V. — L'objection que le faux était préjudiciable à Colomb
Au cours des chapitres de ces Etudes consacrés à l'examen des raisons qui donnent lieu de croire que les pièces attribuées à Toscanelli sont apocryphes, nous avons fait connaître les objections qu'elles ont soulevées, et il n'y a pas à y revenir ici. Mais on a aussi fait valoir des objections d'un caractère général qui n'ont pas été mentionnées et qui ne peuvent être passées sous silence. Parmi celleslà, les plus importantes visent les motifs de la supercherie, motifs qui ont échappé à la plupart des critiques, ou qui ne leur ont pas paru acceptables.
Pour écarter comme apocryphes des documents dont Fernand Colomb et Las Casas attestent l'authenticité, il ne suffit pas de dire, fait-on remarquer, qu'ils ont été fabriqués pour détruire l'impression préjudiciable au grand navigateur, causée par l'histoire du pilote qui l'aurait renseigné (157) ; ou pour relever aux yeux delà postérité
(157) « Les amis de Colomb, pense Vignaud, voulaient combattre le bruit « qui, dès 1502, s'était répandu et d'après lequel un certain pilote, dont on « n'a jamais su au juste le nom ni le pays, et qui serait mort dans les bras « de Colomb, lui aurait donné connaissance de la découverte qu'il avait faite « du Nouveau Monde. Far la production d'une correspondance entre Colomb « et Toscanelli, datant de l'année 1474, ils espéraient assurer au Génois la « priorité de l'idée. » Ruge, Die Echtheit des Toscanelli-Briefes dans Zeilschrift der Gesellschaft f àr Erdkunde zii Berlin, 1902, n° 6, pp. 498-511.
le caractère de son entreprise (158). ou encore pour montrer qu'il ne devait pas sa découverte à un hasard heureux ou à des renseignements positifs qu'il aurait recueillis (159). D'autres, allant plus loin encore, déclarent nettement qu'il n'y avait aucun intérêt pour Colomb à ce qu'on recourût aune telle supercherie, au contraire (160), et qu'il n'existe aucune raison plausible pouvant l'expliquer (161).
En s'exprimant ainsi, nous n'hésitons pas à dire qu'on méconnaît les termes du problème et les conditions des choses, telles que les faits les révèlent. Bien que l'ignorance où nous pouvons être des motifs d'un fait qui a été constaté, ne puisse être une raison suffisante de mettre ce fait en doute, la recherche de ses causes déterminantes n'est pas inutile, et nous croyons avoir montré que, dans le cas présent, elle n'est pas impossible.
(158) L'émiiieiit professeur, Hermann Wagner, résume comme suit la raison que j'aurais assignée à la supercherie : « On aurait imaginé cette lettre « pour relever aux yeux de la postérité les idées de Colomb. »
On « voulait relever par ce faux les mérites de Colomb en faisant dériver « ses plans de vastes idées cosmographiques ». Hermann Wagner, La lettre et la carte de Toscaiielli, dans Gottingischen (jelehrten Anzeir/en, Berlin, 1902, pp. 100-121.
L'auteur d'une récente et importante Histoire des États-Unis présente la même idée sous la forme suivante: One of the Columhian iconoclasls accounis for the alleged fraiid as the fruit of the vanily of the great discoverer, who whished ta appear as the correspondent of scientifie nien. (Avery, A History of the United-States, Vol. I, p. 115.)
(159) Pourquoi et au profit de qui le faux aurait-il été commis? Au profit de Colomb nécessairement et pour « montrer qu'il ne devait pas sa découle verte à un hasard heureux ou à des renseignements positifs qu'il aurait « recueillis. Autrement dit, l'hypothèse du faux en appelle une autre, c'est « que Colomb aurait voulu dissimuler après coup, ou qu'on aurait voulu dis- « simuler pour lui le véritable inspirateur de sa découverte ». (Gallois: Toscanelli et Christophe Colomb. Annales de géographie, 15 mars 19,02, p. 109.)
(160) My chief objection is that the supposed forger of the document had no possible inducement to commit such a deshonest act, quite the conirary. (E. G. Ravenstein, Lettre à l'auteur, 25 mai 1903.)
(161) L. Gallois, La lettre de Toscanelli à Christophe Colomb, {Annales de géographie, 15 nov. 1902.)
