‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 82 sur 127 · IX. — Les auteurs possibles du faux : Christophe Colomb · texte numérisé non relu

IX. — Les auteurs possibles du faux : Christophe Colomb

Le fait si significatif que la version espagnole de la lettre à Martins, qui fut communiquée à Las Casas, trahit par ses italianismes la main d'un Italien, suffit pour exonérer Fcrnand Colomb, Las Casas et Luis Colon de l'accusation d'avoir commis le faux. Mais cette particularité ne s'applique ni au découvreur du Nouveau Monde ni à son frère Barthélémy.

Colomb, on ne le sait que trop bien aujourd'hui, était capable d'un tel acte et, en se plaçant au point de vue qui a été exposé au paragraphe où l'on a cherché les motifs de la publication des pièces suspectes, il avait peut-être intérêt à le faire. Ce fait, ainsi que celui déjà signalé des italianismes de la lettre à Martins, et cette autre particularité, fâcheuse pour lui, que l'écriture du texte latin de cette lettre ressemble considérablement à la sienne, semblent le désigner comme étant l'auteur de la supercherie. C'est à cette conclusion que s'est arrêté M. de la Rosa, qui, le premier, a posé cette question et qui l'a soumise à un long et minutieux examen, dont, malheureusement, nous n'avons qu'un aperçu (165). Telle qu'on la présente, cette opinion ne s'impose pas et bien que plusieurs critiques aient pensé que si le faux était démontré, cela suffirait pour incriminer Colomb, nous ne saurions partager cette manière de voir (166).

(165) La Rosa, La solution de tous les problèmes... 1902. Toute la première partie de ce mémoire est consacrée au faux ; mais l'auteur ne l'attribue pas en termes exprès à Colomb même, bien que cela résulte de son langage.

(166) If the Toscanelli correspondence is fraudulent, ice need seek no further for the perpetrator than Christopher Colomhus himself. Si la correspondance de Toscanelli est apocryphe, il est inutile d'en chercher l'auteur ailleurs que dans Colomb lui-même. (Thacher, Colombus, Vol. I, p. 378.)

M. Filson Young-, qui admet que les pièces sont fausses, croit que Colomb eut recours à cette supercherie quand il reconnut qu'il n'avait aucune chance

Les raisons qu'on relève à la charge de Colomb, dans cette affaire, sont certainement bien compromettantes pour lui ; mais il y en a d'autres qui diminuent singulièrement leur portée. Gomment concilier les faits qui semblent l'incriminer, avec le silence complet qu'il a toujours gardé à ce sujet ? On ne commet pas un acte de ce genre pour le cacher, autrement il était inutile de le faire. Si Colomb avait pensé qu'il était nécessaire pour lui de fabriquer une correspondance qui établissait que son dessein n'avait eu ni l'origine ni le mobile vulgaire qu'on lui attribuait, il l'aurait produite, il l'aurait mentionnée, ou tout au moins, il y aurait fait allusion, et le nom de Toscanelli serait quelquefois sorti de sa bouche ou de sa plume, parmi tous les autres noms qu'il se plaisait à citer comme lui ayant suggéré des idées qui l'avaient conduit à son grand dessein. Ces faits sont inconciliables avec l'hypothèse que Colomb aurait lui-même fabriqué les lettres attribuées à Toscanelli.

11 est permis aussi de douter que le premier amiral de l'Océan, qui tenait tant à l'idée que les Indes se trouvaient au bout de la route qu'il disait avoir faite pour les chercher, aurait consenti, sans motifs tout à fait impérieux, à sacrifier ses prétentions à la priorité de cette idée pour en faire honneur à un autre. De son temps, ces motifs n'avaient pas l'importance qu'ils prirent plus tard. De 1493 à 1506, date de sa mort, tout ce qu'on racontait du pilote qui l'avait renseigné, n'avait pas encore pris place dans l'histoire. Les grands ouvrages d'Oviedo, de Gomara,

de se faire écouter, tant qu'il ne pourrait produire à l'appui de ses assertions quelque document provenant d'une source autorisée. Ce serait vers 1488 qu'il se serait résolu à cela. (Christopher Colombus,Yo\. 1, pp. 106-108.) C'est une ingénieuse supposition; mais elle soulève cette objection qu'il n'y a aucune trace que Colomb ait jamais nommé Toscanelli ou se soit jamais appuyé sur les pièces qui lui sont attribuées. Cette objection n'a pas d'ailleurs échappé à M. Young.

de Garibay, de Las Casas, et d'autres de moindre valeur, où l'histoire est enregistrée, n^étaient pas écrits, et les longs procès, où comparurent ses propres compagnons et où aucun u'eux ne parla de son dessein de chercher les Indes, n'étaient pas encore commencés, A ce moment l'intérêt qu'il pouvait y avoir pour lui à montrer que cette grande idée avait été l'âme de son entreprise, en invoquant le témoignage de Toscanelli, n'était pas évident. Plus tard, il en fut autrement, la légende de la recherche du Levant par le Ponant avait perdu toute créance, et il n'y a pas de doute que, sans la production des lettres de Toscanelli qui la fit revivre, elle se serait éteinte dans l'oubli. Ceux qui croient à l'authenticité de ces lettres pensent que Colomb, en ne mentionnant jamais le nom de l'astronome florentin, a voulu cacher la source de son idée mais qu'il a trahi son plagiat en transcrivant sur une des feuilles de garde d'un de ses livres la lettre qu'il avait reçue de Toscanelli, et en répétant, inconsciemment, quelques phrases de cette lettre qui lui étaient restées dans la mémoire. Mais, comme on l'a fait voir, Colomb n'a pas seulement tu le nom de Toscanelli dans des circonstances où il aurait dû le nommer, s'il lui devait quelque chose, il a protesté indirectement, mais très efficacement, contre la supposition qu'il lui devait quelque chose en disant et en répétant que ses idées cosmographiques étaient bien à lui; et, lorsqu'on fouille dans ses papiers et qu'on étudie les notes manuscrites qu'il a mises à l'Imago Mundi et à V Historia rerum^ on trouve que cette prétention est justifiée. C'est dans ce fait, qu'on ne pouvait établir avant la publication de la Raccolta Colombiana, que réside la preuve fondamentale de l'invention des pièces attribuées à Toscanelli. Si, malheureusement pour Colomb, les deux ouvrages où se trouvent ces précieuses notes avaient disparu, comme tant d'autres qui faisaient partie delà Colombine, l'assertion du Découvreur dans ses deux lettres de

1408 et de 1501, où il explique sa théorie cosmographique, et dit comment il en déduisait son plan de passage aux Indes Orientales, ne reposerait plus sur aucune preuve et personne n'y ajouterait foi.

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