CHAPITRE TROISIEME
EVOLtITION DANS LES IDEES : LA LEGENDE ENTRE DANS l'hISTOIRE
I. — Renaissance de la légende de la recherche du Levant •par le Ponant. Le témoignage de Fernand Colomb.
Les nombreux témoignages contemporains que nous avons rappelés ont montré, qu'à l'exception de quelques auteurs qui, au premier moment, s'en rapportèrent uniquement à Colomb, personne, même parmi les plus grands admirateurs du Découvreur, n'a cru que son intention originelle avait été de frayer une nouvelle route pour se rendre aux Indes, et que la prétention qu'il émit à son retour d'avoir été jusqu'aux extrémités orientales de l'Asie a trouvé la même incrédulité.
En présence de l'état d'esprit que ces témoignages révèlent, il peut sembler étrange que la légende de la recherche du Levant par le Ponant ait fini par trouver généralement créance. Cela ne s'explique, en effet, que par un fait extraordinaire : la production inattendue d'un document nouveau qui infirmait le témoignage des contemporains et celui de tous les faits connus sur l'objet que s'était proposé Colomb. La lettre de 1474, attribuée à Toscanelli, dont il s'agit ici, n'eut pas, cependant, à l'époque de sa production, l'influence qu'on pourrait croire, et on ya voir que c'est seulement de notre temps que la légende qui avait pris
naissance dans l'imaginalion de Colomb et qui était devenue une réalité pour lui, unit par se substituer à l'Histoire.
Si à l'époque où parvint en Italie la nouvelle de la grande découverte, on crut tout d'abord que Colomb avait été aux Indes, c'est, comme on vient de le voir, qu'on connut le fait par ses propres lettres : celle que Januarius avait vue et celle que Leandro de Gosco traduisit en latin qui est précédée d'un titre décevant (121). C'est ainsi que Fregoso, que Bergamo et quelques autres furent induits en erreur. Mais on revint promptement sur cette première impression : ce que disent Sabellicus, Gallo, Senarega le prouve.
En Espagne, l'illusion que les îles nouvellement découvertes faisaient partie des Indes fut de très courte durée. Dès l'arrivée de Colomb à Barcelone, Pierre Martyr, qui s'entretint avec lui, exprimait ses doutes à cet égard et Bernaldez qui, comme Martyr, vit et interrogea le Découvreur, ne crut, ni qu'il était allé aux Indes, ni qu'il pouvait y aller.
La lettre de 1498 et celle de 1503, où Colomb entre dans quelques détails sur le système cosmographique par lequel il expliquait sa thèse de la possibilité de passer aux Indes en prenant par le couchant, semble n'avoir exercé alors aucune influence sur l'opinion qu'on se faisait de sa prétention à cet égard, car c'est après la publication de la seconde et de la plus importante de ces deux lettres, que Gallo et Senarega ont parlé de ses entreprises comme nous avons vu qu'ils l'ont fait.
(121) Le titre de toutes les premières éditions de la traduction latine de la lettre de Colomb à Sanchez, moins une imprimée en 1493, porte que Colomb trouva « les îles de l'Inde au delà du Gange » : insnlis Indie supra Gangem.
Quant aux grands chroniqueurs espagnols du xvr siècle, on a également vu qu'aucun d'eux n'a dit que Colomb avait été envoyé aux Indes, ou était parti pour s'y rendre ; aucun d'eux n'a cru non plus que les îles qu'il avait découvertes fissent partie des régions asiatiques.
C'est cependant au moment même où Bernaldez, Oviedo, Gomaraet les autres auteurs que nous avons cités, s'exprimaient, sur l'entreprise de Colomb, en termes qui montrent que, de leur temps, l'opinion généralement accréditée était que le Nouveau Monde avait été découvert, non en voulant aller aux Indes, mais en cherchant de nouvelles îles ou terres, que se produisit la singulière réaction, qui eut pour résultat de faire revivre la légende de la recherche du Levant par le Ponant et de l'accréditer de manière à la rendre acceptable à tous.
On sait que le fils cadet de Colomb, Fernand, avait laissé à sa mort, qui arriva en 1539, une vie de son père écrite d'après des papiers de famille aujourd'hui disparus en grande partie. On sait aussi que cet ouvrage, dont le texte original est perdu, et que nous ne connaissons que par une version italienne dans laquelle la critique a relevé des traces indéniables d'interpolations, fut publié, à Venise, en 1571, par l'entremise de Don Luis Colon, petitfils du grand Génois et héritier de son oncle, Fernand, homme sans principes, dont la vie fut scandaleuse, mais qui avait la prétention de défendre la mémoire de son aïeul. Nous ignorons quels changements, additions ou suppressions il a pu faire au manuscrit original de son oncle, mais il n'est pas douteux qu'il en fit, car, tel que nous le connaissons, l'ouvrage n'a pu sortir des mains du fils de Colomb : tous les critiques sont d'accord sur ces points (122).
(122) Historié del S. D. Fernando Colombo... Venise, 1571. Voyez les Sources de la première Étude, no 8.
Naturellement, Fernand Colomb donna à Tentreprise de son père le caractère que celui-ci voulait lui donner. Il reprit la thèse d'une conception scientifique du monde qui rendait possible le passage aux Indes par l'ouest, développa les raisons qui pouvaient la justifier et affirma que c'est en voulant faire Tapplication de cette théorie que le Nouveau Monde fut découvert. Jusqu'alors personne n'avait dit cela, hormis Colomb lui-même et ceux qui lui avaient emprunté ses assertions sans les approfondir. Le témoignage raisonné de Fernand Colomb donna à la thèse une vraisemblance qu'on ne lui avait pas encore attribuée et fit plus pour la faire accepter que tout ce que Colomb luimême avait dit.
Cependant, elle ne prévalut ni immédiatement ni sans résistance, car nous voyons nombre d'auteurs, qui ne pouvaient ignorer ce qui se trouvait dans les Historié à cet égard, continuer à parler de la découverte de Colomb comme l'avaient fait Oviedo,Gomaraet les autres auteurs de la première moitié du xvi" siècle. Le généalogiste Nuncibay,qui nous a laissé un document contenant de curieux renseignements sur les commencements de Colomb et sur sa famille (123) ; Téminent historien Mariana (124) ; rinca Garsilaso de la Vega (125); le savant jésuite Tor-
(123) Genea.logia. de la, casa de Por^ugrai. Manuscrit de la collection Vargas Pons appartenant à la bibliothèque de l'Académie d'Histoire de Madrid, dont nous avons fait prendre une copie. Voyez sur cet ourrage les Sources de la présente Etude, n° 9.
