtint d'eux des renseignements. Personne donc, parmi les chroniqueurs espagnols du temps, n'était mieux en position de savoir ce que Colomb voulait réellement faire à l'origine, et ce qu'on le chargea de faire.

Plein d'admiration pour Colomb, qu'il prend pour un grand cosmographe, et dont il expose avec sympathie les origines, ainsi que les découvertes, il ne dit pas un mot de la recherche des Indes, qui aurait été son objet, et explique cet objet d'une tout autre manière. Selon lui, les Antilles ne seraient que les Hespérides,dont tant d'auteurs anciens, qu'il se plaît à citer, ont parlé, et il s'étend longuement sur cette prétendue identification parce que Colomb, en redécouvrant ces îles, les a replacées sous la domination de l'Espagne à laquelles elles appartiennent de droit.

Mais, nous explique-t-il ensuite, si Colomb a découvert ces îles, c'est parce qu'il eut le mérite de les chercher. Guidé par ce que les anciens auteurs cités précédemment en ont dit — conforme à estas auctoridades — « et peut-être « aussi par d'autres indications qu'il pouvait avoir »,il se mit en peine de les chercher et les trouva — se puso en cuj'dado de buscar lo que hallô — parce que c'était un homme qui avait l'expérience et qui ne craignait pas les périls certains d'un si long voyage (95). Revenant sur ce

(95) Voici le texte entier du passage: Assi que, fundando mi inlençion con los auclores que tengo expresados, todos ellos senalan à estas nuestras In-

sujet dans le chapitre suivant, Oviedo répète que, soit que Colomb ait été avisé de l'existence des îles en question (les Hespérides), soit qu'il les connût par les auteurs cités au chapitre précédent, soit enfin qu'il ait eu un autre motif, il s'adressa d'abord au roi d'Angleterre, puis au roi de Portugal (96). Ayant échoué auprès de ces deux puissances, il fit ses offres de services aux Rois Catholiques et s'etTorça d'obtenir d'eux « quelques caravelles pour aller « en leur nom royal découvrir ce Nouveau Monde, ouquel- « ques-unes de ses parties, qui étaient inconnues à l'épo- « que (97) ».

Ces passages importants, qui n'ont jamais été remarqués que nous sachions, excluent, de la part d'Oviedo, toute idée chez Colomb de chercher les Indes par l'ouest et donnent à la grande entreprise de 1492 son véritable caractère. C'est pour chercher des îles, qu'Oviedo croit être les Hespérides, qu'elle fut organisée ; c'est parce que Colomb avait sur ces îles les indications que donnent les anciens, et d'autres aussi probablement, qu'il se mit à leur recherche, et c'est parce qu'il était capable de mener à

dicis. E por tanto yo creo que conforme à eslis auctoridades {ô par venlura û olras que con allas Colom podria saber),se puso en cuydado de huscar lo que hallô, como animoso experimentador de lan ciertos pellgros é lonçfuissimo camino.Seaesta û otra la verdad de su motivo: que por qualquier consideraçion que él se moviese, emprendiô lo que otro nincfuno hizo anles del en estas mares, si las auctoridades ya dichas no oviessen luyar. (Oviedo, Historia gênerai, Liv. II, ch. III, Vol. I, p. 18, col. 2.)

(96) Movido, pues, Colomb con este desseo, como hombre que àlçançaba et secreto de tal arte de navegar [quanto à andar et camino). como docto varon en tal sçiençia, ô por estar certificado de la cosa por aviso del piloto que primera se dixo que le diô noticia desla oculta iierra en Portugal, ô en las islas que dixe [si aquello fué assi) ; ô por las auctoridades que se tocaron en el capitula antes deste, ô en qualquier manera que su desseo le Uamase. (Ibid., ch. IV, Vol. I, p. 18, col, 2.)

