I. — Position de la question. Retour en arrière
La légende de Toscanelli initiateur de la découverte de l'Amérique ne résiste pas mieux à l'examen critique que celle de Colomb à la recherche du Levant par le Ponant. Les deux légendes se tiennent d'ailleurs étroitement : on ne dit que Toscanelli mit Colomb sur la voie de sa découverte, que parce qu'on suppose que l'entreprise de 1492 avait les Indes pour objet.
Mais cette supposition ne peut être maintenue devant la masse de faits que le dépouillement des documents a mis en lumière, et d'où il résulte si clairement, d'abord que le projet si longtemps médité par Colomb et successivement soumis par lui à divers princes, n'avait pas pour objet le passage aux Indes, et, ensuite, que l'expédition de 1492 ne fut pas organisée dans ce but. Comment donc croire que l'astronome florentin ait pu fournir des indications ou faire des suggestions relativement à l'exécution d'un projet qui n'existait pas ?
Pour assurer qu'il a pu en être ainsi, il faut admettre que les raisons si nombreuses, si variées et si concluantes que nous avons de dire que Colomb ne se proposait pas d'aller aux Indes, tombent toutes devant les seules piè-
ces attribuées à Toscanelli, dont non seulement on ne peut établir l'authenticité, mais encore qu'il y a toutes sortes de raisons de croire apocryphes. On a vu quelles sont ces raisons, et il est à peine nécessaire de répéter que la croyance à l'authenticité de ces pièces repose, en dernière analyse, sur le témoignage unique de Fernand Colomb et de Las Casas, qui, seuls, ont dit, — sans dire comment ils le savent, — que Colomb avait correspondu avec Toscanelli relativement à l'exécution du plan qui lui est attribué de passer aux Indes par l'ouest, et qu'il avait reçu de lui des indications qu'il mit à profit ; encore n'est-il pas bien certain que Fernand Colomb ait rien dit de semblable.
Si respectables et si autorisés que soient ces témoignages,ils n'échappent pas à la critique, qui a démontré, d'abord, que rien ne les confirme, alors que tout les infirme, ensuite que Colomb lui-même les contredit, en ne mentionnant jamais le nom de Toscanelli et en indiquant exactement les sources de ses idées sur la possibilité de passer aux Indes par la voie de l'Occident. Comment hésiter entre des assertions dont on ne connaît pas la source et que contredit le fait même que le but de l'entreprise de Colomb n'était pas les Indes, et les preuves que nous a fournies Colomb de la véritable origine de ses idées cosmographiques ?
Aujourd'hui, en effet, la lumière est faite sur ce dernier point. Si nous n'avions pour nous éclairer à cet égard que les déclarations de Colomb, on pourrait hésiter à les accepter, car la bonne foi du Découvreur peut, malheureusement, être mise en question. Mais tel n'est pas le cas. Ce ne sont pas les lettres où il explique son système, en citant un grand nombre de noms pour faire étalage d'une érudition qu'il n'avait pas, qui nous renseignent sur ce point : ce sont les notes manuscrites qu'il a mises aux trois ouvrages qui faisaient l'objet de ses lectures favorites. Ces notes, dont la forme même indique qu'elles n'étaient pas
destinées à la publicité, et qui étaient à peine connues avant leur publication dans la Raccolla Colombiana, sont en nombre considérable. La plupart n'ont aucune valeur et rien ne montre mieux que leur insignifiance l'absence de sens critique chez Colomb et le caractère superficiel de ses connaissances. Mais elles ont pour nous le rare mérite de nous permettre de suivre sa pensée, de voir les points qui fixaient son attention et ceux qu'il retenait. Au moyen des passages qu'il se bornait le plus souvent à souligner, ou à répéter en marge pour s'en mieux pénétrer, nous pouvons reconstituer toute sa théorie de la possibilité du passage aux Indes par l'ouest. Ces notes, malgré leur banalité, révèlent donc l'origine véritable des idées auxquelles il attachait le plus de prix et établissent d'une manière irrécusable qu'aucune des parties de son grand dessein ne vient de Toscanelli ou des pièces qui lui sont attribuées.
Ce fait, resté si longtemps ignoré, commence maintenant à être reconnu, et des critiques récents, dont l'opinion compte en pareille matière, n'hésitent plus à écrire que Colomb a trouvé dans les passages des livres qu'il a annotés des raisons pour croire à la proximité des Indes, bien plus convaincantes que tout ce qu^on lit dans les lettres de Toscanelli (149). Ainsi, ceux mêmes qui admettent l'authenticité de ces lettres, ne croient plus que Colomb leur ait rien emprunté.
