‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 83 sur 127 · X. — Les auteurs possibles du faux : Barthélémy Colomb · texte numérisé non relu

X. — Les auteurs possibles du faux : Barthélémy Colomb

Passons maintenant à Barthélémy Colomb, Au premier abord, rien ne le désigne d'une manière spéciale comme étant celui que nous cherchons, si ce n'est que l'exclusion des autres personnes soupçonnées reporte l'attention sur lui. Mais, en étudiant les faits, on note plusieurs circonstances qui donnent quelque consistance à la supposition qu'il pourrait bien être l'auteur de la supercherie.

Remarquons tout d'abord, et la remarque a son importance, que les diverses particularités qui sont à la charge de Colomb, pèsent également sur son frère. L'écriture de la transcription de la lettre à Martins, le mauvais latin dans laquelle elle est écrite, les italianismes que contient la traduction espagnole, et l'intérêt qu'il y avait pour Colomb à commettre la supercherie, sont autant de motifs qui peuvent tout aussi bien être portés à la charge de Barthélémy qu'à celle de son frère. En effet, la ressemblance ou plutôt l'identité de leur écriture ne peut faire aucun doute (107), Il en est de même pour le latin, que Barthélémy ne connaissait pas mieux que son aîné (168). Comme Barthélémy n'a laissé aucun écrit, nous n'avons aucune preuve que sa connaissance de la langue espagnole n'était

(167) La Rosa y Lopez, Catalogo, Vol. I, p, 52, note 2, et Vol. Il, p. XXIX. L'érudit bibliothécaire de la Colombine dit que la ressemblance de récrilure des deu-x frères est telle qu'on peut la confondre.

(168) Las Casas, Liv. I, ch. XXVII, Vol. I, p. 214. La Rosa y Lopez, oo. cit., Vol, II, p. XXVII.

pas supérieure à celle de l'auteur de la traduction de la fameuse lettre, mais il est assez probable qu'il était resté sous l'influence de sa première éducation italienne, puisqu'il n^arriva en Espagne qu'en 1493,àràgede trente-deux ans (169). Quant à Tintérèt qu'il pouvait avoir à soutenir son frère dans sa prétention d'avoir toujours voulu se rendre aux Indes, il est d'autant plus naturel, qu'il y a lieu de croire, comme on l'a vu ci-dessus, que le système cosmographique adopté par son aîné, est en grande partie tout au moins, son œuvre à lui.

Tout ceci ne prouve pas, assurément, que Barthélémy ait fabriqué les pièces en question: mais cela indique qu'il était dans des conditions qui rendent cette supposition probable, alors surtout que les soupçons ne peuvent porter que sur lui, si on doit les écarter de Colomb et de son fils Fernand. Il avait juste les connaissances nécessaires pour cela, et ce n'est ni la timidité ni les scrupules qui l'auraient arrêté, si les circonstances et le dévouement qu'il avait pour son frère lui eussent suggéré l'idée de recourir à un tel moyen. Or, les circonstances étaient de nature à donner une pareille idée à un homme comme lui : On contestait à son frère la priorité de sa découverte et on donnait à son entreprise un caractère vulgaire qu'il ne voulait pas qu'on lui attribuât. En avançant que Colomb avait été en correspondance avec un savant connu, relativement au grand dessein qu'il disait avoir eu, on pouvait détruire l'opinion, qui s'accréditait de plus en plus en Espagne, que la grande aventure de 1492 n'avait pas eu les Indes pour objectif, et, en fait, c'est ce qui est arrivé, puisqu'en dépit de toutes les indications à ce sujet, on croit encore aujourd'hui que Colomb mit à la voile pour aller aux Indes (170).

(169) Voir nos Études, p. 114-115, et la 11" de ces Nouvelles Études, ch. III.

(170) The fleet then sailed forlh, sleeriny loestward for Cipangu, Cathay -and India. (Channing, A History of the Uniled-States, 1905, Vol. I, p. 21.)

Mais ce sont là des indications d^un caractère moral qui n'ont qu'une valeur relative ; il y en a d'autres plus sérieuses.

Dans l'entourage de Colomb, Barthélémy seul pouvait concevoir l'idée d'une telle supercherie et la mettre à exécution. Ce frère cadet du Découvreur était, en effet, si complètement identifié avec les projets de son aîné, qu'il n'est pas bien certain que ce n'est pas chez lui qu'on doive en chercher l'origine. C'est à lui que Gallo, qui était particulièrement bien placé pour savoir la vérité à cet égard (171) attribue l'idée première de l'entreprise de Colomb, et c'est lui que ce dernier chargea d'aller porter ses propositions en Angleterre (172).

