IV. — Les motifs de la supercherie
On peut avancer, dès maintenant, que la raison qui détermina la production des pièces attribuées à Toscanelli doit être celle même qui a motivé leur fabrication, car s'il y avait un intérêt assez grand pour obliger à produire un témoignage qui réduisait considérablement le rôle personnel de Colomb dans l'entreprise à laquelle il avait attaché son nom, cet intérêt devait être assez puissant pour qu'on ne reculât pas devant un faux de ce genre. L'explication de ce faux doit donc se trouver dans les motifs qu'on avait de croire qu'il importait à la mémoire de Colomb de ne laisser subsister aucun doute sur la vérité de ses assertions relativement au but et au caractère de son entreprise.
Les circonstances dans lesquelles les pièces en ques-
(156) Nous avons, dans un autre ouvrage, admis l'iiypothèse que les pièces attribuées à Toscanelli pouvaient dater de 1491 (La lettre et la carte de Toscanelli, p. 168 et sq.), parce qu'à cette date le duc Hercule d'Esté prescrivit une enquête sur des notes ou lettres de Toscanelli r>ilatives à des découvertes, dans lesquelles plusieurs critiques ont reconnu celles de Colomb et ont conclu de là qu'il s'agissait des pièces données par Las Casas; mais un examen plus attentif de la lettre du duc Hercule montre qu'il n'avait pas en vue des pièces comme celles qui furent communiquées à Las Casas,
tion farent produites pour la première fois, vont nous faire connaître quel était ce motif.
On a vu que, dès son retour à Palos, Colomb avait déclaré qu'il revenait des Indes, — dont il n'avait jamais été question jusqu'alors — , et que l'objet de son expédition avait été de s'y rendre ; mais on a vu aussi que ces assertions avaient trouvé bien peu de créance. Généralement, on n'avait vu dans son entreprise que ce que la critique a montré qu'elle était réellement : un voyage à la recherche de terres nouvelles. On a également montré que, dès cette époque, on prétendait que les îles découvertes par Colomb lui avaient été indiquées, et que l'histoire qu'on rapportait à ce sujet était admise par la plupart des auteurs du temps qui parlèrent de la découverte du Nouveau Monde, que Aspa l'enregistrait bien avant Oviedo, que celui-ci, tout en disant qu'il ne la croyait pas authentique, ne la rejetait pas absolument, que Las Casas, qui la recueillit de la bouche même des compagnons de Colomb, la croyait vraie, sans y voir rien qui fût préjudiciable à Colomb, et que Gomara, qui pensait de même, la tenait pour parfaitement authentique.
Nous ne mentionnons ici que ceux des auteurs espagnols de la première moitié du xvi° siècle dont nous connaissons l'opinion à cet égard; mais il n'est pas douteux que cette opinion était généralement partagée, puisque les auteurs de la période suivante enregistrent tous l'histoire sans la contredire.
Ainsi, immédiatement après le retour de Colomb, nous voyons se former deux courants d'opinions relativement au caractère et à l'objet de son entreprise : l'un, très faible à l'origine, qui prenait sa source dans ses propres assertions et qui tendait à disparaître ; l'autre, presque général, qui s'était formé de tout ce qu'on disait alors ouvertement des indications que les chefs de l'expédition avaient obtenues sur les îlesà découvrir,et des rapports que faisaient
OU qu'avaient faits ceux,eii très grand nombre, qui y avaient pris part. A cette époque, on ne considérait pas Tentreprise de Colomb comme nous le faisons aujourd'hui. Pour la majorité de ses contemporains et même pour ses propres compagnons, il avait découvert les îles et les terres qu'il était allé chercher. Rien de plus. On parlait beaucoup décela, mais pas du tout de la route des Indes et de la proximité des côtes orientales de l'Asie. Colomb disait bien que c^est aux Indes qu'il était allé ; mais à part le très petit nombre de ceux auxquels il avait fait partager ses vues, ses assertions sur ce point loin d'être acceptées, n'étaient même pas discutées. Ce qu'on discutait de son temps, et même assez longtemps après sa mort, c'est la priorité de sa découverte des Antilles, que les uns revendiquaient pour Pinzon et d'autres pour le pilote inconnu dont on parlait tant.