(124) Hisioria gênerai de Espana, Liv. XXVI, ch. III. C'est dans l'édition de 1601 que parut pour la première fois ce livre XXVI. Il est à remarquer que Mariana, qui connaissait la correspondance attribuée à Toscanelli, dit, néanmoins, que Colomb « demeura persuadé qu'au delà de cette vaste mer « qui borne notre continent du côté de l'Occident, il y avait des terres et « des pays immenses » et « qu'il entreprit de découvrir ces régions jus- « qu'alors inconnues ». (Liv. XXVl, § 10, Vol. V, p. 117, Édit. française de 1725.)
(125) Primera Parte de los commentarios reaies,.. 1609. Liv. I, ch. III.
quemada (126) et Térudit annaliste de Séville, Ortiz de v^ufiga (127) sont de ce nombre. Cette liste pourrait être allongée, s'il y avait quelque utilité à cela. En fait, on peut dire que jusqu'à la fin du xvi" siècle, on ne croyait pas,en Espagne, que la question du passage aux Indes avait été soulevée entre les Rois Catholiques et Colomb, et on n'admettait pas non plus, que l'expédition de 1492 avait pénétré dans les eaux asiatiques, ce qui équivaut, en somme, à écarter les prétentions avancées par Colomb dans des écrits que tout le monde connaissait.
Il y a ici une importante remarque à faire.
Tous ceux qui ont étudié l'histoire de la découverte de rAmérique se sont étonnés qu aucun des auteurs du temps n'ait dit comment et quand on s'aperçut que Colomb s'était trompé en prenant les Antilles pour des îles de l'Inde et l'Amérique du Sud pour le continent asiatique. Cela serait, en effet, fort extraordinaire, si les choses avaient eu lieu comme on se l'imagine, c'est-à-dire si on avait cru que les terres nouvellement découvertes faisaient partie de l'Asie, et qu'on pourrait désormais se rendre en peu de temps aux îles des épices, ainsi qu'aux riches provinces de la Chine. Dans ce cas, la révélation que ces terres formaient un continent, que personne ne connaissait auparavant et qui barrait la route de l'Asie, ne serait point passée inaperçue et on n'aurait pas manqué de constater un fait aussi important et aussi singulier. Gela ne se produisit pas, parce qu'il n'y avait aucune raison pour cela. N'ayant eu à revenir d'aucune illusion, on voit les auteurs parler tout le temps des îles découvertes par Colomb comme s'ils les avaient toujours considérées de la même manière. On ne saurait donner une meilleure preuve du fait que, dès le re-
(126) Los veinie y un lihros rilnales y monarchia Indiana... 1613. Liv. XVIII, ch. I.
(127) Anales eclesiasticos... de Sevilla... 1677. Vol. III, sub ann 1489 et
tour de Colomb, on comprit que sespré tendues îles indiennes ne faisaient en aucune façon partie de l'Asie.
II. — Développement de la légende : Las Casas, Herrera, Toscanelli.
La légende de la recherche du Levant par le Ponant que les Historié avaient reprise, sans succès tout d'abord, trouva une oreille favorable chez Las Casas, qui, alors, préparait sa grande Histoire des Indes. Le célèbre dominicain, qui possédait le texle original de l'œuvre de Fernand, dont il reconnaît avoir copié des chapitres entiers, trouva aussi, sans doute, dans les papiers de Colomb que la famille lui avait confiés, des notes ou des écrits du Découvreur lui-même relatifs à la prétention qu'il tenait tant à justifier, d'avoir toujours voulu aller aux Indes et d'y avoir été; mais c'est certainement au fils de Colomb qu'il emprunta les arguments avancés à l'appui de la thèse (128).
UHistoria de las Indias, n'ayant été imprimée que de nos jours, n'aurait eu, probablement, aucune influence sur la formation de l'opinion sur ce point, sans Herrera, qui accepta la thèse et qui la popularisa en la faisant entrer dans son livre célèbre. Herrera, qui écrivait au moment où expirait le temps pendant lequel Las Casas avait interdit la communication de ses manuscrits, y prit à peu près tout ce qu'il dit de Colomb. Il ne s'arrêta pas aux raisons théoriques que Fernand Colomb et l'évêque de Chiapas s'étaient efforcés de donner; mais il expliqua de la même manière comment Colomb aurait conçu son dessein, et admit, comme eax, le fait caractéristique que c'est en cherchant le Levant par l'Ojcident qu'il découvrit les Antilles (129).
(128) Nous avons donné à l'Introduction les textes de Las Casas à ce sujet.
(129) Aliende de que, presuponiendo de buscar el Levante por el Poniente, i estando la India Oriental en el fin del Levante, i la Occidental que trataba
On peut dire qu'à partir de ce moment la légende prit place dans l'histoire, oii elle devait finir par s'implanter profondément. Pendant longtemps encore, cependant, les auteurs continuèrent à voir dans la découverte de l'Amérique un ftiit dû uniquement à des efforts persévérants pour trouver de nouvelles terres, et non une tentative hardie pour mettre à l'épreuve une conception théorique.
C'est ainsi, par exemple, que la présente le P. Pedro Simon, auteur d'un ouvrage précieux sur les premiers temps de la découverte, imprimé vingt ans après celui d'Herrera (130), et qui ne pouvait ignorer ni l'œuvre de
de buscar, en el fin de el Ponienle, iamhien se podia llamar India. como la otra. «Comme il prétendait chercher le Levant par le Ponant, et comme les « Indes Orientales sont au bout du Levant et que les Indes Occidentales « qu'il se proposait de chercher, sont à la fin du Ponant, celles-ci pouvaient « aussi bien s'appeler les Indes que les autres. » (Décade I, Liv. I, ch. VI.) Ailleurs, parlant des objections que l'on fit à Colomb, il remarque qu'on lui objectait que le monde était si grand que trois ans de navigation ne suffiraient pas pour aller au bout de l'Orient, où Colomb disait qu'il voulait aller • para Uegar al ultimo del Oriente, para adonde decia D. Chrisloval, que qneria navegar. {Op. ci<., Dec. I, Liv. I, ch. VII.) Il faut remarquer, cependant, qu'à part ces deu.x phrases Herrera parle tout le temps de l'entreprise de Colomb comme s'il ne s'agissait pour lui et pour les Rois Catholiques que de la découverte de nouvelles îles et de nouvelles terres d'où ils comptaient tirer beaucoup d'or.