Ces précieuses notes, dont l'objet ne se laisse voir qu'après un examen attentif, nous révèlent encore que, con-
(149) So far as making ont a plausible case for seeking the east by the loest is concerned, Colambus accumulaled in the marked passages of is own hooks a far more convincing body of facts ihan anylhing in Toscanelli's letters. (Bourne, Spain in America, p. 15.) Un autre non moins compétent, écrit : There is nolhing in Toscanelli's letter which Colambus could nût hâve obtained from olher sources. (Ghanni.ng, The planting of the American Nation, 1903, p. 17.)
trairement à ce que les premiers biographes de Colomb ont avancé et à ce que lui-même a affirmé, son grand dessein, comme disent les auteurs modernes, n^est pas le résultat de l'étude patiente et suivie d'un nombre considérable d'auteurs, dont les noms se retrouvent fréquemment sous sa plume, ce qui suppose une longue application, mais de celle de trois ouvrages seulement, dont aucun n'est volumineux, et dont un seul, l'Imago Mundi, lui a fourni à peu près tout le savoir cosmographique qu'il ait jamais montré.
Ce fait n'est pas sans intérêt, car il apporte une nouvelle raison pour rejeter la légende d'après laquelle Colomb ne serait arrivé à la formation de son plan de passage aux Indes qu'après des années de voyages, de méditations et d'études. Nous savons déjà qu'il avait très peu voyagé quand il arriva en Portugal ; nous savons aussi qu'il n'avait pas reçu une instruction qui le préparât à l'étude des savants, des philosophes, des théologiens et des classiques qu'il se plaît à citer, et nous avons de bonnes raisons de croire que ses nombreuses lectures se réduisaient à bien peu de choses. Nous savons maintenant que ce sont l'Imago MancU, VUistoria rerum et la relation de Marco Polo qui lui ont fourni toutes les données de son système, et qu'il ne lui a pas fallu des années pour les connaître.
Quelle meilleure preuve peut-on donner de ce que nous avancions tout à l'heure, que les pièces produites sous le nom du célèbre astronome florentin sont restées étrangères à la formation de son système et du plan auquel il sert de base !
Quelque prévenus que nous soyons contre cette manière de voir par des habitudes mentales prises et par la longue possession d'une opinion contraire, basée sur des témoignages respectables, il faut se rendre à l'évidence et reconnaître que la prétention de Colomb d'avoir élaboré lui-même le système géographique, système sans aucune
valeur d'ailleurs, dont il avait tiré de si importantes conséquences, est pleinement justifié.
En résumé, deux faits considérables et qu'il est impossible d'écarter, ne permettent pas d'admettre que les pièces attribuées à Toscanelli aient exercé aucune influence sur la formation des idées cosmographiques de Colomb et sur l'objet de sa grande entreprise.
Le premier, c'est que nous pouvons déterminer exactement l'origine du système géographique de Colomb, ainsi que celle du projet de passage aux Indes qui en est la conséquence, et que ni Toscanelli ni les pièces qu^on lui attribue n'y sont pour quelque chose.
Le second, c'est que le projet que Colomb a fait agréer par les Rois Catholiques et qu'il a mis à exécution est complètement différent que celui que Toscanelli est supposé avoir recommandé, puisque l'un avait pour objet de nouvelles découvertes et l'autre le passage aux Indes par l'ouest. Nous pouvons donc conclure, en toute sécurité, qu'il n'y a aucune preuve qu'il y ait jamais eu des rapports entre Colomb et Toscanelli, et qu'il y a au contraire de nombreuses et excellentes raisons pour dire que la correspondance qui leur est attribuée est apocryphe et qu'elle a dû être fabriquée dans un but que nous allons chercher à déterminer.
II. — Objet de la production des pièces attribuées à Toscanelli.
La recherche des motifs de la singulière supercherie, que dénoncent si clairement les nombreux faits analysés dans les chapitres précédents, est une des plus difficiles que nous impose l'histoire critique des véritables origines du projet qui a amené la découverte de l'Amérique.
A la rigueur, on pourrait s'en tenir à la simple constatation du fait. On pourrait dire que, du moment qu'il est
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démontré que les pièces produites comme venant de Toscanelli n'ont eu et n'ont pu exercer aucune influence sur la formation des idées qui conduisirent Colomb à sa grande découverte, le reste importe peu. Ces pièces, dans ce cas, sont comme si elles n'avaient pas existé et il faut les rayer du catalogue des faits qui impriment à Thistoire un caractère spécial ou une direction particulière.