A voir les choses, telles que la tradition et les documents d'origine colombienne les montrent, le découvreur du Nouveau Monde n'avait certainement aucun intérêt à ce que l'on inventât une correspondance qui reportait à un autre un mérite qu'il s'attribuait entièrement et auquel il tenait par-dessus tout : celui d^'avoir conçu le grand dessein d'aller aux Indes par la voie de l'Occident et d'avoir trouvé les raisons théoriques qui donnaient à ce dessein toutes les apparences d'une conception scientifique déduite de principes incontestables. Mais il est essentiel de faire remarquer que l'authenticité de cette correspondance ne la rendait pas moins préjudiciable à Colomb et que, vraie ou fausse, elle lui faisait également tort, de sorte que, dans l'un comme dans l'autre cas, sa publication avait les mêmes inconvénients et reste inexpliquée.
On répond que la raison de cette publication se trouve dans l'authenticité même des pièces, et on fait à ce sujet le raisonnement suivant : que Colomb n'ait jamais parlé de cette correspondance, cela s'explique, puis qu'elle aurait révélé qu'il avait dissimulé tout ce qu'il devait àToscanelli; mais on conçoit que ses deux biographes, qui écrivaient pour la postérité, aient cru devoir la faire connaître par scrupule d'exactitude, bien qu'elle diminuât un peu le mérite de leur héros.Ce qu'on ne conçoit pas, c'est qu'ayant à inventer de telles pièces, si elles n'existaient pas, on les ait fabriquées de manière à montrer celui même dans l'intérêt duquel on avait recours à cette supercherie, puisant chez un autre l'idée de son grand dessein, ainsi que des indications sur la manière de le mettre à exécution. Le fait seul que cela s'y trouve est une preuve de l'authenticité de la correspondance ; si elle était apocryphe, on n'y lirait rien de semblable.
Cette objection, qui paraît irréfutable à première vue, n'a de valeur qu'à la condition d'admettre au préalable la chose même qui est en question : à savoir que l'entre-
ViGNAUD. Nouvelles Éludes. Il 24
prise de 1492 avait pour objet la recherche d'une route plus courte pour aller aux Indes. Dans ce cas, malgré toutes les raisons quïl y a de croire que la correspondance attribuée à Toscanelli est apocryphe^, on pourrait admettre qu'elle est authentique. Mais il n'est pas téméraire d'ajouter que la démonstration que Colomb a réellement cherché le Levant par le Ponant est et restera impossible, tant que l'on ne pourra produire d'autres documents que ceux qui nous sont connus. Et, comme nous n'en sommes pas là, il faut chercher ailleurs la raison de la publication de cette correspondance, qui n'est autre que celle môme pour laquelle on l'a fabriquée.
Cette raison, que nous avons déjà indiquée, est claire pour celui qui a constaté, par l'étude des documents ne provenant pas de source colombienne, avec quelle incrédulité furent accueillies les prétentions émises par Colomb, à son retour de sa grande découverte. A côlé de l'intérêt qu'il y avait incontestablement pour lui à ne pas laisser attribuer à Toscanelli une part considérable dans la formation de son dessein, il y en avait un autre qui alors primait celui-là. C'était la nécessité où l'on se trouvait de montrer que son entreprise avait réellement eu pour objet le but qu'il lui assignait. Cette nécessité était impérieuse, et on ne pouvait s'y soustraire sans laisser s'accréditer tous les bruits qui circulaient au détriment de Colomb et sans voir son entreprise réduite à ce qu'il ne voulait pas qu'elle fût : une aventure heureuse. Nous avons exposé les circonstances qui ont réduit à cette extrémité les auteurs inconnus de la supercherie, et on a pu voir qu'il était impossible d'atteindre le but visé sans imaginer que le projet de passer aux Indes par l'ouest avait fait l'objet d'une correspondance entre Colomb et quelque savant dont le nom eût de l'autorité en ces matières.