(130) Primera parte de las noticias historiales de las conqiiistas de Tierra Firme. ..Cuenca, 1626. Voyez les Sources de la IV» de ces Nouvelles Études, n* 14, et pour ce que le P. Simon dit de Colomb, la première notice, ch. XIV, pp. 44 et sq. édition originale.
Ce religieux présente la découverte exactement comme nous la comprenons aujourd'hui et comme la plupart des auteurs du temps la comprenaient: Un pilote qui avait poussé ses navigations plus loin que les autres affirma à Colomb qu'il y avait des terres à découvrir à l'ouest et lui donna de sérieuses indications à ce sujet. Colomb en fut frappé ; il en chercha d'autres du même genre et en trouva un certain nombre. Il les étudia et, après avoir mûrement médité le problème et s'être entouré de tous les renseignements possibles, il acquit la certitude de l'existence de terres inconnues dans les parties éloignées de la mer Océane et résolut d'en faire la découverte. Remarquons que le P. Simon, comme Gomara, comme Las Casas et comme tous ceux qui ont parlé des indications dont Colomb profita, ne le fait pas dans un esprit de dénigrement, et tient au contraire le découvreur de l'Ame-
Fernand Colomb ni celle de Las Casas dont les manuscrits étaient alors accessibles. Faria y Sousa,quiécrivait en 1666, ne mentionne pas non plus la légende de la recherche des Indes (131), et même en 1700 l'hislorien espagnol Ferreras la passe sous silence (132).
Ces exemples et d'autres cités aux paragraphes précédents, montrent que, malgré tout, la critique n'avait pas abdiqué ses droits, et il est permis de dire qu*^ la légende aurait fini par perdre toute créance, si dans les Historié et dans Las Casas on n'avait trouvé des documents dont personne jusqu'alors n'avait soupçonné l'existence, mais qui étaient d'une telle importance qu'ils devaient faire oublier tout ce que la légende avait d'invraisemblable et de contraire aux faits. Ce sont les fameuses lettres que Colomb est supposé avoir échangées avec le célèbre astronome florentin Paolo Toscanelli.
La production de ces pièces était de nature à changer l'aspect des choses, et pouvait modifier l'opinion qu'on s'était faite jusqu'alors des circonstances qui avaient amené la découverte du Nouveau Monde. En effet, si Colomb avait réellement entretenu avec le savant florentin la correspondance qu'on produisait ; s'il lui avait écrit qu'il se proposait d'aller aux Indes par l'ouest et si celui-ci lui avait répondu en l'encourageant dans cette idée et en lui donnant des indications à ce sujet, il fallait voir là une preuve décisive que le projet soumis aux Rois Catholiques avait bien le caractère que son auteur voulait lui donner, et les prétentions de Colomb étaient justifiées.
rique ea grande admiration. L'histoire du pilote qui aurait renseigné Colomb n" a paru préjudiciable à sa gloire qu'après qu'on se fût persuadé que son dessein n'était pas de faire des découvertes, mais simplement d'aller au.v Indes.
(131) Asia. Porlucfuesa, Vol. I, p. 26. Europa Portuguesa, Vol. II, pp. 462.
(1S2) Histoire d'Espagne, Édit. française. Vol. VIII, p. 29.
Pendant longtemps personne ne s'avisa d'examiner les circonstances dans lesquelles cette correspondance aurait eu lieu et d'étudier les pièces mêmes. Elles confirmaient ce que Colomb avait dit; elles semblaient avoir la garantie de son fils, ainsi que celle de son biographe le plus autorisé, et, sans entrer dans les raisons qui devaient les mettre en suspicion, on admit sans hésitation leur authenticité. Ce ne fut que de nos jours qu'on en comprit toute la portée et qu'on se rendit compte qu'elles obligeaient à voir dans l'entreprise de 1492 tout autre chose que ce que les contemporains y avaient vu et que montraient les capitulations.
Quelques mots d'abord sur les circonstances qui facilitèrent ce changement dans la manière de considérer et déjuger l'œuvre de Colomb.
III. — Acceptation de la légende : Humboldt, d'Avezac, Harrisse, Ruge, Lollis, etc.
Avec letemps, les événements changent de caractère,c'està-dire que nous les voyons autrement qu'on ne les voyait auparavant. L'histoire fourmille d'exemples de ce genre et la vie de Colomb nous en ofiTre un qui est typique. Si le grand Génois eut conscience de l'importance de l'œuvre qu'il avait accomplie, il est certain que de son vivant on ne s'en rendit pas compte, en Espagne surtout, où on diminuait fort injustement la part qui lui revenait dans les résultats heureux que ses découvertes avaient eus. Après sa première expédition, Colomb jouit de quelque popularité ; mais cela dura fort peu de temps. Il n'était pas de ceux qui savent se rendre sympathiques. Sa dureté avec ses inférieurs, son esprit dominateur, son âpreté au gain, son abord froid et hautain éloignaient de lui le grand nombre. Son incompétence comme administrateur et les résultats négatifs de ses derniers voyages achevèrent de le
déconsidérer, et, dans les dernières années de sa vie, ce fut la protection du roi Ferdinand, si injustement accusé d'ingratitude envers lui, qui seule le soutint contre la défaveur et l'indifTérence dont il était devenu l'objet.
C'est trente ou quarante ans seulement après sa mort qu'un mouvement d'opinion favorable à sa mémoire commença à prendre de Timportance. A cette époque, les raisons qui Tavaient rendu impopulaire se faisaient moins sentir, tandis que la révolution que sa découverte avait produite était devenue évidente et laissait entrevoir des résultats encore plus considérables. Sous l'influence de ce revirement d'idées, l'aventure de Colomb, qui échappait à toute comparaison, prit des proportions nouvelles, qui en faisaient quelque chose d'extraordinaire et de différent de toutes les autres. Les récits que Colomb avait donnés de sa découverte lui attribuaient ce caractère exceptionnel, et la raison par laquelle il prétendait l'expliquer était si complètement justifiée par le langage prêté à Toscanelli, qu'il n'y a guère à s'étonner qu'on ait si facilement admis l'authenticité de ce nouveau témoignage, et qu'on ait été ainsi amené à donner à l'entreprise de Colomb un tout autre caractère que celui qui lui appartient réellement.