Mais à s'en tenir là, on laisse de côté une des parties du problème qui, bien que secondaire, est du plus grand intérêt, et dont la solution achèverait de faire la lumière sur les causes cachées de l'entreprise de 1492. Nous subissons, d'ailleurs, cette condition subjective qui nous porte à mettre en question les faits les mieux avérés, quand leur origine n'est pas expliquée, et tel est ici le cas. On voit bien toutes les raisons qui indiquent la supercherie, mais on ne voit pas facilement celle qui l'a motivée, et tant que cette raison n'apparaîtra pas clairement, on pourra conserver quelques doutes. Voyons donc ce qu'il y a à dire à cet égard.
Arrêtons-nous d'abord au motif qui a déterminé la production de ces pièces. Sur ce point, il n'y a aucune incertitude. C'est dans les deux biographies originales de Colomb, celles qui sont les sources de la tradition colombienne, qu'on les trouve pour la première fois. On n'en avait pas entendu parler auparavant, et on ne les aurait jamais connues, si elles n'avaient pas été insérées dans ces deux ouvrages. C'est à la suite des raisons par lesquelles les deux auteurs expliquent comment Colomb arriva à concevoir le dessein de passer aux Indes par l'ouest qu'ils les donnent. Après avoir énuméré longuement ces raisons, ils en donnent une autre : la correspondance que Colomb aurait eue avec Toscanellià laquelle ils attribuent une influence décisive, Las Casas, surtout, qui s'emballe littéralement sur ce point, disant et répétant que Colomb avait toute confiance dans les indications reçues
de Toscanelliet qu'il se dirigeait entièrement d'après elles.
Il est donc évident que ces pièces, qui seraient restées inconnues autrement, n'ont été produites que pour appuyer les assertions de Colomb que son dessein avait toujours été d^aller aux Indes, en montrant que ce dessein avait eu la sanction d'un savant renommé et qu'il était antérieur à ses découvertes.
A première vue, cela semble tout naturel ; mais en y réfléchissant, on trouve là quelque chose de singulier. Colomb avait dit et s'était attaché à prouver que son plan de passage aux Indes par Touest était le fruit de ses études et des réflexions que lui avaient suggérées ses propres voyages. C'était une explication rationnelle de ses théories géographiques et cosmographiques, d'autant plus acceptable qu'elle était vraie. Colomb exagérait en citant à tort et à travers un tas d'auteurs dont il n'avait jamais vu les ouvrages, en parlant d'une longue expérience de la mer qu'il n'avait pas et en prétendant avoir pris des mesures astronomiques qu'il était incapable de prendre ; mais il disait vrai en assurant que son système était son œuvre ; nous avons une preuve irrécusable du fait dans ses notes marginales aux trois ouvrages qui lui en ont fourni les éléments.
11 est donc assez surprenant de voir ses deux premiers biographes contredire indirectement toutes ses assertions à cet égard, par la publication de pièces dont personne ne soupçonnait l'existence, et qui avaient pour elfet de dépouiller Colomb d'un mérite auquel il tenait par-dessus tout, mérite qui lui appartenait en somme, pour le reporter à un autre, qui devenait de cette manière, ainsi que les auteurs modernes l'ont très bien vu, l'initiateur de la découverte de l'Amérique.
Là est le point obscur et mystérieux de cette affaire. Notons qu'ici l'authenticité des pièces importe peu. Vraies ou fausses, elles ne pouvaient avoir que le même résultat. Nous devons admettre, que pour Las Casas et pour Fernand Co-
lomb — si ce dernier a réellement inséré cette correspondance dans son livre, ce qui est douteux, — elle était authentique. Mais, ce qui est inadmissible, c'est que leur publication ait eu un autre objet que l'intérêt de Colomb. Ni l'historien des Indes, ni l'auteur des Historié, n' aiuvaiieut prêté la main à un acte qui, dans leur pensée, pouvait porter préjudice à celui dont ils écrivaient la vie. Nous ne pouvons pas douter qu'en produisant ces pièces qui prouvaient, cependant, que Colomb avait demandé à Toscanelli et obtenu de lui des indications précieuses qui diminuaient la part de gloire que lui avait value sa grande découverle, on ait eu un autre objet que de servir sa mémoire. Mais comment se fait-il qu'on ait cru atteindre ce but en prenant cette voie, que rien, en apparence, n'obligeait à prendre, puisque Colomb n'avait jamais parlé de Toscanelli et qu'on ignorait son existence ? Voilà ce qu'il faut expliquer.