Ceux qui disent qu'il est contraire à la vraisemblance qu'on ait fabriqué de telles pièces, simplement pour faire
croire que le projet de Colomb avait un caractère scientifique, posent donc mal la question. Évidemment, ces pièces prouvaient cela, mais elles prouvaient aussi bien autre chose. A l'accusation que Colomb n'avait fait que découvrir des terres sur lesquelles il avait des indications, on répondait en soutenant qu'il ne se proposait aucune découverte, qu'il voulait aller tout droit aux Indes, et on produisait des lettres qui établissaient réellement le fait, si elles étaient authentiques. On est certainement fondé à dire que, si ces lettres n'avaient pas été produites, personne n'aurait cru que Colomb avait cherché le Levant par le Ponant, et ce qu'on appelle la légende du pilote sans nom aurait trouvé parmi les modernes la même créance qu'elle trouva parmi les contemporains.
En imaginant que Colomb avait été en correspondance avec Toscanelli, il ne s'agissait donc pas de faire de son entreprise aventureuse une expédition scientifique ; il s'agissait, non seulement de mettre fin aux histoires qui circulaient au sujet des indications qu'on lui avait données, mais encore, et surtout, de ce qui fait, d'après bien des auteurs modernes, l'essence même de cette entreprise, de ce qui la différencie de toutes les autres, de ce qui trace entre elle et les nombreuses aventures maritimes de l'époque des découvertes, une ligne profonde : celle qui sépare une conception de génie d'un accident heureux.
En dernière analyse, le fait que l'expédition de 1492 n'avait d'autre objet que la découverte de terres nouvelles, est un bloc contre lequel viennent se briser toutes les raisons que l'on peut avancer en faveur de l'authenticité des pièces publiées sous le nom de Toscanelh.
VI. — L'objection que Fernand Colomb et Las Casas n'ont pu se tromper dans ce qu'ils disent de Toscanelli.
Une autre objection aux données qui viennent d'être exposées, c'est la contradiction qui en résulte entre le témoignage des deux premiers biographes de Colomb et celui de Colomb même.
EfTectivt ment, si tous les points que l'examen critique des documents et des faits a mis en lumière sont bien établis, s'il y a des impossibilités, ou tout au moins de grandes difficultés d'ordre chronologique à admettre que Colomb et Toscanelli aient pu entretenir une correspondance scientifique,, si les pièces qui sont attribuées à cet astronome ne répondent, ni par le fond ni par la forme, à ce que l'on devait attendre d'un savant comme lui, s'il est avéré, enfin, que Colomb a réellement tiré des trois ou quatre ouvrages qu'il a lus et annotés, tous les éléments théoriques et pratiques le son plan de passage aux Indes par l'ouest, il faut bien reconnaître que Fernand Colomb et Las Casas se sont trompés en donnant, comme venant de Toscanelli, des pièces d'après lesquelles, contrairement à ce que dit Colomb lui-même, ce serait cet astronome qui lui aurait fourni tout ce qu'il y a d'essentiel dans ce plan.
Mais les solutions logiques ne s'imposent pas toujours facilement, surtout quand elles étonnent par leur nouveauté ou par leur rigueur. Il y a quelque chose de si invraisemblable, de si contraire à toutes les idées reçues, dans la contradiction qu'on constate entre les assertions de Fernand Colomb et de Las Casas et celles du principal intéressé, qu'on se refuse à l'admettre, malgré l'évidence même. L'évèque de Chiapas et l'auteur des Historié, penset-on, ne peuvent pas être en contradiction avec Colomb sur un fait de cette importance ; ils étaient, l'un et l'autre, ses admirateurs, ses panégyristes, et les dépositaires de
ses papiers ; l'un était son fils, l'autre le confident de sa famille. Comment supposer qu'ils se soient trompés en nous parlant des relations qu'il aurait eues avec Toscanelli ? Si l'altitude et le langage de Colomb semblent démentir ce qu'ils rapportent à cet égard, ce doit être par suite de quelque malentendu dont il faut chercher l'explication.
C'est ainsi qu'on suppose que Toscanelli et Colomb ont pu avoir la même conception, qu'ils ont échangé leurs idées à ce sujet et que, malgré les ressemblances étroites qui existent entre les deux plans, Colomb a imprimé au sien un caractère personnel qui lui donnait le droit de le considérer comme étant son œuvre. La contradiction qui existe entre lui et ses biographes serait alors plus apparente que réelle.