Si extraordinaire que cela paraisse, cette curieuse évolution dans la conception d'un des plus grands faits de l'histoire du monde s'est achevée sous l'influence des travaux des fondateurs mêmes de la critique colombienne, notamment de Humboldt, de d'Avezac et de M. Harrisse, auxquels nous devons, cependant, tant d'aperçus nouveaux, ingénieux et profonds, qui ont renouvelé, sur bien des points, l'histoire de la découverte du Nouveau Monde.
Le premier, qui paraît n'avoir jamais soupçonné que Colomb ne disait pas toujours la vérité, ajoutait si complètement foi à toutes ses assertions relativement à son dessein de se rendre directement aux Indes, qu'on le voit
reprocher au fils même du découvreur d'avoir méconnu les intentions de son père. Le passage est curieux et vaut qu'on s'y arrête.
Fernand Colomb, qui écrivait à une époque où personne n'admettait la prétention du premier amiral de l'Océan d'avoir organisé son expédition pour aller reconnaître une route plus courte conduisant aux Indes asiatiques, et qui, mieux que tout autre, devait savoir que cette prétention était insoutenable, se garde bien d'insister sur ce point. Il s'attache à justifier la thèse de son père en donnant les raisons théoriques sur lesquelles il s'appuyait ; mais il prend soin de dire qu^il voulait aussi découvrir des terres nouvelles et, fort adroitement, sans avoir l'air d'appuyer sur cette assertion, il fait passer au premier plan ces projets de découvertes, tandis qu'il glisse sur Tintention d'aller aux Indes. Dans l'un des chapitres où l'on voit percer cette tactique, il écrit que ce fut pendant que son père était en Portugal qu'il commença à se demander si « de même que les Portugais allaient si loin dans la di- « rection du Midi, on ne pourrait en faire autant dans la « direction de l'Occident, et que, vraisemblablement, on « trouverait des terres sur cette voie (133) ». C'était faire bon marché du fameux grand dessein et presque le désavouer. Humboldt ne s'y méprit point et fait à ce sujet la leçon au fils de Colomb. « Il y a là, pour le moins, écrit- « il, de l'impropriété d'expression », parce que « le but « principal » de Colomb, « je pourrais presque dire de « son entreprise », était de « chercher l'Orient par l'Occi- « dent (134) ». Cet exemple est typique et montre l'influence de la chose jugée sur les esprits les plus clairvoyants. Il n'a pas manqué d'être suivi et a même été dépassé.
Humboldt avait laissé à Colomb le mérite de son illu-
(133) F. Colomb, Historié, ch. V, fol. 12 recto.
(134) Humboldt, Examen critique, Vol. I, pp, 20 21.
33 i CINQUIÈME ÉTUDE
sion ou de son erreur. D'Avezac le dépouilla même de cela: Non seulement le grand Génois ne voulait rien découvrir; mais ce qu'il voulait réellement faire lui avait été suggéré. L'idée géniale de chercher TOrient en prenant par l'Occident ne lui appartenait pas, c'était celle de Toscanelli, qui devenait ainsi l'initiateur de la découverte de l'Amérique, tandis que le pauvre Génois était réduit au mince rôle d'un acteur qui répète ce qui lai a été appris (135).
Ce système, qui substitue, en fait, Toscanelli à Colomb, et qui fait disparaître au profit du premier l'œuvre laborieuse, patiente et éclairée du second, fit fortune, et on vit nombre de Colombistes s^en emparer pour le développer, l'enjoliver et le répandre. L'astronome florentin que Las Casas et Mariana confondaient avec Marco Polo, que les contemporains de Colomb ne connaissaient pas, et que les modernes connaissaient fort peu, passa du coup grand homme, et peu s'en fallut que, comme à Vespuce, on ne lui élevât des statues.
11 semblerait qu'après cela il ne restait plus rien à faire aux biographes de Colomb pour le diminuer encore un peu ; mais en ceci, comme en toute chose, il n'y a que le premier pas qui coûte, et, une fois entré dans la voie que Humboldt avait si largement ouverte, on devait aller bien plus loin. Ce n'était pas assez de priver Colomb du mérite qui lui appartient réellement et qui le place à juste titre parmi les grands hommes, d'avoir deviné, à l'aide d'indications plus ou moins authentiques, l'existence de l'Amérique et de l'avoir cherchée jusqu'à ce qu'il l'eût trouvée, on pouvait encore dire qu'il n'avait même pas pensé à faire aucune découverte. On ne manqua pas de le faire.
Malgré le témoignage unanime et explicite des auteurs
(135) D'Avezac, Congrès géographique d'Anvers en 1871.
ÉYOLUTIOiN DANS LES IDEES 335
du temps sur Tobjet que se proposait Colomb, malgré les termes de son Journal de bord, qui montrent qu'on chercha tout le temps à faire des découvertes nouvelles, malgré la déclaration formelle du fils de Colomb que son père avait ce dessein, malgré enfin le texte des capitulations, qui sont sur ce point une preuve documentaire irrécusable, on voit la plupart des auteurs se mettre à l'unisson pour affirmer que l'idée même de faire de nouvelles découvertes était étrangère aux spéculations de Colomb, et qu'il n'eut jamais aucune intention de ce genre. Les plus éminents colombistes de notre temps, Harrisse, en France, Ruge, en Allemagne, et M. de Lollis, en Italie, sont à cet égard on ne peut plus explicites (136).
Ainsi, non seulement Colomb ne cherchait pas à découvrir de nouvelles terres, mais il n'y pensa jamais. Tout ce qu'il voulait, c'était d'aller aux Indes par la route que lui avait indiquée Toscanelli. Tout ce qui ne se rapportait pas à cela lui était inditférent ! Que reste-t-il donc dans cette manière de voir à celui qui « à Cas tille et à Léon « donna un Nouveau Monde » ? M. de Lollis nous le dit : il lui reste le mérite d'avoir compris Toscanelli et d'avoir intrépidement tenté de réaliser sa pensée (137).
Cette conception moderne du rôle de Colomb dans l'œuvre de la découverte du Nouveau Monde, qui est à la fois si contraire aux faits et si injuste, est la résultante logique et inévitable de la thèse que cette découverte a été faite par hasard en cherchant à passer aux extrémités de l'Asie Orientale. Tant que cette thèse n'eut d'autre garantie que des assertions qui remontaient directement à lui-
(136) Nous avons donné les références exactes à rintroduclion.