Telles étaient les opinions qui prévalaient vers le milieu du xv*" siècle, c'est-à-dire au moment où tout indique que l'on communiqua à Las Casas les pièces attribuées à Toscanelli,qui ne permettaient plus de douter que le projet de Colomb avait réellement consisté à aller aux Indes et qui mettaient fin aux histoires qu'on racontait sur les renseignements dont il avait profité. Au point de vue où s'était placé Colomb, la production de ces pièces avait une importance considérable. Colomb, qui s'était féru de l'idée qu'il avait découvert les Indes orientales, et qui employa les dernières années de sa vie à édifier un système cosmographique pouvant la justifier, tenait par-dessus tout à cette illusion. Pour lui, son œuvre consistait à avoir voulu aller aux Indes, et, en dépit de toutes les raisons, si faciles à voir, qui montraient que cette prétention était chimérique, il persista à croire, ou tout au moins à dire, qu'il y était allé ; mais malgré tous ses efforts, il n'avait pu faire accepter cette thèse par personne. Son fils et Las Casas, qui ne pouvaient, évidemment, le suivre jusque-là, mirent
néanmoins tout en œuvre pour établir que son dessein consistait réellement à aller au pays des épices par la voie de l'ouest.
11 semble que cet état d'esprit chez les contemporains de Colomb explique naturellement Tinvocation du témoignage de Toscanelli, qui, autrement, était inutile et peutêtre dangereux. Pourquoi, en effet, en aurait-on appelé à ce témoignage, dont l'existence même n'était pas soupçonnée et qui diminuait la part de Colomb dans la grande découverte de 1492, si ce n'était pour apporter une confirmation décisive à des assertions auxquelles il attachait le plus grand prix et que l'on se montrait si peu enclin à accepter?
Si cette explication vaut pour la publication des pièces, elle vaut également pour leur fabrication. Du moment qu'on s'était imaginé qu'il importait à la gloire de Colomb de ne pas laisser s'accréditer davantage l'opinion, de plus en plus prépondérante, que l'objet de son entreprise n'avait pas été, comme il le disait, de chercher une route nouvelle pour aller aux Indes des épices, mais de découvrir des îles sur lesquellesil avait des indications certaines, et que pour atteindre ce but on ne reculait pas devant la nécessité d'attribuer à un autre l'initiative de la grande entreprise, on pouvait tout aussi bien, à défaut de preuves qui n'existaient pas, recourir à des pièces apocryphes.
Il est clair que ce raisonnement emprunte toute sa force aux faits qui ont été avancés et que nous croyons bien établis. Si on conteste que la prétention de Colomb d'avoir organisé son expédition pour aller aux Indes n'était pas admise, si on soutient qu'on crut qu'il avait atteint les côtes orientales de l'Asie, si on nie que l'histoire du pilote qui l'aurait renseigné trouvait créance, on fait disparaître les motifs assignés à la supercherie dont tant de traces ont été relevées ; mais on supprime en même temps l'unique raison de la production des pièces suspectes. En effet, si, contrairement à ce que nous croyons avoir mon-
tré,on crut que Colomb avait réellement découvert ce qu'il assurait avoir voulu découvrir, la production du témoignage de Toscanelli devenait inutile et ne pouvait alors que faire tort à celui qui aurait du l'avoir soigneusement caché sll était authentique.
Les raisons que nous avons de nier Tintervention de Toscanelli dans le projet de Colomb sont d'ailleurs indépendantes des motifs qui ont dû déterminer le faux. II peut y avoir quelque incertitude sur ce dernier point ; il ne saurait y en avoir sur le fait que Colomb n'avait originairement aucun dessein de passer aux Indes et que son expédition ne fut pas organisée dans ce but. Là est la raison décisive obligeant à écarter comme apocryphe toute correspondance qui aurait eu lieu entre lui et Toscanelli à ce sujet. Ainsi, outre toutes les raisons qui militent si fortement contre Tauthenticité de cette correspondance, il faut encore, pour l'accepter, écarter le témoignage de tous les documents qui établissent que l'entreprise pour laquelle Colomb traita avec les Rois Catholiques n'avait aucun rapport avec un projet de passage aux Indes par l'ouest.
En résumé :
Il y a deux faits qui sont absolument inconciliables avec l'authenticité des pièces attribuées à Toscanelli.
Le premier, c'est que, contrairement à ce que dit Colomb et à ce que ces pièces impliquent, l'expédition de 1492 n'a pas eu pour objet d'aller aux Indes.
Le second, c'est que nous savons où Colomb a pris tous les éléments de sa thèse sur la possibilité et la facilité du passage aux Indes en prenant par l'ouest, et que les pièces attribuées à Toscanelli n'y sont pour rien.
L'authenticité de ces pièces suppose donc deux faits dont l'un n'est pas vrai, ou tout au moins ne peut être prouvé que par ces pièces mêmes, et dont l'autre est en tous points faux.
Eq d'autres ternies, s'il était démontré que les pièces attribuées à Toscanelli sont auihentiques, cela ne prouverait pas que l'entreprise de 1492 avait pour objet le passage auLevant par le Ponant, et il faudrait admettre que Colomb s'est amusé à chercher dans les auteurs qu'il a annotés les passages contenant des choses qu'il savait déjà, ce qui serait absurde.