‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 79 sur 127 · III. — Date de la production des pièces · texte numérisé non relu

III. — Date de la production des pièces

Rappelons d'abord quand, comment et par qui on connut cette correspondance.

Ainsi qu'on l'a fait voir ci-dessus, les pièces suspectes apparaissent pour lapremièreTois à Venise, en 1571, dans une version italienne des Historié, de Fernand Colomb, qui mourut en 1539, et dont l'œuvre manuscrite espagnole passa à Las Casas, qui, seul, paraît l'avoir connue. Las Casas, qui termina son Histoire des Indes en 1561, y inséra aussi ces pièces ; mais il y a plusieurs raisons de croire qu'elles ne se trouvaient pas dans le manuscrit original de Fernand Colomb, dont l'une est que, dans ce cas, c'est là que Las Casas les aurait prises, puisque c'est à cet ouvrage qu'il reconnaît avoir empruté presque tout ce qu'il dit des commencements de Colomb et des origines de son

projet. Non seulement Las Casas ne dit pas qu'il a tiré ces pièces du manuscrit des Historié, ce que vraisemblablement il n'aurait pas manqué de faire, si tel avait été le cas, mais il dit expressément qu'on les lui a comuniquées, assertion que confirme cette particularité que la version espagnole qu'il donne contient des incorrections et des italianismes que le fils de Colomb, qui était un lettré, n^aurait pas commis.

Pour cette raison et pour d'autres qui ont été données ci-dessus, notamment celle-ci, que la version insérée par Las Casas diffère de celle qu'on trouve dans le volume imprimé de Fernand Colomb, nous estimons que ce dernier, qui, d'ailleurs, était bien trop avisé pour publier des pièces dont le témoignage pouvait être invoqué contre les prétentions de son père, est resté étranger à leur production et qu'elles ne figurent dans le volume de 1571 que parce qu'on les y aura introduites. Enfin, comme les expressions de Las Casas montrent que c'est à une communication spéciale qu'il doit la connaissance de ces pièces, on est fondé à dire qu'elles ne viennent pas non plus des papiers de Colomb, et qu'elles ont été produites pour la première fois dans V Histoire des Indes, terminée en 1361.

Sans chercher encore qui a pu communiquer à l'évêque de Chiapas ces documents, voyons à quelle époque on doit placer cette communication.

Nous savons que c'est à Haïti que Las Casas écrivit la plupart des chapitres de son Histoire des Indes relatifs à Colomb, et qu'il avait alors sous les yeux les papiers de la famille du Découvreur, y compris le manuscrit des Historié (150). Comme Las Casas avait accompagné à Haïti,

(150) Le premier fait se déduit des fréquentes expressions de estas islas,eslns tierra.s, aqiiesta. isla,aqui et autres de ce genre, employées dans le sens parti" culier à l'espagnol, qui indique que celui qui en fait usage se trouve au lieu qu'il mentionne. Ces expressions, il est vrai, n'ont pas toujours ce sens ; mais dans les cas auxquels nous nousréférons, cela n'est pas douteux. Nous savons,

en 1544, la veuve de Diego Colomb, Marie de Tolède, et que celle-ci était alors seule détentrice des papiers de la famille, il n'est pas douteux que c'est d'elle qu'il en obtint communication (151).

Mais Las Casas revint en Espagne en 1547 et ne retourna plus au Nouveau Monde. A cette époque, une partie des papiers de Colomb était déposée dans une caisse de fer confiée au monastère de Las Cuevas et les autres étaient restés en la possession de Marie de Tolède, veuve de Diego, fils aîné de Colomb. Marie de Tolède mourut à Haïti en 1549, et en 1551 son fils, Don Luis Colon, 111° amiral, de-

d'ailleurs, par d'autres sources, que Las Casas écrivit une partie de son livre à Haïti, où il séjourna longtemps. Le second fait est établi par les nombreuses citations textuelles de documents colombiens. Mais il faut faire une distinction. Quand Las Casas commença son livre en 1527, il ne pouvait avoir à sa disposition tous les documents précieux qu'il cite, ce n'est que bien après, et quand il rentra en Espat^ne, qu'il put y avoir accès, c'est ce qui explique les nombreuses interpolations qu'il dit lui-même avoir faites à son manuscrit.