(137) De Lollis. Nous ne retrouvons plus le passage auquel cette citation est empruntée; mais elle exprime très exactement les idées du savant colombiste. Voyez particulièrement son article: Qui a découvert l'Amérique? Revne des Revues, 15 janv. 1898.
même, elle fut considérée comme un écart de l'imagination ardente du Découvreur et n'eut aucune prise sur l'opinion. En la plaçant sous le patronage d'un savant comme Toscanelli, on lui donnait une autorité qu'elle n'aurait jamais eue sans cela, mais qui laissait néanmoins subsister le fait qu'elle est en contradiction avec tout ce que l'étude des documents nous apprend des origines, de la préparation et de la mise à exécution de l'entreprise de Colomb. La critique, qui est sceptique par essence, ne pouvait négliger un fait de cette importance. Elle a soumis le témoignage en apparence si positif de Toscanelli à une analyse sévère et a montré que, non seulement son authenticité ne pouvait être établie, mais encore qu'il y avait bien des raisons de supposer que les pièces par lesquelles nous le connaissons sont apocryphes. De tels documents ne peuvent être opposés ni au texte authentique des capitulations, qui montrent quel était le véritable caractère de l'entreprise de Colomb, ni à tous les autres faits qui corroborent et confirment ce que portent ces actes.
IV. — L'objection que Colomb a pu parler d'aller aux Indes sans qu'aucun document le constate.
Avant de passer à l'examen critique de la seconde des deux légendes qui ont si grandement contribué à dénaturer le véritable caractère de l'entreprise de Colomb, celle qui fait de Toscanelli l'initiateur de la découverte de l'Amérique, écartons une objection préliminaire.
Au fait bien constaté qu'il est impossible de relever une seule circonstance pouvant donner à penser que Colomba proposé aux Rois Catholiques d'aller aux Indes par l'Ouest, on oppose cette objection que l'absence de toute mention d'une proposition de ce genre dans les documents et les auteurs du temps n'est pas une preuve qu'elle n'a pas été faite.
Eq bonne logique, cependant, cette objection n'est pas recevable. On ne saurait opposer des possibilités à des faits acquis. Nous savons que Colomb voulait découvrir des îles et terres nouvelles ; nous avons du fait des preuves documentaires : nous n'en avons aucune que c'était aux Indes qu'il voulait aller, et l'absence de toute mention d'un dessein de cette importance, dans les circonstances qui ont été relevées, crée une présomption bien forte que tel n'était son objet. Une présomption si bien justifiée ne peut être détruite par la supposition que Colomb a pu dire aux Rois Catholiques qu'il irait aux Indes, bien que rien ne l'indique, et le fait que les deux premiers biographes du découvreur assurent que c'est ce qu'il fit ne saurait être allégué en preuve, puisque l'enquête instituée par la critique n'a d'autre objet que de vérifier l'exactitude de cette assertion. Si leur témoignage est accepté sur ce point, la question posée disparaît. S'il est rejeté ou simplement mis en suspicion, on ne peut l'invoquer contre ce qui le contredit.
On est donc fondé à dire que les faits qui ont été exposés jusqu'ici établissent d'une manière incontestable, que Colomb a agi et parlé durant tout le cours de ses négociations pour l'acceptation de son projet et pendant tout le temps qu'il a consacré à la préparation de son entreprise, comme s'il n'avait en vue que la découverte de terres et îles nouvelles. S'il a été question pour lui, à cette époque, d'aller aux Indes, rien ne l'indique dans tout ce que nous savons de sa vie jusqu'au moment où il se mit en route pour exécuter son projet, et la simple possibilité du fait est elle-même des plus contestables, ainsi qu'on le verra plus loin.
ViGXAUD. Nouvelles Éludes. II ' . 22
V. — La date tardive de la conception cosmographique de Colomb montre qu'il n'a pu parler en 1486-1492 d'aller aux Indes par l'ouest.
La possibilité qu'il ait été question entre les souverains et Colomb d'un projet de passer aux Indes par l'ouest que ne mentionne aucun des documents que nous possédons, mais dont d'autres, aujourd'hui perdus, pourraient peutêtre témoigner, suppose que le système cosmographique de Colomb sur l'extension de l'Asie vers l'est et sur le peu d'étendue de l'espace maritime compris entre les deux extrémités du monde, est antérieur à ses découvertes et même à ses premières démarches. Si cette supposition était fondée, il y aurait là un fait qui affaiblirait singulièrement toutes les raisons que nous avons de croire que c'est seulement après sa découverte que Colomb a soulevé la question de la route des Indes.
Il s'agit donc de savoir à quelle époque Colomb arriva à cette conclusion que les Indes pouvaient être atteintes en naviguant dans la direction de l'ouest.
On sait aujourd'hui que c'est aux traités du cardinal Pierre d'Ailly que Colomb a emprunté les traits fondamentaux de son système cosmographique et les raisons de sa croyance à la possibilité de passer aux Indes par l'ouest, qu'il assure avoir toujours été la sienne. La publication intégrale de toutes les notes que lui et son frère Barthélémy ont mises à ces traités, ne permet plus de mettre ce fait en doute, et si nous connaissions la date de ces notes, si riches en indications de toutes sortes, nous connaîtrions l'époque à laquelle Colomb a commencé à réunir les éléments de son système cosmographique. Malheureusement, ce renseignement nous manque, et nous ne savons même pas d'une manière certaine quand ces traités ont été imprimés. Tout ce qu'on peut avancer
à cet égard, c'est que leur impression ne peut être ni antérieure à l'année 1480, ni postérieure à l'année 1487 (138). C'est donc, au plus tôt, entre ces deux dates que Colomb aurait pu annoter Y Imago Mundi, mais ce peut être aussi à une date postérieure et il semble bien que tel soit le cas.
Une seule des nombreuses notes qui couvrent les marges de cet ouvrage porte une date précise, c'est celle où il est calculé que l'équinoxe de la « présente année 1491 » — hoc anno 1491 — se plaçait au 11 mars aprèsmidi (139). Cette note a donc été écrite en 1491 et, bien que quelquesauteurs aient cru qu'elle vient de Colomb (140), nous estimons qu'elle est de Barthélémy, d'abord parce que le volume où elle se trouve lui appartenait, ainsi qu'en témoigne Fernand Colomb, dans le catalogue de sa bibliothèque où ce volume prit place (141), et ensuite parce que le juge le plus compétent que nous connaissions en pareille matière, Térudit conservateur de la Colombine, où ce volume se trouve encore, M. Simon de la Rosa, déclare que la note est de l'écriture du frère cadet de Colomb (142).