Outre que cette explication ne justifie pas Colomb d'avoir passé complètement sous silence le nom de Toscanelli, alors qu'il nommait un grand nombre d'autres auteurs ou savants auxquels, dans l'hypothèse même avancée, il devait bien moins qu'à l'astronome florentin, elle n'est pas recevable parce qu'il n'y a aucune difl*érence entre le plan attribué à Toscanelli et celui de Colomb ; ils sont en tous points identiques et, si Toscanelli a réellement écrit à Colomb dans le sens qu'on dit, celui-ci ne peut revendiquer que le mérite d'avoir tenté de le mettre à exécution, c'est ce que disent, d'ailleurs, de grands admirateurs de Colomb, M. de Lollis entre autres.
Une autre supposition, celle que Toscanelli et Colomb ont pu se rencontrer, non seulement dans l'idée fondamentale de leur plan, mais aussi dans toutes ses particularités, est également inadmissible. Une ressemblance aussi complète est contraire à toutes les vraisemblances ; elle ne pourrait s'étendre, en tous cas, jusqu'au langage même dont auraient fait usage les auteurs des deux plans, et nous avons vu qu'il y a au moins un passage dans l'ex-
posé de Tun d'eux qui est exactement le même dans celui de l'autre.
Enfin, on ne résout pas davantage la question en disant, avec Ruge et avec d'autres, que Colomb s'est délibérément emparé du projet deToscanelli et qu'il ment quand il s^en attribue la paternité. Dans les conditions des choses, une pareille imposture est impossible. Si les notes de Colomb n^existaient pas, cette thèse serait sou tenable; elle paraîtrait même tout à fait vraisemblable. Mais, en présence de ces preuves écrites de la main de Colomb et de celle de son frère, qui montrent si clairement que ses idées cosmographiques ont une tout autre origine que les pièces attribuées àToscanelli, on ne voit pas comment elle pourrait obtenir créance. Pour l'admettre, il faut supposer que Colomb, après s'être emparé des idées de Toscanelli s'est attaché à chercher les sources où celui-ci avait puisé et qu'il les aurait toutes trouvées et notées afin de masquer son plagiat. Mais ces notes informes, et si peu propres à faire honneur à l'esprit critique de (Colomb, n'étaient pas destinées à la publicité. Le travail machiavélique auquel il se serait ainsi livré était donc inutile.
Il ne suit pas de tout ce qui vient d'être dit que Fernand Colomb et Las Casas aient réellement vu qu'ils mettaient Colomb en contradiction avec lui-même, en faisant à Toscanelli une part plus ou moins grande dans la formation de son grand dessein; ils ont pu admettre l'hypothèse d'une rencontre entre les idées du Florentin et celles du Génois, ou même celle d'une collaboration partielle, sans croire, pour cela, diminuer Colomb et, pour nous, il n'y a pas de doute que tel a été le cas. Nous avons montré, d'ailleurs, que la publication des pièces en question, vraies ou fausses, était motivée par des raisons impérieuses qui primaient toutes les objections que pouvait soulever cette publication, et qui la rendaient nécessaire dans l'intérêt de Colomb.
Un autre point sur lequel il convient d'insister, c'est que la responsabilité de Fernand Colomb dans cette aifaire n'est pas établie comme celle de Las Casas. Il n'est pas du tout certain que ce qui se lit aujourd'hui dans les Historié^ au sujet de ïoscanelli, se trouvait également dans le manuscrit original, et il faut noter que le (ils de Colomb attribue peu d'importance à ce que l'astronome florentin a pu écrire à son père, tandis que Las Casas se plaît a mettre en relief cette importance et à montrer que Colomb devait absolument tout à Toscanelli.
Quoi qull en soit, toutes les raisons avancées pour expliquer l'identité indéniable du projet de Colomb avec celui que l'on dit appartenir à Toscanelli, doivent être écartées. Pour la critique il n'y a eu ni rencontre entre les spéculations cosmographiques de l'astronome florentin et celles du navigateur génois, ni plagiat du côté de ce dernier. Tout ce que nous disent à ce sujet Las Casas et Fernand Colomb, — en admettant que ce dernier ait parlé de Toscanelli, ce que nous regardons comme douteux — , ne peut donc être que le résultat d'une erreur qu'il est difficile de s'expliquer, mais que démontre clairement l'impossibilité de concilier leur témoignage avec celui de Colomb même, qui, ici, est inattaquable.