(151) Marie de Tolède avant de quitter l'Espagne pour se rendre à Haïti, siège de sa vice-royauté, avait fait transporter au couvent de San Pablo la fameuse bibliothèque de Fernand Colomb léguée à son fils Luis, dont elle était la tutrice. Nous savons que les papiers de Colomb et le manuscrit des Historié ne faisaient pas partie de la bibliothèque ainsi léguée, car l'exécuteur testamentaire de Fernand prit soin que seuls les ouvrages inscrits au Catalogue dressé par Fernand fussent enlevés. Et comme les papiers de Colomb, ainsi que le manuscrit des Historié ne figurent pas à ce précieux catalogue, que nous possédons, on doit conclure qu'ils restèrent à la famille, représentée alors par Marie de Tolède et son fils mineur Don Luis Colon, Le fait que Lsa Casas écrivit une grande partie de son livre à Haïti et qu'il avait alors sous les yeux les papiers de Colomb et le manuscrit des Historié, prouve que la vice-reine avait emporté avec elle les archives de sa famille, moins les documents que Colomb lui-même avait commis à la garde des religieux du monastère de Las Cuei'as.où ils restèrent jusqu'en 1609. Sur les mutations diverses des archives colombiennes, voyez notre travail sur la Maison d'Albe et sur ses archives, Journal de la Société des Américanistes, t. I^"^, n° 3, 1904, et le chapitre : The sources of Las Casas' documents, dans notre Toscanelli anglais, Londres, 1902, pp. 142 et sq., où nous avons dit que c'est par Marie de Tolède que Las Casas obtint communication des documents colombiens. M. Altolaguirre a traité ce sujet avec beaucoup d'érudition, pp. 187 et sq. de son Cristohal Colon y Toscanelli.

venu seul héritier des titres et des biens de son grandpère, ainsi que de ses papiers et de la fameuse bibliothèque de son oncle Fernand, revint en Espagne et prit possession de son héritage. C'est à ce moment que Las Casas mit la dernière main à son Historia de las Indlas, en la complétant par de nouveaux renseignements et de nouveaux documents qu'il n'avait pu obtenir à Haïti, où cet ouvrage fut commencé et écrit en grande partie. Les interpolations qu'on constate qu'il y a faites et ce qu'il dit lui-même, ne peuvent laisser aucun doute sur ce point. Et, en ce qui concerne les pièces attribuées à Toscanelli, les deux passages déjà signalés oii, après avoir parlé de la carte par ouï-dire, il en parle ensuite comme s'il l'avait sous les yeux, ce qui montre bien que le second passage a été écrit postérieurement au premier, autorisent à dire que c'est au moment où il revisait son œuvre (c'est-àdire vers 1552), qu'il reçut communication de cette carte et des lettres dont elle était le complément.

Dans ces conditions, il semble que ce ne puisse être que par Luis Colon que Las Casas eût connaissance des pièces vraies ou fausses que Colomb aurait obtenues de Toscanelli, car il n'est pas admissible que ce soit par la main d'un étranger que cette communication ait été faite. Elle s'explique d'ailleurs. Las Casas écrivait alors un livre qui devait faire autorité pour tout ce qui concernait la découverte de Colomb, et la famille du grand Génois, qui avait mis à sa disposition tous les documents qu'elle possédait, devait tenir particulièrement à ce que la postérité ne mît point en doute ce qu'il avait dit de l'objet de son entreprise et de la source de ses informations. Il était donc tout naturel que ce fût à Las Casas que l'on confiât les pièces en question, que personne ne connaissait alors, et qui ne pouvaient manquer de donner toute créance à l'assertion de Colomb que son dessein originel était d'aller aux Indes.

La supposition que c'est seulement après son retour définitif en Espagne, en 1547, que Las Casas eut connaissance des pièces attribuées à Toscanelli soulève cependant une objection(152) qu'il faut mentionner. Le chapitre XXXVIII, où Las Casas dit qu'il a en sa possession la carte de Toscanelli, paraît avoir été écrit à Haïti ; c'est du moins ce que l'on infère des expressions estas Indias et estas islas qui s'y trouvent et qu'il faudrait traduire par ces Indes-ci, ces îles-ci, c'est-à-dire les Indes et les îles où se trouve la personne qui écrit. Ce serait, dans ce cas, entre les années 1531 et 1539, ou entre 1544 et 1547, si Ton veut, que Las Casas aurait écrit ce chapitre (153), et ce ne pourrait être alors de Luis Colon qu'il aurait reçu les pièces attribuées à Toscanelli.