Mais les constatations de M. de la Rosa ne se bornent
(138) Voyez la note 108 à notre Toscanelli and Colombus, p. 102.
(139) Note 621 à ïlmago Mundi, classification de la Raccolta Colombiana, Scritii, Vol. Il, p. 419.
(140) M. de Lollis, Aiitografi, p. XVIII, Scritti in Raccolta et M. Thacher, Colombus, Vol. III, p. 434, soutiennent qu'elle est de Colomb. Pour M. Simon de La Rosa, Catalogo, p. 35, et pour M. G. de la Rosa, Solution, etc., p. 5 elle est de Barthélémy et c'est également notre sentiment.
(141) Le conservateur de la Colombine dit qu'en examinant ce volume il trouva au dernier feuillet une note de la main de Fernand Colomb portant ce qui suit : Este libro eradel Adelantado my tio. Esta registrado 3561. (Biblioleca Colombina Catalogo, Vol, 1, p. 63.) Fernand Colomb avait commencé plusieurs catalogues de son importante bibliothèque; dans le plus intéressant de ceux qui nous restent le Registrum libroruni, dont M. Archer, M. Hun- Ungton a donné une magnifique reproduction fac-similée, l'ouvrage ded'Ailly est enregistré sous le n° 3122.
(142) S. DE LA Rosa, Libros y antogrofos de Colombo, p. 36. M. de la Rosa a exprimé cette opinion à différentes reprises.
pas à cela. Une étude attentive de toutes les notes qui couvrent les marges de ce volume l'a amené à cette conclusion que la plupart viennent de Barthélémy et qu'elles datent principalement de Tannée 1485. Ainsi, indépendamment de celles où l'année 1491 est mentionnée, ce qui en fixe la date, la plupart des autres noies de ce volume seraient aussi postérieures aux propositions que Colomb soumit au roi Joâo et auraient été écrites après la séparation des deux frères, qui ne se revirent qu'en 1494.
La critique est en droit d'inférer de ces faits que c'est par Barthélémy que Colomb a connu le livre de d'Ailly et que c'est seulement après 1494 qu'il a pu l'étudier. Et, comme les notes dont l'exemplaire de la Colombine est couvert révèlent la source véritable des idées de Colomb sur la réduction du degré terrestre à 56 milles 2 3, sur la grande extension de l'Asie vers l'est, sur la proximité de l'Espagne des Indes et sur la préférence qu'il fallait donner à la mesure de Marin de Tyr sur celle de Ptolémée, idées qui sont toutes avancées dans l'œuvre de d'Ailly, et que les notes des deux frères mettent en relief, il y a là une preuve logique bien difficile à écarter, qu'elles n'ont pu prendre corps chez Colomb antérieurement à l'année 1494.
Il suffit, en effet, de parcourir ces notes pour voir que leur auteur, que ce soit l'un ou l'autre des deux frères, n'avait encore, quand il les écrivait, aucun système cosmographique. Toutes les particularités qu'il relève dans d'Ailly sont pour lui les éléments d'un système à construire et non ceux d'un système à rectifier ou à compléter. Colomb trouve là les faits et les opinions sur lesquels il va édifier sa conception cosmographique de la petitesse de la terre, du peu d'étendue de l'élément aqueux et d'une mesure spéciale du degré équatorial, données qui servent de bases à sa théorie sur la possibilité du passage aux Indes en prenant par l'ouest ; mais remarquons bien
que ces notes se bornent à enregistrer, nulle part leur auteur ne critique ou explique, nulle part il ne montre qu'il a une opinion sur les particularités qui attirent son attention, et, à la manière dont il les note, on voit clairement que jusqu'alors elles lui étaient inconnues. On doit voir là une autre preuve qu'à l'époque où Colomb étudiait l'ouvrage de d'Ailly, ses théories cosmographiques n'étaient pas encore formées.
La date tardive à laquelle il les conçut est conflrmée par ce fait significatif que, dans le volumineux Journal qu'il nous a laissé de sa mémorable entreprise, on ne trouve pas un mot indiquant qu'il avait alors une théorie sur le peu d'étendue de Tespace maritime qui s'étendait à l'ouest. Il est assurément extraordinaire que dans la relation circonstanciée d'un voyage entrepris, selon lui-même, expressément pour palier jusqu'aux extrémités orientales de l'Asie, et qui devait donner la démonstration de l'exactitude de son système cosmographique, il n'en dise rien. Si ce sont bien les Indes que Colomb cherchait, comment admettre qu'en consignant avec soin toutes les péripéties d'une entreprise de cette importance et de ce caractère, d'où dépendaient son avenir et sa renommée, il n'ait laissé voir nulle part les angoisses qui devaient l'étreindre à mesure qu'il avançait vers l'ouest. Les raisons qui lui faisaient croire qu'il ne pouvait manquer d'arriver aux Indes par la route qu'ilsuivait devaient ètreconstamment présentes à son esprit, si tel était le but qu'il poursuivait. Dans cette situation, il lui était impossible de n'y pas penser à toute heure, de ne pas les repasser dans sa mémoire et de ne pas les peser avec anxiété pour s'assurer si elles concordaient ou non avec les différentes particularités de son voyage.
Eh bien 1 le Journal de bord ne trahit aucune préoccupation de ce genre. On y relève minutieusement une foule de petits faits, très intéressants pour nous aujourd'hui, mais sans rapport aucun avec le vaste dessein que
Colomb est supposé avoir eu, et qui montrent que celui qui le tenait, loin d'être absorbé par un grand problème posé devant lui, n'y pensait pas du tout. N'est-on pas en droit d'interpréter ce silence du Journal de bord comme une preuve qu'à ce moment Colomb n'avait encore aucune théorie scientifique et que, s'il y avait un problème qui le préoccupait, ce n'était pas celui de la découverte d'une nouvelle route pour passer au pays des épiées?