VII. — Ce n'est jias Colomb qui a copié le plan attribué à Toscanelli; c est le pseudo Toscanelli qui a copié Colomb.
Nous pouvons maintenant faire un pas de plus dans notre enquête.
Le fait que Fernand Colomb et Las Casas ont été mal renseignés dans ce qu'ils disent de la part que Toscanelli aurait eue au grand dessein de Colomb, laisse néanmoins subsister entre les deux projets une ressemblance tellement étroite, qu'il faut en chercher l'explication. S'il est
avéré qae Colomb n'a rien pris aux pièces attribuées à Toscanelli, et si l'on admet qu'il n'est pas dans la nature des choses que deux auteurs se soient rencontrés dans la formation de deux plans indépendants au point qu'on soit fondé à dire que l'un procède nécessairement de l'autre, on se demande si, contrairement à ce qu'ont avancé Las Casas et l'auteur des Historié, ce ne serait pas l'auteur de ces pièces qui aurait emprunté à Colomb sa conception cosmographique, ainsi que son plan de passage aux Indes, et les aurait attribués à Toscanelli.
Au premier abord, la supposition semble invraisemblable, mais, si l'on y réfléchit, on verra qu'elle découle si naturellement de la nécessité où l'on se trouve d'opter entre l'assertion justifiée de Colomb, et celle dépourvue de toute preuve de Fernand Colomb et de Las Casas, qu'on ne voit pas comment on pourrait faire autrement. Dans l'hypothèse que c'est Colomb qui s'est inspiré des idées de Toscanelli, l'identité des deux plans s'explique sans efforts ; mais, du moment qu'il est démontré que c'est ailleurs que le Découvreur a puisé tous les éléments de son système et du plan qui en découle, on ne peut plus avoir recours à cette explication.
Nous sommes ainsi conduit à l'autre hypothèse, qui est tout aussi valable que la première. En effet, tout ce qui se trouve dans les pièces attribuées à Toscanelli se trouve dans des lettres de Colomb, notamment dans celles bien connues de 1498 et de 1501. 11 est vrai que, dans aucun des écrits qui nous restent du grand navigateur, il ne parle d'Antilia, qui tient une place importante dans la première des lettres données comme venant de l'astronome florentin ; mais nous savons que Colomb s'était occupé de cette île fameuse, car Las Casas dit, d'après les notes trouvées dans ses papiers relativement aux îles lointaines dont on soupçonnait alors l'existence, que les anciennes cartes plaçaient Antilia à 200 lieues desCana-
ries et des Açores, et que les Portugais leur donnaient le nom d'îles des Sept Cités (162). Remarquons, en passant, que ce dernier fait n'est connu que de Toscanelli et de Colomb ; aucun auteur portugais, que nous sachions, n'a donné ces deux noms à la même île, ce qui est une raison de plus de croire que ce sont les idées de Colomb qui sont passées dans les lettres publiées sous le nom de Toscanelli. Le fait que ces documents ne font que traduire les idées de Colomb résulte, d'ailleurs, des conditions dans lesquelles ils ont été publiés. Si c'est, comme tant de raisons l'indiquent, pour apporter une preuve décisive aux assertions de Colomb sur l'objet de son entreprise qu'on eut recours à ce moyen, il faut bien qu'on ait fait dire à Toscanelli tout ce que Colomb prétendait avoir voulu faire ; la preuve, autrement, aurait manqué de force. Cette conclusion logique ne s'impose, il est vrai, qu'à la condition d'admettre les deux faits exposés précédemment, à savoir : l'identité des deux plans de passage aux Indes et l'origine que Colomb donne au sien ; mais ce sont là deux points qui ne peuvent plus être sérieusement contestés. Pour le faire, il faudrait trouver entre les deux plans des différences assez sensibles pour justifier la supposition qu'ils peuvent provenir de deux sources différentes, ce qui n'est pas possible, ou mettre en question l'authenticité des notes révélatrices des origines du projet de Colomb, ce qui est également impossible. Toutes choses considérées, il semble donc qu'on puisse avancer avec sécurité que l'un des deux plans a été copié sur l'autre, et que le copiste n'est pas Colomb.
(162) Las Casas, Liv. I, ch. XIII, Vol. I, p. 99.
