XII. — Témoignage des cartographes
Au témoignage des chroniqueurs et historiens du temps, il faut ajouter celui des cartographes et des cosmographes qui, eux non plus, ne crurent point que Colomb avait été jusqu'aux Indes.
Le premier et le plus important de ces témoignages nous vient de La Cosa, qui avait accompagné Colomb à son premier voyage, et qui fut le cosmographe de sa seconde expédition. La Cosa nous a laissé un planisphère
(103) En este inesmo ano, un homhre, de nacion ylaliano, llamado Chrisloval Colon., .preferiendo se de descuhrir enla parte d'el oceano occidental lierras incognitas y grandes riquezas. {Op. cit. Liv. XVIII, ch. XXX, fol. 1339 et 13i0.)
(104) Op. cit. mêmes folios et Liv. XIX, ch. I, fol. 1371 et sq. Garibay suit strictement l'ordre chronologique.
(10')} De D. Crislobal Colon... Manuscrit de la collection Salazar, appartenant aujourd'hui à rAcadémic d'Histoire de Madrid. Duro l'a publié dans son volume Nebulosa de Colon, pp. 193-236, Cf. La Bihliotjrafia Colombina, p. 259, n° 210 et nos Éludes, Sources, n" 22, p. 47.
(106) Op. cit., dans la Nebulosa de Duro, p. 197.
qui est le plus ancien monument géographique que nous ayons de l'époque des grandes découvertes. 11 est daté de Tannée 1500, et nous montre une ligne continentale s'étendant du nord au sud à l'ouest de Cuba, qui est représentée sous sa forme insulaire et non comme une projection péninsulaire de l'Asie, ainsi que le croyait Colomb (107). Ce témoignage est d'autant plus significatif que La Cosa lui-même avait cru, ou avait feint de croire en 1494, sous les menaces de Colomb, que Cuba faisait partie du continent asiatique. Personne ne pouvait mieux connaître la vérité sur les régions découvertes par Colomb (108).
Notre second témoignage est celui d'Albert Cantino, un Italien qui fit dresser à Lisbonne, en 1502, un planisphère où presque toutes les découvertes faites alors par les Portugais et les Espagnols sont marquées. Cette carte, qui est supérieure à celle de La Cosa, pour la nomenclature et pour les renseignements qu'on y trouve, indique aussi à l'ouest de Cuba, une partie continentale qui n'est certainement pas la fin de l'Asie, puisque celle-ci figure déjà sur la partie opposée de la carte. En dépit des assertions répétées de Colomb, Cantino ne croyait donc pas que Cuba fût une partie de l'Asie, ni que la contrée située à l'ouest de cette île, touchée par Cabot et par Colomb lui-même, fût la fin de l'Asie (109).
Une autre carte d'origine portugaise, de la même épo-
(107) Quelques auteurs ont pensé que cette ligne de côte, dessinée par La Cosa à l'ouest de Cuba, représentait l'Asie; mais cette opinion n'est pas tenable. Voyez ce que disent à ce sujet Humboldt {Cosmos, Vol. II, p. 322), et Harrisse {The Discovery, p. 79;.
(108) La carte de La Cosa a été plusieurs fois reproduite ; la plus exacte de ces reproductions est celle publiée à Madrid en 1892 par Vallejo et Trayros. Pour l'objet qui nous occupe ici, les différentes réductions qu'on en a données notamment celles de Humboldt et de Kretschmer, sont suffisantes.
(109) Pour une discussion approfondie de cette question, voyez la Discovery de M. Harrisse pp. 79 et sq. La partie américaine de la carte de Cantino a été reproduite par M. Harrisse pour son Corle-Real. La carte entière est
que et du même genre, est celle de Canerio. Elle représente les découvertes faites jusqu'en 1502 et 1504, et donne un plus grand développement à la ligne de côtes continentales s'étendant à l'ouest de Cuba. Naguère encore, quand, sous riiifluence de la tradition colombienne, que la critique n'avait pas encore ébranlée, on supposait que les contemporains de Colomb croyaient tous, comme lui, que les contrées qu'il avait découvertes appartenaient à la région asiatique, les auteurs de ces cartes furent considérés comme ayant partagé l'illusion du Découvreur, et l'oa vit dans la ligne de côtes mentionnée ci-dessus, celle de l'Asie orientale. On ne peut plus aujourd'hui soutenir cette opinion et, avec M. Stevenson, nous devons dire qu'il est généralement admis que cette ligne est celle d'un continent nouvellement découvert (110).
Ces trois cartes, construites avec des documents portugais et espagnols, et très probablement aux lieux mêmes où l'on pouvait réunir tous les renseignements nécessaires pour les établir, montrent ce que les cosmographes compétents pensaient de la nature des découvertes de Colomb avant qu'il n'eût accompli son quatrième voyage. Ajoutons que les deux autres grands découvreurs du Nouveau Monde, Cabot et Vespuce, pensaient exactement comme La Cosa, Cantino et Canerio. L'un et l'autre ont pu partager un moment les illusions de Colomb, et cela est certain en ce qui concerne Cabot, qui crut qu'on pourrait peut-être trouver un passage au nord-ouest pour
admirablement reproduite par M. Stevenson dans sa collection de Maps illuslratincf early discovery and exploration in America.