Il faut noter que, pas plus dans la relation de son second voyage, qui ne se termina qu'en 1496, que dans celle du premier, Colomb ne fait aucune allusion à ses théories cosmographiques, tandis qu'on voit qu'il est plein du sujet quand il rapporte ses deux dernières expéditions. C'est, en effet, dans sa lettre d'Haïti, de 1498, qui donne la relation de son troisième voyage, qu'il expose pour la première fois les idées qui forment le fond même de sa conception cosmographique : la petitesse de la terre, le peu d'étendue des eaux par rapport à celle des terres (143), et c'est dans la lettre dite rarissime, qui est de 1503, qu'il écarte les rectifications apportées par Ptolémée aux calculs de Marin de Tyr et adopte la mesure extravagante que ce dernier donne au monde habitable connu ; c'est là aussi qu'il affirme que la longueur du degré équatorial est seulement de 56 milles 2/3 (144). Voilà, il semble, des raisons sérieuses de croire que V Imago Mundi, source incontestable des idées cosmographiques de Colomb, ne lui a été connu qu'après ses grandes découvertes, et que c'est après son second voyage qu'il étudia cet ouvrage.
(143) Voyez ce document dans Navarrete, Vol. I, pp. 242 et sq , et dans la Raccolta,ScriUi, Vol. II, n° XVI, p. 26 et sq. La partie de cette lettre relative aux idées cosmographiques de Colomb est composée de phrases empruntées textuellement à V Imago Miindi.
(144) Lettre de la Jamaïque du 7 juillet 1503. Navarrete, Vol. I, p. 296 et sq., Raccolla, Scritti, Vol. II, n° XXXVI, p. 175 et sq.
Les indications qui précèdent ne sont pas les seules, d'ailleurs, qui militent en faveur de notre conclusion. Le fameux cosmographe espagnol Jaime Ferrer, contemporain et grand admirateur de Colomb, nous en donne une autre. Dans un mémoire aux Rois Catholiques qui est de l'année 1495 (145), où il examine la question des points par lesquels devait passer la ligne de démarcation entre la région assignée au Portugal et celle attribuée à l'Espagne par la Bulle de 1493, il parle de l'opinion de Colomb en termes qui montrent que l'amiral comptait alors d'après la mesure de Ptolémée, qui donnait au degré 62 milles et demi (146). Or, tout le système cosmographique de Colomb est édifié sur la mesure d'Alfragan, qui ne comptait que 56 milles 2/3 au degré, mesure dont Colomb prétendait avoir vérifié l'exactitude, ainsi qu'on a pu voir à un paragraphe précédent/et qui réduisait sensiblement la circonférence du globe (147).
Il résulte de cette observation que lorsque Colomb partit pour son second voyage — 25 septembre 1493 — il n'avait pas encore abandonné le système de Ptolémée, que tout le inonde suivait alors, ce qui prouve que sa théorie cosmographique, qui est inconciliable avec la mesure du géogra-
(145) Ce mémoire n'est pas daté ; mais comme il répond à une demande des Rois Catholiques du 28 février 1495, il doit être de la même année. Les deux pièces sont données par Navarrete, Vol II, pp. 99-103. Ferrer y parie d'une lettre de Colomb sur la matière, qui n'existe plus.
(146) Ptolémée comptait 500 stades au degré et, comme il fallait 8 stades pour faire un mille italien, le degré mesurait 62 milles 2/3, ou 15 lieues 5/8. Tout le monde est d'accord sur ce point. A ce compte la terre mesurait 25.500 milles soit 33.300.000 mètres.
(147) Cette manière de compter ne donnait que 20.400 milles au pourtour équatorial. Colomb tenait essentiellement à cette mesure, qu'il note un grand nombre de fois, en insistant sur son exactitude. Elle forme, en effet, l'un des doux pivots de son système; l'autre est la réduction de l'espace maritime séparant les deux extrémités du monde et une extensioa corrélative de l'espace terrestre.
phe alexandrin, est postérieure à son premier voyage, et très probablement aussi au second (148).
Pour toutes les raisons qui viennent d'être exposées, nous croyons qu'on est fondé à dire qu'à l'époque où Colomb négociait avec les Rois Catholiques pour l'adoption de son plan, et jusqu'au moment où il partit pour le mettre à exécution, les idées géographiques qu'il pouvait avoir sur l'espace maritime s'étendant vers l'Occident et sur les terres qu'on devait y trouver, n'avaient pas encore pris la forme qu'elles prirent dans la suite et qui lui permirent de dire qu'en s'avançant directement à l'ouest, il trouverait l'Asie à une distance relativement courte. Si cette conclusion est justifiée, elle fait disparaître la possibilité logique que Colomb ait pu proposer aux souverains auxquels il s'adressa de leur découvrir une route nouvelle pour aller aux pays des épices.
VI. — La prétention de Colomb d'avoir cherché le Levant par le Ponant est contredite par tous les faits connus,moins le témoignage attribué à Toscanelli.
Les paragraphes précédents ont montré que le fait qu'il n'y a aucune trace d'une proposition de Colomb de passer aux Indes ailleurs que dans les documents d'origine colombienne, conserve toute sa valeur, et que la possibilité même qu'il ait été question de cela avant 1492 disparait devant la preuve que les conceptions cosmographiques du découvreur de TAmépique, qui sont la source de ses idées à cet égard, datent d'une époque postérieure à celle à laquelle on suppose qu'il a entretenu les Rois Catholiques de ce dessein.
(148) M. Altolaguirre.qui a étudié ce point, est d'avis que c'est seulement en 1498 que Colomb abandonna le module de Ptolémée pour celui d'Alfragan de 56 milles 2/3, que d'Ailly, par lequel il le connaissait, avait adopté. (Alto-
LAGUIRRE Y DuVALE, p. 392.)
Nous avons d'ailleurs ainsi qu'on l'a vu à une étude précédente, une autre preuve que les propositions de Colomb ne visaient pas la recherche d'une route nouvelle pour aller aux Indes, dans le témoignage des deux seuls personnages du temps dont nous connaissions la manière de voir sur le projet de Colomb : Maldonado et Geraldini, qui en parlent comme d'un projet de découvertes d'îles ou terres nouvelles, situées au delà de la région maritime naviguée jusqu'alors, mais nullement comme étant aux Indes.
Aucun des actes de Colomb, ou de ceux auxquels il prit part à ce moment, ne donne à penser qu'il s^agissait d'autre chose. Ni les contrats passés avec les Rois Catholiques pour Texécution du projet, ni les mesures prises à cette occasion, ni les pourparlers engagés avec ceux que l'on voulait entraîner dans l'entreprise, ni^ enfin, aucun des faits connus de cette période de préparation, ne permettent de supposer qu^on se proposait d'aller aux Indes, tandis qu'il est clair que les organisateurs de l'expédition, comme ceux qui y prirent part, n'envisageaient que la perspective de découvrir de nouvelles terres. C'est sur la possibilité de découvrir de pareilles terres qu'on se renseigne, et c'est la probabilité qu'elles devaient contenir de grandes richesses qu'on fait valoir auprès de ceux que l'entreprise ne tentait pas.