Mais la raison sur laquelle on se fonde pour dire que Las Casas a écrit ce chapitre à Haïti n'est pas décisive. Esta et estas, cette, ces, n'indiquent pas nécessairement que celui qui parle se trouve au lieu représenté par cet adjectif démonstratif. Il n'en est ainsi que dans certains cas que la forme de la phrase détermine (154) et, comme

(152) Elle a été faite par M. Altolaguirre, Cristobal Colon, pp. 196-200 et

(153) Le XXXVIII» du livre I, Vol. I, pp. 278-283. Las Casas, qui avait habité Espanola de 1520 à 1530, retourna cette année en Espagne, et revint l'année d'après au Nouveau-Monde où il resta jusqu'en 1539.11 fit un dernier séjour en Amérique de 1544 à 1547.

(154) Outre le sens purement démonstratif qu"on retrouve en français, l'adjectif démonstratif esta ou estas, a en espagnol, dans certains cas, une acception spéciale relative à la personne qui parle. Dans les cas de ce genre, il n'indique pas seulement la chose dont il est question, mais encore qu'il y a un rapport entre cette chose et celui qui parle, rapport qui exprime le plus souvent une idée de possession. Ainsi estas islas, et estas Indias peuvent signifier plus que ces îles, plus que ces Indes ; ils peuvent signifier ces îles-ci, ces Indes-ci, c'est-à-dire celles qui m'appartiennent, celles où je me trouve, celles que j'ai près de moi; mais il n'en est ainsi que lorsqu'il n'a pas encore été question de ces îles et de ces Indes. Si, au contraire, on en a déjà parlé, ces expressions indiquent simplement qu'il s'agit des dite îles, des dites Indes.

la langue de Las Casas est diffuse et qu'il affecte les longues périodes, il n'est pas toujours facile de fixer avec exactitude l'acception dans laquelle il fait usage de ces adjectifs démonstratifs. Les exemples que Ton trouve à cet égard dans le chapitre XXXVIII ne sauraient être considérés comme concluants (155).

Si c'est bien à Haïti que ce chapitre fut écrit, comment Las Casas connut-il les pièces en question ? Par les papiers de Colomb ou par le manuscrit des Historié ? Mais outre les raisons indiquées ci-dessus, qui montrent que ces pièces ne peuvent avoir eu cette origine, le fait ne se concilierait pas avec le langage de Thistorien, qui suppose une communication particulière et non un emprunt fait à des manuscrits de Colomb, qu'il cite fréquemment à propos d'autres sujets et qu'il ne mentionne pas ici.

La communication lui serait-elle venue de Barthélémy Colomb que Las Casas connut personnellement ? Cela semble également improbable, car Barthélémy qui vivait à Espanola mourut à la fin de l'année 1514, longtemps avant

(155) Ainsi dans la phrase : del almirante mismo que descubriô estas Indias, ces deux derniers mots ne peuvent être traduits par ces Indes, parce qu'il n'en a pas encore été question et que le rapport avec la personne qui parle doit être indiqué ; mais il l'est quand on traduit par nos Indes, ou plutôt par ces Indes qui sont les nôtres, ce qui ne suppose pas du tout que Las Casas s'y trouvait quand il écrivait cette phrase.

Plus bas, parlant des îles qui figuraient sur la carte attribuée à Toscanelli, Las Casas dit : segun el paraje que en la dicha figura é islas que le pintû,sin duda parece queya estahan en ellas, y ansi estan todas estas islas cuasi en aquella distancia : « D'après la situation des îles qu'il lui avait marquées dans la « dite carte, il paraît, sans aucun doute, que déjà ils se trouvaient parmi elles, c car toutes cesîlesy sont marquéesà cette distance.» {Historia, ch, XXXVIII, Vol. I, p. 270.) Il est évident qu'ici l'expression estas islas se rapporte seulement aux îles dont il vient d'être question et ne saurait être traduite par ces iles-ci, d'autant plus que ces îles n'ont jamais existé que sur la carte attribuée à Toscanelli.

Il en est de même de todas estas nuestras Indias; le rapport à la personne qui parle qu'indique le mot estas est exprimé quand on donne à la phrase le sens de toutes nos Indes, toutes ces Indes qui sont à nous.{Loc. cit.)

que l'évèque de Chiapas ne songeât à écrire l'Histoire des Indes. Nous savons cependant qu'il possédait ses papiers, qui étaient passés, probablement, à son neveu Diego et à la veuve de celui-ci, par laquelle Las Casas dut les connaître. Il ne semble donc pas que la communication à laquelle Las Casas fait allusion ait pu avoir lieu à Haïti. Nous allons voir, d'ailleurs, qu'outre les raisons précédemment indiquées, il y en a d'autres qui obligent à reporter le fait à l'époque tardive où Las Casas revisait ses manuscrits pour les mettre à point (156).

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