Il nous reste, en outre, un document précieux qui confirme ce que Colomb dit de l'origine de son propre plan et ce que nous disons nous-mème à ce sujet. C'est l'esquisse, trouvée à Rome par Wieser, d'une carte tracée à la plume, sinon par Barthélémy même, du moins d'après une autre carte qu'il avait faite, et qui traduit d'une manière fruste, mais exacte, les données essentielles exposées dans la lettre à Martins, qui sont, comme on l'a vu, les mêmes que celles de Colomb.

Sur la troisième des trois feuilles dont se compose cette esquisse, feuille qui représente l'Afrique, on lit, au-dessous du Cap Vert, une légende portant que, d'après Marin de Tyr et Colomb, il y a 225 degrés du cap Saint-Vincent à Cattigara, tandis que, d'après Plolémée, il y en a seulement 180 (173). Le deuxième feuillet, qui fait suite au troisième et qui représente la partie à l'est de l'Afrique, montre l'extrémité orientale de l'Asie, telle que Colomb croyait

(171) Voyez ci-dessus II» Étude, ch. III, § 3.

(172) II» Étude, ch. IIl, § 1.

(173) Wieser : Die karle des Bartolomeo Colombo..., p. 7. Pour le texte de cette légende, voyez ci-dessus Étude l", sources, n" 21.

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l'avoir découverte à son quatrième voyage, dont Barthélémy faisait partie, avec Tindication de Veragua (Beragua) sur la côte est de la péninsule formant la Chine méridionale et la Gochinchine, et celle de Cattigara sur la côte occidentale de cette péninsule, à l'ouest de laquelle se trouvent le Magnus Sinus de Colomb, qui correspond au Golfe de Siam et à l'Inde au delà du Gange.

Le premier des trois feuillets de l'esquisse est encore plus suggestif. 11 représente l'étendue maritime séparant les côtes occidentales du vieux monde de ses côtes orientales. Les Antilles en occupent le milieu, mais sont plus rapprochées de l'Asie que de l'Afrique. Cypanguy figure sous le nom d'Espafiola qui, dans les idées de Colomb, était cette île fameuse. Cette partie de la carte, qui n'est pas à la même échelle que les deux autres, est divisée en espaces dont on compte treize de Lisbonne à Cattigara. Aucun chiffre n'indique le nombre de degrés contenus dans chacun de ces espaces, mais ce nombre ne peut être que 10, puisque Colomb, comme l'auteur de la lettre à Martins, ne donne que 130 degrés à Tespace maritime séparant les deux extrémités du monde (174).

Cette carte qui, comme le dit Wieser, traduit exactement les idées géographiques de Colomb (175), traduit aussi non moins exactement celles de l'auteur de la lettre attribuée à Toscanelli. Elle montre que Barthélémy occupait vis-àvis de son frère une situation particulière, bien différente de celle que pouvait avoir toute autre personne et, qu'en ce qui concerne l'origine de ses conceptions géographiques et le caractère de ses découvertes, ils avaient tous

(174) Voyez le paragraphe : mesure de Colomb, vol. I, p. 324.

(175) « Elle reflète plus exactement ses idées géographiques que tous les « monuments cartographiques qui nous sont parvenus de l'époque des gian- « des découvertes océaniques. Elle révèle surtout, d'une manière très précise, « l'idée fondamentale de toutes les entreprises de Colomb, que les îles et les « contrées qu'il a découvertes appartenaient aux territoires de l'Asie. »

les deux la même manière de voir. Ces raisons ne démontrent pas que Barthélémy soit Tauteur de la supercherie ; mais si l'on admet cette supercherie, et c'est là le point de départ de notre recherche, qui, autrement, n'aurait pas d'objet, il faut aussi admettre que, dans les conditions indiquées, son auteur ne peut être que lui ou Colomb même. On a vu, un peu plus haut, les raisons qui donnent à penser que cet auteur n'est pas ce dernier, et on vient de voir celles qui visent plus particulièrement le premier comme étant celui de qui vient la supercherie. Nous ne faisons cependant aucune difficulté de reconnaître que ces raisons ne sont péremptoires ni dans le premier cas, ni dans le second, et qu'il est permis d'hésiter avant de faire peser sur l'un des deux frères, plutôt que sur l'autre, la responsabilité d'un tel acte (176).

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