(110) Il is now Ihe generally accepled opinion thaï Canerio as ivell as Cantino, acliial'y iniended to represent hère a newly discovered continent,. (Marine World chart of Nicolo de Canerio... New-York, 1908, p. 30.) La carte do Canerio, que M. Gallois avait d'abord fait connaître, a été reproduite intégralement dans la collection de M. Stevenson, mentionnée plus haut.. Elle en forme le n" 5.
gagner la Chine et Gathay, mais ni l'un ni l'autre ne prirent jamais les côtes américaines auxquelles ils abordèrent pour les extrémités de l'Asie (111). Ainsi, comme le dit M. Harrisse, dès l'année 1501 l'opinion était faite en Europe que les régions nouvellement découvertes appartenaient à un continent que les navigateurs auraient à traverser pour atteindre les terres asiatiques (112).
Les cartes de La Gosa, de Canlino et de Canerio furent suivies d'un grand nombre d'autres, qui, toutes, distinguent nettement de l'Asie les Antilles et le continent à l'ouest (113). Dans les vingt-cinq premières années du xvi° siècle, on n'en connaît qu'une (114) dont l'auteur ait adopté une partie des idées erronées de Colomb en rattachant les extrémités septentrionales de l'Amérique du Nord à l'Asie; c'est celle de Ruysch, du Plolémée de 1508(115). Cette carte qui fit école, malheureusement, donna lieu à un certain nombre d'autres où l'Amérique est représentée comme une projection de l'Asie polaire. Telle est la carte de 1511 de Vcsconte Maggiolo, lequel, d'ailleurs, ne tarda pas à abandonner cette hérésie (110) qui fat au contraire
(lU) Harrisse, The Discovery, p. 108.
(112) The Discovery, p. 109, A la pago suivante, M. Harrisse répèle que, dès les premières années du xvi" siècle « on croyait généralement qu'il exis- « tait un continent à l'ouest des Antilles qui était distinct de l'Asie». Voyez aussi, p. 120.
(113} Inutile de les nommer, ce sont les cartes bien connues qui forment les monuments de l'histoire des premières découvertes géographiques à l'ouest, dont les principales, dressées de 1510, à 1570 sont celles de Sylvanius, de Stobnicza, de Waldscemuller, d'Apiea, de Frisius, de Mercator, de Cabot et d'Ortelius.
(114) Nous omettons à dessein la carte do Barthélémy Culomb de 1506 qui, naturellement, traduit les idées de son frère sur l'identité des régions qu'il avait découvertes, avec l'Asie orientale. Nous avons parlé de cette carte à un chapitre antérieur.
(115) Cette carte figure aussi dans le Ptolémée de 1507. Elle a été reproduite entièrement par NordcnskioLl. Fac-Similé Atlas, pi. XXXII.
(116) La partie de celte carte représentant le N. O. a été reproduite par les soins de MM Emile Paul et fils, d'après le manuscrit appartenant ù la
embrassée par Schoner (117) et par le moine Francis Monachus, l'un en 1523, l'autre en 152G ou 1527 (118). Ces fantaisies eurent pendant un temps une certaine vogue et nous possédons encore une quinzaine de documents cartographiques qui en sont l'expression (119). Le dernier est une carte de Myritius qui est de l'année 1590 (120).
Nous n'avons pas à nous étendre davantage sur ce sujet ; ce que nous en avons dit suffît pour montrer que, pas plus chez les cosmographes et cartographes compétents de l'époque des grandes découvertes maritimes, que chez les chroniqueurs du temps, les singulières illusions de Colomb sur la proximité des régions orientales de l'Asie ne furent partagées.
bibliothèque de M. de Heredia,dans le catalogue duquel on la trouve. Le grand l'ianisphère de ce cosmographe, daté de 1527, ne reproduit plus cette erreur. Voyez le fac-similé qu'en a donné M. Harrisse dans la Discovery, p. 217.
(117) Il est contesté que Schoner ait adopté dès l'année 1523 cette idée, qu'il a exprimée dans un opuscule et dans un globe de l'année 1533. En tous cas nous avons au moins deux globes de lui, ceux de 1515 et ae 1520 où on ne voit rien de pareil. Kretschmer et Harrisse ont donné des dessins de ces globes.
(118) Voyez le Periplus de Nordenskiold, pp. 193 et 194, et la Discovery de Harrisse, p. 548 et sq.
(119) M. Harrisse en a donné la liste, The Discovery, p. 550.
(120) Opusculum geographicum rarum... Ingolstadt, iu-fol.
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