(97) Algunas caravelas,con que en su real nombre descubriesse este Nuevo Mundo, ô partes incognitas del en aquella saçon. {Ibid., ch. IV, Vol. I, p. 19, col. 1.)

bonne tin une entreprise aussi difficile et aussi dangereuse qu'il a réussi. Voilà l'opinion réfléchie d'Oviedo sur l'origine de l'idée qui amena la découverte de l'Amérique. On a pu voir déjà, et on le verra encore mieux plus loin, que c'est également celle de tous les auteurs du temps qui ne se soient pas renseignés aux seules sources colombiennes. Il faut dire aussi que le témoignage de tous les documents connus confirme ou plutôt inspire cette manière de voir. Ajoutons, que dans son récit de la réception solennelle de Colomb à Barcelone, lors de son retour de sa grande découverte, réception à laquelle Oviedo assista, il ne dit rien qui pourrait donner à supposer qu'on croyait alors que Colomb revenait des Indes. Il est donc bien clair qu'Oviedo n'ajoutait aucune importance à cette prétention de Colomb, qu'il ne pouvait ignorer, puisqu'elle est soutenue dans des lettres du Découvreur imprimées et réimprimées plusieurs fois avant la rédaction et la publication de VHlstoria gênerai.

X.— Le témoignage de Gomara, aussi concluant que celui d Oviedo, 1553.

Gomara, qui était contemporain d'Oviedo, et qui avait comme lui de nombreuses sources originales d'information, donne sur l'objet que poursuivait Colomb, un témoignage encore plus explicite que celai du célèbre historiographe des Indes.

Pour Gomara, Colomb, ainsi que nous l'avons dit dans un autre chapitre, n'eut jamais d'autre dessein que celui d'aller à la recherche des îles ou terres dont un pilote, qui y avait abordé par hasard, lui avait indiqué la situation, et il ne proposa pas autre chose aux Rois Catholiques (98),

(98) Pour Ci que dit Gomara de ce pilote; voyez ses chapitres XIV et XV. Voyez aussi la IV" des présentes Études, ch. VI, note 408.

« qui, la guerre de Grenade achevée, lui donnèrent ce qu'il « demandait pour aller chercher ces terres neuves, où il « promettait de trouver de l'or, de l'argent, des perles « et pierreries, des épices et autres choses riches (99) ».

Au chapitre XVII, parlant de la réception faite à Colomb à Barcelone, Gomara rapporte comment on interprétait alors sa découverte : « Aucuns disoient qu'il avoit trouvé « la navigation qu'autrefois les Carthaginois avoient pro- « hibée et défendue, les autres que c'estait celle que Pla- « ton en son Critias met pour être perdue ; d'autres en- « core croyoient qu'il avoit accompli ce qu'avoit deviné « Sénèque dans sa tragédie de Médée, à savoir qu'il vien- « drait un moment où l'on découvriroit de nouveaux Mon- « des et qu'alors Thulé ne seroit pas la dernière terre (100).»

Un peu plus loin, expliquant comment les Antilles furent appelées les Indes, il dit que ceux qui prennent Colomb pour un grand cosmographe assurent qu'il leur donna ce nom, parce qu'il croyait qu'elles étaient Cypangu, qu'il cherchait, laquelle se trouve vis-à-vis de la Chine ou Calhay; mais, ajoute-t-il, ce nom leur fut donné par le pilote inconnu qui les vit le premier, et Colomb continua à les appeler ainsi (101).

On voit que Gomara, comme Oviedo, ignore ou passe sous silence la légende d'après laquelle Colomb s'était

(99) y assL apreiô el negocio tanlo, en tomandose Granada, que le dieron lo que pidia para yr a las nuevas tierras, que dezia traer oro, plata, piedras, especias, y otros cosas ricas. (Gomara, op. cit., ch. XV, fol. 20, verso.)

(100) Gomara, Histoire générale des Indes occidentales ; Traduction Fumée; Paris 1606, chap. XVIi, fol. 24 recto. Voici le texte espagnol : Unos dezian que avia hallado la navegacion que Cartagineses vedaron. Olros, la que Platon en Critias pane por perdida con la tornienta, y mucho cieno que creciô en la mare: y olros que avia cumplido lo que adevinô Seneca en la tragedia Medea ; do dize vernan iiempos de aqui a mucho que se descuhriran nuevos mandos y entonces no sera Thyle la poslrera de las tierras. {Historia, éclit, d'Anvers, 155i, fol. 21, verso.)

(101) Gomara, op. cit., ch. XVIII, fol. 25, verso.

proposé d'aller aux Indes, et aurait fait agréer ce projet aux Rois Catholiques, Et son silence à cet égard est d'autant plus signiflcatif qu'il énumère les différentes opinions que l'on se faisait alors de la découverte qui avait été faite. Si la légende avait eu alors quelque consistance, il est évident qu'il l'aurait mentionnée. Comme Oviedo, donc, il n'y croyait pas et n'y attachait aucune importance.

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