VIII. — Les auteurs possibles du faux : Las Casas, Fernand Colomb.
Il reste une dernière question à examiner, avant de •clore ce chapitre : c'est celle de l'auteur ou des auteurs présumés des pièces suspectes. Bien qu'il n'importe pas essentiellement de savoir par qui la supercherie a été commise, la question ne manque pas d'intérêt, et puisqu'elle a été posée il faut s'y arrêter.
L'époque à laquelle les lettres attribuées à Toscanelli ont été produites limite le champ de nos recherches à cet égard. Si les déductions que l'on a tirées des faits précédemment exposés sont justifiées, si le faux a eu pour objet de donner à l'entreprise de Colomb un autre caractère que celui qu'elle avait réellement, on ne peut chercher son auteur ou ses auteurs que dans la période comprise entre l'année 1493, date du retour de Colomb de sa grande découverte, et l'année loo2, date approximative de la communication des pièces à Las Casas. A moins que de nouveaux faits ne viennent s'ajoutera ceux qui ont été relevés, on ne voit dans cette période qu'un certain nombre de personnes auxquelles on puisse attribuer celte supercherie : Colomb, à qui le faux devait profiter, son frère Barthélémy qui était plus capable que lui de le faire, son fils Fernand, qui était le seul lettré de la famille, son petit-fils Don Luis Colon par qui les pièces furent vraisemblablement produites, et Las Casas, qui les inséra dans son Histoire des Indes.
Écartons d'abord ce dernier. Il n'y a aucune raison de croire que Las Casas ait trempé dans cette supercherie ; la perpétration d'un pareil acte n'était pas dans son caractère. Il manquait de sens critique, mais pas de sens moral; il a pu être le complice inconscient de la fraude, mais il ne l'aurait pas favorisée s'il l'avait soupçonnée. Sa bonne
foi à cet égard ressort pleinement du fait qu'il a racon'^é l'iiistoire du pilote inconnu sans en rien cacher et sans en contester l'authenticité, au contraire. Il l'aurait tue s'il avait eu l'intention de nous induire en erreur sur les véritables motifs de l'entreprise de Colomb (1G3).
Ecartons aussi Fernand Colomb, non pas qu'il eût hésité à commettre une supercherie de ce genre, s'il l'avait jugée utile aux intérêts de sa famille, mais rien n'indique qu'il ait connu celle-ci ou qu'il y ait contribué. Fernand, qui était un lettré instruit, ne peut être l'auteur de la mauvaise version espagnole que Las Casas a donnée, et, s'il en avait donné une autre. Las Casas l'aurait trouvée dans le manuscrit original des Historié, auquel il avait si souvent recours, et, certainement, c'est celle-là qu'il aurait prise. Rappelons encore à ce sujet, ce qui a été dit précédemment, que, tandis que Las Casas revient fréquemment sur ce que Colomb doit à Toscanelli, qu'il nomme vingt fois, Fernand glisse sur ce point et ne nomme l'astronome florentin qu'une ou deux fois. On dirait qu'il évite de parler de lui, ou qu'il y a là, comme nous sommes disposé à le croire, un chapitre ajouté à son livre par une autre main que la sienne (164).
(163) Nous ne faisons aucune difficulté de reconnaître que cette appréciation du rôle de Las Casas dans la publication des pièces dites de Toscanelli, diffère un peu de celle que nous avons donnée dans notre premier ouvrage. Une étude plus attentive des écrits de l'évéque de Chiapas nous a convaincu qu'il n'a pas soupçonné la supercherie que tant de faits mis en lumière par la critique dénoncent. Voyez notre Lettre et carie de Toscanelli, pp. 160-162.
(164) M. Altolaguirre, qui peint Fernand Colomb sous de très noires couleurs, et qui lui attribue nombre de méfaits, croit que c'est lui qui a fabriqué le billet par lequel Toscanelli est supposé avoir envoyé à Colomb une copie de la lettre à Martins, ainsi que la seconde lettre attribuée à ce savant. Ces deux pièces ont été certainement fabriquées, mais nous ne reconnaissons pas là la main de Feraand. Si ce fils de Colomb avait voulu fabriquer une lettre destinée à faire croire aux relations de son père avec Toscanelli, il n'aurait pas écrit une pièce aussi décousue et aussi inconciliable avec la lettre à Martins que celle-là.