L'expédition met à la voile dans ces conditions. Pour tout le monde, comme d'après les documents authentiques qui ont permis son organisation, elle va à la découverte d'îles sur la situation desquelles on croyait avoir des indications suffisamment sûres. Au moment du départ, Colomb annonce qu'il les trouvera à 700 ou <S00 lieues des Canaries, et avant même d'avoir franchi cette distance on commence à les chercher. Tout le temps du voyage on ne fait que cela. On s'étonne de ne pas les trouver où l'on croyait qu'elles étaient; on s'écarte de la route que l'on
croyait être la bonne dans l'espoir de les rencontrer, puis on y revient. On s'en écarte encore et on finit par découvrir l'île Espagnole, dans laquelle Colomb reconnaît celle qu'il croyait trouver à 700 ou 800 lieues des Canaries. Après la découverte de quelques autres îles voisines, l'expédition, ayant atteint son but, remet à la voile pour l'Espagne.
Voilà les faits, les faits réels, incontestables, tels que les présentent les documents, c'est-à-dire dégagés des interprétations et des amplifications dont ils ont été l'objet.
A côté de ces renseignements, puisés au Journal de bord même de Colomb, et qui concordent si exactement avec tout ce que nous savons des origines de l'expédition, on trouve des assertions qui les contredisent ou qui les dénaturent, auxquelles on ne s'attendait pas. Colomb déclare ici, pour la première fois, que son but était les Indes et que, pour cette raison, il ne voulut pas s'attarder à chercher des îles, alors que chaque page de ce Journal témoigne du contraire. Cependant, cette prétention de Colomb d'avoir toujours voulu aller aux Indes, ne semble pas avoir pris tout d'abord une forme définitive dans son esprit. Il hésite entre l'assertion qu'il a trouvé les Indes, et celle qu'il les avait cherchées, et ses premières communications trahissent ses hésitations à cet égard. C'est à la dernière qu'il s'arrête, et il va désormais s'efforcer de la justifier par des arguments d'ordre théorique.
Contrairement à ce qu'il pouvait espérer, et peut-être aussi à ce que l'on croit généralement, l'assurance donnée par l'heureux navigateur d'avoir été jusqu'aux Indes fut accueillie avec incrédulité. Tout d'abord on y ajouta foi, mais très promptement on revint sur cette première impression, et l'analyse des témoignages des contemporains montre que ceux-là seuls qui s'en rapportèrent uniquement à Colomb, admirent que c'est en cherchant à passer en Asie qu'il découvrit les Antilles. Les grands chroniqueurs
espagnols du xvi" siècle et tous ceux qui avaient d'autres sources d'informations que celles d'origine colombienne ne virent dans ses découvertes que celles qu'il s'était engagé à faire par ses capitulations avec les Rois Catholiques.
Ainsi, la prétention de Colomb que ses découvertes sont le résultat d'une conception qu'il s'était faite du monde etqui devait le conduire en peu de temps jusqu'auxextrémités de l'Asie, ne trouve aucune confirmation, tandis que tous les faits connus militent contre elle. D'un côté donc nous sommes en présence de l'affirmation bien nette de Colomb que l'objet de son entreprise était les Indes, et de l'autre nous trouvons toute une série de faits bien avérés qui la contredisent. Il n'y a pas de conciliation possible entre ces deux termes : ou Colomb nous en impose ou ce sont les faits qui nous induisent en erreur.
Pouvons-nous nous arrêter à cette dernière alternative? Est-il admissible que les faits qui forment l'histoire entière des propositions de Colomb depuis leur présentation jusqu'à leur mise à exécution soient tous trompeurs ? Est-ce que, si l'entreprise qu'il proposait avait eu le caractère qu'on lui attribue, quelque circonstance ne le ferait pas voir ? Est-ce que, dans ce cas, tous les faits connus montreraient que cette entreprise ne différait des autres du même genre que par son importance et que, comme celles-là, elle n'avait pour objet que la découverte de nouvelles terres ? Il semble bien difticile de croire que ce soient les faits qui aient tort et que ce soit Colomb qui ait raison.
Mais, en admettant que dans les diverses combinaisons auxquelles le découvreur de l'Amérique a pu rêver pendant ses six années de sollicitations, il y en ait eu une qui visait le passage possible aux Indes des épices et qu'il ait entretenu les Rois Catholiques de cette chimère, cela ne changerait en rien le caractère de l'entreprise qu'il a fait agréer, car nous connaissons assez bien toutes les circonstances de cette négociation pour être assuré qu'aucune
3i8 CINQUIÈME ÉTUDE
proposition de ce genre, si elle a été faite, n'a été prise en considération. Nous savons aussi qu'aucun de ceux qui prêtèrent leur appui à Colomb, soit à la Cour, soit à Palos, ne s'attacha à cette considération et que, pour tous, à commencer par Colomb lui-même, au moins jusqu'après son arrivée aux Antilles, la grande expédition de 1492 n'eut d'autre objet que de découvrir des îles nouvelles, que l'on croyait riches et peuplées.
Si Ton passe du témoignage des faits à celui des gens, le résultat est exactement le même. Hormis Colomb et ceux qui tiennent le fait de lui, personne ne sait,, et personne ne croit que son expédition avait été organisée pour aller aux Indes.
En somme cette thèse si ardemment soutenue par Colomb, ainsi que par ses deux premiers biographes, est dépourvue de toute confirmalion et soulève des objections si nombreuses et si péremptoires, qu'il n'est pas possible de l'accepter sans méconnaître toutes les conditions logiques de l'admission de la preuve. Colomb a cru qu'il avait atteint les Indes et, à son retour, il a affirmé qu'il en revenait ; mais il a été le seul à le dire et on ne l'a pas cru; il a dit que son intention avait toujours été d'y aller, mais il ne l'avait pas dit auparavant, et les faits démentent cette assertion !
Que reste-t-il, après cet examen critique, de la thèse si souvent avancée que c'est en cherchant un chemin plus court pour aller aux Indes des épices que Colomb a découvert l'Amérique? Il reste une légende que contredisent toutes les données historiques qu'on a pu recueillir et tous les témoignages qui nous ont été conservés, moins un seul : celui que l'on déduit des pièces attribuées à Toscanelli. Nous allons voir ce qu'il vaut.